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François Jarrige, Semer le doute, entretenir la confusion, 2013

La stratégie payante des «climato-sceptiques»

Comment des scientifiques, dont le rôle est en principe de «dévoiler la vérité sur le monde matériel», en viennent-ils à travestir les travaux de leurs collègues, à propager des affirmations infondées et des accusations mensongères? De la peur du «rouge» à la peur du «vert», Naomi Oreskes et Erik M. Conway [1] montrent comment jouent ici, en l’absence même de tout complot, des convergences idéologiques profondes remontant à la Guerre froide.

«Inutile de paniquer à propos du réchauffement climatique», proclamaient seize scientifiques de renom dans le Wall Street Journal [2] en janvier 2012. Se présentant comme des «hérétiques» résistant avec courage à la nouvelle idéologie catastrophiste dominante, les signataires de ce texte voient dans les discours sur le changement climatique un dogme absurde, comparable au lyssenkisme en Union soviétique, défendu par des «extrémistes» pour justifier la hausse des impôts et accroître le pouvoir des «bureaucraties gouvernementales». Leur message est clair: il n’y a aucun argument scientifique qui puisse justifier des mesures visant à «décarboner» l’économie mondiale ou à freiner l’expansion du capitalisme industriel. Parmi les signataires de ce texte qui vise à instiller le doute sur l’urgence écologique, on trouve Claude Allègre, ainsi honoré dans le gratin du climato-scepticisme mondial, aux côtés de William Happer et Rodney Nichols, deux membres influents de l’institut George C. Marshall.

L’institut Marshall, sans doute peu connu des lecteurs français, est un think tank conservateur nord-américain créé en 1984 pour défendre le projet d’«initiative de défense stratégique» de Ronald Reagan. Son but était d«élever le niveau de compréhension scientifique du peuple américain dans les domaines de la science ayant un impact sur la sécurité nationale et d’autres domaines d’intérêt public» – en fait de défendre la politique conservatrice en lui offrant la crédibilité scientifique nécessaire. Depuis la fin de la Guerre froide, il s’est spécialisé dans le lobbying contre toute forme de réglementation environnementale, multipliant les publications et les interventions médiatiques pour discréditer les mises en garde écologiques ou scientifiques contre les risques sanitaires et environnementaux. Cet institut, et quelques autres qui ont fleuri aux États-Unis depuis 50 ans, constitue l’un des fils rouges du remarquable livre que Naomi Oreskes et Erik M. Conway ont consacré aux «marchands de doute», c’est-à-dire aux lobbies et lobbyistes de la grande industrie (du tabac, du pétrole, etc.) qui entretiennent à coup de milliards de dollars la confusion dans les débats afin d’empêcher l’adoption de toute réglementation sanitaire ou environnementale qui pourrait nuire à leurs intérêts.

L’histoire des sciences dans la mêlée

Publié initialement aux États-Unis en 2010, peu après l’échec de la conférence de Copenhague et alors que les questions climatiques faisaient l’objet de débats virulents, le livre de Naomi Oreskes et Erik M. Conway est une enquête implacable, remarquable par sa précision et sa clarté. Sans jargon inutile, l’ouvrage offre une plongée dans les mutations des technosciences des 50 dernières années, au croisement de la science, de l’argent et de la politique. Dans un contexte de repli frileux d’une partie du monde universitaire, ce livre est fondamentalement politique [3]. Qualifié lors de sa sortie de meilleur livre de science de l’année par le quotidien britannique The Guardian [4], et déjà considéré comme un classique outre-Atlantique, sa traduction relativement rapide en français mérite d’être saluée [5].

Les deux auteurs appartiennent au champ dynamique de l’histoire des sciences nord-américaine. Ils se sont fait connaître par des travaux sur quelques-unes des controverses scientifiques majeures du XXe siècle. Naomi Oreskes enseigne à l’université de Californie à San Diego. Spécialiste de l’histoire des sciences de la Terre, elle a notamment montré comment les scientifiques américains de l’entre-deux guerres s’étaient opposés avec rage et obstination à la théorie désormais universellement admise de la dérive des continents [6]. Erik M. Conway est historien à la NASA. Il a travaillé sur les liens entre sciences et politique aux États-Unis, à travers l’étude des programmes de construction des avions supersoniques ou des controverses sur les sciences du climat [7]. Avec beaucoup d’autres, les deux auteurs ont contribué à montrer les multiples liens entre la fabrique de la science et les rapports de force politiques et économiques à l’époque contemporaine. Leur ouvrage prolonge leurs recherches antérieures, tout en adoptant une rhétorique et un mode d’exposition plus clairement engagés.

