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William Morris, Recension de « Looking backward », 1889

On entend souvent dire que de nombreux signes manifestes témoignent de la propagation du Socialisme chez les anglophones. C’est exact ; il y a six ou sept ans, on connaissait le mot Socialisme dans ce pays ; mais même dans les couches sociales « éduquées », peu de gens en savaient plus sur ce qu’il signifie que M. Bradlaugh, M. Gladstone ou l’Amiral Maxse [1] maintenant – c’est-à-dire rien. Tandis qu’à présent, même au cours des dîners du West End [2], il est de bon ton d’affecter de s’y intéresser et de le connaître, ce qui prouve qu’il suscite fortement l’intérêt général. C’est en littérature que cet intérêt transparaît peut-être le plus, dans ce qui ne relève pas des tracts rédigés par les clubs et associations réellement socialistes. Par exemple, une certaine touche de Socialisme (généralement très diluée) est de nos jours presque indispensable dans un roman qui prétend à la fois au sérieux et au réalisme, alors que le sujet est assez fréquemment traité plus sérieusement par des personnes qui ne sont pas socialistes. Bref, la brume dorée de l’autosatisfaction et du contentement de la meilleure des sociétés possibles recule et se dissipe sous l’effet de la chaleur solaire du malheur et de l’espérance, et tous ceux qui sont dotés d’un minimum d’intelligence (à l’exclusion des vulgaires joueurs et des hommes d’État) surveillent cette nouvelle évolution, certains la craignent, elle en inquiète d’autres, et d’autres encore mettent en elle leurs espoirs.

À en juger par l’accueil qu’a reçu Looking backward de M. Bellamy [3], il me semble évident qu’un nombre considérable de personnes placent leur espoir dans le Socialisme. Je suis certain qu’il y a dix ans, cet ouvrage aurait attiré très peu d’attention, voire pas du tout ; alors qu’il a maintenant été réédité plusieurs fois en Amérique et qu’on en fait grand cas en Angleterre, et il n’attirerait pas du tout les gens qui ne s’intéressent pas profondément à la question sociale. Il est vrai qu’il se présente sous forme de roman, mais l’auteur déclare carrément dans sa préface qu’il ne lui a donné cette forme que pour nous dorer la pilule, et en outre le stratagème qui consiste à réveiller un homme dans un monde nouveau est devenu si banal et a été utilisé avec tellement plus de soin et d’habileté que ne le fait M. Bellamy qu’en soi il n’aurait pas arrangé grand-chose : c’est le traité sérieux et non la mince enveloppe romanesque qui a intéressé les lecteurs.

Ainsi, puisque ce livre a eu un tel effet aussi bien sur les Socialistes que sur ceux qui ne le sont pas, il me paraît nécessaire que Commonweal [4] en fasse la critique. Car il s’agit d’une « Utopie » soi-disant écrite en l’an 2000, et qui a pour but de décrire l’état de la société à cette époque après qu’une révolution graduelle et paisible eût réalisé le Socialisme qui n’en est pour nous qu’au début de sa période militante. Il est d’autant plus nécessaire d’en faire la critique que ce genre d’ouvrage comporte un risque certain, et pour deux raisons : car il y aura des tempéraments pour lesquels la réponse donnée à la question « Comment vivrons-nous alors ? » sera agréable et satisfaisante, et d’autres pour lesquels elle sera désagréable et insatisfaisante. Dans le premier cas, il sera dangereux de souscrire à cette réponse avec toutes ses erreurs et sophismes inévitables (et ce livre ne fait certainement pas exception) comme s’il s’agissait de simples constatations et de principes d’action, ce qui pervertira leurs efforts en les engageant dans de mauvaises directions. Dans le deuxième cas, s’il s’agit de personnes qui désirent seulement se renseigner ou de jeunes Socialistes, en acceptant aussi les spéculations exposées dans le livre comme des faits, ils auront tendance à dire « Si c’est cela le Socialisme, nous ne l’aiderons pas à advenir car il ne nous offre aucun espoir. »

La seule manière sûre de lire une utopie est de la considérer comme l’expression du tempérament de son auteur. Vue sous cet angle, l’utopie de M. Bellamy demeure indéniablement très intéressante car elle est basée sur les connaissances indispensables en économie et très habilement construite ; et bien sûr, le tempérament de son auteur est celui de milliers d’autres individus. On pourrait le définir comme purement moderne, non historique et non artistique ; et son possesseur (s’il est Socialiste) serait parfaitement satisfait de la civilisation moderne si on pouvait seulement se débarrasser de l’injustice, de la misère et du gaspillage de la société de classes ; et il lui paraît possible d’accomplir cette métamorphose. Le seul idéal de vie que peut concevoir un tel homme est celui des bourgeois d’aujourd’hui, travailleurs et faisant carrière, lavés de leur crime de complicité avec la classe accapareuse, et devenus indépendants au lieu d’être des parasites comme c’est actuellement le cas. Il est indéniable que la réalisation d’un tel idéal serait un progrès considérable par rapport à la société actuelle. Mais peut-il se réaliser ? Cela implique en effet la modification des mécanismes de la vie, mécanismes institués pour la produire et la défendre, de telle sorte que tous les hommes pourront avoir leur part de la plénitude de cette vie. Certains signes nous indiquent clairement que ce même groupe social désapprouve actuellement la vie qui nous est ici présentée comme un avenir idéal, et qu’eux aussi exigent une révolution. La révolte pessimiste de la toute fin de ce siècle contre le philistinisme du bourgeois triomphant, dont le chef de file était John Ruskin [5], pour hésitante et indécise qu’elle fût par la force des choses, prouve que la transformation de la vie de la civilisation avait commencé avant que quiconque crût sérieusement à la possibilité d’en modifier le mécanisme.

Évidemment, l’auteur étant très largement satisfait de la vie moderne, il s’en suit qu’il conçoit le passage au Socialisme sans rompre avec cette vie, de fait sans même la troubler, grâce au développement ultime des grands monopoles privés qui sont l’un des traits si remarquables de notre époque. Il fait l’hypothèse que ces grands monopoles doivent inévitablement se résorber dans un grand monopole unique qui englobera le peuple entier et que ce dernier fera fonctionner à son profit. On peut remarquer en passant que par l’emploi du terme monopole, il prouve à son insu qu’il ne se préoccupe que du simple mécanisme de la vie : et il est en effet évident que seul le mécanisme de l’organisation pourrait être repris aux accapareurs, le monopole est contraint de l’utiliser, mais il n’en constitue pas l’essentiel. L’essence du monopole, la voici : « Je me réchauffe au feu que vous avez allumé, et vous (en grand nombre) restez dehors dans le froid. »

Continuons. C’est l’espoir placé dans le développement des trusts et des cartels auxquels la concurrence pour les privilèges a poussé le commerce, particulièrement en Amérique, que l’on remarque le plus dans le livre de M. Bellamy ; et il me paraît quelque peu hasardeux de se reposer sur cet espoir, il est trop incertain pour être une planche de salut. Il est en effet possible qu’il soit la conséquence logique du côté le plus moderne de la pratique des affaires – c’est-à-dire la conséquence qui devrait en découler ; mais enfin, il faut tenir compte de la conséquence historique – c’est-à-dire ce qui arrivera ; et sur ce point, je ne peux m’empêcher de penser qu’après tout, le développement marchand dont nous parlons pourrait bien se présenter sous forme de scissions et de regroupements récurrents de ce genre de monopoles, sous l’influence de la concurrence pour les privilèges, ou de la guerre pour se partager le butin, jusqu’au déluge qui les détruira tous. Il vaut beaucoup mieux espérer qu’ayant compris que la vraie vie est une vie libre et égale, désormais à leur portée, les hommes s’efforceront délibérément de la réaliser quel qu’en soit le prix. Le demi-fatalisme économique de certains Socialistes offre une perspective abêtissante et décourageante, qui peut facilement le devenir plus encore, si des événements aujourd’hui imprévisibles ramènent une vague de « prospérité des affaires », ce qui n’a rien d’improbable.

