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Alexandre Moatti, le scientiste heureux qui est arrivé quelque part

Au début de l’année 2013, Alexandre Moatti a publié Alterscience, postures, dogmes, idéologies (éd. Odile Jacob) qui contient un chapitre sur les Idéologies d’ultragauche contemporaines. Ci-dessous la réponse de Bertrand Louart, cité dans ce chapitre.

Monsieur,

Je renonce à faire une réponse détaillée au chapitre XVII de votre ouvrage Alterscience, postures, dogmes, idéologies (éd. Odile Jacob, 2013) dans lequel vous me citez ainsi que quelques autres personnes et groupes de ma connaissance.

Il est certes toujours dangereux d’instruire les imbéciles, mais en l’occurrence ce serait tout simplement trop fastidieux – il faudrait vraiment tout vous expliquer ! –, et j’ai d’autres scientistes à fouetter.

Votre chapitre XVII, Idéologies d’ultragauche contemporaines, n’est en effet qu’une immense accumulation d’anecdotes curieuses (« ils n’aiment pas les écolos », « ils sont catastrophistes », « ils critiquent tout », « ils ne proposent rien », etc.) et de citations tronquées liées ensemble par de laborieuses paraphrases. Vous êtes totalement incapable de comprendre, et donc de restituer les motivations et les positions des différents groupes que vous citez – sans même parler des nuances qu’il existe entre leurs analyses et perspectives. Pourquoi Riesel sabote-t’il les OGM du CIRAD ? Pourquoi l’EdN fait-elle la critique du monde moderne ? Comment le documentaire de Druon traite-il la science ? Pourquoi N&Mc fait-il la critique de la technologie ? Pourquoi PMO s’en prend aux nanotechnologies ? Pourquoi Oblomoff critique la recherche scientifique ? On serait bien en peine de le comprendre à vous lire.

On serait également bien en peine de trouver un argument qui justifie le ridicule dont vous semblez vouloir accabler nos prises de position sur le rôle de la science. L’usage intensif du point d’exclamation ne traduit que votre indignation devant nos idées : tout au long, c’est le gros bon sens du philistin outré qui parle, comme si vos opinions étaient partagées de manière évidente par tout le monde, comme si votre bêtise était le sens commun.

Je reviendrais donc plutôt sur les idées et les motivations qui sont les vôtres, pour en démontrer tout le ridicule.

« La définition de la science elle-même n’est pas chose aisée – beaucoup s’y sont cassés les dents. » (p. 302)

Autrement dit, vous qui tranchez entre ce qui est de la science et qui ne l’est pas, vous ne savez pas ce qu’est la science ! Vous ignorez en quelle est la nature de votre propre activité : c’est une sorte d’inconscience, en somme ?

« Est-ce une science simple catégorie platonicienne, une Science par trop idéalisée, sans aucun rapport avec la réalité actuelle ? Peut-être. […] On pourrait parler de scientisme à propos de cette vision [idéalisée de la science]. Ce scientisme de bon aloi est-il un humanisme ? Oui. L’alterscience, non : elle est même un antihumaniste contemporain. » (p. 314)

Voilà qui a enfin le mérite d’être clair : il y a les “bons” d’un côté et les “méchants” de l’autre ; et vous êtes bien évidement du bon côté. La pensée binaire (0 ou 1, comme avec les ordinateurs) a cette incontestable supériorité sur toutes les autres formes de pensée de ne pas mettre l’esprit à la torture…

Et en quoi consiste donc cet « humanisme » que vous revendiquez avec votre scientisme ?

« La science est une émancipation de l’humain, l’internationalisation de la science aussi. » (p. 307)

Un humanisme qui repose sur une émancipation de l’humain, voilà une posture qui est intéressante et aurait méritée certains développements…

« Cette confiance préalable [de l’honnête homme] est sous tendue par une vision de la science comme humanisme, comme une valeur liée à la connaissance : il appartient aux scientifiques de faire avancer la connaissance pour l’humanité en son ensemble, comme il appartient à chacun d’entre nous d’approfondir ses connaissances – par libido sciendi, par désir d’apprendre. Sans se leurrer l’un l’autre sur les dangers liés à l’exploitation de la science… » (p. 312)

Si l’on comprend bien, la science est pure connaissance – éther flottant dans le Ciel des idées –, c’est pourquoi elle constitue un “bien” en soi ; le Bien suprême. Et c’est seulement « l’exploitation de la science » par les hommes qui crée parfois des problèmes. Lorsque les applications sont bénéfiques, c’est grâce à la Science qui, telle une divinité tutélaire, a instruit les hommes, et lorsque les applications engendrent des nuisances, c’est à cause des hommes qui ont voulu n’en faire qu’à leur tête, ces imbéciles !

