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Bertrand Louart, Technologie et société industrielle, 2004

La technique est un élément omniprésent et inséparable de la condition humaine. Par exemple, tenir une fourchette ou des baguettes demande une certaine habileté que l’on peut qualifier de technique : « ensemble de procédés employés pour produire une œuvre ou obtenir un résultat déterminé » (Le Robert). De même un dessinateur ou un peintre utilise certaines techniques afin d’exprimer à sa manière, de faire partager des sentiments, des émotions, un ensemble d’impressions subjectives. La technique n’est donc pas employée qu’à des fins strictement utilitaires et fonctionnelles. Il est ainsi possible de juger, de discuter, de critiquer, de s’opposer et même de refuser certaines techniques, et pas seulement pour des raisons d’efficacité ou de manque d’efficacité ; mais en tout cas, cela n’a aucun sens d’être contre la technique, pas plus que d’être contre la gravitation ou le temps qu’il fait (malgré le changement climatique…). Les techniques ont pris plusieurs formes que l’on peut regrouper selon leur origine historique, des plus simples aux plus élaborées :

– Les techniques empiriques, qui désignent de manière très large ce qui concerne les arts et les métiers depuis le néolithique jusqu’aux environs du XVIIIe siècle ; c’est-à-dire l’ensemble des procédés, des outils et des quelques machines simples qui ont été découverts par hasard ou spontanément et mis au point par essais successifs par les paysans, les artisans, les prêtres et les guerriers.

– Les techniques méthodiques, qui depuis la Renaissance et l’usage systématique de la méthode scientifique dans l’étude et la connaissance de la nature ont permis de mieux maîtriser les propriétés de la matière et par là de comprendre les ressorts des techniques empiriques. Il y eu également des réalisations de technique méthodique durant l’Antiquité (machines de guerre, aqueducs, etc.), mais même jusqu’au XVIIIe siècle, elles restèrent ponctuelles et limitées à des besoins très spécifiques. Ce n’est qu’avec la révolution industrielle au XIXe siècle que cette forme de technique est développée de manière systématique par les scientifiques et les ingénieurs, c’est-à-dire à la fois comme système économique et technique avec le capitalisme industriel et son machinisme, qui restent pour l’essentiel l’extension à une plus grande échelle des procédés des métiers ou de certains processus naturels.

– La technologie, le système technique qui nous occupe aujourd’hui, se développe sur cette base, dans les différentes branches de l’industrie, aux environs de la seconde guerre mondiale. La guerre a été, comme à son habitude, un puissant catalyseur qui a permis à différents éléments technico-scientifiques épars de se cristalliser et de s’articuler en un tout, dès le début relativement cohérent, y compris au niveau idéologique. Outre la chimie de synthèse, qui est la base de très nombreuses applications, transformations et créations de matériaux ou substances (créés pour un usage ou des propriétés spécifiques), sont apparues à la même époque l’électronique et les bases de l’informatique et des télécommunications, la cybernétique et les bases de l’automatisation, les antibiotiques et les bases de la biologie moléculaire, les fusées et les bases de l’aéronautique moderne, et enfin le symbole par excellence de ce complexe technologique : la bombe atomique et les bases de l’industrie nucléaire.

Ce système technique est radicalement différent de celui, empirique et traditionnel, des arts et métiers ou de celui, méthodique et machinique, du capitalisme industriel. Même si elle est fondée sur les procédés industriels, la technologie est le pur produit d’une alliance entre des connaissances scientifiques très pointues et une maîtrise technique très fine issue d’analyses et d’études purement quantitatives et abstraites – ne faisant intervenir aucun savoir-faire empirique et ne laissant place à aucune subjectivité – qui permettent la réalisation d’une machinerie qui effectue des travaux, produit des matériaux et des biens qu’aucun être humain ne pourrait autrement réaliser. Et de ce fait, ce qui caractérise toutes ces technologies de manière récurrente, c’est que les matériaux, les produits ou les machines qu’elles engendrent tendent à remplacer et à se substituer aux matériaux naturels, aux produits de l’activité sociale ou au travail humain en cherchant à réaliser la forme parfaite et singulière, absolue, d’une propriété, d’un bien ou d’une fonction.

L’illustration la plus flagrante de cela est évidement la bombe atomique : elle est la destruction sous sa forme absolue ; en cas de guerre nucléaire, il ne resterait rien de l’humanité et plus grand chose de la planète. L’énergie atomique est l’énergie sous sa forme absolue, directement issue de la désintégration de la matière, qui selon ses promoteurs dans les années cinquante (mais encore aujourd’hui avec le réacteur à fusion ITER) devait être propre, sûre, abondante, inépuisable et par conséquent gratuite.

