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André Pichot, L’âme et la forme, 1982

Introduction

Dans La Connaissance de la Vie [5], Georges Canguilhem écrit : « Nous soupçonnons que, pour faire des mathématiques, il nous suffirait d’être anges, mais pour faire de la biologie, même avec l’aide de l’intelligence, nous avons besoin parfois de nous sentir bêtes. » (p. 13) Ce par quoi il me semble faire appel à une notion de vécu dont nous aurions l’intuition immédiate en tant que nous sommes vivant(s) avant d’être pensant(s). Un vécu tel qu’il serait irréductible à la seule logique (et, a fortiori, à la mathématique). D’où un double problème, celui de la nature d’un tel vécu (et de son existence) et, d’autre part, celui de l’intuition que l’on peut en avoir autrement qu’en prêtant à l’être vivant le sentiment que nous avons de notre existence d’êtres pensants (c’est-à-dire autrement que par animisme).

Avant d’en venir à ces problèmes proprement dits, il est sans doute nécessaire de préciser ce que j’entends par « irréductibilité à la logique ». Il ne faudrait pas en effet confondre cette irréductibilité avec une irrationalité ; elle relève plutôt du domaine de l’indicibilité. Pour mieux le faire saisir, je vais l’illustrer, aux dépens des mathématiciens et des biochimistes, par deux exemples très grossiers, que l’on taxerait facilement d’animisme (et qu’il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre) mais qui ont le mérite de la clarté.

Je commencerai par me demander si les mathématiques peuvent expliquer le plaisir que certains mathématiciens prennent à en faire. Car, si les mathématiciens sont tels, c’est que, contrairement à ce que laisse entendre Georges Canguilhem, Ils ne sont pas des anges, les anges ne connaissant pas plus le plaisir que le sexe. Il faudrait alors que par quelque côté les mathématiciens soient des bêtes. Ce que l’on peut étendre aux biochimistes. Si, en tant qu’êtres vivants, ces derniers sont des machines biochimiques ou, comme le dit François Jacob dans La Logique du Vivant [8] (pp. 290-292 et passim, dans l’édition de 1976), des usines chimiques automatiques, ils fonctionneront comme des automates jusqu’à ce que l’usure ou l’ingénieur en chef (grand horloger ou grand architecte) y mette fin. Au cas où l’on parlerait ici de mort, ce serait par simple image, car les machines ne meurent que métaphoriquement. Mais, si au contraire ce n’était que métaphoriquement que fonctionnaient les vivants biochimistes (sans avoir de fonction, sans autre but qu’eux-mêmes) et qu’en revanche ils mouraient sans métaphore ou autre figure de rhétorique (bêtement, en quelque sorte), on devrait admettre qu’ils sont plus bêtes que machines.

On aura compris où je veux en venir. Moi, ce qui m’intéresse dans la vie, ce ne sont pas les pures formes mathématiques ni la machinerie biochimique. En tant qu’être vivant d’abord, et en qualité de biologiste ou philosophe ensuite, ce qui m’intéresse dans la vie, c’est la bestialité. C’est donc de la bestialité qu’il sera question ici. D’où le titre.

J’emploie volontairement ce terme de « bestialité » en ce qu’il a de cru et d’expressif pour mieux faire saisir ce que j’entends par la notion de vécu irréductible à la logique pour cause d’indicibilité plutôt que d’irrationalité. Mais il ne faut pas imaginer que je limite un tel vécu aux seuls animaux ; il s’appliquerait aussi bien aux végétaux, car je le comprends comme l’étoffe même de la vie (en ce qu’elle est d’abord une expérience). Si le mot « vécu » semble plus adéquat à l’animal qu’au végétal, c’est parce que le premier est (comme son nom l’indique) un meilleur support à l’animisme qui nous fait comprendre le vécu comme un pensé ou un senti, et particulièrement comme un pensé et un senti affectifs (ce dont j’ai évidemment abusé dans les deux exemples précédents et qui impose qu’on ne les prenne que pour ce qu’ils sont : une réaction ironique à l’idéalisme mathématique qui voudrait faire des êtres vivants de pures formes mathématiques et au mécanisme biochimique qui voudrait en faire de simples automates dans lesquels l’« horlogerie » serait remplacée par des réactions chimiques).

