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Daniel Cérézuelle, Dans l’œil du cyclone, 2001

Réflexions sur un séjour d’un an aux États-Unis

La société technicienne vue d’Amérique

Les pages qui suivent rassemblent les réflexions qui m’ont été inspirées par un séjour d’un an dans le Colorado. Voici, pour résumer, l’enseignement que je retire de cette expérience américaine : même si on essaie d’en tempérer les effets par toutes sortes de mesures d’accompagnement social et environnemental, il est difficile de croire que la fuite en avant de nos sociétés dans l’accélération du développement économique et technologique pourra se poursuivre sans de sérieuses contreparties sociales, écologiques et politiques, voire spirituelles. Le développement a des coûts ; les pages qui suivent en proposent un inventaire à partir du point de vue limité qui fut le mien pendant cette année aux États-Unis.

Je suis souvent agacé par certains média français qui ne cessent de dénoncer les tares, réelles ou imaginaires, de la société américaine, comme si le nouveau monde était un autre monde où aurait éclos une autre civilisation dont on veut se distinguer à tout prix. C’est un autre regard que j’ai voulu porter sur la vie américaine. Bien sûr il y a des tares proprement « américaines », tout comme il y en a d’autres qui sont propres à la société française ; mais dénoncer le modèle américain, faire le procès de l’Amérique, et surtout des Américains, en insistant sur ce qui la différencie de l’Europe, comme cela a été fait de très nombreuses fois, ce n’est pas cela qui me semble aujourd’hui le plus intéressant. Plutôt que de répéter une fois de plus combien le progrès serait beau s’il n’était pas infecté par « l’ultra-libéralisme » (avant-guerre on parlait de mercantilisme) des Américains j’ai tenté de repérer à travers l’exemple (et non pas le modèle) américain certains problèmes du monde moderne. Plutôt que d’en faire un repoussoir, tout au long de cette année j’ai tenté de considérer les États-Unis comme un des avant-postes de la civilisation industrielle et technicienne qui est aussi la nôtre. Pour cela je n’ai étudié ni la politique économique de ce pays ni l’évolution des entreprises : bref j’ai laissé à d’autres plus compétents que moi l’étude du capitalisme avancé ; j’ai plutôt interrogé ce qui était à ma hauteur : la vie quotidienne pour identifier certaines conséquences du processus de développement accéléré dans lequel les sociétés européennes et américaines sont également engagées.

Dans cette optique, le lieu d’observation qui fut le mien pendant un an n’était pas sans avantages : alors que le mouvement de la modernisation brasse désormais toutes les sociétés de la planète, j’ai vécu dans l’œil du cyclone c’est à dire dans cette zone de calme qui, selon les navigateurs d’antan, règne au cœur des tempêtes les plus violentes. J’ai partagé, avec ma femme et mes enfants, et de manière assez casanière, le mode de vie plutôt paisible des classes moyennes d’une petite ville universitaire. Sans aucun souci d’argent ni de sécurité, nous n’étions guère exposés à ces excès qui font les délices des médias mais qui, selon moi, n’annoncent pas grand-chose de notre avenir ; cette position particulière m’a laissé plus de disponibilité d’esprit pour distinguer, dans la vie quotidienne la plus ordinaire, des tendances de notre civilisation moins remarquées mais peut être plus inquiétantes.

Lorsque je ne me suis pas borné à profiter tout bonnement des nombreux agréments du pays où je me trouvais, j’ai cherché à discerner dans la vie ordinaire non pas ce qui est américain ou capitaliste ou enfin « ultra-libéral » mais ce qui est moderne et qui nous est commun du fait de l’évolution de la civilisation matérielle. C’est pourquoi les aspects de la vie sociale qui ont retenu mon attention peuvent contredire aussi bien les valeurs des « étasuniens » que celles des Européens. Alors qu’on ne cesse de nous prémunir contre le soi-disant modèle américain, on oublie trop souvent de dire que les Américains sont eux aussi en train de perdre leur identité culturelle au profit de logiques techniques et économiques apatrides qui dictent partout les mêmes modes de vie et de consommation. Prenons pour commencer un exemple un peu frivole : le sport. Le base-ball, jeu typiquement américain, qui était le plus populaire jusque à la fin des années cinquante, est en perte de vitesse depuis les années soixante. Parce que son rythme est peu compatible avec les exigences du spectacle télévisuel il a été supplanté par le football américain qui n’était jusque là qu’un sport de campus. Depuis quelques années le football européen (soccer) devient à son tour de plus en plus populaire, à cause de la mondialisation télévisuelle. Prenons ensuite l’exemple de la nourriture puisque c’est un des lieux-communs des dénonciations françaises de l’américanisme. Il est vrai que le couple fast-food/supermarché a conduit à une décomposition et à un affadissement des cultures culinaires américaines (qui existent, quoiqu’en disent certains médias français !). Mais cette évolution n’exprime pas une orientation inhérente à la culture américaine. De fait elle est autant déplorée aux États-Unis qu’en Europe. Mac Donald n’a rien de spécifiquement américain : c’est le pur produit de techniques de marketing et de gestion qui sont apatrides. Ce que l’on appelle la restauration rapide n’est pas une invention américaine, ni même moderne ; ce serait plutôt le restaurant que nous connaissons, ou l’on sert ce que nous appelons un vrai repas (hors d’œuvre, plat, dessert) à des clients installés à table. Depuis des temps très anciens et dans beaucoup de pays du monde (en Asie en particulier ou je n’ai pas été, mais je l’ai vu en Afrique et c’était courant il n’y a pas si longtemps en Europe) les habitants des villes et des bourgs pouvaient se restaurer rapidement dans la rue en achetant une ration froide ou chaude au comptoir d’une échoppe (d’où l’histoire de Panurge et du rôtisseur racontée par Rabelais) ou à l’éventaire d’un marchand ambulant, ration que l’on mange ensuite « sur le pouce » voire debout dans la rue. Mais la restauration rapide, qui est une pratique à laquelle je n’ai rien à objecter, a complètement changé de nature.

