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Une autre biologie est-elle possible ?

Dans sa façon de rendre compte de l’évolution des espèces, le darwinisme n’a pas réellement su rendre compte de ce qu’est le vivant, en le présentant comme un simple jouet soumis au jeu de la sélection naturelle. Mais une autre conception matérialiste du vivant est envisageable, en s’inspirant par exemple des théories de Jean-Baptiste Lamarck, qui permet de reconnaître l’autonomie de son développement.

L’année 2009 est décidément l’année Darwin (1809-1882) : c’est le bicentenaire de sa naissance (12 février 1809) et les cent cinquante ans de la publication de L’Origine des espèces (24 novembre 1859). Lorsque, dans les revues et les magazines, on fait de Darwin le « fondateur de la biologie moderne », ce titre n’est certes pas usurpé. Mais ses thuriféraires ne devraient pas y voir un motif de s’en vanter et d’en être fiers : on peut dire sans trop exagérer que, depuis Darwin, la biologie s’est enfoncée dans la confusion des idées et la pauvreté de la réflexion sur le vivant. En effet, nous avons affaire à d’étranges « sciences de la vie » qui n’ont toujours pas de définition précise et unanime de la notion de vie, à une curieuse « biologie » qui ne sait toujours pas ce qu’est un être vivant !

Et certains biologistes en viennent à prétendre que « la vie n’existe pas ! » [1] au prétexte que les êtres vivants sont réductibles à des processus physico-chimiques. Il s’agit là bien sûr de positions extrêmes, mais qui ne sont que la conséquence logique d’une irréflexion générale sur la nature des êtres vivants. La grande majorité des biologistes ne se soucie pas de comprendre la spécificité des êtres vivants par rapport aux objets et phénomènes qu’étudient la physique et la chimie, ni par rapport aux machines que ces mêmes sciences nous permettent de construire. Ils assimilent donc les êtres vivants à des machines complexes, évacuant au passage quelques petits détails qui ne cadrent pas avec cette conception : notamment la génération, le développement et la reproduction étant des phénomènes inconnus aux machines.

Idéologie du vivant machine

Il est piquant de remarquer que l’idée d’animal-machine, avancée par Descartes il y a quatre siècles, fut à l’origine soutenue par ce que nous appellerions aujourd’hui les créationnistes : car là où il y a une machine, il y a forcément un « suprême ingénieur » pour la concevoir et la monter. Darwin remplacera cette providence divine par une providence laïque : c’est le hasard des variations et la sélection naturelle qui réalisent l’adaptation des êtres vivants à leur milieu. Au siècle suivant, la génétique et la biologie moléculaire y ajouteront l’idée que les êtres vivants sont conçus et fonctionnent grâce à un programme génétique, écrit lui aussi par les mutations aléatoires et la sélection dans la lutte pour la vie [2].

Les notions d’adaptation et de programme génétique sont encore aujourd’hui parmi les plus populaires chez les biologistes. Ce sont aussi les plus floues et les moins bien définies. Surtout, elles n’ont aucun fondement scientifique et n’ont fait l’objet d’aucune vérification expérimentale. Il en est pratiquement de même pour la notion de gène [3], qui, si elle a un peu plus de réalité, fait l’objet d’un véritable fétichisme. Un Richard Dawkins peut bien considérer les organismes comme de simples véhicules inventés par les « gènes égoïstes » pour assurer leur reproduction, l’absurdité morbide d’une telle conception de la vie ne choque personne, au contraire, elle lui vaut un succès universel.

Mais si toutes ces notions sont floues, qu’importe ! À partir du moment où elles sont opérationnelles et que tout le monde les utilise, c’est donc que, quelque part, elles doivent être vraies ! C’est ainsi qu’une bonne partie des notions utilisées en biologie relèvent de ce que Georges Canguilhem a appelé une idéologie scientifique [4]. Faute de définition rigoureuse et claire de son objet, la biologie emprunte au domaine social (par exemple la notion d’hérédité) ou au monde industriel les éléments et les idées pour tenter d’appréhender le vivant.