Quand on parle de « vécu », on pense en effet plutôt à un vécu psychologique qu’à un vécu biologique, et plus spécialement à un vécu psychologique affectif qu’à un vécu psychologique intellectuel, comme si ce vécu psychologique affectif était l’expression psychique directe d’un vécu biologique. On remarquera que l’affectivité aurait ceci de commun avec le vécu biologique (à en supposer l’existence) qu’elle est difficilement exprimable intellectuellement ; mais son indicibilité n’est pas de même nature que celle d’un éventuel vécu biologique. Nul ne mettrait en doute l’existence de cette affectivité du fait de son indicibilité, car il est toujours possible de renvoyer à l’expérience que chacun de nous en a en tant qu’être pensant. L’indicibilité de l’affectivité reste interne au pensé lui-même. En revanche, dès lors que l’on distingue vécu et pensé, et qu’on se refuse à transposer au niveau du vécu le pensé dont on a l’expérience intime, on peut parfaitement nier toute existence au vécu, et prétendre que supposer une telle existence est une illusion animiste. C’est que, contrairement à celle de l’affectivité qui reste interne au pensé, l’indicibilité du vécu, si vécu il y a, serait inhérente à une différence de niveau, à une hétérogénéité, entre lui et le pensé qui cherche à le saisir et à l’exprimer. Hétérogénéité qui interdit qu’on applique à l’être vivant le processus de sympathie (au sens étymologique) qui nous fait prêter aux êtres pensants un vécu psychologique analogue au nôtre (processus de sympathie qui, il faut le noter, ne diffère pas fondamentalement de l’animisme – ce serait là le seul animisme toléré).

Une telle négation de l’existence d’un vécu biologique ne peut cependant pas être assimilée à une démonstration d’inexistence (à supposer qu’une telle démonstration soit logiquement possible). C’est simplement une prise de position. En ce domaine, on ne peut arguer des résultats de la biochimie qui ne trouve pas de vécu dans ses analyses ; car, après tout, on ne trouve pas trace non plus d’un psychisme ou d’une affectivité dans la mécanique nerveuse, et on n’en tire pas argument pour nier leur existence ; bien au contraire, on va même leur chercher substrat dans tel ou tel centre nerveux.

Tout comme sa négation, l’affirmation de l’existence du vécu ne peut être qu’une prise de position, non point tant pour des questions de logique qu’en raison de la nature qu’aurait un tel vécu. Prise de position qui n’implique pas que l’on s’amuse à rechercher un substrat à ce vécu dans telle ou telle partie de la cellule comme si le caractère vivant était inhérent à la possession de telle ou telle macromolécule ou à telle ou telle activité chimique), car, tout comme c’est vraisemblablement le cas pour le rapport du psychisme et du système nerveux, le rapport entre cet éventuel vécu et la biochimie ne se ramènerait pas à de telles localisations.

Pour essayer de faire la part de l’une et l’autre position, je vais proposer un certain nombre de remarques sur la manière dont on peut appréhender l’être vivant dans sa spécificité relativement à l’objet inanimé. Soit, à la fois, le rapport de l’être vivant et de l’objet inanimé, et son rapport avec le psychisme qui l’appréhende.

Pour cela, on se placera dans le cadre de la définition selon laquelle la vie est le processus par lequel l’être se constitue lui-même en une entité distincte de ce qui devient ainsi son milieu extérieur [12]. De ce que l’être vivant n’est pas isolé mais entretient de nombreuses relations avec ce milieu, il s’ensuit que c’est par ces relations mêmes qu’il s’en distingue, par un dialogue incessant et non en s’enfermant dans des limites physiques rigides et imperméables. Ce qui pose le problème de la nature de cette distinction par dialogue. D’abord celui de la manière dont l’observateur peut saisir cette distinction pour concevoir l’être comme une entité dotée d’une identité au cours du temps ; puis le problème de la manière dont l’observateur juge l’entité ainsi définie comme vivante ; et enfin le problème de la manière dont l’être vivant se distingue lui-même de son milieu indépendamment de tout observateur. La confrontation des modes de différenciation de l’être et de son milieu par l’observateur et par l’être lui-même nous éclairera peut-être sur cette notion de vécu et sur l’intuition que l’on peut en avoir.