Votre vision de la science ressemble à un joli conte de fées que l’on raconte aux enfants le soir pour les endormir… C’est en tout cas un beau morceau d’idéologie scientiste que vous nous servez là.

L’« alterscientiste » est donc pour vous la sorcière Carabosse de ce conte de fée, le méchant qui dévoie la gentille et innocente science de sa noble mission humaniste en l’instrumentalisant au service d’intérêts personnels ou d’idéologies partisanes – car les militaires, les Etats et l’industrie qui financent la recherche sont bien évidement, et comme tout le monde le sait, entièrement dévoués au service du bien public…

Comme le disait le mathématicien Roger Godement : « La Science est politiquement neutre, même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima… »

« Si l’on peut être d’accord avec certains de leurs arguments pris isolément, l’ensemble de la construction théorique reflète une vision apocalyptique de la société, où la technoscience aurait remplacé la démocratie : relisant l’histoire du XXe siècle à travers ce prisme, c’est une idéologie radicalement antidémocratique qui, là encore, représente une différence de nature par rapport à l’autocritique de la science et aux débats actuels sur l’impact de la science sur la société. » (p. 17)

Si l’on vous comprend bien, nous – que vous qualifiez si stupidement d’« antiscience » – dénonçons la disparition de la démocratie sous le règne des experts et donc notre « idéologie [est] radicalement anti-démocratique » !? Et cette « vision apocalyptique de la société », quelle impardonnable faute de goût, tout de même, à l’époque où, comme on dit dans les supermarchés : « il faut positiver ! »

Et où se trouve donc, selon vous, « l’autocritique de la science » et les « débats actuels sur l’impact de la science sur la société » ? Dans les « débats publics » sur les nanotechnologies organisés fin 2009 et début 2010 (p. 273), par exemple ? Débats que nous avons « perturbés assez violement – les empêchant de se tenir » (p. 273), ce qui est bien la preuve de notre caractère « radicalement antidémocratique », n’est-ce pas ?

Il est dommage de ne pas avoir détaillée quelle sorte de « violence » nous avons usé à cette occasion, car cela aurait permis à vos lecteurs de la comparer, par exemple, avec celle qu’a déployé l’Etat français pour réprimer l’opposition anti-nucléaire au cours des années 1970 et 1980, au moment où celui-ci couvrait la France de centrales nucléaires, entre autre sous l’impulsion de nombre de vos collègues – « humanistes » comme vous, à n’en pas douter – issus de l’école des Mines et de Polytechnique.

A l’époque, comme encore aujourd’hui sur bien des projets de ce type, il y eu des « débats publics » organisés par les « pouvoir publics ». Mais comment appelle-t-on un débat où l’on a tout le loisir de s’exprimer sur des décisions déjà prises par ailleurs ? Comment qualifier une démocratie où l’on est libre de s’exprimer à condition que cela n’ait jamais aucune conséquence pratique ?

Il est d’ailleurs assez remarquable que dans la conception des rapports entre la science et la société que vous exposez en conclusion « l’honnête homme […] doit se fier a priori aux scientifiques et à leurs institutions » (p. 312). D’élaboration collective du savoir et de retour critique vers les scientifiques, pas question : tout le monde au garde à vous, le petit doigt sur la couture du pantalon, et que pas une (forte) tête ne dépasse !

Ici, « l’humanisme » que vous revendiquez, de simple posture, semble quelque peu virer à l’imposture… Et votre conception de « l’honnête homme » ressemble fort à celle du bon benêt que vous êtes.

Bref, monsieur, vous poussez l’inconscience très loin. Mais fallait-il s’attendre à autre chose de la part de quelqu’un qui – sans rire ni avoir peur du ridicule – se revendique du scientisme, cette religion de substitution de la société industrielle, culte laïque et obligatoire de l’Etat moderne, dogme dont vous êtes le zélé propagandiste en bon fonctionnaire consciencieux ?

Aussi, pour finir, je vous laisse méditer cette formule qui devrait être mieux connue de tous les évolutionnistes darwiniens : « Plus le singe monte haut, mieux on voit son cul ! »

Je vous souhaite de poursuivre votre belle ascension.

Bertrand Louart – 6 avril 2013

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  1. 15 avril 2013 à 10 h 12 min

    Je n’aurais selon vous rien compris à vos motivations : vous sous-estimez ma capacité de compréhension. Je n’ai pas besoin d’être « instruit » par vous : je lis vos écrits.

    Par ailleurs, il ne me semble pas vous avoir attaqué de la sorte, ni avoir attaqué quiconque: j’ai décrit en vous citant vos positions (telles que votre antidarwinisme extensif). Mais libre à vous de m’attaquer de manière aussi personnelle.

    Alexandre Moatti

    • 16 avril 2013 à 10 h 12 min

      Prenons donc par exemple la manière dont vous traitez mon anti-darwinisme.

      Ainsi, selon vous, les « créationnistes intégristes » ne renieraient pas ma critique du darwinisme (p. 289). Pourtant, dans la brochure ou j’expose cette critique du darwinisme, Aux origines idéologiques du darwinisme (2010), je renvoie dos à dos créationnistes et darwiniens au motif qu’ils sont en quelque sorte des frères ennemis, puisque partageant tous deux cette idéologie scientifique de l’être vivant comme machine (pp. 18 et 19).
      Argument central que vous citez en passant (p. 36), mais sans le relier au reste. De même, vous faites allusion à ma brochure L’autonomie du vivant (2009) – (p. 289) en omettant d’en donner le titre – qui s’ouvre tout à fait explicitement sur cet argument.
      Or, la critique de la conception de l’être vivant comme machine et de ses conséquences mortifères actuelles constitue le fond de ma critique non pas seulement du darwinisme, mais bien de la biologie et de la science moderne – critiques qui s’appuient en grande partie sur les travaux des chercheurs comme André Pichot et Gérard Nissim Amzallag, que je cite abondamment, mais que vous ne mentionnez même pas.
      Aussi, puisque vous ne voulez pas parler de l’essentiel et qu’il faut absolument me faire rentrer dans le cadre de votre schéma de l’« alterscience », vous préférez faire dans le grand n’importe quoi :

      « Les néoanarchistes opposés à la science voient en Darwin celui qui a inspiré, voire inventé le capitalisme… […] Pour eux, Darwin ne serait qu’un valet du capitalisme britannique du XIXe siècle, mandaté par ce dernier… » (p. 30)
      « …[Darwin] est là pour jouer un rôle idéologique qui lui a été demandé… […] Darwin n’aurait proposé sa théorie de l’évolution que pour servir les besoins du capitalisme naissant… » (p. 290)
      « …les camps [de concentration nazi] ne sont que l’aboutissement des théories darwiniennes… » (p. 291)

      Une telle critique du rôle de Darwin est en effet assez stupide. Mais ces stupidités, c’est vous qui les écrivez, pas moi.
      Aux pages 40 et 41 de la brochure Aux origines idéologiques du darwinisme (2010), il y a une section intitulée Darwin malgré lui qui analyse les motivations personnelles et le rôle social et historique de Darwin d’une manière quelque peu différente et légèrement plus subtile de ce que vous en dites. J’ajoute également :

      « Le problème n’est pas plus de laver Darwin de tout soupçon qu’au contraire d’en faire le responsable du racisme et de l’eugénisme scientifique ; il n’a été dans cette histoire que l’agent et le catalyseur d’un mouvement plus profond. Il semble bien plus pertinent, en effet, de comprendre pourquoi une société s’est emparée de telles idées pour justifier de telles exactions. La critique du darwinisme ne peut donc pas se faire uniquement sur le seul plan scientifique, car la conception de la nature qu’il véhicule, le rapport au vivant qu’il induit est d’ordre avant tout social et politique. »

      Bref : vous ne restituez pas l’argument principal qui structure ma critique de la biologie moderne ; vous omettez de mentionner les arguments qui permettent de comprendre ma critique du darwinisme ; vous interprétez ces arguments d’une manière grossièrement simplificatrice en cherchant à me faire passer pour un idiot.
      A croire que vous n’avez voulu voir dans ma critique du darwinisme que ce que vous connaissiez déjà par ailleurs (les créationnistes et l’intelligent design), en écartant délibérément ce qui, dans mes écrits, ne cadrait pas avec votre idée préconçue et qui constitue la véritable originalité de mon propos en la matière (et de celle des auteurs sur lesquels je m’appuie pour cette critique). Etrange méthode d’investigation que la vôtre…
      Êtes vous donc seulement un imbécile qui ne sait pas lire, ou réellement un falsificateur ? Choisi ton camp, camarade !
      Car tout le reste de ce que vous racontez sur nous est à l’avenant. Sans parler de votre conception totalement idéaliste (et donc irréaliste) de la science.
      Heureusement, tout le monde ne sort pas de Polytechnique…
      Bertrand Louart

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