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Un ingénieur dans la Cité

Ce conte a pour point de départ plusieurs faits réels, à savoir l’exposition “Les ingénieurs de la Renaissance : de Brunelleschi à Léonard de Vinci” qui a eu lieu à la Cité des Sciences et de l’Industrie de novembre 1995 à août 1996 et la réflexion du guide de cette exposition expliquant pourquoi les maquettes exposées ne pouvaient fonctionner.

Imaginons que par quelque tour de magie dû à la science moderne, une machine soit inventée qui permette d’amener à notre époque n’importe quel personnage du passé, de ressusciter pour quelques instants les disparus.

La Cité des Sciences et de l’Industrie, à Paris, soucieuse de promouvoir dans l’esprit du plus large public le respect et l’admiration dues aux réalisations scientifiques et technologiques, s’empresserait alors d’organiser non plus simplement des expositions, mais des démonstrations au cours desquelles elle confronterait les réalisations du passé avec celles du présent en convoquant spécialement un “acteur” de ce passé et en offrant à son inévitable admiration une rétrospective des sciences et techniques de son temps jusqu’à nos jours. Et par exemple, en même temps qu’une exposition sur les ingénieurs de la Renaissance, convoquerait par ce moyen extraordinaire un des ingénieurs de ce temps.

Voici donc ce qu’il advint à cette occasion.

Après avoir été baladé dans une bonne partie de cette Cité, notre ingénieur est tout estourbi des innombrables choses, machines et procédés qu’on lui a montrés et auxquels, en vérité, il n’a pas compris grand-chose étant donné le tumulte, les questions, cris et interruptions des nombreux visiteurs venus s’esbaudir et s’amuser de son étonnement.

Aussi, passant devant un endroit visiblement déserté, notre homme demande ce que l’on trouve en ces lieux. On lui répond que c’est là que ce trouve l’exposition intitulée Les ingénieurs de la Renaissance qui rassemble quelques réalisations techniques de son temps et que les visiteurs qui l’entourent ont pu admirer avant son arrivée. Saisissant l’occasion de s’éloigner du tumulte de cette foule trop pressante, notre gentilhomme demande à l’assistance quelques instants pour visiter cet endroit afin, dit-il, d’apprécier mieux encore tout le chemin parcouru par les hommes.

Cette faveur lui est accordée, et accompagné de son guide, il pénètre dans ce lieu où il espère retrouver au moins quelques éléments familiers. Il n’en est rien évidement, puisque tous ces objets du passé sont présentés dans la perspective moderne, mais au moins notre homme peut-il jouir de quelques instants de calme et de repos en se promenant parmi les maquettes de ces anciennes mécaniques, dont en effet, certaines lui sont connues. Tout en parcourant cette exposition, son guide lui explique l’utilité et le fonctionnement des dispositifs qu’il ne connaît pas. Mais alors qu’il veut faire jouer le mécanisme de l’un d’eux, il découvre que celui-ci est bloqué et le guide de lui expliquer :

– Ces maquettes ne peuvent pas fonctionner, parce que le bois ne résisterait pas aux manipulations des visiteurs et elles se détérioreraient très rapidement.

Cette réflexion stupéfia littéralement notre ingénieur qui en resta aussi hébété qu’un enfant à qui on retire son jouet sous prétexte qu’il va l’abîmer. Pour concevoir toutes sortes de mécanismes ingénieux, il n’en était pas moins philosophe pour autant, et il se dit en lui-même :

– Voilà donc ces hommes qui construisent des machines pour rouler, pour voler dans les airs, pour aller dans les étoiles, des engins qui leur permettent de se parler par delà les océans, et voilà qu’il ne s’est trouvé personne parmi eux pour fabriquer de manière intelligente les machines les plus simples ! Des machines si simples en effet, que les voir fonctionner permet aussitôt de comprendre leur mécanisme : au lieu que ces grands jouets puissent s’animer et montrer comment ils prolongent et assistent la volonté et l’activité humaine, j’ai devant moi un objet inerte et sans vie, en tout cas empêché d’en acquérir et par là d’en insuffler à quiconque. Et il ne s’est trouvé personne parmi eux pour faire avec soin ce travail de manière à ce qu’il puisse devenir utile ! Voilà une chose qui, plus que toutes les merveilles présentes ici, est vraiment extraordinaire !