La méthode scientifique expérimentale ayant été développée par et pour la physique, c’est-à-dire l’étude de la matière inerte et morte, la logique du constructeur de machine, de l’ingénieur, est la seule manière véritablement scientifique d’analyser le vivant. Cette manière de voir est opérationnelle puisqu’elle révèle les mécanismes à l’œuvre chez les êtres vivants. Mais ce n’est pas parce que l’on observe des mécanismes que l’on a forcément affaire à une machine. La différence réside justement dans la manière dont les mécanismes s’articulent entre eux : dans la machine, les rouages ont des rapports fixes et déterminés une fois pour toutes par l’ingénieur ; chez l’être vivant, les mécanismes peuvent se recomposer (développement) et parfois créer de nouvelles combinaisons (évolution).

De fait, cette idéologie du vivant machine sert en retour à légitimer et à conforter les pratiques et le rapport social (en l’occurrence technologique et industriel) au vivant. Mieux vaut, dans ces conditions, agiter le spectre du créationnisme et du dessein intelligent (« c’est Dieu ou Darwin ! ») afin d’occulter opportunément le rôle des « sciences de la vie » (comme il est dit par antiphrase) dans la société industrielle : concevoir le vivant comme une machine participe d’une volonté de formatage et de normalisation industrielle du vivant à l’œuvre dans tous les domaines (de l’agriculture à l’éducation) et mortifère (que l’on songe au diverses nuisances, à la crise écologique et sociale) ; bref, notre rapport social à la nature (et donc à l’être humain lui-même) est actuellement profondément vicié par une conception du vivant purement utilitaire, technicienne et marchande.

Bien sûr, de nombreux biologistes se rendent compte qu’il y a un problème. Mais une fois que l’on a dit que les êtres vivants ne sont pas des machines, on n’a pas proposé pour autant une nouvelle conception de la vie. Et c’est bien pour cette raison – faute de mieux – que l’idée du vivant machine a triomphé et continue de s’imposer. En effet, pour le moment, il n’y a pas d’alternative. Pourtant, tous les éléments et les connaissances sont maintenant disponibles pour élaborer une nouvelle conception du vivant.

Eléments pour une autre approche

Il y a deux siècles, Jean-Baptiste Lamarck publiait sa Philosophie zoologique (14 août 1809), ouvrage dans lequel il fondait la biologie en tant que science à part entière en exposant une théorie des êtres vivants et de leur évolution. Dans cet ouvrage, difficile et méconnu, il pose correctement le problème que constituent les êtres vivants pour la science. S’opposant aux doctrines vitalistes [5], qui faisaient de la vie une force spéciale comparable à la gravitation [6], il conçoit la vie comme un processus purement physique, mais spécifique du fait de son organisation particulière.

Pour décrire et expliquer la formation de l’organisme, Lamarck reprend l’embryogenèse de Descartes, radicalement différente de sa conception de l’animal-machine (et même opposée à celle-ci), en l’enrichissant des connaissances physiologiques de son temps. Le développement consiste en un mouvement des fluides (sang, etc.) qui forment les organes et canalisent ensuite ce mouvement. Au lieu de se faire dans des tuyaux déjà en place, ce mouvement des fluides organise le tissu originellement indifférencié en parties différenciées. En retour, cette organisation facilite et active le mouvement des fluides ; activation qui accroît l’organisation et la différenciation des parties, et ainsi de suite (à quoi s’ajoute une excitabilité du tissu qui, chez les animaux, exacerbe le mouvement organisateur). L’organisation des êtres vivants n’est pas ici conçue comme une structure statique, mais bien plutôt comme une forme d’auto-organisation de la matière. Et c’est cette dynamique interne qui fait de l’être vivant un sujet actif et non, comme les objets inanimés, une chose, simple jouet des circonstances, des forces de l’environnement.

Si Lamarck rejette le vitalisme, il reconnaît pourtant l’activité autonome des êtres vivants en parvenant à la penser en tant que processus purement matériel. C’est aussi à partir de cette dynamique interne qu’il conçoit sa théorie de l’évolution comme une tendance générale à la complexification des organismes, que les diverses circonstances qu’ils rencontrent tendent à diversifier en de multiples espèces plus ou moins spécialisées [7].