Ce qui est nouveau et qui est apparu à peu près en même temps aux États-Unis et en Angleterre c’est d’abord l’industrialisation totale de la chaîne alimentaire en amont grâce à la maîtrise des techniques du froid. Sans ces techniques non seulement Mac Donald et les Fish & Chips anglais (bien antérieurs) restent impensables mais aussi toute l’industrie des plats précuisinés et surgelés qui fournit l’essentiel des cantines scolaires et universitaires, restaurants d’entreprise, voire restaurants tout court, où se « forme » quotidiennement et depuis plus de vingt-cinq ans le goût de millions de jeunes Français. C’est là, et en particulier à l’Ecole de la République, qu’a été préparé le terrain du succès de Mac Donald et autres. Ce qui est nouveau, c’est aussi le fait que les industriels se sont mis à repenser la composition du produit offert en fonction d’une psychosociologie du goût (laquelle est hélas, fondée sur des bases objectives et statistiques qui n’ont pas de frontières) qui n’a pour but que de susciter le plus efficacement possible la dépendance du consommateur par une compulsion de répétition (ce que déjà le « gros rouge » bien de chez nous suscitait sans trop de complications). Il en est résulté un alignement des mets proposés sur des modèles infantiles de satisfaction et d’appétence et donc une transformation systématique de la nourriture qui la rend nocive (trop de sucre, de sel, de graisses) et insipide pour des adultes. Le résultat, qui caractérise aussi une grande partie des denrées vendues dans nos épiceries et supermarchés, est un produit absolument moderne, qui ne correspond pas – que je sache – à une quelconque tradition américaine. En tout cas ni Nestlé ni Maggi n’ont attendu les Américains pour ça ; mais il est vrai que Nabisco et Kelloggs l’ont mis en pratique à plus grande échelle. Il est important de critiquer le modèle alimentaire qui résulte chez nous exactement comme aux États-Unis de l’industrialisation de la filière agro-alimentaire et de la disparition du mode de production paysan mais, pour ma part, je qualifierai ce modèle de technicien plutôt que d’américain, même s’il nous paraît présentement porté par la puissance américaine.

Ceci dit, pour celui qui cherche à entrevoir les conséquences d’un progrès qui n’a pas de patrie, même s’il n’est pas sûr que ce privilège dure longtemps, les États-Unis restent un des lieux privilégiés d’observation de la modernité « avancée ». Bien évidemment ce genre d’exercice est risqué car il est très facile de se tromper et de donner une portée générale à ce qui n’est qu’américain ou bien de confondre le permanent avec le provisoire : n’est pas Tocqueville qui veut !

Le sur-travail

On vante beaucoup l’efficacité de l’économie américaine, sa capacité à assurer grâce à l’innovation technologique un taux de croissance important et le plein emploi. Admettons jusqu’à nouvel ordre que cette situation perdure ; il n’en reste pas moins qu’en toute rigueur pour parler d’efficacité il ne faut pas considérer seulement les résultats, il faut aussi prendre en compte les coûts auxquels on obtient ces résultats : Ce n’est pas seulement l’avance technologique qui est le moteur de la croissance et du développement rapides c’est aussi, comme partout ailleurs mais selon des modalités qui se renouvellent avec le progrès technique, l’exploitation du capital humain et des ressources naturelles non-renouvelables. Commençons par le capital humain.

Je ne sais pas si les Américains vivent mieux que nous. En tous cas certains biens leurs sont bien plus accessibles qu’à nous. De ce point de vue-là peut-être sont-ils plus riches que nous, mais c’est qu’ils travaillent comme quatre ! Tout d’abord il faut rappeler qu’aux États-Unis comme en Europe le développement économique n’exclut pas la pauvreté. Certes le taux de chômage est beaucoup plus bas qu’en Europe mais par contre beaucoup de salariés ne perçoivent que de très bas salaires, tout à fait insuffisants pour assurer à leur famille un niveau de vie décent. Résultat : nombreux sont ces salariés qui sont contraints de cumuler deux emplois ! En dépit de tout ce travail il y a beaucoup de pauvres dans le pays : on considère que 15% environ de la population, soit un Américain sur sept, soit encore 38 millions de personnes, vivent en dessous du seuil de pauvreté. N’oublions pas non plus la masse (dont personne ne parle !) de tous ceux qui vivent juste au dessus de ce seuil de pauvreté et dont la vie matérielle ne doit pas être bien heureuse. La persistance de la pauvreté dans une nation si riche a plusieurs causes. Régulièrement la presse française dénonce l’insuffisance des règles et des dispositifs institutionnalisés de protection sociale ; ce n’est qu’un aspect de la question, d’ailleurs souvent mal compris par les journalistes étant donné la multiplicité des institutions concernées, la complexité des dispositifs et le fait qu’ils peuvent varier d’un état à l’autre. Mais on peut douter que la promulgation de réformes sociales généreuses, souhaitables dans le domaine de la santé par exemple, suffira à résoudre la question sociale. En effet il faut tenir compte aussi d’un autre facteur qui est peut être plus préoccupant : à savoir que le développement crée la pauvreté en transformant les conditions de vie. La monétarisation des échanges, la professionnalisation des services, les modèles d’habitat et d’aménagement du territoire contribuent à créer un monde dans laquelle chacun doit disposer de toujours plus d’argent pour ne pas être pauvre. Le problème de l’eau – indispensable à la reproduction de la vie – en donne un bon exemple. Du fait du progrès de l’urbanisation la demande d’eau potable ne cesse d’augmenter ; mais du fait du progrès des techniques agricoles et industrielles l’eau, naguère partout gratuite devient une denrée rare que l’on se dispute et le prix de l’eau potable ne cesse d’augmenter ; et nous n’en sommes qu’au début ! Il en va de même avec l’air « respirable ». Ainsi le développement économique n’a pas pour seul effet une abondance de biens de consommation ; il résulte aussi dans la mise en place de structures matérielles (habitat, réseaux, spécialisation de l’espace etc.) et d’un mode de vie « technicien » qui créent de nouvelles raretés et imposent des consommations contraintes, en matière d’énergie et de déplacement par exemple, qui dévorent le budget des ménages à faibles revenus. Ce que j’ai vu aux États-Unis me donne à penser que le « coût de la vie » (quelle horrible expression !) n’est pas appelé à baisser.

