Accueil > Critique de la recherche scientifique, Critique de la technologie > Jean-Pierre Berlan, Lettre au Président de la commission du Plan chargée du rapport sur les OGM, 2002

Jean-Pierre Berlan, Lettre au Président de la commission du Plan chargée du rapport sur les OGM, 2002

Cher collègue,

Veuillez excuser le ton parfois vif de cette lettre et prenez-la pour ce qu’elle est : le témoignage de mon inquiétude (partagée par la majorité de nos concitoyens) à propos de l’agriculture transgénique et, pour ce qui nous concerne directement, à propos de l’avenir d’une recherche qui n’a plus rien d’agronomique et qui est coupée de la société et passée – par naïveté, ignorance, résignation, ou opportunisme, peu importe – au service des « investisseurs ». L’idée de finir ma carrière derrière des barbelés et des miradors, comme les chercheurs du nucléaire, pour éviter l’intrusion de « vandales » m’est  aussi insupportable qu’à vous même.

Lors de la présentation du rapport de la Commission du Plan (pourquoi ne pas m’inviter ? J’ai quand même de puissants arguments en faveur d’une autre stratégie de recherche), vous avez déclaré : « Il faut reconnaître les limites de la science qui ne peut pas encore prédire les effets des OGM à long terme, à grande échelle et sur une large population. Mais ce n’est pas parce que la science est faillible qu’il faut interdire toute innovation. Simplement il faut établir des responsabilités en cas de problèmes ultérieurs. »

Vous dites timidement ce que nous affirmons de façon plus vigoureuse depuis bien longtemps. Vous n’en tirez pas les conclusions.

Soyons francs, soyons lucides. Nos connaissances biologiques sont dramatiquement, abyssalement, limitées, et elles le resteront pour la raison que le vivant est création, qu’il réagit, qu’il est un partenaire de nos opérations et non pas une chose. La biologie ne pourra rien prédire des effets des OGM. L’épistémologie mécanique qui règne en biologie est maintenant au bout du rouleau. Elle a été sans doute historiquement nécessaire, mais elle est dépassée.

Cette situation implique la réorientation de la recherche agronomique. J’y reviendrai en conclusion.

Par exemple, nous ne savons presque rien sur la question centrale du développement : comment passer de l’ADN linéaire à la structure en quatre dimensions d’un organisme un peu complexe ? Les avancées récentes de la biologie ont fait exploser les croyances scientifiques les mieux établies. Les dogmes du mécanisme biomoléculaire s’effondrent les uns après les autres (l’irréversibilité de l’enchaînement ADN-ARN-protéine, le modèle un gène/une protéine). On pensait impossible que les neurones se transforment. Ils le font. Ceux qui parlaient de pollution génétique, de transfert de gènes, étaient, il y trois ans encore, des « obscurantistes ». Les transferts de gènes sont l’un des procédés de l’évolution. On reconnaît enfin que les gènes travaillent en réseau – une évidence. Un gène, c’est un ensemble de relations que, justement, la démarche réductionniste détruit.

Bref, il y a une immensité de travaux de recherche fondamentale devant nous avant de disséminer des OGM dans la nature, ce qui requiert la lente maturation d’une nouvelle épistémologie du vivant. C’est, certes, plus difficile que de faire des OGM en canonnant au hasard des cellules avec des billes métalliques revêtues d’ADN. En tout cas, ceux qui s’intéressent à la science dans notre Maison n’ont pas à craindre le chômage.

Or, l’agriculture transgénique se fait déjà sur des millions d’hectares, et elle couvrira le monde entier. Toutes les espèces sont concernées. Des milliers de constructions génétiques seront bientôt en circulation. Chacun bricole la sienne : qui une plante tolérante à son herbicide-maison, qui une plante insecticide (99% des OGM cultivés appartiennent à ces deux catégories), qui son animal (de préférence phosphorescent), tandis que d’autres veulent « améliorer » tel ou tel aliment, en faire un « alicament », (autrement dit, médicaliser l’alimentation). Ces constructions génétiques se combineront entre elles de façon imprévisible et se diffuseront dans la nature de façon tout aussi imprévisible.

Enfin, vous ne pouvez pas faire abstraction du contexte économique – qui, en réalité, oriente les choix de la recherche à l’insu même des scientifiques. L’anarchie capitaliste, la priorité donnée au profit immédiat, l’irresponsabilité des milieux d’affaires, et la mise au rencart de toute régulation démocratique rendront la situation incontrôlable. Elle l’est déjà. Le chaos biologique sera tel que cette recherche en responsabilité que vous souhaitez sera impossible. C’est ce chaos que les dirigeants du complexe génético-industriel cherchent à créer pour se mettre à l’abri. La réalité en matière de recherche de responsabilité ? Il a fallu une quarantaine d’années pour apporter la preuve « scientifique » que l’amiante provoque un cancer, de plus très spécifique – alors que les ouvriers de l’amiante mouraient en masse. Comment établir cette responsabilité dans trente ans, lorsqu’il y aura des dizaines de milliers de constructions génétiques en circulation, que se seront cumulés les effets de celles qui ont été abandonnées, et que des désordres inconnus apparaîtront ?

Toute société engendre, nous le savons, hélas ! ses propres pathologies. Quelles seront celles d’une société transgénique ? Personne n’en sait rien. Personne ne peut le savoir. « Dans le long terme, disait Keynes, nous serons tous morts. » Pouvons-nous nous contenter de cette boutade ? De quel droit engager l’avenir des générations futures ? Le Canada nous offre un avant goût de ce qui se prépare : il a fallu cinq ans à peine pour qu’apparaissent des plantes de colza tolérantes aux trois principaux herbicides (Roundup, Liberty, Pursuit). Il faut maintenant utiliser un quatrième herbicide pour contrôler les repousses.