I

Manière dont l’observateur appréhende

l’être vivant comme une entité distincte

C’est d’abord spatialement que l’observateur saisit l’être comme une entité : il le considère comme une portion d’espace circonscrite par une limite et dotée de divers attributs et propriétés. Tout ce qui se trouve à l’intérieur de cette limite est censé constituer l’être vivant, tout ce qui en est extérieur forme son environnement. Cette limite peut être déformable et extensible, l’important est qu’elle reste topologiquement fermée, même si matériellement elle ne l’est pas (puisqu’elle est perméable et constamment traversée de flux matériels et énergétiques). Cette fermeture topologique est la condition de la distinction de l’être vivant et de son environnement par l’observateur ; c’est aussi la condition de la permanence de l’identité de cet être au cours du temps pour l’observateur, puisque cette identité ne peut se fonder sur une permanence matérielle ou structurale. (Même le génome varie, par exemple lors de l’amplification de certains gènes. En outre, on ne peut réduire l’être vivant et son identité à son génome, pas plus qu’on ne peut les réduire à ses empreintes digitales lorsqu’il a des doigts). Tout ce qui passe à l’intérieur de cette limite devient partie intégrante de l’être pour l’observateur, et inversement pour tout ce qui en sort. Au cours de ces échanges l’être conserve son identité pour l’observateur, bien qu’il soit une entité physique jamais identique à elle-même, parce que cette identité pour l’observateur est topologique et non physico-chimique.

Mais une telle limite, en ce qu’elle est perméable, est une limite symbolique, au moins en ce qui concerne ce à quoi elle est perméable (et le fait que cette perméabilité soit parfois « active » n’y change rien). Physiquement, cette limite est une passoire (une passoire améliorée dans le cas de la perméabilité « active », mais une passoire tout de même), et, pour circonscrire l’être dans une limite topologiquement fermée, il faut boucher symboliquement les trous de cette passoire de manière à définir une limite spatiale à partir de ce qu’il y a de consistant entre eux. C’est-à-dire qu’une passoire peut de la sorte servir à délimiter abstraitement une portion d’espace, mais pas à contenir physiquement un liquide dans cette même portion d’espace.

On remarquera que cette manière d’individualiser l’être vivant s’applique aussi bien aux objets inanimés ; ceux-ci sont également localisés par l’observateur dans une portion d’espace circonscrite par une limite qui s’accroche à telle ou telle caractéristique physique (une différence de phase, solide/gaz, le plus souvent).

II

Manière dont l’observateur

juge vivante l’entité ainsi distinguée

Une fois qu’on a compris comment une portion d’espace traversée de flux matériels et énergétiques est saisie comme une entité dotée d’une identité topologique, il faut établir comment elle est jugée vivante par l’observateur. C’est par son caractère organisé. On pourrait définir ce caractère comme un ordre finalisé, s’il n’était si difficile de définir correctement une notion d’ordre. Aussi préférerai-je utiliser directement la notion kantienne d’organisation naturelle (cf. la seconde partie de la Critique de la Faculté de Juger [3]). Tout d’abord, dans un corps organisé chaque partie semble faite pour les autres.

Mais ceci ne suffit pas encore à caractériser un être vivant ; ainsi dans une montre chaque rouage est fait pour les autres, pour que leur ensemble constitue une totalité fonctionnelle ; pourtant on ne saisit pas la montre comme un être vivant. C’est que l’organisation de la montre ressortit à l’activité humaine et que la finalité qui y préside se fonde également dans cette activité (l’homme fabrique la montre d’après une idée qu’il a d’elle comme totalité fonctionnelle).