On ne trouvera rien de tel chez Darwin qui, en faisant des êtres vivants les simples jouets de la sélection naturelle, cherche seulement à comprendre comment se réalise l’adaptation des organismes et en fait donc des objets soumis à l’influence directe du milieu [8]. La génétique ne fera que confirmer cette tendance en donnant à l’« information génétique » tout pouvoir sur l’organisme : le développement et la reproduction ne seront plus l’affaire que de la transcription des gènes en protéines et de la duplication de l’ADN, évacuant ainsi toute la dynamique propre au métabolisme. Dans une société divisée en classes, les structures de commande (le génome) sont en effet plus prestigieuses et l’information qu’elles délivrent plus importante que celles d’exécution (physiologie) [9] !

Bien qu’aujourd’hui surannées dans leur forme, sur le fond, les idées de Lamarck peuvent constituer le point de départ d’une véritable compréhension du vivant, à condition de l’actualiser avec les connaissances accumulées entre-temps. Mais cette actualisation se doit d’articuler ces connaissances et notions scientifiques de manière critique.

Pour cela, la notion d’autonomie me paraît centrale : l’être vivant puise dans le milieu ce qui lui permet de rester distinct et indépendant de ce milieu. La logique du vivant se déploie de manière dialectique à partir de cette contradiction concrète (elle a une base physico-chimique) au cœur de tous les organismes. Cette logique n’est pas réductible au seuls hasard et nécessité, mais les met au contraire en œuvre en les faisant en permanence revenir sur eux-mêmes, ouvrant ainsi aux êtres vivants la possibilité de faire eux-mêmes leur propre histoire dans une mesure croissante, c’est-à-dire qu’elle leur ouvre la vaste carrière de la liberté.

Reconnaître l’autonomie du vivant [10], c’est pour nous, êtres humains, renoncer aussi à une approche purement scientifique, technologique et industrielle du vivant. Car c’est d’abord reconnaître l’être vivant en tant que sujet à l’égal de nous-mêmes, comme individu avec qui nous pouvons coopérer et comme autre avec qui nous devons partager la vie sur terre.

Bertrand Louart

Rédacteur de Notes & morceaux choisis. Bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, publié aux éditions La Lenteur.


[1] Voir Henri Atlan, Question de vie, Entre le savoir et l’opinion, éd. Seuil, 1994 ; Albert Jacquard, Petite philosophie à l’usage des non-philosophes, éd. Calman-Lévy, 1997.

[2] Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, éd. Seuil, 1970.

[3] La critique de la notion d’adaptation a été faite par Étienne Rabaud, Transformisme et adaptation, éd. Flammarion, coll. « Bibliothèque de philosophie scientifique », 1942 ; celle de gène par André Pichot, Histoire de la notion de gène, éd. Flammarion, coll. « Champ », 1999 ; celle de programme génétique par Henri Atlan, La Fin du « tout génétique ». Vers de nouveaux paradigmes en biologie, éd. Inra, 1999.

[4] Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, 1977 (éd. Vrin, 2000).

[5] En concevant l’être vivant comme animé par une force physique spéciale, les vitalistes s’opposaient aux mécanistes qui, à la suite de Descartes, le concevaient comme une machine, animé uniquement de forces physiques et mécaniques. Reconnaissant la spécificité du vivant, le vitalisme ne parvint pas à en rendre compte en termes purement matériels et, à la fin du XIXe siècle, avait recours à des explications spiritualistes ou mystiques.

[6] Curieusement, Darwin reprend cette comparaison, dans la conclusion de la dernière édition de L’Origine des espèces (1876), pour éluder le problème de la nature des êtres vivants.

[7] Voir La Biologie et le transformisme de Lamarck, 2007, brochure diffusée par l’auteur.

[8] Voir Aux origines du darwinisme, 2009, brochure diffusée par l’auteur.

[9] Voir R. Lewontin, Le rêve du génome humain, 1992, brochure diffusée par l’auteur.

[10] Voir L’autonomie du vivant, un nouveau paradigme pour la vie sur terre, 2008, brochure réalisée et diffusée par l’auteur.

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