Toujours incrédule, il tâta le bois. C’était un bois très tendre, probablement bon marché, mais de toute façon trop fragile, en effet, pour faire des mécaniques. Il poursuivit ses réflexions :

– Le métier de charpentier est-il donc si oublié que l’on ne sache plus quel bois employer pour quel ouvrage ? Ou bien l’acier, si abondant ici, a-t-il fait disparaître les forêts de la surface de la Terre au point qu’un bon ouvrage en bois soit devenu un luxe incomparable ? Quels sont, enfin, les artisans qui peuvent ainsi œuvrer sans être sensibles à la finalité de leur œuvre, en étant complètement indifférents à l’usage qui sera fait de leur travail ? Et si, dans cette époque, les hommes ont oublié ces choses si simples, que peuvent-ils donc avoir appris en fabriquant des machines autrement plus complexes ? Et que savent donc tous ceux qui ne font qu’utiliser ces machines sans les comprendre ? Voilà d’un seul coup bien des mystères autour d’un objet qui devrait paraître au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même !

Plongé dans ces profondes réflexions, il se dirigeait vers la sortie de l’exposition. Le groupe de visiteurs, ayant bientôt épuisé toutes les remarques à son propos, commençait à s’impatienter et l’accueillit par un cri de soulagement. Il s’efforça néanmoins de conserver un visage avenant alors qu’il les rejoignait. Il fut une fois de plus mitraillé par les photographes et fixé par plus d’un œil rond et vitreux de caméra vidéo. Et il songeait en lui-même, au moment où ceux qui l’entouraient attendaient avec une bruyante impatience une nouvelle manifestation de son admiration pour l’époque moderne :

– Que cela est agaçant ! Un seul portrait de moi ne leur suffit-il pas ? Tous mes faits et gestes doivent-ils être enregistrés par ces machines ? Décidément, on dirait que ces gens sont incapables de l’effort d’attention et de mémoire nécessaire pour dessiner et raconter par eux-mêmes ce qu’ils ont vu.

S’étant dit cela, il s’aperçut qu’il venait très exactement de comprendre à quoi servaient en réalité les appareils photographiques et les caméras vidéo. Cette réflexion, se joignant aussitôt aux précédentes, propulsa ses pensées vers des sphères plus élevées :

– Serait-ce là ce à quoi servent réellement leurs machines ? A remplacer leurs sens atrophiés, à suppléer à leur volonté débile ? Et tout cet étalage de puissance et de science ne dissimulerait-il que le vide de leur esprit ?

 

Se tenant à une balustrade de l’étage, il voyait tout le hall de la Cité des Sciences et de l’Industrie, et à travers les immenses baies vitrées, en face, la Géode. Contemplant ce paysage, il fut frappé de constater à quel point il était géométrique, à quel point il n’était que géométrie, sans ornements ni rien qui évoque un être vivant.

Il contempla la structure du bâtiment, ses énormes poutrelles en acier et la fine verrière, et constata à quel point tout cela, par les figures géométriques, les couleurs unies et voyantes, exaltait la puissance des machines et les produits de leur industrie, et non celle d’une activité humaine, contrairement aux monuments qu’il avait construits en son temps. Son regard retomba vers le rez-de-chaussée, et il vit à quel point les hommes étaient petits, non pas écrasés, mais enveloppés par la toute puissance de la machine.

Il se retourna vers le groupe de personnes qui l’entouraient. Il allait dire quelque chose, par exemple sur le fait qu’il avait vu bien assez de machines et qu’il aimerait voir aussi des hommes. Mais il s’arrêta net et considéra ceux qu’il avait en face de lui : toujours à s’agiter dans l’attente de ses prochains faits, gestes et paroles.

Il se dit devant ce spectacle :

– Ces gens ne sont pas venus apprendre ici quelque chose de nouveau qu’ils ignoraient, moins encore essayer de comprendre les machines qui pourtant les entourent chaque jour de leur existence. Non, ce qu’ils sont venus faire ici, c’est adorer leur divinité dans le temple qu’elle s’est construite. Ils sont venus communier avec sa toute-puissance, la remercier de sa bonté et de sa bienveillance, constater l’avancement irrésistible de son règne sur la Terre comme au Ciel. Et cette divinité, qui n’est autre que la machine devenue à l’égal d’un être vivant et pensant – qui est, en quelque sorte, l’Automate – m’a convoqué pour les encourager à communier avec plus de ferveur encore dans son adoration, tant c’est une divinité insatiable et vorace. Car d’après ce que je vois ici, cet Automate est disposé à conquérir l’Univers entier pour en chasser tout esprit, toute autre divinité vivante, qui par sa seule existence en dénonce la vacuité, qui est une insulte à sa perfection froide et mécanique.