Pour l’être vivant, qui n’est pas un produit de l’art mais un organisme naturel, chaque partie ne peut exister pour les autres de par l’activité humaine guidée par une idée de la totalité. Et cependant ses différentes parties s’articulent si harmonieusement qu’elles semblent à l’observateur avoir été faites les unes pour les autres d’après un plan préconçu de l’être comme totalité. Cet aspect peut laisser croire que l’être vivant déroge aux lois de la nature, dérogation qui n’est pas expliquée par une origine artificielle (comme dans le cas de la montre). Tant dans sa structure que dans son comportement, l’être apparaît autonome vis-à-vis de son environnement, voire autonome vis-à-vis des lois qui régissent celui-ci. Il résulte de cette autonomie que l’être semble sa propre cause (ce qui, associé à ce que chacune de ses parties semble faite pour les autres, entraîne qu’il semble être aussi sa propre fin). D’où une seconde caractéristique des corps organisés naturels : chaque partie semble exister non seulement pour les autres mais aussi par les autres. Tout se passe comme si chacune des parties e de l’être vivant V était conçue et réalisée par le reste (V-e) de cet être en fonction d’une idée de la totalité et en vue de la constitution et maintien de l’être en une entité distincte.

Je dis bien « semble », car pour le moment je ne m’intéresse qu’à la manière dont l’observateur peut juger vivante telle ou telle entité physique. Et ce jugement est préalable à toute analyse physico-chimique (la biochimie ne permettant d’ailleurs pas de concevoir un critère purement physico-chimique de distinction du vivant et de l’inanimé, mais seulement un ensemble d’indices plus ou moins adéquats [13]).

Tout ceci n’est rien d’autre que la manière dont un observateur peut saisir un objet comme une totalité naturelle : il faut que les éléments constitutifs semblent s’impliquer les uns les autres de manière stricte et immédiate, pour qu’il y ait totalité ; et il faut que cette implication n’apparaisse pas comme simplement formelle et logique mais aussi comme physique et matérielle, pour que la totalité soit naturelle. Ce que l’on peut comprendre comme une totalisation des éléments constitutifs par des relations de déterminisme telles qu’à tout moment chacun de ces éléments soit déterminé par tous les autres (déterminisme circulaire).

C’est là une deuxième manière de saisir l’être vivant comme une entité dotée d’une identité : l’observateur attribue à l’être tout ce qui semble intégré dans un tel déterminisme circulaire, et rejette dans l’environnement tout ce qui ne s’y intègre pas. La matière et la structure d’une telle entité peuvent varier, l’important est qu’elle reste une totalité à tout moment ; et la permanence de ce caractère de totalité permet de lui attribuer une identité au cours du temps. Ce n’est plus une identité topologique, mais une identité qui se fonde sur la distinction de l’être comme totalité physique autonome.

III

Manière dont l’être vivant

se constitue en une entité distincte

de ce qui devient ainsi son milieu extérieur

Venons en maintenant au fait que l’être vivant se constitue lui-même en une entité distincte de ce qui devient ainsi son milieu extérieur, indépendamment de tout observateur. Comment procède-t-il, et son mode d’individuation recouvre-t-il celui par lequel l’observateur l’appréhende comme une entité distincte et vivante ?

Le problème est simplement celui de savoir comment un système ouvert peut exister en tant qu’entité autrement que pour un observateur qui trace une limite symbolique dans un flux matériel et énergétique, et qui décide que ce qui se trouve à l’intérieur de cette limite est un système ouvert entitaire ; ce caractère entitaire étant alors topologique et non physique évidemment. Or, l’être vivant, en ce qu’il se constitue lui-même en une entité, ne peut être une entité simplement topologique délimitée par une frontière symbolique ; ce ne peut être qu’une entité physique, physiquement définie.

