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Miquel Amorós, Réflexions intempestives après les tambourinades, 2011

Lorsque les excès de la domination génèrent des protestations dont la réalité est certifiée par les médias, il en résulte une illusion de conscience, un réveil apparent qui semble annoncer la réapparition de la question sociale et le retour d’un sujet collectif destiné à devenir l’acteur du nouveau changement historique.

Cependant, après avoir constaté le caractère banal et frivole de ses principales revendications et avoir entendu les grossières répétitions des idéologies progressistes, nos doutes s’évanouissent face à ce qui est réellement advenu durant cette contestation tolérée, qui n’est rien d’autre que la dépouille d’un sujet collectif. La question sociale n’est jamais envisagée en profondeur, alors que tous les cadavres enfermés dans les placards des idéologies sortent en promenade.

Malgré la part de vérité qu’elle peut contenir, une contestation qui flotte dans des eaux stagnantes, polluées des restes décomposés d’autres pseudo-troubles antérieurs n’est pas le lieu le plus propice à la reformulation d’un projet de changement réel. Bien que cette contestation se soit dotée de mécanismes horizontaux de prise de décisions, bien qu’elle se soit constituée en assemblée, ceux qui y prennent la parole sont en majorité des imposteurs ou des apprentis imposteurs. La raison se sent impuissante devant la vague de lieux communs ressortis des poubelles de l’Histoire : non seulement la domination capitaliste – le système – n’a pas reculé d’un iota mais mieux, en manipulant ses victimes, elle a créé une fausse opposition civile pour dissiper les feux de la révolte. Il ne pouvait en être autrement.

La classe ouvrière a été irrémédiablement battue il y a trente ans, laissant seulement des ruines – que le syndicalisme minoritaire ne réussit pas et ne réussira jamais à faire revivre – coexistant avec un ghetto de jeunes militants et de réfractaires, réduit et partiellement paralysé. Rien d’utile avec quoi recommencer ce que Hegel appelait « le rude travail de l’intelligence » afin d’éclairer les nouvelles générations, qui, lorsqu’elles essaieront d’en saisir le concept, n’attraperont que sa parodie.

Dans toutes les nouvelles protestations spectaculaires, deux traits communs sont toujours présents : d’abord, une grande quantité d’amis suspects qui, à travers les médias officiels, vantent, argumentent et justifient une protestation proprement vidée de sa substance, et qui élaguent avec fermeté ses pousses radicales ; ensuite une volonté obsessionnelle de ne pas se trouver d’ennemis, ni dans les forces de l’ordre, ni dans les partis, ni dans l’État, ni même dans l’économie, puisque toutes les propositions, de quelque importance qu’elles soient et aussi étranges soient-elles, s’intègrent dans le système (que le système décide ensuite de les faire siennes est une autre affaire).

De là le pacifisme maladif, son revers ludico-festif, l’ambiguïté face aux élections et la préférence pour des mesures qui impliquent plus de pouvoir étatique ou un plus grand développement économique (c’est-à-dire en fin de compte plus de capitalisme) : autant de traits qui déterminent une idéologie spécifique, le citoyennisme, reflet exact d’une manière de penser dans le vide qui s’enracine sans problèmes dans le terrain fertile de la contestation futile.

Une chose au moins doit être claire : la protestation citoyenniste ne remet pas en question le système, ne cherche pas à subvertir l’ordre établi ni ne désire en mettre un autre à sa place. Ce qu’elle veut, c’est participer, elle ne revendique donc aucune manière de vivre (et de produire) qui soit opposée à celle existante. Son programme, dans le cas où elle en établirait un, n’irait pas au-delà des réformes destinées à ouvrir des voies à la collaboration institutionnalisée et à partager les conséquences de la crise économique avec la classe dominante mais d’une manière plus équilibrée. C’est un simple appel au civisme qui est ainsi adressé à la domination.

Il n’est pas question de vouloir changer la condition de salarié, d’électeur, d’automobiliste et d’endetté, mais de la préserver – si cela est possible – avec un emploi stable, des réformes électorales, des mesures de surveillance des banques et un salaire suffisant. La condition prolétaire subsiste, mais dissimulée sous une forme prétenduement citoyenne. Le combat pour l’abolition de cette condition n’est plus un conflit acharné entre classes pour le contrôle et la gestion des moyens de production et de l’espace social comme il le fut par le passé, mais l’exercice tranquille d’un droit politique dans le cadre d’un État que l’on veut croire accessible et neutre.