Ils sont venus ici apprendre mieux encore ce qu’ils savent tous déjà : que sans l’aide de tous ces automates, ils ne ressentent plus rien, ils ne sont plus rien. Ils ont abandonné à cet Automate leur volonté, leur sensibilité et lui vendent leur âme tous les jours ; en échange, il les assiste, les commande en tout et ils n’ont plus à se soucier que d’eux-mêmes, c’est-à-dire d’oublier leur néant et de distraire leur angoisse par de vains plaisirs. Ils croient pourtant très sérieusement avoir réalisé ainsi le paradis sur Terre, mais en réalité ils n’ont réussi qu’à se damner pour le restant de leurs jours, sinon ils jouiraient de la félicité et n’auraient pas besoin de venir ici sacrifier à l’Automate et recevoir sa bénédiction par mon office.

Mais j’aurai appris ici une chose. Le Diable, en somme, n’existe pas ! Ce sont les hommes qui se perdent eux-mêmes en vénérant un objet ou une idole censés les sauver de la fatigante obligation de vivre. Et en s’abandonnant complètement à elle, ils lui confèrent la puissance dont ils deviennent ensuite les jouets. Un tel résultat ne pouvait être obtenu avec un peuple chrétien, je le comprends maintenant : nous mettons notre passion en Dieu qui a créé l’Univers et qui n’a donc pas besoin de le conquérir pour affirmer sa toute-puissance. En nous abandonnant à Lui, en célébrant sa création et en étant généreux avec Lui, Sa puissance nous revient sous des formes multiples et également généreuses : une Nature prodigue, des hommes et des femmes dignes et aimables, une société agréable et décente.

Mais ici, l’abandon n’est pas don et générosité. Ici, l’abandon est lâcheté. Ces gens ont succombé à la tentation suprême, le renoncement à faire un effort sur eux-mêmes, qui est identiquement le renoncement à vivre. Un homme peut renoncer à la vie du monde et se retirer dans un monastère, par exemple, il n’en a pas pour autant renoncé à vivre, c’est-à-dire à affronter, chaque jour que Dieu fait, sa douloureuse condition. Et peut-être un jour, touché par la grâce, renonçant à ce renoncement, sortira-t-il de sa retraite plus fort ou réconcilié avec le monde. Ici, les hommes ont renoncé à vivre et laissent l’Automate occuper leur vie, comme une armée étrangère occupe un pays et vit sur lui, en parasite. Et ils ne peuvent renoncer à ce renoncement, car cela les mettrait en face de leur faiblesse et de leur impuissance, le monde autour d’eux n’en serait que plus menaçant et hostile. Ils sont perdus, les pauvres !

 

Qu’en termes peu scientifiques notre ingénieur venait de comprendre ce que c’est que l’aliénation ! Ne faire qu’un avec la machine, s’identifier, par une radieuse exaltation de soi, à la Puissance de la Technologie, tel est le plus haut degré de l’aliénation et de la dépossession, la cime sacrée, le lieu du présent perpétuel où le temps perd sa substance, la vie se dépouille de sa cohérence propre, où les battements du cœur se confondent avec le rythme des mécaniques. Les touristes s’impatientaient :

– Pourquoi il ne dit rien ?!, demanda un enfant.

– Je réfléchissais, répondit-il.

Et s’adressant à tous il déclara, un peu solennellement :

– Toutes vos machines sont bien merveilleuses et presque miraculeuses, en tout cas faites avec beaucoup d’ingéniosité. Mais tout le travail et les efforts que ces automates vous épargnent paralysent votre intelligence et atrophient vos sens. Aussi, dans tout ce que vous m’offrez à voir ici, il manque une petite chose, une chose essentielle pourtant, et que jamais vous ne pourrez plus retrouver car vous avez cru pouvoir y renoncer en vous abandonnant à ces machines, et c’est en vain que l’on y chercherait l’Esprit.

Il leur fit une révérence et, certain de ne pas avoir été compris, se tourna aussitôt vers son guide :

– Veuillez me reconduire chez moi au plus vite, j’ai vu tout ce que votre monde pouvait me donner à voir.

 

La Cité des Sciences et de l’Industrie, quoiqu’elle se soit évidement engagée à respecter la liberté et les “droits fondamentaux” de ses invités, ne s’attendait pas à ce qu’ils en fissent si rapidement usage. On insista auprès de notre ingénieur pour qu’il revienne sur sa décision, que l’on jugeait trop hâtive et certainement irréfléchie. On alla même jusqu’à lui dire qu’il était “irrationnel” de vouloir rentrer chez lui alors qu’il lui restait tant de choses à voir, de procédés à découvrir et de progrès à comprendre dont la connaissance, à n’en pas douter, lui donnerait avantage et supériorité sur ses collègues, et qu’on lui ferait toutes ces révélations pour rien, gratuitement et sans contrepartie, ou si peu. Notre homme se contenta de répéter poliment ce qu’il avait dit en dernier à la foule et à son guide, et exprima en outre son étonnement de voir identifiée la “rationalité” à la poursuite du plus bas intérêt et du pouvoir de dominer autrui. Il qualifia également cette manière de vouloir le convaincre de « froidement calculatrice et faisant preuve d’un manque complet d’humanité ». Bref, il se rendit insupportable et l’on fut bien obligé de le renvoyer chez lui.

Par la suite d’autres invités du passé furent encore convoqués, mais ils se rendirent encore plus insupportables que celui-là. On fut bien obligée, là aussi, de les renvoyez chez eux avant d’avoir pu exploiter au mieux l’événement qu’ils étaient censés créer.

Le dernier invité du passé de la Cité des Sciences et de l’Industrie qui mis fin à cette expérience, fût à n’en pas douter le pire de tous. Kepler, le grand astronome, outre le fait qu’il voyait dans chaque réalisation scientifique et technologique moderne une application de l’astrologie, de l’alchimie, de la magie ou d’autres superstitions obscurantistes, se rendit dès le début insupportable en déclarant à tout bout de champ qu’il était très heureux qu’on l’ait choisi pour faire « dire la messe » dans ce « temple de la science », cette « cathédrale de l’industrie » (ce sont ses propres termes). Il se balada une journée entière dans la Cité, s’agenouillant devant chaque machine (y compris les distributeurs automatiques !) et la bénissant en débitant du latin ; on ne pu rien faire pour l’en empêcher, mais cela amusa beaucoup les touristes. Puis dans les jours suivant, il changea du tout au tout d’attitude, mais n’en devint que plus insupportable encore. Il prétendit qu’il se trouvait en « Enfer », que l’on célébrait dans cette Cité « sans habitants et sans âme » le culte d’un « Démon » qui décervelait tous ceux qui s’y adonnaient, leur faisant « perdre l’esprit », et autres fariboles. Il exhortait les touristes à fuir « ce lieu maudit où les hommes se perdent dans le culte des machines ». Toutes ces gesticulations amusaient les adultes, mais faisaient peur aux enfants, on dût l’empoigner et le renvoyer chez lui manu militari.

Quelques personnes prétendent que Kepler à raconté son voyage à la Cité des Sciences et de l’Industrie sous la forme d’un récit de rêve, intitulé Somnium * et publié pour la première fois en 1634, après sa mort. Mais c’est pur malveillance de leur part : il s’agit d’un voyage sur la Lune qui raconte la vie et les mœurs d’une étrange faune humaine « créatures grotesques en proie à une fièvre d’activité insensée et de voyage inutile ». Rien à voir avec le monde moderne, donc.

 

Finalement, l’usage de cette machine à ressusciter des hommes du passé, merveilleuse réalisation de la science moderne s’il en est, fut complètement abandonnée. C’est bien dommage, pour une fois qu’une technologie ne faisait de tort à personne et pouvait s’avérer vraiment utile pour l’avancement des connaissances ! Car enfin, tous ces gens du passé sont d’incorrigibles obscurantistes, incapables de renoncer à leur morale désuète et de se défaire de leurs croyances superstitieuses pour apprécier pleinement, dans toute sa pureté, la valeur du progrès.

août 1996.

 

* Johannes Kepler, Le songe ou Astronomie Lunaire, trad. fr. Michèle Ducos, éd. Presses Universitaires de Nancy, 1984.

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