Depuis deux décennies, la technoscience et ses effets font l’objet d’une lutte qui transcende en partie les anciens clivages politiques – d’où son invisibilité et les difficultés à l’appréhender. D’un côté, il y a ceux qui pensent que l’épuisement des ressources, la multiplication des pollutions et la finitude de notre monde constituent des limites pour le modèle de développement industriel et technoscientifique du capitalisme contemporain. Sur le ton de la polémique – compte tenu de la sombre réputation du révérend Malthus -, cette position est disqualifiée comme néo-malthusienne par ses nombreux critiques. De l’autre côté, il y a les «cornucopiens», les optimistes invétérés, ceux qui croient que les ressources créées par l’ingéniosité de l’Homme sont illimitées, que la technologie (associée au libre marché) offrira toujours les moyens techniques d’aller au-delà des limites existantes. Chacune de ces positions s’appuie sur la science, chacune construit un récit de l’histoire humaine et une certaine vision du monde, chacune repose sur des intérêts et des univers sociaux et politiques distincts. Dans Les Marchands de doute, les auteurs retracent le combat des «cornucopiens» pour défendre la grande industrie polluante, ses produits et l’idéologie du libre-marché sur laquelle elle s’appuie, contre l’évidence croissante de leurs effets toxiques.

L’ouvrage se focalise sur le travail des scientifiques et leur embrigadement dans la défense des pires dérives du capitalisme industriel. Il ne propose pas une sociologie des lobbies, ni une analyse fouillée des agences de communication qui ont proliféré à la faveur du triomphe du marketing. Son analyse est centrée sur les savants, ceux qui font profession de savoir mieux que les autres, d’être au-dessus de la mêlée, ceux qui proclament œuvrer pour le bien de l’humanité. Les questions essentielles auxquelles s’attaque le livre sont:

«Pourquoi des scientifiques qui, en principe, doivent dévoiler la vérité sur le monde naturel, déformèrent-ils les travaux de leurs collègues? Pourquoi propagèrent-ils des accusations infondées? Pourquoi, lorsqu’il fut démontré que leurs arguments étaient faux, refusèrent-ils d’en tenir compte? Et pourquoi la presse continue-t-elle de les citer, année après année, quand leurs opinions, l’une après l’autre, ont été invalidées?» (p. 21).

La «stratégie du tabac»

Pour répondre à ces questions, les auteurs suivent le parcours de quelques-uns des principaux scientifiques nord-américains de la seconde moitié du XXesiècle. L’une des originalités du livre est de replacer les controverses climatiques actuelles dans l’histoire longue des controverses environnementales et sanitaires du second XXe siècle, en mettant en lumière des filiations rarement soulignées. Ils décrivent ainsi l’émergence de ce qu’ils appellent la «stratégie du tabac», une méthode visant à introduire de la confusion dans les débats pour paralyser toute action. Cette «stratégie» est née dans les années 1950 lorsque l’industrie du tabac, prise de panique, a décidé d’organiser «une tromperie massive et durable visant à masquer à la population américaine les effets du tabagisme sur la santé» (p. 31) – tromperie qui fut d’ailleurs officiellement reconnue au cours des années 2000 lors de retentissants procès qui virent les industriels du tabac condamnés pour avoir sciemment trompé l’opinion publique et les consommateurs [8].