La « citoyenneté » existe-t-elle réellement ? Constitue-t-elle une nouvelle classe ? Ce sont des questions auxquelles nous devrions répondre en ayant présent à l’esprit une vérité indubitable : ni le prolétariat industriel résiduel, ni son héritier contemporain, la masse salariée, ne sont intrinsèquement révolutionnaires, que ce soit objectivement ou subjectivement. La force productive principale réside actuellement dans la manipulation de l’information, non dans le travail manuel productif ; par ailleurs, du côté du sujet collectif, les luttes simplement revendicatives ne s’opposent pas au capitalisme, mais contribuent au contraire à le moderniser grâce aux nouvelles bureaucraties syndicales qu’elles cooptent. Le rôle de l’appareil syndical et politique est de dissoudre la conscience de classe et de faciliter l’intégration et la soumission. De plus, la croissance de la production est fondamentalement destructive, si bien que le travailleur ne peut se soustraire aux conséquences de son propre travail et moins encore peut vouloir prétendre l’autogérer.

Liée à une étape de développement capitaliste déjà terminée, la classe ouvrière a cessé de jouer un rôle historique. Ses succédanés actuels ne peuvent pas en jouer un autre sans condamner la fonction qu’ils exercent actuellement dans le système et sans affirmer la nécessité de s’en séparer radicalement, mais cela est impossible sans conscience et sans morale. La fin du prolétariat en tant que classe laisse à l’abandon le terrain de la lutte sociale, sans sujet, à la merci des classes moyennes que le système lui-même fragmente, disperse et exclut, comme il le fait avec les classes laborieuses, où ce n’est pas l’ancienne théorie révolutionnaire du prolétariat qui fleurit à nouveau, mais plutôt l’idéologie citoyenniste moderne, brandie comme arme antiradicale et outil de cooptation pour tous les petits partis, groupuscules, réseaux et listes électorales qui abondent dans les manifestations de la postmodernité, en les infiltrant, en les vidant de leur substance et en les incitant à des compromissions.

De la même façon que cela s’est produit lorsque la lutte des classes existait, le gauchisme contribue à la modernisation syndicale et politique du capitalisme, à ceci près qu’il le faisait alors au nom du prolétariat et qu’il le fait aujourd’hui au nom d’un principe totalement abstrait, la « citoyenneté ». L’invocation du « citoyen », c’est-à-dire de toute la population soumisse à l’État, est purement rhétorique, comme autrefois le recours au « peuple ». Le citoyen n’existe pas : c’est une entité irréelle qu’on trouve dans la mentalité progressiste et qui sert de sujet postiche, de référent pour tout. Malgré son inexistence, on le trouve partout : du discours du pouvoir il est passée dans le langage militant de la rue. Il est d’une grande utilité pour ceux qui, comme les gauchistes, s’efforcent de devenir visibles et influents dans les manifestations en les infestant d’une idéologie populiste, d’un sectarisme manipulateur et d’un ouvriérisme résigné, afin que les radicaux présents fassent comme eux ou se dégoûtent et se retirent. N’y parvenant pas du premier coup, le système impulse l’élan citoyenniste grâce à ses importants moyens virtuels, lançant d’obscurs appels et déchaînant des processus auto-censurés, qui, en offrant aux participants quelques jours ou quelques semaines de gloire publique tolérée, leur donnent la sensation d’être, pour un moment, les maîtres de la danse, comme sur la place Tahrir ou encore comme à la Sorbonne en 1968.

L’opération peut certes échapper au contrôle médiatique, mais que peut craindre le système des conduites dérivées de l’« éducation à la citoyenneté » encouragée dans les manifestations, qui se propage comme une nouvelle mode dans la jeunesse « sans futur » des classes moyennes et ses alliés circonstanciels ? Comment avoir peur de l’hédonisme des nouvelles beuveries géantes, de la non-violence fanatique, de la gesticulation enthousiaste, du consensus mutilateur, de la joyeuse casserolade, de la communication avec Facebook et Twitter… ? Ces comportements sont présentés comme des pratiques innovantes de la liberté, même si ce type de liberté abonde dans les sociétés d’esclaves et n’est guère utile dans les assauts contre les Palais d’Hiver. Mais qui veut, et, pis encore, qui peut assaillir aujourd’hui un centre de pouvoir ? L’unique chose que demandent les manifestations est le dialogue et la participation.

Nous sommes plongés dans un processus très brutal d’adaptation à la crise mené à son terme par l’État selon les lignes directrices qu’indiquent « les marchés », un ajustement violent qui laisse des victimes partout : les travailleurs, les retraités, les fonctionnaires, les employés du secteur public, les immigrants et… la jeunesse déclassée. Si la majorité de la population a encore un présent à peu près assuré, il est certain que les jeunes – dont près de la moitié sont au chômage – ont un avenir hypothéqué : c’est pourquoi ils protestent, mais non pas contre le système qui les a marginalisés, mais contre ceux qu’ils considèrent comme ses responsables, les politiciens qui gouvernent, les syndicalistes qui se taisent et les banquiers qui spéculent. Ils en veulent d’autres.

Les manifestations marquent le début d’une période confuse où un tiers de la société civile va se mobiliser d’une manière ou d’une autre en marge des institutions, mais non pas contre celles-ci. Cette partie de la jeunesse se sent mal représentée dans une démocratie qui « n’en est pas une », puisqu’elle n’y participe pas : c’est pourquoi elle espère la réformer. Elle ne veut pas détruire le pouvoir séparé, mais plutôt séparer les pouvoirs constitués. Pour la classe moyenne précarisée qui s’approprie le concept bourgeois de démocratie, Montesquieu n’est pas mort, mais il conviendrait de rappeler que Franco ne l’est pas non plus, que cette démocratie qui fut « si difficile à obtenir » et qu’elle revendique provient d’un pacte de reconversion de l’appareil politico-répressif de la dictature, consolidée à partir des égouts secrets et des cloaques de l’État.

Les manifestations se déroulent dans un milieu considéré comme quasi naturel par ceux qui y participent : le milieu urbain. Cependant, il s’agit d’un espace créé et organisé par le capital, le plus approprié pour accommoder et développer son monde. Les métropoles et les conurbations sont les éléments fondamentaux de l’espace de la marchandise, une scène neutralisée et formatée qui fonctionne comme une usine, où la communication directe, et par conséquent la conscience et la révolte, sont presque impossibles. Toute révolte véritable se doit de lutter pour libérer l’espace des signes du pouvoir et l’ouvrir à la rencontre au profit de la décolonisation de la vie quotidienne ; elle doit être une révolte contre la société urbaine. La question sociale est essentiellement une question urbaine, de sorte que le rejet du capitalisme implique celui de la conurbation, son contenant adéquat. Le point d’inflexion dans le conditionnement consumériste et politique peut se produire dans ces dortoirs formatés que l’on appelle des quartiers, si les assemblées qui réussissent à se former durant les crises deviennent des contre-institutions à partir desquelles on puisse critiquer le modèle urbain métropolitain et élaborer un modèle alternatif en harmonie avec le territoire. Dans les assemblées de quartier représentatives peut émerger un sujet autonome, une nouvelle classe qui résiste à la problématique citoyenniste provenant des places centrales en projetant et en déployant la question urbaine (autonomie du quartier, autogestion logistique, contact réel avec la campagne, occupation d’espaces publics, récupération du savoir artisan, anti-consommation, lutte contre les plans urbains et les infrastructures, etc.). Rien de cela ne peut être déduit des manifestations, qui semblent se trouver à l’aise en respirant l’air pollué de l’atmosphère urbaine, qu’elles ont transformée en agora citoyenne, lieu dans lequel les inconsistances citoyennistes ont carte blanche. Il en va ainsi parce que la mentalité de la classe moyenne dirige la mobilisation et que l’initiative appartient à ses représentants. C’est pourquoi la crise sociale ne se manifeste que comme crise politique, comme crise du système politique, comme moment politique des recettes citoyennistes.

Le citoyennisme est l’idéologie la mieux adaptée aux conurbations, puisqu’il n’a pas réellement besoin d’un espace public pour se reproduire, mais de quelque chose qui lui ressemble, une espèce d’espace formel et symbolique dans lequel représenter un débat apparent. Pour qu’un débat réel puisse avoir lieu, il est nécessaire qu’il y ait un public réel, une communauté de lutte. Mais une communauté de ce genre – un sujet collectif – est tout l’opposé d’une assemblée citoyenne, un agglomérat volatil d’individualités mutilées qui imite les gestes du débat direct sans jamais conclure pour autant dans la direction requise, puisqu’elle évite soigneusement le risque en fuyant le combat. Ses batailles ne sont que des bruits et son héroïsme n’est que son costume de scène. Une communauté de lutte – une force sociale historique – peut se former seulement à partir d’une volonté consciente de séparation, d’un effort de désertion issu d’une opposition résolue au système capitaliste ou, ce qui est la même chose, de la mise en question profonde du mode de vie industriel, c’est-à-dire de la rupture avec la société urbaine.

Chômage des jeunes ou réduction budgétaire, le point de départ n’a pas d’importance si les esprits s’échauffent et conduisent au même point ; le plus important est d’acquérir l’autonomie suffisante pour s’écarter des lignes établies en allant au fond de la question – la liberté – sans médiateurs « responsables » ni tuteurs vigilants. Et cela ne s’obtient qu’en marquant clairement ses distances avec le camp de la domination et en s’engageant dans une lutte longue et ardue contre celui-ci.

Miquel Amorós – 14 juin 2011.

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