On ne peut pas se contenter de matérialiser cette frontière symbolique en en faisant une limite physique imperméable, car l’entité doit pouvoir effectuer des échanges avec son milieu tout en étant distincte par elle-même. On ne peut pas non plus retenir une constitution de l’être en une entité physique par lui-même grâce à une délimitation physique perméable, car alors on ne pourrait plus compter dans l’entité physique que ce qui reste à l’intérieur de cette limite sans pouvoir la franchir ; c’est-à-dire qu’on en ferait un système isolé (une limite – notion topologique – ne peut servir à définir une entité physique qu’à partir de ce qui ne peut pas la franchir ; ce qui peut la franchir est simplement exclu de domaine physique dans lequel elle agit ; c’est-à-dire que, si c’était par une limite physique perméable que l’être se constituait en entité, ce qui peut la franchit serait exclu du domaine dans lequel l’être se constitue en entité, et n’appartiendrait ni à cet être, ni à son milieu). Il faut en effet bien prendre garde à ne pas confondre entité physique et entité topologique : pour que l’être vivant soit une entité physique, il faut que ses éléments soient physiquement totalisés ; si cette totalisation se faisait par une délimitation, il faudrait que ce qui est à l’intérieur de ses limites puisse être considéré comme physiquement intégré en lui et pas simplement topologiquement ; or une limite perméable ne peut intégrer physiquement en l’être que ce qui ne peut pas la franchir, tout le reste est exclu de sa capacité à définir une entité physique. Il faut toutefois remarquer que, si la perméabilité est « active », ce qui entre activement dans l’être s’ajoute à ce qui ne peut en sortir pour sa constitution en entité physique par une délimitation. On ne retiendra pas cependant cette notion de perméabilité active comme mode de définition de l’être en entité physique par lui-même pour deux raisons : d’abord la notion de perméabilité – active ou passive – est une notion bâtarde qui comprend à la fois un terme topologique et un terme physique (une frontière topologique qui est franchie par la matière) et elle introduit donc une hétérogénéité dans le raisonnement ; deuxièmement, et surtout, cette délimitation par perméabilité active n’est qu’une partie d’un processus plus général de définition de l’être, et c’est donc à celui-ci qu’il convient de s’intéresser.

Devant l’insuffisance de la matérialisation de la limite qui permet à l’observateur de saisir l’être comme une entité, on se repliera sur un processus de totalisation physique tel que l’être se distingue de ce qui devient son milieu extérieur par une discontinuité de déterminisme, discontinuité qui lui donne son autonomie vis-à-vis de ce milieu sans pourtant l’en séparer radicalement. Cette discontinuité se fonde sur ce que nous avons appelé « déterminisme circulaire » lequel est simplement une application physico-chimique directe et « naïve » de la finalité naturelle kantienne (c’est-à-dire que, devant l’échec de la matérialisation de la limite qui permet à l’observateur de saisir l’être comme une entité distincte, on matérialise ce qui permet à cet observateur de juger vivante cette entité). On considérera que les interactions et réactions biochimiques sont telles que chacune des parties e de l’être vivant V est déterminée par toutes les autres, soit (V-e). On applique donc bien directement à la réalité physique ce qui est d’abord la manière dont l’observateur saisit l’être comme une totalité naturelle.

Cette application pose un certain nombre de problèmes qui apparemment sont insolubles et devraient donc interdire une telle conception du déterminisme physique de l’être. Ces problèmes se répartissent en trois catégories. Tout d’abord, il y a le fait que e et (V-e) sont simultanés alors que le déterminisme physico-chimique nécessite un certain temps ; e ne peut donc pas avoir été déterminé par (V-e). Deuxièmement, un tel déterminisme serait purement interne ; or on sait que l’être est sans cesse soumis à des stimuli externes dont il tient compte dans l’élaboration de sa structure ; en outre, il doit prélever sélectivement dans le milieu extérieur la matière qu’il met en forme et l’énergie nécessaire à ceci. Enfin, l’être possède un génome qui n’est pas déterminé de manière interne mais qui est hérité des parents.

Nous reviendrons, dans la partie suivante, sur le premier problème, celui du temps ; pour les deux autres nous renvoyons à A. Pichot [12, 13 et 14]. Disons simplement ici que, pour résoudre ces problèmes, il faut utiliser les obstacles au déterminisme circulaire qu’ils avancent pour expliquer les grandes propriétés de l’être vivant (développement, reproduction, sexualité et mort), en appliquant directement la finalité naturelle kantienne (alors que, dans la Critique de la Faculté de Juger, une telle finalité ressortit au jugement réfléchissant et non au jugement déterminant).

IV

Manière dont l’entité

qui se distingue ainsi elle-même de son milieu extérieur fait l’expérience de la vie

Parmi les divers problèmes que pose l’application physique directe de la finalité naturelle kantienne en un déterminisme circulaire, le plus important est sans doute que le déterminisme physico-chimique en question n’est pas instantané. Pour pouvoir nous y attaquer, on oubliera ici les deux autres obstacles, l’action du milieu extérieur et le génome.

Chacune des parties e de l’être vivant V ne peut pas avoir été déterminée par le reste (V-e) de cet être, puisque e et (V-e) coexistent simultanément et que le déterminisme physico-chimique n’est pas instantané. On admettra cependant que la capacité de déterminisme physico-chimique de (V-e) est égale à e. Ainsi, si une lésion supprime la partie e, (V-e) peut la régénérer du fait de cette capacité de déterminisme. S’il n’y a pas une telle lésion, chacune des parties e interfère avec la dynamique déterministe de son complément (V-e), de sorte que finalement V(t) ‑ l’être vivant V au temps t — détermine V(t+dt), en oubliant volontairement ici l’action du milieu extérieur (oubli qui est licite, car il simplifie le problème sans le dénaturer ; voir A. Pichot [12, 13 et 14]).

Il faut encore éclaircir ce « découpage » de l’être en ses éléments e et ce que j’entends par « capacité de déterminisme » de (V-e). Dans le cas de la lésion de l’élément e, la capacité de déterminisme de (V-e) se manifeste dans la régénération de cet élément ; cette régénération peut nécessiter un apport matériel et énergétique externe, mais cet apport est acquis activement et sélectivement par (V-e) (qui peut même modifier le milieu extérieur si c’est nécessaire, ne serait-ce qu’en se déplaçant à la recherche de ce qui lui est nécessaire), de sorte qu’on l’inclut dans sa capacité de déterminisme. On ne détaillera pas plus cette question car ici on néglige le milieu extérieur. D’autre part, il est évident que l’observateur peut s’amuser à découper l’être vivant n’importe comment et de toute les manières et qu’alors les éléments e obtenus dans ces découpages ne respectent aucunement le principe qui veut que chacun d’eux soit équivalent à la capacité de déterminisme de son complément (il ne peut alors être régénéré par celui-ci). Il est non moins évident que ces découpages n’ont aucune valeur pour ce qui nous préoccupe ici. En effet, puisque l’on se place dans le cadre de la définition selon laquelle la vie est le processus par lequel l’être se constitue lui-même en une entité distincte de ce qui devient ainsi son milieu extérieur, et qu’un tel processus se réalise par le biais de ce que nous avons appelé un déterminisme circulaire, on ne doit tenir compte que du (ou des) découpage(s) naturel(s) de l’être vivant, celui (ou ceux) par le(s)quel(s) il se constitue et se maintient en une entité distincte et qui répond(ent) donc au principe de déterminisme circulaire. Les autres manières sont inopérantes dans ce processus d’autoconstitution de l’être ; on n’a pas alors à en tenir compte (elles n’ont d’existence que dans l’action de l’observateur ou de tout autre élément externe destructeur). On notera que ceci implique que, si un être est vivant, il existe au moins une manière de le décomposer en ses éléments qui satisfait au principe de déterminisme circulaire (le milieu extérieur n’intervient pas ici ; quant à la position du génome, voir [12 et 14]).

Revenons au problème du temps. On a donc dit qu’on ne peut retenir la conception qui veut que l’être soit sa propre cause de manière instantanée, mais on peut conserver celle qui déroule cette causalité dans le temps, de sorte que même si e n’est pas physiquement déterminé par son complément (V-e), celui-ci n’en a pas moins une capacité de déterminisme égale à e (on se place ici dans le cas d’un découpage de l’être en ses éléments e qui respecte le principe de déterminisme circulaire). Ceci est important, car on va pouvoir introduire de la sorte la finalité.

On comprend la finalité comme une utilisation du déterminisme pour attendre un but à partir d’une situation actuelle. Le but ne peut commander à la transformation de la situation actuelle que s’il est présent dans celle-ci sous la forme d’une représentation agissante. Ce qu’on conçoit aisément pour la finalité qui préside au comportement humain, mais bien plus difficilement en ce qui concerne une finalité naturelle, telle celle qui semble sous-jacente à maints processus biologiques. Dans ce dernier cas, il faut établir ce qu’est une telle représentation de l’état final visé, et comment elle est agissante (étant donné qu’une telle représentation ne peut simplement consister en la forme en puissance dans la dynamique déterministe de la forme actuelle, voir [14]) ?

Il faut imaginer le déterminisme circulaire comme un ensemble de boucles de régulation cybernétique étroitement entremêlées. Une régulation cybernétique est un processus finalisé, en ce qu’elle compare la valeur à réguler à une valeur de référence et agit de sorte à faire coïncider celle-là avec celle-ci, ce en quoi on peut dire qu’elle vise à réaliser un idéal représenté par la valeur de référence dans l’être vivant, il y a une telle intrication des diverses chaînes de réactions et interactions biochimiques qu’il est difficile de distinguer ce qui est voie directe et ce qui est voie de retour. Chacun des éléments de l’être peut appartenir à plusieurs cycles, et dans chacun de ces cycles il est à la fois ce qui est régulé et une partie de la régulation des autres éléments. A fortiori, on ne peut attribuer facilement une valeur de référence à chacune des régulations, notamment parce que cette valeur est variable en fonction des autres régulations.

En revanche, à la lueur de ce qui a été dit précédemment sur le déterminisme circulaire et son aménagement temporel, on peut imaginer quelle est la valeur de référence de l’ensemble intégré des diverses régulations à un moment donné (et même à n’importe lequel de ces moments). C’est-à-dire qu’on peut imaginer quelle est la forme idéale vers laquelle tend l’être à ce moment donné (et quelle en est la représentation), en supposant que, si la forme de l’être est fonction des valeurs régulées, sa forme idéale visée est fonction des valeurs de référence de celles-ci (j’emploie le mot « forme » dans son sens le plus général, c’est à la fois la nature et la répartition dans l’espace des éléments constitutifs de l’être).

Cette forme idéale est, paradoxalement, celle que l’être a au moment donné, et qui serait celle d’une totalité parfaite si les relations entre ses éléments constitutifs étaient instantanées. Pour expliquer ceci, et comment on peut parler d’une finalité alors que ce vers quoi tend l’être est déjà réalisé au moment donné (la valeur réalisée coïncidant avec la valeur de référence, la régulation cybernétique n’aurait plus à jouer), pour expliquer tout ceci il faut prendre en considération trois caractéristiques de la régulation globale : elle est temporelle (et non instantanée), interne et fractionnée.

Tout d’abord, il faut bien comprendre que, quand on dit que l’être tend vers une forme idéale (assimilée à la valeur de référence d’une régulation cybernétique globale), il ne peut pas le faire de manière globale et unitaire, mais seulement de manière fractionnée ; c’est-à-dire par la voie des diverses chaînes métaboliques internes. Il en est de même lorsqu’on dit que l’être fait un retour sur lui-même ; ce retour ne peut pas se faire globalement mais seulement de manière fractionnée et interne. C’est là une différence importante avec une régulation cybernétique ordinaire (telle que celle des voies métaboliques considérées isolément les unes des autres), où ce qui est régulé l’est de manière unitaire (comme un tout) et où la boucle de régulation (voie directe et voie de retour) est externe à ce qui est régulé. Ici, tout doit se faire de manière interne ; d’où la seule possibilité qui est le fractionnement en diverses voies se contrôlant les unes les autres et s’autorégulant. Ce qui a d’importantes conséquences.

D’une part, puisque les relations entre ses éléments constitutifs sont temporelles, l’être ne peut pas « savoir » immédiatement la structure qu’il a au moment donné ; il n’est pas présent à lui-même de manière instantanée de par sa seule existence mais seulement par le retour qu’il fait sur lui-même grâce aux diverses boucles de rétroaction, lequel retour est temporel. Cette question du temps nécessaire au retour sur soi permet déjà de comprendre que l’être puisse tendre vers une forme qu’il a déjà atteinte : il lui faut un certain temps pour « savoir » qu’il l’a atteinte.