La thèse générale du livre peut être résumée en trois points principaux. Tout d’abord, la «stratégie du tabac» a été largement reprise depuis les années 1960, et souvent par les mêmes personnes, pour entretenir des controverses sur les grands problèmes environnementaux. L’ouvrage décrit les polémiques qui ont accompagné la lente reconnaissance des grands risques sanitaires et environnementaux contemporains, comme la possibilité d’un hiver nucléaire (chapitre 2), les pluies acides (chapitre 3), l’existence du trou de la couche d’ozone (chapitre 4), le tabagisme passif (chapitre 5), le réchauffement climatique (chapitre 6), ou encore les pollutions au DDT, dénoncées d’abord par Rachel Carson (chapitre 7). Deuxièmement – et c’est un point essentiel pour les auteurs -, cette stratégie prend partout l’apparence de la science et elle est orchestrée par des scientifiques reconnus, tout en n’ayant en réalité rien de scientifique. On pourrait même la dire «antiscientifique» dans la mesure où elle cherche à instiller le doute plutôt qu’à démontrer. Elle est fondamentalement idéologique, parce qu’elle ne vise qu’à protéger le marché de toute velléité interventionniste ou régulatrice. Enfin, cette stratégie a été et demeure efficace, avant tout parce qu’elle permet d’entretenir le doute dans le grand public et de gagner du temps, et ainsi de retarder d’éventuelles réglementations et de se prémunir des risques de poursuites. Les auteurs dissèquent avec minutie les stratégies déployées par les scientifiques au service des industries polluantes pour disqualifier les travaux les mettant en cause ainsi que leurs auteurs. Ils montrent aussi comment l’industrie ne cesse d’instrumentaliser la presse et les médias.

Extrait: le fondamentalisme du marché et l’héritage de la guerre froide

Pendant la seconde moitié du XXe siècle, la politique étrangère américaine fut dominée par la Guerre froide, et la politique intérieure par l’anticommunisme. Nos protagonistes – Fred Seitz, Fred Singer, Bill Nierenberg et Robert Jastrow – étaient des anticommunistes acharnés, et ils envisageaient la science comme une aide cruciale pour prévenir l’expansion du communisme.

Au cours des premières années de leurs carrières, ils participèrent aux programmes d’armement et de fusées qui jouèrent un rôle clef dans la défense nucléaire américaine; plus tard, ils utilisèrent leurs positions d’experts et leur autorité pour défendre le maintien et le développement de la perspective nucléaire, en fournissant une crédibilité «scientifique» aux arguments contre la détente et pour le réarmement permanent. […]

Lorsque la Guerre froide prit fin, ces hommes recherchèrent une nouvelle grande menace. Ils la trouvèrent dans l’environnement. Les environnementalistes, disaient-ils, sont comme des «pastèques» : verts au dehors, rouges à l’intérieur. Chaque menace environnementale évoquée dans le présent livre représentait un échec du marché, un domaine dans lequel la libre concurrence avait provoqué de sérieux «effets de voisinage». Mais en dépit de la connotation amicale de l’expression, ces effets étaient potentiellement mortels – et d’extension mondiale. Pour s’en occuper, les gouvernements devaient s’engager dans la voie de la régulation, parfois très contraignante, afin de compenser les manques du marché. Or, c’est précisément ce que ces hommes craignaient et détestaient le plus, car, pour eux, la régulation conduisait en pente douce vers le socialisme, forme rampante du communisme.

Fred Singer découvrit son jeu lorsqu’il nia la réalité du trou de la couche d’ozone, en suggérant que les gens impliqués dans le sujet avaient «probablement […] leurs propres programmes dissimulés – pas seulement « sauver l’environnement», mais changer notre système économique.

Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les Marchands de doute, trad. J. Treiner, Le Pommier, 2012, p. 404-405.

Extrait: lorsque arrive le moment de payer la note…

Imaginez un gigantesque banquet. Des centaines de millions de personnes sont attablées. Elles boivent et mangent à satiété – savourant une nourriture meilleure et plus abondante qu’aux plus fines tables de l’Athènes ou de la Rome antiques, meilleure même que celle qu’on servait dans les palais de l’Europe médiévale. Un jour, apparaît un homme vêtu d’une veste blanche. Il dit qu’il apporte la note. Evidemment, les convives sont surpris. Certains nient qu’il s’agit de leur note. D’autres contestent qu’il y ait une note. D’autres encore prétendent qu’ils n’ont rien mangé. Un des convives suggère que l’homme n’est pas, en vérité, un serveur, qu’il cherche seulement à attirer l’attention sur lui ou à récupérer de l’argent pour ses propres affaires. Finalement, le groupe conclut que si on l’ignore, il s’en ira.

Voilà où nous en sommes en ce qui concerne le réchauffement climatique. Depuis cent cinquante ans, la civilisation industrielle s’est repue de l’énergie emmaga­sinée dans les combustibles fossiles, et aujourd’hui on nous présente la note. Et pourtant, nous sommes assis à cette table et prétendons que cette note n’est pas la nôtre, mettant en cause la crédibilité de celui qui nous la présente. Le grand économiste John Meynard Keynes a résumé toute la théorie économique en une unique phrase devenue célèbre: « Un repas gratuit, cela n’existe pas. » L’adage dit vrai. Nous avons connu une prospérité jamais atteinte dans l’histoire humaine. Nous nous sommes nourris jusqu’à satiété. Mais le repas n’était pas gratuit.