A quoi ressemblera une planète transgénique – gorgée d’herbicides, saturée d’insecticides qui, pour être produits par les plantes elles-mêmes, n’en sont pas moins des insecticides ? (Selon Charles Benbrock, ancien secrétaire de la section agronomie de l’Académie Nationale des Sciences  « on ne fait en général pas de traitement contre la pyrale » – ce qui explique qu’il n’y ait pas eu de réduction de l’utilisation de pesticides aux Etats-Unis. Si l’on faisait un traitement, « ma meilleure estimation (best guess) serait qu’un champ de maïs ou de coton Bt produit de 10 000 à 100 000 fois plus de Bt que ce qu’utiliserait un agriculteur employant de façon intensive des traitements Bt. »). L’agriculture transgénique implique de saturer l’environnement de pesticides. Quelles pressions évolutives déclencheront ces quantités massives de toxines ? Quelle sera l’évolution des organismes du sol (dont on ne connaîtrait à l’heure actuelle qu’une fraction, moins de 20%) ? Questions auxquelles il est impossible de répondre et auxquelles il sera toujours impossible de répondre car le vivant est création – procréation plutôt que reproduction comme le dit excellemment Jacques Testard. Les chercheurs et l’Inra disent vouloir évaluer les risques. Mais penser que les leçons d’une expérience sur une fraction d’hectare, une variété, une construction génétique et une (ou quelques) année(s) pourrait être extrapolée à une agriculture transgénique, ce n’est pas de la science, c’est de l’exorcisme – du vaudou.

Des accidents graves sont inévitables : une manipulation aux conséquences imprévisibles « dans l’état actuel des connaissances » (expression qui signifie : « on n’en sait rien, mais allons-y quand même »), une maladresse, une imprudence, la volonté de publier avant le voisin, un accommodement avec les règles de sécurité, etc. – sans même parler des OGM militaires.

Dans ces conditions, parler comme vous le faites « d’une mise en œuvre graduée et raisonnée » et de « faire le choix de développer certains types de cultures sur certaines zones », c’est poursuivre la stratégie du fait accompli – celle-là même du complexe génético-industriel depuis son invention du « principe de l’équivalence en substance » en 1989. Et c’est une roublardise de s’imaginer que les autres zones ne seront pas polluées. 41% des échantillons de maïs analysés par l’Afssa ne contenaient-ils pas des transgènes alors même que l’agriculture transgénique fait l’objet d’un moratoire dans notre pays ? A supposer même que l’étanchéité soit techniquement possible, comment croire que le complexe génético-industriel laissera se dérouler sans la saboter une expérience qui démontrerait l’impasse que constitue l’agriculture transgénique ?

De l’avis de nombreux généticiens, privés (et même du responsable blé de Monsanto !) et publics, les techniques de cartographie génétique donnent une nouvelle jeunesse aux méthodes traditionnelles de sélection et rendent la transgénèse inutile pour de très longues années.

Et, en ce qui me concerne, vous connaissez ma position : il n’y a aucun problème agronomique ou alimentaire qui requiert une solution transgénique. Les « solutions » transgéniques sont une réponse à l’évolution antérieure du système – l’industrialisation de l’agriculture et la mise sous tutelle de paysans transformés en « exploitants » – et ne font que la renforcer. Les débats en Europe sur l’agriculture et la politique agricole posent la question de la rupture avec cette fuite en avant infernale consistant à chercher, sous l’égide des industriels, des solutions techniques aux problèmes créés par le choix antérieur des techniques les plus profitables pour les industriels et les plus calamiteuses pour l’intérêt public. C’est cette rupture que demande nos concitoyens et les européens qui refusent les OGM.

Les méthodes traditionnelles de l’agronomie permettent grâce aux progrès de l’écologie de construire dès maintenant des systèmes de production robustes, durables, minimisant l’utilisation d’intrants voire même les supprimant. Elles permettent d’assurer l’autonomie des agriculteurs, de préserver la fertilité des sols pour l’avenir voire de la reconstruire, et de nous sortir de l’uniformité iatrogène du productivisme. Pour un institut comme le nôtre, il est urgent, me semble-t-il, de faire le point : pourquoi nous sommes-nous tellement fourvoyés, particulièrement depuis une vingtaine d’années ? Pourquoi avons-nous parrainé, promu, cette aberration agronomique qu’on appelle le hors-sol ? Pourquoi avons-nous poussé à la simplification et à l’uniformité industrielle des systèmes de culture comme si l’agronomie n’exigeait pas d’abord la diversité ? Pourquoi avons-nous justifié la torture des animaux dans des cages ou des ateliers en confinement ? Pourquoi a-t-il fallu attendre 2001 pour que l’Inra trouve 50 millions pour des recherches sur l’agriculture biologique – et des centaines de millions de francs pour un Génoplante mort-né ? Quelle part de responsabilité  avons-nous dans le désastre agricole, alimentaire et environnemental présent ? Comment sommes-nous passés au service des industriels (« au service de l’industrie alimentaire » comme une brochure de l’Inra le disait fièrement), bref comment avons-nous trahi l’intérêt public que nous prétendions servir ? – en toute bonne foi, certes, mais l’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ?

Est-ce que cette question de l’agronomie comme alternative au transgénique finira par être audible dans un institut de recherche « agronomique », qui rougit maintenant lorsqu’on y parle d’agronomie ?

Bien cordialement,

Jean-Pierre Berlan

Directeur recherche à l’INRA

Auteur de La guerre au vivant, éd. Agone, 2001.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :