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Lettre d’un Français aux Roumains qu’on empêche de traire leurs vaches à la main, 2007

Chers amis,

Il y a peu, j’ai appris par l’intermédiaire d’une amie roumaine qu’un débat faisait rage en ce moment chez vous, à propos d’une législation de l’Union européenne interdisant aux paysans roumains de traire leurs vaches à la main, et les contraignant à utiliser des trayeuses automatiques s’il veulent obtenir l’autorisation de vendre leur lait, ainsi que les différents produits qui en sont dérivés. Les partisans des trayeuses automatiques ont surtout pour souci, paraît-il, d’assurer une qualité parfaite à ce lait, c’est-à-dire d’en écarter les bactéries et les virus qui peuvent s’y mêler du fait de la traite manuelle, et de supprimer ainsi tout risque de maladie pour le consommateur. Ils prétendent aussi, me dit-on, que l’application de ce règlement européen représentera un pas de plus vers l’alignement de la Roumanie sur les normes de la modernité qui prévalent à l’Ouest : un paysan qui trait sa vache à la main, quel archaïsme ! Et dans l’imaginaire de ces progressistes, derrière le paysan roumain et sa pratique ordinaire se profile tout le scandale des siècles passés, avec leurs modes de vie rudimentaires, leur pauvreté révoltante, et l’obscurantisme de ceux qui s’attachent obstinément à leurs coutumes ancestrales.

Amis roumains, ce type de débats a déjà eu lieu en France, il y a quelques dizaines d’années, sur ce sujet et sur d’autres ayant trait à la ruralité : la généralisation des machines à traire dans les fermes françaises, qui date des années 1960, a précédé de peu l’assujettissement de l’agriculture française à la politique agricole européenne. Depuis cette époque, nous autres Français avons donc vu les effets du processus de modernisation dans lequel vous êtes engagés, ainsi que les résultats de ces règlements européens que l’on veut vous imposer. Et nous vous mettons en garde : vous devez prendre la mesure de tout ce que suppose cette simple loi, anodine en apparence, interdisant la traite manuelle des vaches. Mais cette capacité de vous mettre en garde, nous ne la tirons pas d’une quelconque supériorité sur vous que nous donnerait le progrès technique ou économique, ou la compréhension plus fine du cours de l’histoire. En effet, de ce point de vue, c’est plutôt vous qui nous êtes supérieurs – vous ou, du moins, ceux qui parmi vous s’obstinent à refuser le « Développement », le « Progrès », et les innovations telles que ces fameuses trayeuses automatiques.

En effet, pour tous ceux qui comptent vendre leur production laitière, ce règlement de l’Union européenne signifie l’achat obligatoire de machines à traire ; c’est-à-dire la disparition, à court ou moyen terme, de tous les paysans pauvres, qui ne pourront pas assumer le coût de cet équipement et de son entretien. Ceux qui le pourront seront alors amenés sur le terrain d’une agriculture productiviste, à la fois sous le joug du renouvellement technologique et des politiques agricoles de la C.E.E., et par le jeu des diverses incitations financières (aides européennes, vente de la production à l’industrie agro-alimentaire). Le résultat : des grandes exploitations mécanisées et spécialisées. Alors qu’une ferme fournissait localement non seulement du lait, mais aussi du beurre, du fromage et de la crème fraîche (sans compter les légumes, les œufs et la viande), désormais ces usines agricoles que seront devenues les fermes ne produiront plus que du lait, en abondance, et revendu à des firmes qui se chargeront de le transformer en une multitude de produits dérivés. Le plus drôle est que cette mutation aura eu lieu au nom de la santé publique, dans l’idée que les conditions de production du lait à la ferme ne respectent pas les règles d’hygiène les plus élémentaires, tandis que l’industrie, elle, est propre – c’est bien connu. Or ce que vous verrez arriver sur le marché – ce que vous voyez déjà arriver – ce seront des produits laitiers plus nocifs qu’il n’en fût jamais à la ferme, pollués et falsifiés selon les intérêts économiques d’une industrie agro-alimentaire devenue hégémonique. En effet, la concentration d’un grand nombre d’animaux dans les gigantesques étables de ces exploitations constitue un terrain favorable à l’apparition et à la propagation rapide d’épidémies : pour faire face, on aura donc recours à des antibiotiques, qui passeront ainsi dans le lait, puis dans l’alimentation de la population, contribuant ainsi à l’apparition de souches de microbes résistant à tous les traitements connus. L’habitude d’utiliser des produits pharmaceutiques s’étant installée à cette occasion, les agriculteurs envisageront alors avec moins de réticence le dopage légal ou illégal des animaux, afin d’obtenir des bêtes plus productives et d’accroître leurs bénéfices : activateurs de croissance, cocktails d’anabolisants et d’antibiotiques, hormones sexuelles de synthèse, seront autant de produits utilisés dans ce but, et qui provoqueront maladies et cancers de toute sorte chez les consommateurs. Bien entendu, ces cancers, ainsi que diverses atteintes du système nerveux (Alzheimer, Parkinson, scléroses en plaque, etc.) pourront aussi être provoqués par les pesticides utilisés dans les campagnes, dispersés par le vent, broutés par les vaches, et dont on retrouvera trace, par conséquent, jusque dans leur lait. Parmi les causes de ces maladies, il ne faudra pas non plus ignorer les farines animales qui auront certainement été introduites dans l’alimentation bovine, parce qu’elles coûtent moins cher que les céréales et le fourrage, et parce que leur surabondance artificielle en protéines stimule la production de lait. Il ne restera plus qu’à évoquer la pollution du lait par les substances toxiques utilisées par l’industrie lors de son extraction, de son stockage, de son transport, de sa transformation et de son conditionnement, et je crois que le tableau sera complet sur le plan sanitaire. Enfin, il faudra s’attendre à une dégradation extrême du lait sur le plan de ses qualités nutritives et gustatives, dégradation analogue à celle que subissent tous les biens dont la fabrication a été mécanisée et standardisée (légumes insipides, viande dénaturée, vin trafiqué, meubles en faux bois, vêtements précocement usés, etc.). Pire encore : la restructuration de toute l’économie agraire roumaine sur un modèle techniciste et productiviste aura pour conséquence la quasi-impossibilité de se procurer un lait, et plus largement une nourriture échappant aux manipulations de l’industrie agro-alimentaire – alors que la plupart des Roumains, ayant de la famille à la campagne, peuvent aujourd’hui se procurer à peu de frais des produits authentiques issus de l’agriculture paysanne. Voilà ce qui s’est passé en France et en Europe, et voilà ce qui va commencer – ce qui a déjà commencé, en fait – en Roumanie.