Il n’est pas surprenant que beaucoup d’entre nous soient dans le déni. Après tout, nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un banquet, nous ne savions pas qu’il faudrait payer la note. Maintenant, nous le savons. La note inclut les pluies acides, le trou dans la couche d’ozone et les dommages causés par le DDT. Ce sont les coûts environnementaux liés à la façon dont les citoyens des nations riches et développées ont vécu depuis la Révolution industrielle. Maintenant, nous devons ou bien payer le prix, ou bien changer notre façon de faire des affaires, ou les deux. Il n’est pas étonnant que les marchands de doute aient eu du succès. Ils nous ont fourni le prétexte pour ignorer le serveur pendant que nous contestions la note.

Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les Marchands de doute, trad. J. Treiner, Le Pommier, 2012, p. 433-434.

Les savants, la Guerre froide et le «fanatisme du marché»

L’une des forces du livre est de montrer à quel point les controverses environnementales et scientifiques contemporaines sont fondamentalement des débats politiques, plus que des querelles d’experts. Pour Oreskes et Conway, il est clair qu’un petit groupe de scientifiques a sciemment décidé de rompre avec la déontologie et les règles de leur métier au nom de principes idéologiques. Le livre offre une impressionnante galerie de portraits de scientifiques nord-américains, comme Fred Singer, Frederick Seitz ou William Nierenberg, que l’on suit tout au long du livre. La plupart étaient initialement des scientifiques légitimes dans un domaine spécifique, mais, avec l’âge, ils ont peu à peu abandonné la recherche fondamentale pour devenir marchands de doute professionnels et artisans de controverses médiatiques. Ce sont par exemple des spécialistes reconnus de physique nucléaire comme Nierenberg qui se servent de leur crédibilité auprès des pouvoirs publics et de l’opinion pour s’aventurer loin de leurs domaines de compétence et contester les pluies acides ou le réchauffement climatique, sans jamais avoir mené eux-mêmes le moindre travail scientifique sur ces sujets.

La question essentielle est évidemment de comprendre quelles sont les motivations de ces scientifiques. Il y a bien sûr des intérêts financiers, et les industriels ne se privent pas, aux États-Unis surtout, de financer la recherche privée pour tenter de contrôler ses résultats, mais là n’est pas l’essentiel selon les auteurs. Pour eux, en effet, les «marchands de doute» ne sont pas nécessairement vendus aux lobbies industriels, et il n’y a pas de complot conscient: on assiste plutôt à une forme de convergence idéologique entre les grands groupes industriels et certains scientifiques. Tous partagent un «fondamentalisme du marché» (p. 270) qui façonne leurs actions et leurs choix. Cette dimension essentielle, évoquée dans le chapitre 7, est celle qui mériterait sans doute le plus d’être développée par des enquêtes ultérieures. Dans la nébuleuse des scientifiques qui fabriquent le doute, nombreux sont ceux qui étaient auparavant engagés dans la Guerre froide. Pour eux, toute forme d’interventionnisme étatique était alors assimilée à un communisme rampant. Ces scientifiques ont rompu avec la science lorsque celle-ci a commencé à démontrer que le libre marché produisait des externalités négatives majeures, auxquelles il fallait remédier par une intervention des pouvoirs publics. Notre incapacité à affronter les défis environnementaux serait donc le fruit d’une illusion idéologique, partagée par les anciens scientifiques formés dans le contexte de la Guerre froide, comme par les économistes dominants et les dirigeants politiques des trente dernières années.

On voit clairement comment ces scientifiques basculent de la démarche scientifique vers la lutte politique au cours des années 1980: leur but n’est plus alors de produire des données originales mais de s’opposer à celles qui contredisent leurs convictions. Ils s’en prennent ainsi à leurs collègues en affirmant que la communauté scientifique est infiltrée par les «environnementalistes», les «socialistes» et autres «luddites» défendant «un programme politique caché» (p. 224-226). L’étude du vocabulaire et des stratégies rhétoriques des marchands de doute est fascinante à cet égard. Évoquons Frederick Seitz (1911-2008), qui avait d’abord été un pionnier de la physique des solides avant de devenir président d’université, de l’Académie des sciences américaines, et pour finir consultant pour l’industrie du tabac et figure majeure du climato-scepticisme: il «croyait passionnément en la science et la technologie – à la fois comme causes des progrès de la santé, de la richesse, et comme unique source d’amélioration future» (p. 52). Les opinions contraires le rendaient furieux. Il haïssait les écologistes qui, pour lui, n’étaient que des «luddites» stupides aspirant à revenir en arrière. De même, pour le physicien Fred Singer, la protection de l’environnement n’était qu’une stratégie cachée émanant de «socialistes» et de «luddites anti-technologie» pour réguler le capitalisme (p. 95 et 136) [9].

Aux États-Unis, à partir des années 1980, nombre de scientifiques, de politiques et d’industriels conservateurs se mirent de plus en plus à considérer l’écologie politique et le combat environnementaliste comme des dangers pour la liberté. Pour eux, anciens combattants forcenés de la Guerre froide, le combat écologique prenait la place du communisme comme figure du mal absolu menaçant le mode de vie et les intérêts américains. La force de ces marchands de doute est finalement d’avoir réussi à faire passer pour des controverses scientifiques – et donc pour des débats neutres et désintéressés – ce qui n’était en réalité que des polémiques politiques entre libéraux et interventionnistes. Oreskes et Conway montrent combien le «technofidéisme» – c’est-à-dire la foi aveugle dans la technologie – s’est conjugué à merveille avec la foi dans le capitalisme libéral. Contrairement à ce qu’on cherche parfois à nous faire croire, cette double croyance l’a emporté à tel point que des scientifiques réputés ont choisi de faire passer avant toute chose la défense débridée du capitalisme libéral:

«Si l’on croyait au capitalisme, il fallait attaquer la science, parce que la science avait révélé les risques que le capitalisme avait entraîné dans son sillage» (p. 279).

Le parcours de ces scientifiques formés et ayant accédé à des positions de pouvoir pendant la Guerre froide recoupe d’ailleurs largement celui du mouvement anti-environnementaliste qui, depuis les années 1980, a exercé une influence croissante sur les administrations Reagan, Bush père et fils, mais aussi, dans une moindre mesure, sur celles de Clinton et d’Obama, et par conséquent sur l’ensemble de la vie politique des États-Unis.

Science, démocratie et production

L’ouvrage est centré sur les États-Unis et ne dit presque rien de la situation dans le reste du monde [10]. Mais on sait que la guerre des idées autour des controverses climatiques s’est également installée en Europe depuis la fin des années 1990 et a acquis une réelle influence en France [11]. Ici aussi, une forme de doute est fabriquée médiatiquement, selon une rhétorique populiste: stigmatisation des élites, appel au «bon sens», insistance sur les incertitudes et les divisions parmi les experts, appel incessant au «débat». Les mêmes stratégies sont en cours actuellement autour de l’exploitation des gaz de schiste. Dans une enquête, elle aussi implacable, Stéphane Foucart, journaliste scientifique au Monde, a aussi montré les nouvelles formes de «fabrication de l’opinion» via Internet et la télévision grand public [12]. Les publications se multiplient, les controverses font rage dans un tourbillon médiatique qui semble rendre toute analyse, à peine publiée, déjà périmée.

Dans ce contexte, on se demande évidemment ce qu’il convient de faire. Dans leur épilogue, intitulé «Une nouvelle vision de la science», les auteurs proposent quelques pistes, qui semblent cependant bien insuffisantes. Selon eux, il faut d’abord lutter contre les marchands de doute et leur influence médiatique et politique disproportionnée en régulant davantage la pratique du lobbying et les conflits d’intérêt. En effet, contrairement à ce que ne cessent d’affirmer les industriels et les lobbyistes, nous ne souffrons pas d’un manque de connaissances et de recherche, ou d’un manque de données scientifiques. Nous sommes au contraire noyés sous la masse des données et des publications. La solution ne passerait pas par la production de davantage de données scientifiques ou par une meilleure pédagogie, mais plutôt par une meilleure connaissance du fonctionnement du travail scientifique et un meilleur contrôle de sa diffusion dans le champ politique et dans l’opinion. Devant la complexité des problèmes à traiter, face auxquels les politiques et les citoyens semblent impuissants, il conviendrait d’abord de transformer le fonctionnement institutionnel des démocraties libérales pour permettre une meilleure prise en compte des enjeux écologiques [13].

L’objectif principal serait donc de mieux protéger la communauté scientifique, et plus largement les sociétés, des attaques des marchands de doute, très coûteuses en temps et en énergie. En bref, contre les marchands de doute, qui pratiquent la «mauvaise science», il faut d’abord faire confiance à la «bonne science». Non pas une confiance aveugle, mais une confiance raisonnée, qui, selon les auteurs, passerait par une meilleure prise en compte de la position à partir de laquelle les experts parlent et de qui les financent. Face à des enjeux scientifiques qui dépassent largement les compétences des citoyens ordinaires, seul un meilleur encadrement de la confiance pourrait nous permettre d’agir pour l’avenir.

Malheureusement, avec cette conclusion, Naomi Oreskes et Erik Conway ne nous semblent pas aller jusqu’au bout de la logique de leur démonstration. En faisant appel à l’intervention de l’État, à de saines régulations publiques et à des experts impartiaux contre les dérives du libéralisme et des «marchands de doute», ils restent au milieu du gué. Le vieux clivage entre partisans et opposants du laissez-faire, sans doute essentiel aux États-Unis, ne suffit pas à expliquer la poursuite massive d’un modèle d’industrialisation destructeur à l’échelle du monde. Le climato-scepticisme et la haine des écologistes se rencontrent aussi bien chez les libéraux que chez les interventionnistes, à droite comme à gauche. Ce sont les fondements du modèle industriel et productiviste et les conditions même de la production qui doivent être contestés, ce que les auteurs, comme la plupart de nos contemporains, ne semblent pas prêts à faire.

François Jarrige

Historien et maître de conférences à l’université de Bourgogne. Ses travaux portent sur l’histoire de l’industrialisation et de ses controverses. Il est notamment l’auteur d‘Au temps des «tueuses de bras». Les Bris de machines à l’aube de l’ère industrielle (2009) et de Face au monstre mécanique (2009).

Article paru dans La Revue des Livres n°9, janvier-février 2013.


[1] Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les Marchands de doute, trad. J. Treiner, Paris, Le Pommier, 2012, 524 p., 29 €.

[2] «No Need to Panic About Global Warming», The Wall Street Journal, 27 janv. 2012, consultable en ligne.

[3] Il y a eu assez peu de recensions du livre en France, presque rien dans les grands médias, mais deux excellents comptes-rendus sont à signaler: Luc Semai, in Développement durable et territoires, vol. 3, n° 2, juill. 2012; et Jean-Paul Deléage, «Contre les marchands de doute, vive l’écologie!», Écologie et Politique, 2012, n° 1, p. 139-152.

[4] The Guardian, 8 août 2010.

[5] Il a été traduit par le physicien Jacques Treiner, professeur émérite à l’université Pierre-et-Marie-Curie et président de l’association pro-nucléaire Sauvons le climat.

[6] Naomi Oreskes, The Rejection of Continental Drift, Oxford University Press, 1999.

[7] Erik M. Conway, High-Speed Dreams: NASA and the Technopolitics of Supersonic Transportation, 1945-1999, John Hopkins University Press, 2005.

[8] Cette histoire du tabac est désormais bien connue, et elle a été révélée au grand public par le film Thank You for Smoking (2005).Voir aussi la somme de Robert Proctor, Golden Holocaust: Origins of the Cigarette Catastrophe and the Case for Abolition, University of California Press, 2012.

[9] La référence fréquente aux «luddites», ces ouvriers anglais qui brisèrent des machines au début de l’ère industrielle, dans les controverses scientifiques aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, est assez caractéristique de ce discours visant avant tout à discréditer l’ennemi; voir V. Bourdeau, F. Jarrige, J. Vincent, Les Luddites (Ère, 2006).

[10] Un livre collectif récent tente de faire le point sur ces controverses au niveau mondial: E. Zaccai, F. Gemenne et J.-M. Delocry (dir.), Controverses climatiques, sciences et politique, Presses de Sciences Po, 2012.

[11] Cf. le succès du livre de Bjørn Lomborg, The Skeptical Environmentalist: Measuring the Real State of the World, Cambridge University Press, 2001 (trad. fr. 2003).

[12] Stéphane Foucart, Le Populisme climatique. Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science, Denoël, 2010.

[13] Ils rejoignent ainsi Dominique Bourg et Kerry Whiteside (cf. Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique, Le Seuil, 2010).

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