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André Breton, Pour un «dégagement» des intellectuels, 1949

Camarades,

Si les organisateurs de cette journée ont voulu faire place, parmi les délégués de puissantes formations auxquels le temps de parole est déjà mesuré, à un écrivain, cet écrivain, qui ne peut prétendre représenter rien autre que lui-même, s’efforcera toutefois d’établir que la cause qui est ici défendue s’identifie de manière très générale à celle pour laquelle luttent de toute éternité l’écrivain et l’artiste.

Cet écrivain ne se propose rien tant que de secouer la léthargie de milieux intellectuels très étendus, de les placer devant leur responsabilité particulière, de leur enjoindre, au nom de ce qui les qualifie dans leur rôle propre, de se départir de cette tolérance stupéfiée chez les uns, méprisante chez les autres mais trop souvent opportuniste et poltronne, pour enrayer une bonne fois les méfaits de la pire intolérance, agissant au service du mensonge et de la haine.

Ce qui me paraît avant tout justifier l’intervention de l’écrivain à cette tribune, c’est que, quelles que soient ses tendances spécifiques, il assume une charge dont il ne peut se démettre sans disqualification totale : celle de gardien du vocabulaire. C’est à lui de veiller à ce que le sens des mots ne se corrompe pas, de dénoncer impitoyablement ceux qui de nos jours font profession de le fausser, de s’élever avec force contre le monstrueux abus de confiance que constitue la propagande d’une certaine presse.

Qui ne voit, plus clairement aujourd’hui que jamais, que c’est de cette altération profonde – qui est intentionnée par certains – du sens de certains mots clés, que nous mourons par anticipation, qui ne voit que c’est en subissant passivement cette altération que nous nous laissons tout doucement porter à la guerre d’extermination qu’on nous prépare ?

Ces mots clés, sur lesquels s’exerce une savante désintégration, sont de nos jours sur toutes les lèvres : ce sont des mots comme démocratie, comme socialisme, comme liberté, comme conscience humaine. Le dernier à avoir été cyniquement détourné de son acception courante jusqu’à l’exposer à perdre tout sens pour l’homme de la rue, c’est le mot paix.

On vient en effet d’assister à un prétendu Congrès de la Paix dont les participants n’ont pas perdu une occasion de montrer qu’ils ne concevaient la paix qu’entre eux et surtout pas avec les autres. Qui, d’ailleurs, au moment même où ils prônaient la paix de ce côté de la terre, étaient on ne peut plus ardemment pour la guerre de l’autre côté, en Asie. Laissant assez voir par là que la revendication pacifiste de leur part masquait leur intention de s’assurer un délai, du temps strictement nécessaire à la production des engins qui pourvoiraient à la prochaine tuerie. […]

J’ai peine à tourner la tête vers tels de mes anciens amis qui se commettent dans cette galère à des postes de commande mais si nos regards se croisaient ce n’est certes pas moi qui baisserais les yeux. On ne leur demandera jamais assez compte d’avoir jeté le poids de leur œuvre et le crédit que leur a valu leur attitude passée, triomphe après tout de l’esprit, dans le plateau de la domestication de l’esprit. La fatigue et le vieillissement ne rendent que plus odieux le calcul de la ruse et j’avoue supporter mal, impatiemment, l’image d’un Picasso donnant en public la parole à un Ilya Ehrenbourg, « officier de la Légion d’honneur » dit l’affiche, en tout cas faux témoin patenté, le même qui entreprit de faire passer pour un poison élaboré dans les officines nazies Le Silence de la mer de Vercors et, en 1934, de nous présenter, mes amis surréalistes et moi, comme des pédérastes et des maquereaux, ce pour quoi je me flatte encore de l’avoir corrigé de ma main.

Il fut un temps, pas très lointain, où l’écrivain pouvait être tenu quitte de ce qui n’est pas le libre et le digne accomplissement de sa tâche propre, aussi tout ce qui est requis de l’ouvrier, du paysan. L’appesantissement sur lui d’une main de plus en plus lourde et contraignante, accompagnée d’une menace de ruine universelle imminente, l’oblige à se dégager coûte que coûte (j’oppose ce dégagement à l’« engagement » dont on nous a assourdis). Se dégager, c’est refuser d’en passer par la filière, c’est proclamer à haute et intelligible voix que, quoi qu’il arrive, on ne se rendra aux arguments ni de l’une ni de l’autre des deux propagandes ennemies, qu’on est très loin d’avoir désespéré d’un sursaut de bon sens qui refonde la communauté humaine. Se dégager c’est aussi accuser et confondre inlassablement ceux qui falsifient et qui trompent, c’est, sans distinction de camp, marquer du signe d’infamie ceux qui, à des fins politiques, pourvoient les bagnes et assassinent