Cette mesure qui interdit la traite manuelle des vaches doit être replacée dans le cadre plus général de l’industrialisation de l’agriculture, avec ses conséquences sur le milieu naturel et sur le plan humain. Cette industrialisation entraîne en effet l’appauvrissement des terres par leur exploitation intensive, l’empoisonnement de l’eau, la disparition des espèces animales et végétales considérées comme non exploitables ou non rentables, et enfin la transformation ravageuse des paysages et des conditions climatiques, contribuant ainsi à créer ces catastrophes qu’on présente abusivement comme « naturelles » : tempêtes, sécheresses, inondations, dérèglement du cycle des saisons, etc. Sur le plan humain, l’industrialisation de l’agriculture ne suppose rien moins que l’éradication programmée de la civilisation paysanne. Elle suppose en effet la ruine de milliers de paysans, réduits à la misère, incapables de moderniser leur exploitation et de vivre de la vente de leur propre production sur le marché moderne. Elle suppose un exode rural massif, l’individualisation des rapports sociaux et la dissolution des liens de parenté. Elle suppose la désertification des campagnes, les enfants des familles rurales, conquis par les fausses représentations du mode de vie urbain et consumériste, se rêvant bourgeois à la ville et se retrouvant prolétaires de banlieue. Cette industrialisation de l’agriculture suppose aussi la mise en concurrence de chacun avec tous, la dépendance accrue envers le système financier (banques, crédits, endettement) et envers des technologies toujours plus complexes et toujours plus coûteuses (machines-outils, engrais et traitements chimiques, informatisation de la gestion des stocks, etc.). Cette disparition de la paysannerie n’est pas un aléa de l’histoire, c’est une politique planifiée à l’échelle européenne et mondiale, par les élites politiques, les dirigeants des grandes firmes de la chimie et de l’agro-alimentaire, et leurs experts en tous genres. Ce qui est visé, c’est un métier, cette longue science intuitive et sans concepts qu’est le savoir-faire paysan ; c’est une éthique, celle de l’amour du travail bien fait et de la connaissance intime des processus et des rythmes naturels. Ce qui est visé, c’est un milieu, celui du village et de son paysage environnant ; c’est une culture populaire, qui s’exprime dans l’artisanat, les coutumes, les traditions orales et les langues vernaculaires. Ce qui est visé enfin, c’est une économie, basée sur l’autosuffisance technique et alimentaire de la communauté rurale, et donc sur sa plus grande autonomie possible.

Avec le déclin de la paysannerie, c’est précisément cette autonomie qui est vouée à disparaître : la production et l’entretien de la vie sont confiés à un système économique et technologique mondialisé, matériellement incontrôlable. Face à cette dépossession, face au machinisme généralisé, il n’est pas trop tard pour remettre en culture les grandes vertus de la paysannerie : l’esprit d’indépendance, le goût pour la simplicité, la pratique de l’entraide, et la souveraineté de la communauté sur ses propres conditions d’existence.

Il n’est pas trop tard, car cette classe paysanne, moribonde chez nous, je l’ai vue chez vous vivante encore. Ces hommes en habits simples, coiffés d’une casquette, ces femmes en tablier et en jupe longue, la tête couverte d’un fichu, ces êtres dont le corps solide et fatigué repose sur le monde avec confiance, je les connais bien : mes grands-parents étaient comme eux ; et leur langage, leurs manières et leurs valeurs, j’en reconnais encore l’héritage dans le langage, les manières et les valeurs de mes parents. En France, notre peuple est malade, il est malade d’avoir voulu oublier ce passé paysan, d’abord en le fuyant pour les usines et la condition prolétarienne ; puis, maintenant, en se fantasmant « classe moyenne », petite bourgeoisie moderne qui court derrière l’argent, derrière les signes matériels de la réussite professionnelle, derrière son propre temps que la société actuelle lui vole incessamment. Et chacun se sent confusément coupable d’avoir accepté la fausse civilisation de l’industrie, de l’Etat et de l’argent, d’avoir laissé derrière lui la campagne et les vraies richesses. Mais ce peuple paysan est encore vivant chez vous – il est encore vivant en vous : je ne l’ai pas seulement vu dans vos campagnes et dans vos villages ; je l’ai vu dans vos villes. Il avait revêtu l’habit de l’étudiant, de l’enseignant, de l’ouvrier ou du chômeur, mais au fond c’était toujours lui qui parlait, qui réfléchissait, qui jugeait. C’est à lui, c’est à vous que vous devez faire confiance pour arrêter ce processus de désagrégation de la civilisation paysanne, ce processus d’industrialisation forcenée des modes de vie, des manières de penser, qui retire aux hommes toute autonomie, toute singularité.

Peut-être faudra-t-il un jour faire une révolution d’un nouveau genre, une révolution qui rendrait aux gens de peu, aux gens ordinaires, le pouvoir sur leur propre vie, une révolution qui viserait la décomposition de ces systèmes d’hégémonie que sont l’industrie et l’Etat. Mais en attendant, refusez cette idéologie progressiste qui veut que toute innovation technologique soit nécessairement un progrès social ou moral. Méfiez-vous de cette fascination pour l’Europe, de la fierté d’être Européens qui cache mal cette « volonté anxieuse de s’uniformiser » que Pasolini reprochait aux Italiens de son temps, fraîchement convertis à l’idéologie européenne et à la société de consommation. Résistez aussi au recours à la nation roumaine, facilement revêtue des attributs mythiques de l’ère pré-industrielle : la nation roumaine, en tant que terre mystique et communauté imaginaire, ne remplacera jamais la terre et la communauté réelles ; la question  paysanne est universelle, elle ignore les nations et ne connaît que les particularismes régionaux. Maintenez ou rétablissez, en tout lieu et en toute occasion, ces liens directs entre les producteurs ruraux et les consommateurs urbains, qui échappent à l’emprise de l’Etat, qui court-circuitent les rapports marchands déterminés par la grande industrie, et qui ont toujours pourvu la population en biens de première nécessité, même au cœur des crises les plus graves. Maintenez vivante la grande tradition paysanne, préservez les villages, les paysages et la culture populaire – mais pas à titre muséographique : en actes, dans la pratique quotidienne, dans la chaleur de l’amitié et de l’estime réciproque. Transmettez enfin, le plus largement possible, le trésor des savoir-faire techniques, agricoles et culinaires, les connaissances botaniques et médicinales accumulées depuis des siècles par la civilisation paysanne. Entendez-moi bien : il ne s’agit pas de revenir à un prétendu âge d’or de l’humanité ; il s’agit d’instaurer un nouveau rapport entre villes et campagnes, qui interrompe leur destruction commune aussi bien sur le plan matériel que sur le plan culturel, et qui permette à chacun d’entre nous de retrouver les conditions préalables à la construction d’une société autonome, capable de dominer sa technique et son économie.

Amis roumains, vous avez la réputation d’être un peuple qui a toujours boycotté l’histoire – c’est du moins ce qu’a dit, je crois, Lucian Blaga, l’un de vos plus éminents philosophes. Si le mouvement de l’histoire doit être indexé sur celui du développement de l’économie marchande et de ses technologies, alors oui, restez fidèles à vous-mêmes et boycottez l’histoire !

Patrick Marcolini, mars 2007.

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