Pour ce qui est des classes moyennes aisées (je ne connais pas bien les riches), le financement de la croissance économique par l’exploitation des hommes prend des formes un peu plus sophistiquées. Beaucoup sont bien payés mais cela ne veut pas dire qu’ils vivent bien ne serait-ce que parce qu’ils travaillent tout le temps. Par exemple ils ont très peu de congés payés : guère plus d’une ou deux semaines par an ! Pour ce qui est de la durée de la journée de travail un de mes amis, ingénieur responsable d’une agence informatique, travaille douze heures par jour et c’est très courant. Les universitaires que j’ai côtoyés paient fort cher les salaires généreux qu’ils ont obtenus. Non seulement ils ont à assurer beaucoup d’heures de cours (neuf heures par semaines pour un Full professor) mais ils doivent aussi participer à un nombre considérable de réunions, de commissions, organiser des programmes de recherche, rechercher des financements, encadrer les travaux des étudiants etc. Je soupçonne que sous prétexte de faciliter le travail et donc – théoriquement – de dégager du temps, l’informatisation a considérablement aggravé la pression qu’ils subissent : ce n’est pas pour rien que l’administration universitaire les équipe tous d’ordinateurs dernier modèle devant lesquels ils passent un temps fou à assurer des tâches administratives et gestionnaires qu’on n’aurait pas pu leur affecter sans cet outil qui favorise au fond une industrialisation de l’activité enseignante. Résultat : tous se plaignent de n’avoir plus que le temps des vacances pour lire et écrire, ce qui est un comble pour une profession dite intellectuelle. Pour les autres aussi l’informatisation a favorisé de nouvelles formes d’exploitation. Avec l’ordinateur portable la sphère économique envahit la sphère privée puisque l’on peut emporter son travail à la maison ; il en résulte que non seulement on passe dix heures par jour au bureau, non seulement on passe des heures dans les transports privés ou publics, mais on continue à travailler chez soi le soir et les fins de semaine au point qu’une étude révèle qu’un grand nombre d’adultes américains manquent de sommeil. La nécessité de ce surtravail est intériorisée ; personne n’exprime de sentiment de révolte devant cette situation qui semble naturelle et normale ; c’est souvent avec plaisir que l’on se remet le soir devant son ordinateur ; c’est pourquoi les Américains ont forgé le terme workalcholic pour désigner les drogués du travail ; on pourrait parler d’une servitude volontaire compensée de temps en temps par des bouffées de consommation. Ce ne sont pas seulement la science et la technique qui alimentent la croissance de l’économie américaine ; elle se nourrit aussi de chair humaine et même si on met en œuvre les réformes demandées par la gauche américaine il n’est pas sûr du tout que la poursuite du progrès technique et économique puisse engendrer un mieux être social généralisable.

L’imposture du libéralisme et l’aliénation bureaucratique

Beaucoup d’Américains, ainsi que leurs critiques français, présentent les États-Unis comme le pays de la « libre entreprise ». A mon avis il s’agit là d’une représentation idéologique qui a sans doute correspondu à une phase de l’histoire américaine mais qui n’a plus qu’un lointain rapport avec la réalité d’aujourd’hui. Pour peu qu’on fasse un peu attention à la vie quotidienne la plus ordinaire il apparaît au contraire que les États-Unis sont devenus un pays où on entreprend de moins en moins et où on exécute de plus en plus.

Pour ce qui est des mœurs, l’individualisme et l’indépendance d’esprit hérités de la tradition protestante et de l’esprit pionnier sont depuis longtemps battus en brèche par les exigences conformisantes de la civilisation de masse. Déjà dans les années vingt Kayserling relevait qu’en fait la société américaine est celle qui dans ses mœurs est la plus proche des idéaux socialistes voire même communistes, c’est-à-dire qu’elle lui paraissait profondément anti-individualiste. Cultiver son for intérieur, voilà à quoi nous incitaient les grands auteurs américains : Thoreau, Hawthorne, Melville, etc. mais cet idéal n’est plus guère encouragé par l’éducation américaine qui ne cesse de proclamer que chacun se doit à la collectivité. Par ailleurs le droit de chacun à sa vie privée est constamment violé par les médias qui envahissent l’intimité du foyer voire même de la vie intérieure pour y déverser des lieux communs. Signes de la puissance de cette emprise : la complaisance des gens à déballer leur vie privée devant la presse ou les caméras. La vie affective même, si j’en crois les codes de bonne conduite édictés dans les entreprises, les administrations, et les universités, semble devoir se plier à des règles de convenance sociale : ainsi les relations amoureuses entre personnes occupant dans une même organisation des positions de pouvoir différentes sont-elles réputées immorales, doivent donc être dénoncées et peuvent être sanctionnées comme une faute professionnelle ; il y a là une réduction du personnel au social qui me parait profondément immorale et qui est absolument contraire à quelque individualisme que ce soit. Pour ce qui est de la vie économique, les États-Unis sont un pays où on peut certes entreprendre, au sens où chacun a le droit d’y créer une entreprise, mais il y a loin de la liberté d’entreprendre à la liberté d’agir ! Celle-ci trouve bien vite des bornes car en pratique l’Amérique est un pays où l’activité économique est étroitement contrôlée par la puissance publique et ses bureaucraties ; que l’on soit entrepreneur ou salarié on ne cesse de remplir des papiers et de se conformer à des formulaires et à des règlements ; c’est un pays où la plupart des aspects de la vie sociale – et pas seulement économique – sont très bureaucratisés.