Non, par ma voix plus ou moins autorisée, nul ne contestera que la pensée libre et l’art libre ont ce soir voix au chapitre. Ils ont voix au chapitre tout d’abord en considération de cette marge d’avenir que leur raison d’être est de nous découvrir. Déjà à ce seul égard il est du pire obscurantisme de leur mesurer le terrain et qu’est-ce à dire si on le leur supprime tout à fait ? C’est demain qui est menacé, c’est un champ labouré qui soupire après une poignée de graines. Mais si la pensée libre et l’art libre ont voix au chapitre, c’est aussi que les régimes totalitaires ont ceci de commun que c’est à eux qu’ils s’en prennent d’abord, que c’est sur eux d’emblée que le poing tombe, que s’exerce le plus implacablement la persécution.

La voie stalinienne, sous ce rapport, en remontrerait à la voie hitlérienne ! On sait assez ce qu’il advint de Maïakovski, d’Essenine : usurpés en dépit de la fin de non- recevoir que constitue à tout le moins leur suicide, mais qui se soucie, par exemple, du sort fait aux deux plus grands artistes de la Révolution, les constructivistes Tatlin et Lissitzky ? Où est passée la dernière grande illustration de la poésie russe, Boris Pasternak, que nous observions non sans appréhension sur son sort plus ou moins prochain au « Congrès international pour la défense de la culture » de 1935 ?

L’auteur du Cuirassé Potemkine est mort, je crois, l’an dernier, convaincu après tant d’autres de déviation grave et, ce qui est plus sombre que tout, prêt à ces effarants mea culpa que ne devaient pas nous épargner après lui les musiciens Prokofiev et Chostakovitch. Il n’est pas jusqu’aux sommités de la peinture française contemporaine, quelques gages qu’elles veuillent bien donner au parti de Staline, qui ne soient l’objet d’admonestations périodiques en raison du prétendu « formalisme » qu’on leur reproche.

Car on ne saurait trop le dire, la terreur qui règne en zone russe dans la littérature et dans l’art s’étend jusqu’à nous sous une forme larvée. Ceux qui ont charge de la promouvoir disposent de moyens considérables entre lesquels le talent et la conviction ne semblent pas occuper la première place. Il y a là un véritable trust à ramifications policières dont le fonctionnement met d’ores et déjà en péril la pensée indépendante, la recherche artistique désintéressée qu’il travaille de manière systématique à saper idéologiquement et matériellement.

Pour cela il va sans dire que tous les procédés sont bons, particulièrement la calomnie comme on l’a vu dans le cas de Paul Nizan – lors de mon voyage au Mexique j’ai bien été présenté moi-même, par lettre circulaire de la « Maison de Culture », comme un ennemi particulièrement perfide de la République espagnole, on a imprimé depuis lors qu’à la radio de New York je m’étais spécialisé dans l’éloge de Pétain. Si ces inventions un peu grosses font long feu, on ne craint pas de recourir à des modes plus actifs d’intimidation.

Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que les rares spécimens poétiques ou plastiques que le dirigisme culturel laisse arriver jusqu’à nous par la voie de la traduction ou de la reproduction présentent un caractère ultra-conventionnel et stéréotypé, des plus affligeants. Rien de moins adapté à la nécessité d’exaltation du régime qui pourtant prime sur commande toute autre ambition. On imagine le froid que jetterait à Paris une exposition de peinture et sculpture russe contemporaine, en retard d’un siècle sur le Rêve de Détaille et le Quand même d’Antonin Mercié. Il est dommage que ces produits soient réservés à la consommation intérieure ou presque. Tout cela ne serait que demi-mal si nous n’avions de bonnes raisons de croire que l’art est un miroir avancé de la vie (comme on dit qu’une pendule avance ou retarde), un miroir dont la fonction est de préfigurer l’homme dans ce qui l’attend.

Y avait-il dans la pensée de Marx une faille par où le mal pût entrer, l’embryon d’une de ces végétations parasites capables de tout dévorer et recouvrir, c’est ce que nous nous sommes demandé bien des fois et nous demandons encore avec anxiété. J’y songeais encore récemment, en relisant la si humaine et prophétique lettre de Proudhon à Marx, datée de Lyon, le 17 mai 1846 (cent trois ans, Camarades) :

« Je ne vous promets pas de vous écrire beaucoup ni souvent, mes occupations de toutes natures, jointes à une paresse naturelle, ne me permettent pas ces efforts épistolaires… Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir ; mais, pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons point à notre tour à endoctriner le peuple… ne taillons pas au genre humain une nouvelle besogne par de nouveaux gâchis… parce que nous sommes à la tête d’un mouvement ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion, cette religion fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison. »

Je m’émeus de faire entendre ici cette voix qui dissipe tous les miasmes, quand elle n’aurait que l’oreille de nos camarades anarchistes.

M’est-il besoin de préciser que, tenant ces propos, je ne louche pas vers l’Amérique ou plutôt vers ce qui se pare du nom d’Amérique, les USA comme on dit l’URSS (ces abréviations où se perd le sens originel nous mettent à l’aise). Contre les USA chacun de ceux qui me connaissent sait que j’entretiens les pires griefs moins personnels qu’extra-personnels au point que durant cinq ans de séjour je n’y ai contracté nulle amitié. Je hais autant que quiconque et qu’eux-mêmes peuvent le haïr la manière dont les USA se comportent avec mes amis les Noirs et plus encore, si possible, la manière dont ils se sont comportés avec mes amis les Indiens.

J’ai horreur de l’hypocrisie sexuelle qui règne aux USA et de la licence honteuse d’elle-même qui s’ensuit J’éprouve quelque phobie à l’égard d’une langue qui est comme un empâtement de la langue anglaise et dans laquelle le mot « angoisse », par exemple, ne peut plus être traduit.

J’ai peur, aussi, de ce passage là- bas toujours invisible de l’homme à sa tombe, tout compte tenu de ces cérémonies funéraires où le mort maquillé en vivant et dans ses habits de meilleure coupe, plié artificiellement dans un fauteuil et pour un peu le cigare au bec, reçoit, dans le cadre des goûts qu’il a manifestés – qui peuvent être les Tropiques ou Versailles – ses derniers invités jacassant devant lui comme si rien n’avait lieu.

Les USA, rien ne m’est plus contraire que leur pragmatisme de pacotille, rien ne m’écœure intellectuellement comme leur trouvaille des « Digests », rien ne me révolte tant que leur complexe de supériorité. J’abomine leur mainmise sous couvert d’argent sur l’Amérique centrale, sur l’Amérique du Sud. Les prenant à leur stade actuel et bien obligé de constater qu’ils étendent à l’Ancien Continent leur dessein impérialiste, je nie frénétiquement que la stupidité de Coca-Cola de ses dirigeants et de ses banquiers puisse avoir raison de l’Europe, au cours des siècles tant de fois l’étoile au front et qui, sous de si vieilles apparences, est capable encore de métamorphose.

Hors de tout préjugé de secte, je voudrais conclure par ces mots de Georges Bernanos que je ne crains pas de faire miens :

« Les vérités sont malades, les mensonges le sont aussi… Il n’est pas absolument certain… que l’affaiblissement d’une Vertu fortifie d’autant le Vice correspondant S’il en était ainsi l’histoire des hommes et des peuples aurait une autre couleur et un plus haut relief… Ce que le monde perd est probablement bien perdu, perdu pour le bien et le mal, perdu sans retour. C’est de froid que le monde va mourir. »

Et comment me sentirais-je le pouvoir de dire mieux, comment aurais-je la présomption de dire autrement lorsqu’il ajoute :

« La paix est une grande œuvre, réalisée par un grand peuple, imposée par lui au nom d’une grande foi… Il y a toujours assez de raisons de mourir, bonnes ou mauvaises, on meurt très bien par désœuvrement, par dégoût, mais vivre exige beaucoup de constance et d’amour. Votre société ne mérite plus d’être aimée… C’est très beau, la Paix, seulement les gens se demandent ce que vous allez mettre dedans. La guerre est beaucoup plus facile à remplir que la paix… En somme, si je comprends bien, notre guerre est juste parce qu’elle nous a été imposée, elle est un acte de légitime défense. Il serait plus exact de dire que nous ne sommes pas responsables de son injustice… Votre société n’est sans doute plus assez juste pour une paix juste… Les peuples ne croient plus à la paix, précisément parce qu’ils ne croient plus à la justice. Les peuples sortent de la paix aussi facilement qu’on sort d’une maison minée – dehors ou dedans, qu’importe ? »

Il faut que cette société soit changée de fond en comble. Elle ne se changera pas dans le sang. Elle changera du jour où la justice, qui n’était qu’endormie, s’éveillera au grand effroi de ses fossoyeurs et plus que jamais rayonnante s’assiéra sur son tombeau.

André Breton, écrivain, chef de file du mouvement surréaliste.

Ce discours inédit n’a pu être prononcé le 30 avril 1949

lors d’un meeting du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR).

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