La grande transformation s’étant ainsi produite dans une ambiance de fatalisme paisible, l’auteur se doit d’exposer son projet d’organisation de la vie, laquelle est très fortement organisée. On peut qualifier son projet de Communisme d’État que dirige la plus extrême centralisation au niveau national. Sa tare sous-jacente vient de ce que l’auteur est incapable d’imaginer, comme je l’ai déjà dit, autre chose que le mécanisme de la société et, ce qui est sans doute naturel, de ce qu’il pense être important pour l’avenir de la société dont il nous dit qu’elle est dirigée sans gaspillage, que c’est la crainte de mourir de faim qui va obligatoirement de pair avec une société qui gaspille les trois quarts, ou plus, de sa force de travail : du coup, et bien qu’il nous dise que chacun est libre de choisir son occupation et que le travail n’est un fardeau pour personne, l’impression produite est celle d’une énorme armée permanente, rigoureusement entraînée et qu’un mystérieux destin contraint à se préoccuper continuellement de produire des marchandises susceptibles de satisfaire toutes les lubies dont on l’accable, quelles qu’en soit l’absurdité et l’inutilité.

Pour en donner un exemple, on peut signaler que chacun doit commencer à travailler sérieusement à la production à l’âge de vingt et un ans, travailler comme ouvrier pendant trois ans, choisir ensuite un travail qualifié et travailler jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, date à laquelle on doit décrocher et s’amuser (cultiver son esprit, ou ce qu’il en reste). Juste ciel ! Imaginez un homme de quarante-cinq ans changeant toutes ses habitudes d’un coup et par obligation ! Peu importe si ensuite ces personnes qui n’ont plus l’âge de travailler forment une sorte d’aristocratie (c’est curieux comme les vieilles idées persistent) et assurent certaines fonctions judiciaires et politiques.

M. Bellamy se fait une idée de la vie singulièrement limitée ; il ne lui vient pas à l’esprit que l’on puisse vivre ailleurs que dans une grande ville ; la future demeure de l’homme est située dans un Boston (USA) embelli. Il est vrai qu’il parle en passant des villages et, c’est une bêtise involontaire, il prouve qu’ils ne font pas partie de son projet d’égalité économique, mais qu’ils sont simplement au service des grands centres de civilisation. Cela paraît étrange à certains d’entre nous qui ne pouvons nous empêcher de penser que l’expérience devrait nous avoir appris que de telles concentrations de population offrent la pire forme d’habitat possible, quelle que soient éventuellement les inconvénients d’une autre solution.

Bref, de quelque côté que l’on se tourne, M. Bellamy n’envisage pour nous qu’une vie de machine ; point n’est besoin alors de s’étonner que son unique trouvaille pour rendre le travail tolérable soit d’en réduire la quantité en perfectionnant de plus en plus de nouvelles machines. Je sais que nombre de Socialistes, avec lesquels je m’entendrais mieux qu’avec lui par ailleurs, partageront aussi cette conception ; mais je pense qu’il faut nous arrêter un instant sur cet aspect important de notre sujet. Tout de même, c’est une fadaise cet idéal d’une diminution importante des heures de travail grâce à des machines. La race humaine a toujours fourni autant d’énergie  qu’elle en était capable en fonction des conditions climatiques et autres, quoique cette énergie ait dû lutter contre la paresse naturelle de l’humanité : et le développement des ressources de l’homme, qui lui a donné un pouvoir plus étendu sur la nature, l’a ainsi obligé à dépenser à peu près autant d’énergie qu’auparavant. Je crois qu’il en sera toujours ainsi, et la multiplication des machines ne réussira qu’à… multiplier les machines ; je crois qu’un idéal pour l’avenir n’implique pas de réduire la dépense d’énergie humaine en diminuant le travail autant qu’il est possible, il s’agit plutôt de réduire la pénibilité du travail autant que faire se peut, jusqu’à ce qu’il ne soit plus pénible ; un bienfait pour l’humanité auquel on ne peut rêver tant que les hommes ne sont pas encore plus complètement égaux que ne le leur permettrait l’utopie de M. Bellamy, mais qui, j’en suis tout à fait certain, adviendra lorsque les hommes seront vraiment égaux en condition ; toutefois, il est probable qu’il faudra lui sacrifier une bonne part de notre soi-disant « raffinement », de notre luxe, bref, de notre civilisation. Par conséquent, dans cette partie de son projet, M. Bellamy se tracasse vainement à rechercher (et son échec est patent) quelque encouragement au travail susceptible de remplacer la crainte de mourir de faim, le seul dont nous disposions à présent, alors qu’on ne répètera jamais assez que la seule vraie condition pour que le travail soit utile et procure du bonheur est, et doit être, le plaisir de l’effectuer.

Si je crois nécessaire de faire ces objections à l’utopie de M. Bellamy, ce n’est pas qu’il soit indispensable de contester l’idée qu’un homme se fait de l’avenir de la société et qui, comme je l’ai dit plus haut, doit toujours lui être plus ou moins personnelle ; mais c’est parce que l’on peut être certain que ce livre, ayant fait grande impression sur des gens que le Socialisme intéresse vraiment, sera cité comme faisant autorité en matière de doctrine Socialiste, et qu’il est par conséquent utile de faire remarquer qu’il existe des Socialistes qui ne pensent pas que le problème de l’organisation de la vie et de la nécessité du travail puisse être résolu grâce à une centralisation massive au niveau national, fonctionnant comme par magie sans que quiconque s’en sente responsable ; qu’au contraire, il faudra que l’unité d’administration soit suffisamment petite pour que chaque citoyen  se sente responsable de ses détails et s’y intéresse ; que les individus ne peuvent pas se décharger des affaires de la vie sur le dos d’une abstraction nommée État, mais doivent s’en occuper en s’associant volontairement. Que c’est à ce genre de vie que le Communisme aspire autant qu’à l’égalité de condition, et que rien de moins qu’une union de ces deux buts n’apportera la liberté réelle. Que les nationalités modernes ne sont que des dispositifs artificiels pour la guerre commerciale à laquelle nous tentons de mettre fin et disparaîtront avec elle. Et, finalement, que l’art, au sens le plus large et le plus juste du terme, n’est pas qu’un simple accessoire de la vie dont peuvent se passer des hommes libres et heureux, mais l’expression nécessaire et l’instrument indispensable de la félicité humaine.

D’autre part, nous nous devons de dire que M. Bellamy s’est attaqué avec courage au problème difficile de la reconstruction économique, même s’il n’en perçoit pas d’autres aspects tels que, par exemple, l’avenir de la famille, qu’au moins il conçoit la nécessité de l’égalité des revenus du travail, ce sur quoi butent si souvent les Socialistes qui ne vont pas au bout de leur logique ; sa critique du système de monopole actuel est à la fois catégorique et incendiaire. On trouvera aussi, au gré des pages, des réponses satisfaisantes à nombre d’objections courantes. Ce livre mérite d’être lu et examiné sérieusement, mais il ne faudrait pas le prendre pour la bible Socialiste de la reconstruction ; danger auquel il n’échappera peut-être pas tant les systèmes incomplets, impossibles à mettre en œuvre, mais superficiellement plausibles, attirent toujours des gens mûrs pour le changement mais qui n’ont pas de but clairement défini.

William Morris (1834-1896)

Article publié dans Commonweal n°180, 22 juin 1889.

W. Morris publiera son propre roman utopique

Les nouvelles de nulle part, ou une ère de repos en 1891.

 


[1] Charles Bradlaugh (1833-1891) : homme politique anglais, membre du parlement et l’un des athées les plus célèbres du XIXe siècle. William Ewart Gladstone (1809-1898) : Premier ministre et homme politique britannique, adepte du libéralisme classique et opposé au socialisme. Amiral Maxse (1833-1900) : auteur (entre autres) de : Conférence sur les causes de la révolte sociale 1900 et Motifs de s’opposer au vote des femmes.

[2] West End : zone urbaine incluse dans la cité de Westminster à Londres, elle regroupe la plupart des théâtres et des rues commerçantes. Après l’éviction des classes populaires du centre de Londres, elle a été redéveloppée et certains quartiers sont très chics et « branchés ».

[3] Edward Bellamy (1850-1898), journaliste américain. Publié en 1887, Looking backward l’a rendu célèbre. La traduction française a été réalisée en 1891 par Paul Rey sous le titre Cent ans après, ou l’An 2000 (éd. Dentu, Paris).

[4] Commonweal (le bien commun) a été l’organe officiel de Ligue Socialiste de 1885 à 1890. Il devint ensuite celui des anarchistes.

[5] John Ruskin (1819-1900) a beaucoup influencé la pensée de W. Morris (qui n’en a toutefois pas conservé l’humanisme chrétien). Connu pour ses écrits sur l’art : Les peintres modernes, Les sept lampes de l’architecture, et Les pierres de Venise ; il s’intéressait passionnément à l’architecture gothique. À partir de 1860, il devint de plus en plus critique de la société dans laquelle il vivait et publia plusieurs essais dans lesquels il attaquait l’économie politique. Il enseignait à Oxford où W. Morris fit ses études.

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