La chimie de synthèse et maintenant les biotechnologies ont créé des substances et des êtres vivants jamais vus sous le soleil ; défoliants, herbicides, plantes tueuses et stériles, la guerre au vivant se poursuit sur d’autres champs de bataille. Ces produits sont mis au point hors du contexte où ils vont être employés, pour des propriétés spécifiques et dont on connaîtra les effets sur l’homme et la nature lorsqu’il sera trop tard et que leur dissémination aura été irréversiblement effectuée.

Ainsi, dans tous les secteurs de la production, l’activité humaine est complètement dévalorisée, les savoir-faire sont anéantis, les impératifs économiques et techniques dictent aux hommes leur comportement et à la société sa forme : voilà ce qu’est la société industrielle.

On dira que je dresse un tableau exagérément sombre des technologies développées ces cinquante dernières années, et qu’elles nous ont tout de même aussi amené quelque « progrès ». Peut-être. En attendant, c’est pourtant d’un prix très lourd, non seulement en nuisances mais aussi en destruction des capacités humaines et des possibilités sociales, que nous les payons – et que nous n’avons pas fini de les payer… On dira aussi que tout cela n’est que l’effet de l’usage capitaliste de toutes ces merveilles technologiques, et qu’en me focalisant sur la critique de ces techniques, j’en oublie de critiquer le système économique qui en dévoie l’usage par sa recherche effrénée du profit. Et enfin, on ajoutera que le principal moyen de libérer l’être humain du travail réside dans l’automatisation des tâches productives… et que cette critique est donc belle et bien réactionnaire.

Je n’oublie pas le capitalisme. Il me semble plutôt que ce sont les critiques du capitalisme qui ont un peu négligé d’examiner l’origine historique et les circonstances politiques d’apparition de la technologie et qui semblent avoir du mal à comprendre en quoi l’envahissement de la vie quotidienne et de la vie sociale par les machines et leurs produits contribue au maintien de ce système et à la faiblesse des mouvement sociaux. Partout, en effet, on se plaint des conséquences de la modernisation dans le même temps que l’on réclame des solutions techniques aux problèmes humains et sociaux ; alors que c’est justement cette fuite en avant qui renforce les causes et accroît les effets combinés de tous ces problèmes.

La technologie n’est que la matérialisation du projet politique né avec les totalitarismes du XXe siècle, qui sont eux-mêmes issus des contradictions du capitalisme. Ce projet est très simple : il s’agit de transformer le monde, et donc l’homme et la nature, en une immense accumulation de choses, de ressources gérables et manipulables à volonté de manière à en faire la matière des marchandises. Ainsi, tous les problèmes politiques et sociaux peuvent être réduits à des problèmes économiques et techniques. Tout devient beaucoup plus simple : on ne se demande plus pourquoi on a besoin d’autant d’énergie, de transport ou d’éducation, mais comment en produire, en distribuer et en vendre toujours plus. Quant aux nuisances, aux maladies et problèmes sociaux que génère cette conception mortifère de la vie, elles ouvrent de nouveaux marchés et apportent donc des « opportunités de croissance ». Où est le problème ?

L’automation de la production est un mythe pernicieux, car on ne voit pas que, pour la réaliser, on reconduit et on porte même à son paroxysme cette conception mortifère. On oublie que les machines, les plus perfectionnées soient-elles, ne peuvent manipuler que des choses selon des rapports déterminés et que le monde n’est pas (ou du moins pas encore) une immense accumulation d’objets inertes et morts, mais bien un ensemble de choses et d’êtres qui ont entre eux des rapports vivants. Les valeurs et les critères qui nous font apprécier quelque chose, qui nous dirigent dans la construction de notre environnement et dans l’élaboration de notre existence ne sont pas, ou plutôt ne devraient pas être d’ordre exclusivement économiques et techniques. C’est donc l’automatisation qui est réactionnaire par l’appauvrissement, la dépossession et l’aliénation qu’elle engendre et qui privent tout le monde des conditions et des capacités de prendre ses propres affaires en mains.

L’être humain ne sera pas libéré par les machines, mais par lui-même, par une organisation sociale radicalement différente où la contrainte et la nécessité ne seront plus les ressorts de la production. Comme le disait William Morris :

« Prenez la peine et transformez-la en plaisir. Telle est, je n’en démordrai pas, la clé du bonheur. »

Les machines peuvent utilement assister l’activité humaine, mais pas la remplacer sinon elles risquent finalement de la déterminer. Certaines techniques et machines ne sont donc pas compatibles avec le projet d’émancipation parce qu’elles portent atteinte, par les nécessités propres de leur fonctionnement, à l’autonomie des humains et de leur communauté. L’organisation économique et technique qu’implique l’usage des machines ne doit pas devenir démesurée, c’est-à-dire empiéter sur l’organisation sociale et politique de ceux qui les emploient.

Un équilibre est à trouver que seul pourra déterminer une expérimentation sociale, à partir d’une réappropriation des arts, des sciences et des métiers dont le but est de créer de manière consciente et unitaire les conditions d’une existence libre et autonome.

Bertrand Louart

Article paru dans la revue Offensive n°3, juin 2004.

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