Certes il y a peut-être moins de fonctionnaires publics aux États-Unis qu’en France ; mais il ne faut pas négliger le poids des bureaucraties privées, logées dans les innombrables bureaux qui surplombent toutes les villes ; enfin n’oublions pas qu’à l’Etat administratif, avec ses armées de bureaucrates qui prescrivent et contrôlent a priori en fonction d’innombrables règlements, s’ajoute l’Etat contentieux, avec ses tribunaux et ses juges qui contrôlent et sanctionnent a posteriori l’éventuelle non conformité aux règles. Or pour fonctionner cet Etat contentieux a besoin d’armées de gratte-papier et d’avocats. Que les uns soient payés par l’Etat et les autres par des entreprises privées ne change rien au fonctionnement bureaucratique de l’ensemble du système auquel ils sont également nécessaires. Par essence le bureau produit de la norme et du contrôle ; qu’ils soient privés ou publics les bureaux fonctionnent de la même manière avec les mêmes techniques ; or il y a proportionnellement plus de bureaux aux États-Unis que partout ailleurs ; j’en conclus que le nombre de ceux qui contrôlent bureaucratiquement les activités des autres est au moins aussi grand aux États-Unis qu’ailleurs. Pays de la libre entreprise ? Mais c’est la représentation officielle que les américains ont de leur société ! Que celle-ci soit largement illusoire, il n’y a là rien de surprenant : tout groupe social a besoin de se légitimer par une idéologie qui – on l’a vu aussi en Russie soviétique – n’a pas besoin de correspondre à la réalité pour fournir une référence commune. Ce qui m’étonne, c’est que les critiques de gauche français souscrivent à cette représentation largement mystificatrice, car n’est-ce pas Karl Marx qui soulignait que pas plus qu’on ne juge un homme sur l’idée qu’il a de lui-même, on ne doit juger une époque selon la conscience qu’elle a d’elle-même ?

C’est ainsi que j’ai pu observer maintes fois qu’en raison de la concentration gestionnaire, qui est inséparable du mode de production industriel et qui a été renforcée par l’informatique, rares sont ceux qui dans leur travail quotidien peuvent réellement répondre de ce qu’ils font car rares sont ceux qui ont le choix de leurs actes. On pourrait penser que sous le règne de la « libre entreprise » le minimum serait que chacun puisse revendiquer ses actes professionnels comme relevant de sa propre décision. Or il me semble qu’en fait une telle responsabilité – sans laquelle la liberté dans l’exercice de sa profession n’est qu’un vain mot – est un rare privilège. Chacun doit constamment se conformer à des règles et des procédures anonymes élaborées dans des bureaux : non seulement les ouvriers d’usine, non seulement les employés de bureaux mais aussi – et de plus en plus – les cadres, les professions intellectuelles et nombre de soi-disant entrepreneurs. Comparés aux Français, souvent défensifs et facilement aigres, je trouve les Américains fort serviables et prêts à aider; et pourtant combien de fois ne me suis-je pas fait dire par mon banquier, mon garagiste ou mon médecin : « Je comprends les difficultés de votre situation, je voudrais vous aider mais je n’ai pas le pouvoir de traiter votre problème autrement qu’en suivant la procédure qui a été prévue ; je sais que c’est absurde mais je ne peux pas vous aider car l’ordinateur ne m’autorise pas à faire ceci ou cela et croyez que je le regrette ». La plupart du temps c’est vrai. Certains films américains expriment cette condition avec plus de lucidité que bien des traités de science politique. Au pays de la « libre entreprise » ils sont légion, ceux dont la marge de manœuvre se réduit à si peu de chose qu’ils en sont réduits à s’excuser de vous infliger un traitement conçu par d’autres qu’eux, pour d’autres que vous et dont personne n’est responsable. L’ironie de la chose c’est que ce sont les succès des pionniers de la « libre entreprise » qui contribuent à créer un monde dans lequel les individus sont soumis à l’impersonnel. Pas besoin des soviets pour cela. Ce paradoxe, dénoncé depuis cent cinquante ans par les critiques du capitalisme et des trusts, est aggravé par l’innovation scientifique et technique. Investi dans des secteurs marginaux de la science et de la technologie l’esprit de libre entreprise de quelques uns favorise l’asservissement du plus grand nombre. Par exemple ce sont les innovations en informatique dues à des personnalités indépendantes et créatives, oeuvrant dans un champs très ouvert, qui ont créé les outils permettant de soumettre de nouvelles catégories de professionnels, naguère indépendants, à un nouveau type de contraintes gestionnaires dépersonnalisantes ; pour un Bill Gates, combien de millions mènent une vie quotidienne asservie à une prolifération de contrôles anonymes et dont la raison d’être leur échappe ?

