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Energie nucléaire et pouvoir politique

L’industrie nucléaire, indissociablement civile et militaire, n’est pas un simple objet scientifique et technique. Par les infrastructures qu’elle implique et par les conséquences de son fonctionnement « normal » autant qu’en cas d’accident, elle fait système. Son apparition dans la seconde moitié du XXe siècle a une signification historique que seule sa remise en contexte politique et social permet de comprendre.

 Le capitalisme est fondé économiquement sur la propriété privée des moyens de production et techniquement sur la production industrielle. A l’intérieur de ce système, l’économie et la technique sont donc formellement séparés de la politique et de la société. A mesure de son développement, elles se constituent en une sphère autonome qui impose sa loi et ses contraintes aux hommes et à leur organisation sociale.

Les machines ne peuvent rien sans l’énergie pour les faire tourner, mais cette énergie doit elle-même être produite. L’industrie, sous la forme capitaliste que nous connaissons depuis deux siècles, n’a pas choisi d’utiliser les énergies fossiles : extraire l’énergie en masse est plus simple que la produire en grandes quantités, cette seconde option nécessitant une organisation sociale de la production (qui n’existait pas), tandis que la première ne nécessite qu’une organisation technique du pillage des ressources existantes.

En anglais le mot power désigne également la puissance motrice qui anime les machine et le pouvoir politique qui dirige les hommes : pour la bourgeoisie anglaise qui institua la peine de mort pour bris de machine afin de réprimer le mouvement luddite, le mouvement des machines était le fondement de son pouvoir social ; y porter atteinte était remettre directement en question son existence. Mais l’extraction du charbon et le fonctionnement des usines demandaient encore beaucoup de main d’œuvre. Une classe ouvrière nombreuse finit par constituer une puissance sociale menaçante.

De nouvelles classes dominantes se sont constituées sur la récupération de cette puissance sociale considérable au début du XXe siècle : les systèmes totalitaires nationaux-socialistes et stalino-communistes. Ces bureaucraties tentèrent de canaliser l’énergie des masses à l’aide de la propagande politique en de grandes machines de guerre en lutte pour l’hégémonie mondiale. La politique ne fut plus conçue que comme une technique de communication. Mais l’enthousiasme suscité par une intensité politique fabriquée artificiellement ne dure qu’un temps et l’affrontement avec le « monde libre » en eut raison rapidement.

De ce côté-là, on faisait plutôt confiance à la matière, moins instable et changeante que les passions humaines. La seconde Guerre Mondiale a été gagnée par les ingénieurs qui surent, dans l’urgence, mettre au point patiemment des techniques et des machines plus efficaces que le camp adverse, qui assoiffé de pouvoir et de domination totale et obnubilé par la toute puissance immédiate, négligeait le rapport coût/bénéfice de ses appareils.

Les « trente glorieuses » qui suivirent sont la conséquence directe du gigantesque appareil de production qui a été édifié pour la guerre. Mais d’un côté les infrastructures nécessaires à la production de masse sont considérable, et d’autre part les répercutions de cette abondance d’énergie et de marchandises sur la politique et l’organisation sociale le sont tout autant et suscitent à leur tour l’émergence d’une nouvelle classe dominante, la technocratie. Son langage est la cybernétique et son mot d’ordre est l’automatisation, c’est-à-dire éliminer l’homme de la production directe et rendre les machines et leurs systèmes les plus autonomes possibles.

Le projet Manhattan, la construction de la bombe atomique qui aboutira à Hiroshima et Nagasaki, est l’acte de naissance de l’industrie nucléaire. Cette industrie, de par sa démesure, est le symbole du pouvoir de la technocratie sur la société : elle s’inscrit dans l’espace social et psychologique, moins par ses structures techniques que par les menaces qu’elle fait planer (conflit ou accident nucléaire) et le déni dont elles sont l’objet de part leur monstruosité, et dans le temps historique, par la gestion du matériel radioactif qui s’étend sur des siècles et des siècles, Amen !

La technologie et la technoscience qui est son corollaire, comme maîtrise de la matière et de l’énergie nécessaires à l’industrie, sont devenues les principales forces politiques et sociales : c’est la croyance en leur capacité de tout résoudre – et principalement les problèmes qu’elles ont crées – qui tiennent encore les hommes ensemble, les fait adhérer et participer au gigantesque mouvement de l’économie qui réalise la dépossession de leurs conditions d’existence.

Mais la fission nucléaire reste délicate à mettre en œuvre, encombrante et d’un rapport coût/bénéfice incertain. La fusion nucléaire semble, dans cette optique très spéciale, pouvoir être d’un rapport bien supérieur. D’autant que les énergies fossiles sont, après deux siècles de pillage, en voie de s’épuiser prochainement. On ne va donc pas revenir à la traction animale… qui impliquait une attraction sociale, qui elle-même pouvait avoir pour conséquence des limites à la puissance d’exploiter et au pouvoir de dominer. Il faut aller de l’avant, d’où un projet de recherche comme ITER. Dompter l’énergie du soleil – qui fût longtemps le symbole du pouvoir absolu –, un projet démiurgique digne du XXIe siècle !

Imaginons un instant qu’ITER fonctionne et que l’on dispose effectivement d’une énergie abondante pour presque rien et presque pas de déchets ; bref, que se réalisent toutes les promesses de la propagande techno-scientifique. Il ne serait alors pas exagéré de dire que nous connaîtrions la plus grande catastrophe de tous les temps ; rien ne pourrait arriver de pire pour compromettre l’avenir de l’humanité et de la vie sur Terre. En effet, qu’est-ce que l’énergie, sinon ce qui nous donne un pouvoir sur la matière ? Or la matière n’est rien d’autre que la substance du monde : c’est vous et moi, la nature dans laquelle nous vivons et le support de la vie elle-même. L’énergie est en fin de compte la capacité à transformer le monde.

Si ITER réalise la fusion nucléaire, qui donc maîtrisera l’énergie considérable qu’il produira ? Ni vous ni moi, bien évidemment, mais avant tout les États et les industriels qui ont investi des milliards d’euros dans ce projet. Et que feront-ils de l’énergie illimitée dont ils disposeront alors ? Peut-on croire un seul instant que, lorsque plus rien ne les retiendra, ils se montreront plus raisonnables et précautionneux dans son usage qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent ?

Si les États et les grands groupes industriels disposaient enfin d’une énergie illimitée, ils s’en serviraient de la même manière qu’ils l’ont fait ces cinquante dernières années : la logique d’accumulation abstraite de puissance propre à ces organisations démesurées prendrait un nouvel essor, et les tendances destructrices que l’on a vues à l’œuvre depuis les débuts de l’ère nucléaire seraient portées à leur paroxysme. Ces grands appareils seraient alors totalement affranchis des puissances – la nature et la société – qui limitaient jusqu’alors tant bien que mal (et en réalité de plus en plus mal) leur ambition et leur prétention à détenir la toute-puissance. Plus aucune contrainte ne viendrait limiter leur capacité à transformer le monde, c’est-à-dire à exploiter la nature et à dominer les hommes pour leur avantage. ITER serait alors réellement la fabrique du capitalisme et de l’État sous leur forme absolue, c’est-à-dire totalitaire.

ITER est le type même de solution technologique apportée à des problèmes d’ordre politique, sociaux et écologiques : plutôt que de reconnaître les obstacles insurmontables que rencontre la société industrielle, on espère les pulvériser à coup de réactions nucléaires « maîtrisées » – probablement de la même manière qu’ailleurs on instaure une « justice sans limites » à coup de frappes « chirurgicales ». Plutôt que de remettre en question le « mode de vie » fondé sur une consommation effrénée, plutôt que de remettre en question la dictature d’une économie fondée sur la concurrence et donc sur l’accumulation et la croissance illimitée de la puissance, les États investissent des milliards dans la fuite en avant scientiste, dans le culte de la « technologie-qui-aura-réponse-à-tout ».

Il est certes beaucoup plus simple de construire une monstruosité comme ITER, que d’avoir à affronter tous ces problèmes dans leur complexité, puisque sur ces questions, les scientifiques, les ingénieurs, les économistes et autres spécialistes bardés de diplômes et armés de leurs super-ordinateurs ne savent rien calculer ni prévoir. Ils n’ont donc là-dessus strictement rien à dire.

Bertrand Louart

Article publié dans la Revue itinérante d’enquête et de critique sociale Z n°2, automne 2009.

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