L’anémie démocratique

Il résulte de ce qui précède que la démocratie américaine décrite par Tocqueville n’existe plus. Certes le paysage politique américain est marqué par de remarquables institutions, souvent plus authentiquement démocratiques que les nôtres ; à l’occasion on voit se manifester des restes d’esprit démocratique, en particulier dans le monde associatif, mais la démocratie locale – le nerf de la culture politique américaine – est moribonde. Pour l’essentiel il y a longtemps que le peuple ne décide plus grand chose de sa manière de vivre et, à part quelques rites folkloriques – du spectacle sans conséquence – je n’ai rien vu qui rappelle la diversité des sociétés locales autogérées décrites par Tocqueville. Colorado, Minnesota, Massachusetts, Tennessee : les villes y sont partout pareilles, sans différence notable de style. Bien sûr certaines villes possèdent un centre « ancien » fortement individualisé : New York, Charleston, San Francisco paraît-il ; mais c’est un héritage du passé. La réalité contemporaine, ce sont d’immenses banlieues partout pareilles qui ne reflètent en rien les spécificités d’une culture, d’une tradition et d’un environnement local. Partout les mêmes pelouses, les mêmes maisons, les mêmes loisirs et les mêmes gens. La société locale n’est qu’un résidu qui semble s’estomper partout devant les progrès de l’uniformité. Cette uniformité n’a pas été imposée par un Etat à tendance totalitaire, car les Américains ont toujours été fidèles à une culture politique anti-despotique et anti-centralisatrice. Par exemple, une part importante de l’opinion américaine a toujours voulu et réclame encore un minimum d’Etat et le moins de gouvernement possible mais en même temps elle a voulu – elle veut encore – le plus de puissance possible : technique, économique et militaire ; or pour organiser, gérer et contrôler cette puissance il a fallu toujours plus d’administration et donc des bureaucraties publiques ou privées. C’est ainsi qu’aux États-Unis l’uniformisation du pays ne résulte pas d’une volonté politique mais plutôt du triomphe de la rationalisation économique et technique qui tend à imposer partout le même ordre quelle que soit la diversité des milieux naturels et des cultures. Dans un tel contexte la vitalité d’un véritable gouvernement local et donc de la culture démocratique ne peut que décliner au profit d’une gestion technocratique délocalisée.

L’évolution du mode de vie contribue aussi puissamment à la dévitalisation de la démocratie locale. Une des raisons étant que les Américains travaillent beaucoup trop pour avoir le temps de s’impliquer sérieusement les affaires publiques. Par ailleurs la mobilité professionnelle et résidentielle, imposée par l’économie est encouragée par toutes sortes de dispositions fiscales qui font que l’on augmentera plus rapidement son patrimoine en revendant sa maison au bout de quelques années avant d’avoir fini de la payer pour en acheter une plus chère, dans une zone résidentielle mieux cotée. Ces mesures, qui visent à favoriser la construction, contribuent aussi à transformer les Américains en résidents provisoires, consommateurs d’équipements et de services partout identiques, gérés selon des techniques qui sont partout les mêmes par des professionnels employés par des agences spécialisées. Les citoyens responsables car enracinés dans un territoire particulier dont ils connaissent bien l’histoire et les problèmes particuliers et auquel il se sentent liés sont une espèce en voie de disparition. Résultat logique : la participation active aux affaires locales est très faible. Les institutions démocratiques sont toujours là, mais celles-ci me paraissent comme un beau temple déserté en dépit de la révérence qui s’y attache ; l’esprit n’y est plus : il a été tué par le progrès. Les logiques techniques et économiques dont dépend la vie quotidienne des Américains sont trop complexes, abstraites et lointaines et les institutions politiques élaborées dans un tout autre contexte ne leur offrent plus guère de prise sur les leviers du changement social contemporain. La vie politique se réduit donc de plus en plus à une occasionnelle poussée de fièvre électorale orchestrée par les professionnels des machines politiques et les médias mais désormais cela ne va pas beaucoup plus loin que ce que l’on peut observer en Europe. Certains journaux français qui déplorent la dépolitisation américaine ne comprennent pas que celle-ci a sa logique : en écoutant les Américains et en les regardant vivre j’ai l’impression que la plupart se sentent sans prise réelle sur l’évolution d’un univers qui les surplombe de très haut et que tout ce qu’ils peuvent raisonnablement espérer (c’est très clair quand il s’agit de leurs enfants) c’est s’y faire un trou, s’y tailler une niche. C’est cette expérience que le film Forrest Gump a fort bien mis en scène sur le mode tragi-comique et le succès du film atteste que le public américain s’y est reconnu. Comme quoi le développement peut être un obstacle à la démocratie et mon expérience américaine confirme l’avertissement de Jacques Ellul qui écrivait en 1965 dans L’illusion politique : « plus la société est développée, se rationalise, se planifie et moins l’homme intervient dans la vie politique de manière active ».

Une situation instable

A tort ou à raison j’ai le pressentiment que l’Amérique que nous voyons aujourd’hui n’est qu’une figure transitoire qui ne pourra pas continuer indéfiniment. Au plan écologique le mode de développement économique et social qui a été mis en œuvre me semble insoutenable à long terme. Forcément il va buter sur des limites dues au fait que certaines ressources naturelles fondamentales vont être de plus en plus difficilement accessibles à bas prix. Comme je suis pêcheur je m’intéresse à la gestion des ressources en eau ; un an de lecture des journaux m’a suffi pour constater que les conflits sur l’usage de l’eau ne cessent de s’intensifier. Dans le Colorado il suffit d’ouvrir les yeux pour voir comment le développement dévore toujours plus de ressources en énergie, eau, air, espace, biodiversité. D’immenses espaces semblent inoccupés, il n’en reste pas moins que la société contrôle et exploite tout son territoire et qu’elle commence à s’y trouver à l’étroit : en dépit de l’immensité des forêts il faut payer le bois d’œuvre de plus en plus cher. Quant à la puissance militaire américaine qui garantit un accès à des ressources énergétiques bon marché, elle n’est pas garantie pour toujours.

La ville-banlieue américaine, qui continue à exiger d’immenses espaces, a bien des avantages et des agréments, contrairement à l’image qu’en ont beaucoup de Français ; mais faite par et pour l’automobile cette ville est une impasse. Par exemple pour échapper à la pollution automobile qui lui est consubstantielle, ceux qui en ont les moyens vont vivre toujours plus loin et contribuent ainsi à étendre et à aggraver le mal auquel ils veulent échapper. Chacun veut sa maison dans son terrain qui mime la nature et où on se protège des autres. Plus on est riche et plus le domaine sera grand et posted, c’est-à-dire entouré de panneaux interdisant l’entrée. Les zones résidentielles consomment ainsi d’immenses espaces autour des villes. Ceux qui y habitent ne peuvent y accéder qu’en automobile ; ceux qui vivant en ville veulent en sortir de temps en temps pour trouver un peu de nature sont obligés d’aller toujours plus loin – eux aussi – en automobile. Bref; chacun, riche ou pauvre contribue à aggraver le mal auquel il veut échapper. Ce mouvement inexorable atteste l’échec de la civilisation de l’automobile à créer un environnement quotidien satisfaisant. Beaucoup d’Américains ne se sentent pas très bien dans le monde urbain qu’ils ont fabriqué ; mais, tout comme chez nous, la plupart d’entre eux, les jeunes tout particulièrement, ne le remettent pas en question, car au fond ils n’arrivent pas à en imaginer un autre. La majorité de ceux qui ont le temps et les moyens se contente d’en sortir de temps en temps : ils vont comme nous chercher la nature hors de la ville. Mais l’énorme industrie touristique et la multiplication des résidences secondaires font que l’amour de la nature continue de détruire ce que l’exploitation de la nature n’a pas détruit. D’autres abandonnent les régions trop dégradées et émigrent vers des états où il fait bon vivre. Après la Californie désormais trop polluée, trop chère, trop urbanisée c’est le tour du Colorado, bien plus fragile, d’être dévasté par une pression humaine excessive. Dès le dix neuvième siècle, Powell, le fondateur de l’U.S. Geological Survey, avait mis en garde le gouvernement fédéral contre les risques écologiques qui résulteraient d’une mise en valeur des états arides de l’Ouest. Il n’a pas été écouté mais le prix à payer risque d’être fort élevé, économiquement et politiquement.

Tôt ou tard le coût énergétique de ce monde s’avérera exorbitant. Des architectes et des urbanistes de renom l’affirment déjà dans des revues à grand tirage et cherchent des alternatives et on voit par exemple ici et là des efforts timides pour redensifier l’habitat. Par contre rien ne vient atténuer l’obligation de déplacements quotidiens qui résulte de la spécialisation et de la séparation des zones résidentielles, industrielles, commerciales, de bureaux, de loisirs etc. Les modèles collectifs qui privilégient l’accès à la maison individuelle située au milieu de la verdure et loin des lieux de travail restent les plus forts.

J’ai du mal à imaginer que ce que l’on nous présente comme l’American way of life et qui, de plus en plus, n’est que le technological way of life puisse durer toujours. Pour le moment les Américains sont comme nous : s’ils veulent éviter une crise financière, économique et sociale ils n’ont pas d’autre issue que l’accélération de la croissance économique et du développement technique… ainsi que des problèmes qui vont avec. C’est pourquoi des révisions finiront par s’imposer pour des raisons économiques et écologiques ; mais plus elles seront retardées et plus ces révisions seront déchirantes, leur coût économique sera élevé et pour les mettre en œuvre on ne pourra pas faire confiance aux mécanismes du marché ; de plus elles seront très difficiles à faire accepter à l’opinion car la recherche à tout prix de la puissance économique et technique a détendu le ressort des vertus et des principes civiques hérités de la tradition démocratique américaine. Le mode de vie favorise une atomisation sociale, c’est à dire un individualisme passif, un repli sur la particularité de la sphère privée qui s’accommode bien avec l’uniformisation des mœurs mais moins bien avec le sens de la responsabilité civique. Tout comme chez nous l’idéal de ce monde banlieusard c’est que chacun dispose dans son garage d’un équipement suffisamment diversifié pour n’avoir jamais besoin des autres et de coopérer avec eux. L’individualisme actif de citoyens vigoureux, capables de ne pas s’en laisser conter et de s’associer pour faire face à des situations difficiles n’est plus qu’un souvenir littéraire. Je l’ai déjà dit : le monde de la démocratie locale américaine n’est guère plus qu’une apparence qui recouvre la réalité d’une gestion bureaucratique et technocratique de masses de citoyens déresponsabilisés.

Des travailleurs disciplinés et des consommateurs voraces : ils sont légion ; mais des citoyens capables d’initiative ? J’en ai rencontré aux États-Unis : c’est une espèce aussi rare que chez nous. Pour le moment cela n’empêche pas la société américaine de fonctionner – et pas si mal ; mais c’est surtout parce qu’elle est très riche et puissante. La facilité de la consommation apporte une relative paix sociale, mais j’ai l’impression qu’en même temps elle contribue à isoler toujours plus les personnes et, ce faisant, elle sape les conditions culturelles de la démocratie : savoir vivre ensemble et négocier les conflits en se donnant des règles communes ; j’ai le sentiment que si un jour la richesse venait à faire défaut il serait difficile d’éviter de fortes tensions sociales sans recourir à une autorité qui imposerait ses règles. C’est pourquoi le jour – peut être lointain – où l’Amérique commencera à perdre sa puissance économique et devra faire face à des réorganisations économiques, urbaines, voire stratégiques, il lui sera difficile d’y parvenir tout en restant ce qu’elle croit être : une société libérale. Les masses devront alors se soumettre à une gestion toujours plus technocratique et autoritaire à laquelle le développement économique et technique aura silencieusement préparé les mœurs. Ainsi les conditions de vie engendrées par la poursuite du mode de développement actuel, et légitimées au nom de l’idéologie de la libre entreprise et du progrès technique, appellent à terme le développement de techniques d’encadrement et de contrôle social qui seront l’exact contraire des valeurs libérales et démocratiques : indépendance, initiative et responsabilité personnelles.

Ce que je retiens de cette année – si heureuse par ailleurs – au Colorado c’est que l’Amérique confirme ce que l’on peut observer en Europe, et que Bernard Charbonneau avait raison quand il écrivait en 1973 dans Le système et le chaos que la liberté risque d’être la victime des contradictions engendrées par la poursuite du développement au nom de la liberté.

L’homme déchiré

A voir vivre les Américains j’ai retiré l’impression que les coûts du développement ne sont pas seulement d’ordre écologique et social et politique. Ils sont aussi et surtout d’ordre spirituel. Certaines dissonances que l’on ne remarque plus chez soi, car on s’y est accoutumé depuis longtemps, sont plus facilement perceptibles lorsqu’on quitte son environnement social familier : ainsi, tout au long de cette année, j’ai été étonné de rencontrer tant de personnes de qualité qui renoncent à traduire leurs valeurs dans leur vie professionnelle à cause de leur intégration dans un système collectif d’action. La dépersonnalisation de la vie professionnelle n’est pas le lot des seuls ouvriers et employés de bureau et j’ai déjà signalé combien il est fréquent de rencontrer des gens qui en sont réduits à s’excuser de vous maltraiter à causes de règles bureaucratiques ou informatiques sur les quelles ils se sentent sans pouvoir. Ainsi je me suis rendu compte un soir qu’un de mes amis directeur d’entreprise qui nous recevait à dîner était malade d’avoir à licencier deux collaborateurs méritants pour des raisons de rationalisation budgétaire imposées par le siège de sa compagnie situé à des milliers de kilomètres de là. Par ailleurs j’avais été touché par le très sincère attachement d’un de nos voisins à la beauté du site de la ville où nous avons passé cette année et où il est né. Il nous avait confié que lui et sa femme avaient pleuré lorsque la périphérie de cette petite bourgade a commencé à être dévorée par des lotissements qui détruisent l’harmonie du site. Mais il est entrepreneur et gagne sa vie en contribuant au raz de marée banlieusard qui menace de détruire tout le piémont des Rocheuses : il vit de ce qu’il réprouve au fond de lui-même.

Nombreux sont ceux qui ont renoncé à ce que leur travail produise de la beauté ; c’est aussi le cas des agriculteurs. J’ai été frappé de constater au cours de cette année que l’immense espace des plaines agricoles situées à l’est de Rocheuses est une sorte de non-lieu, voué a l’agro-industrie et à ses mornes paysages. Certains disent avoir du plaisir à traverser ces régions mais personne ne s’y arrête. Dès qu’ils ont du temps et de l’argent les fermiers qui y habitent et qui sont certainement de braves types prennent l’avion pour s’évader de l’univers qu’ils ont créé. L’idéologie de la nature sauvage (wilderness) est là pour dissimuler cette contradiction entre la laideur à laquelle on contribue ici et le désir de beauté que l’on est réduit à chercher ailleurs. Mais les sanctuaires de nature ne sont pas accessibles à tous : toujours plus loin et donc plus chers si j’en crois mon expérience de pêcheur. Pour les masses, il reste la Floride et la Californie où les agents de l’industrie touristique vendent et mettent en scène, en se disant qu’il faut bien gagner sa vie (ce qui est exact), le spectacle d’une nature que les fermiers de l’agro-industrie enlaidissent ailleurs en se disant qu’ils n’ont pas le choix (ce qui est également exact).

Cette situation de divorce entre les valeurs personnelles et les actes professionnels est très courante. La vie professionnelle impose à une immense majorité de se soumettre à des règles d’efficacité et de rentabilité qui contredisent souvent les considérations de beauté, d’utilité, voire de morale. On connaît la doctrine du libéralisme économique qui affirme que grâce à la « main invisible » du marché il y aurait une utilité sociale globale à ce que chaque individu et chaque organisation recherche son intérêt particulier, même au détriment des autres ; cette doctrine n’apporte que de maigres consolations à la « conscience malheureuse », autrement dit à celui qui pour gagner sa vie doit savoir faire taire sa sensibilité esthétique, sociale ou environnementale. C’est pour cela qu’en dépit du temps que l’on consacre à la vie professionnelle il est vital de ne pas trop s’y impliquer personnellement et que l’on change si facilement d’activité : le Job a remplacé le métier. On se résigne comme on peut à cette dépersonnalisation et il est symptomatique que dans la vie sociale ordinaire la plupart des gens ne parlent guère du contenu de leur travail, et encore moins de la question de son sens.

Si la dénonciation de l’hypocrisie et des vices privés et publics des Américains est un thème sur lequel leur cinéma revient sans cesse c’est précisément parce que dans leur grande majorité les Américains ont des valeurs et qu’ils y tiennent. C’est une des raisons de l’agrément de la vie quotidienne dans bien des endroits : pouvoir sortir de chez soi sans avoir à fermer sa maison à clé, retrouver son portefeuille sur le banc où on l’a oublié, quel luxe ! Et ce luxe-là où on peut encore en jouir, on le doit moins à la peur du gendarme qu’au désir sincère de respecter les Dix Commandements. Si les enfants et la paroisse sont si importants pour les Américains c’est que, contrairement aux idées que nombre de Français se font sur eux, ils ne sont dans leur immense majorité ni utilitaristes ni pragmatistes. Ceux que j’ai rencontrés sont pour la plupart religieux et plutôt idéalistes. Pourtant j’observe que beaucoup d’Américains ont renoncé à se poser la question de l’utilité et du sens de leur activité professionnelle qui est comme abandonnée au règne de la nécessité ; comme si il fallait renoncer à réaliser le beau, le bien et le juste à partir du moment où pour nourrir sa femme et ses enfants on se consacre à ce qui est rentable.

Exactement comme chez nous la vie professionnelle est d’abord soumise aux considérations de rentabilité, tandis que l’affirmation concrète des valeurs et d’un sens personnel est cantonnée à la sphère privée : elle s’exprime surtout dans la famille, dans la communauté religieuse, dans les relations de voisinage. C’est encore le cinéma qui dorme de ce clivage de l’existence le témoignage le plus sensible. Un film comme Le Parain (The godfather) porte à l’extrême ce tragique mélange de vertus privées et d’irresponsabilité sociale qui caractérise si souvent la vie professionnelle contemporaine. A travers une histoire de truands, dont certains sont des hommes bons, il décrit un processus de dépersonnalisation auquel peu ou prou chacun est exposé lorsque par certains aspects de sa vie professionnelle il est contraint de participer à ce qu’il réprouve, que ce soit quant aux finalités ou quant aux moyens mis en œuvre. C’est un rare privilège que de pouvoir répondre du sens, de l’utilité sociale ou de l’innocuité environnementale de ses actes ; à l’opposé comment être heureux quand il faut renoncer à traduire dans la vie professionnelle des valeurs morales fortement intériorisées par ailleurs ? Assurément cette déchirure de l’existence est imposée par la nécessité et on voit mal ce qu’on pourrait y faire ; reste à s’en accommoder, le refoulement du problème hors du champ de la conscience étant le moyen le plus sûr pour éviter d’en souffrir. Pour cela la production par les industries de la communication d’un flot continu d’images, de sons et d’informations qui occupent l’esprit offre une aide précieuse.

Pour conclure : Eloge de la mauvaise conscience

De cette difficulté à incarner les valeurs personnelles dans la vie professionnelle il subsiste cependant une mauvaise conscience diffuse dont je ne donnerai ici qu’un exemple. Lorsque j’ai voyagé dans les chaînes montagneuses qui bordent la côte pacifique j’ai pu constater que l’industrie forestière y est responsable d’énormes dégâts écologiques et sociaux ; ces dégâts s’observent à l’œil nu : il n’est pas nécessaire d’être grand savant pour les enregistrer. Au cours d’un dîner je demandais au directeur d’une importante association de protection des rivières comment réagissent les responsables de cette industrie lorsqu’on leur objecte les dégâts qu’elle cause et les coûts qui en résultent pour certains groupes sociaux. Ils rient, they laugh, me répondit-il. J’ai trouvé cela saisissant. Quelle question en effet ! Il est bien évident qu’ils n’ont pas été embauchés pour travailler dans l’intérêt de tous et encore moins pour protéger la biodiversité et les générations futures. Ils sont payés pour que les actionnaires des compagnies forestières obtiennent une rémunération suffisante de leur capital. Un point c’est tout. Il est exact qu’ils n’ont absolument pas le choix d’utiliser autrement leurs compétences. Tant que la loi ne leur interdit pas de continuer, s’ils dévient d’un pouce du chemin de la rentabilité à court terme ils seront immédiatement congédiés et remplacés par quelqu’un qui, lui, n’aura pas d’états d’âme, et ils sont payés pour faire pression afin que la loi leur permette de continuer le plus longtemps possible. Leur objecter la disparition des saumons et la décomposition du mode de vie des Indiens qui vivent de la pêche, c’est croire qu’ils ont le choix, qu’ils ont le pouvoir de faire ce qu’ils veulent. Il est possible qu’à titre privé les responsables de l’industrie forestière voudraient bien aider les écologistes, les saumons, les Indiens, et même les générations futures. Mais ils savent aussi qu’ils ne peuvent pas agir de manière « responsable », alors ils rient. Le rire et la dérision sont le signe d’une rupture entre d’un côté la pensée, la sensibilité et les valeurs et d’un autre côté les impératifs de l’action et de l’efficacité technique et économique à court terme. On ricane quant on a mauvaise conscience, quand on ne peut ni parler ni rester silencieux ; le ricanement du « réaliste » exprime sa souffrance de ne pas pouvoir mettre ses actes en conformité avec ses valeurs, il exprime son incapacité à être réaliste jusqu’au bout.

Les progrès de la concentration économique, de la division du travail, de la complexité des organisations ainsi que de l’abstraction financière et technologique ne peuvent qu’aggraver cette triste condition dont les américains sont loin d’avoir l’exclusivité. Si j’en crois l’art américain, certains s’accommodent mal de cette déchirure et ne se contentent pas d’en ricaner : de nombreux films, romans et récits traduisent une violente nostalgie d’une existence qui réconcilierait l’efficacité technique, l’utilité sociale et la richesse environnementale. A leur manière les pêcheurs à la mouche – une tribu que j’ai fréquentée – sont eux aussi hantés par le besoin de conjuguer l’efficace avec le beau et le bon, besoin que beaucoup ne peuvent assouvir dans leur vie professionnelle, et ils peuvent s’estimer heureux si celle-ci ne contribue pas directement ou indirectement à compromettre l’avenir des rivières qu’ils chérissent. La mauvaise conscience engendrée par le divorce entre la pensée et l’action me paraît être le plus beau capital des Américains : peut être mettra t’elle un jour en mouvement une imagination créatrice ; mais pour le moment celle-ci ne me paraît pas plus éveillée aux États-Unis qu’en Europe.

Daniel Cérézuelle

Enseignant à l’Université de Bordeaux

Texte publié dans Le crétin des Alpes, Petit journal des réfractaires au développement n°8, décembre 2001. Le petit journal est adressé gratuitement à ceux qui souhaitent le recevoir. Indiquez-nous le nom de personnes qui seraient intéressées par sa lecture ou, mieux encore, reproduisez-le à autant d’exemplaires que nécessaire.

Il est disponible auprès de Jean-Michel Corajoud,

soit en Romandie :

14, av. Fraisse, 1006 Lausanne, Suisse.

soit en Haute-Savoie :

Agy, 74 300 Saint-Sigismond, France.

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