D’autre part, le retour que l’être fait sur lui-même étant interne, il en découle qu’il est déjà en soi une modification de l’être lui-même, tout autant que ce que peuvent faire les voies directes (on ne peut d’ailleurs pas formellement distinguer ce qui est voie directe et ce qui est voie de retour, du fait de leur intrication et de la circularité du tout). De sorte que, si la forme de référence est, comme je le prétends, la forme réalisée au moment donné, le simple mouvement de retour sur soi l’a déjà modifiée, d’où une forme de référence un peu différente, et ainsi de suite. Ceci implique que la forme instantanée de l’être indique seulement la direction de la tendance au moment donné mais pas un « but définitif », car elle change à tout moment (on peut la comparer à la pente de la tangente à une courbe en un point donné).

Du fait du caractère temporel de son retour sur soi, l’être peut donc tendre vers une forme qui est pourtant déjà réalisée au moment donné et, du fait du caractère interne de ce retour, cette forme visée se modifie sans cesse. Mais il faut encore comprendre pourquoi on peut dire que l’être tend à tout moment vers sa forme instantanée réalisée à ce moment donné. Ce que l’on rattachera au troisième caractère de la régulation, qui est d’être fractionnée. On a admis que la capacité de déterminisme de chacune des parties (V-e) est équivalente à e, et que c’est l’existence de cette partie e qui interfère avec la dynamique déterministe de (V-e) et qui conduit ainsi à la production de V(t + dt) à partir de V(t). De sorte que considéré instantanément, l’ensemble de ces parties (V-e)(t) tend vers la forme V(t) qui est celle réalisée au moment donné t, alors que l’intégration physique de ces déterminismes élémentaires dans le temps ne peut donner V(t) mais seulement V(t + dt), et ainsi de suite. La tendance instantanée n’est pas confondue avec la transformation physique réelle de l’être (la tangente en un point n’est pas confondue avec la courbe qui s’étire dans le temps). Cette tendance échoue sans cesse, et elle est sans cesse rattrapée par la continuation du mouvement (laquelle modifie sans cesse sa direction), jusqu’au moment où ce rattrapage n’est plus possible parce que la forme produite ne répond plus au principe de déterminisme circulaire [12, 14].

À tout moment l’être tend ainsi vers la forme qu’il a à ce même moment ; ce qui peut paraître paradoxal. Aussi on doit préciser la question de la coïncidence et de la différenciation de la forme actuelle et de la représentation de la forme finale, le moteur de la tendance se comprenant par le déterminisme circulaire fonctionnellement perturbé par le temps. Pour cela, il faut revenir à la conception habituelle de la finalité et la comparer à ce qui se passe dans l’être vivant.

Ordinairement un processus finalisé se conçoit comme un processus temporel de transformation d’une forme actuelle en une forme finale, c’est-à-dire comme une relation temporelle entre deux états, entre deux formes considérée de manière instantanée, deux formes « mises à plat ». Il y a donc dans la finalité ainsi conçue un double défaut : un défaut structurel qui fait que ces formes ne sont pas superposables, un défaut temporel qui tient à ce qu’il faut un certain temps au processus finalisé pour les faire coïncider. Dans l’être vivant, ces deux défauts sont étroitement entremêlés parce que les relations entre ses éléments constitutifs (sa structure) sont temporelles.

L’observateur peut ainsi saisir de deux manières l’être vivant à un moment donné. Tout d’abord, il peut le considérer comme un ensemble d’éléments reliés par une implication logique qui veut que chacun d’entre eux est équivalent à la capacité de déterminisme de l’ensemble des autres. Deuxièmement, il peut le considérer comme un ensemble d’éléments physiques reliés entre eux par des relations physiques (et non plus par une implication logique) ; cependant, comme ces relations physiques sont, pour la plupart, des relations temporelles, il s’ensuit que lorsqu’on considère l’être de manière instantanée, ses éléments ne sont pas physiquement reliés entre eux de manière très stricte ; la cohérence physique instantanée de l’être est défectueuse. On peut opposer cette cohérence physique défectueuse à la parfaite cohérence de l’être lorsqu’on considère seulement l’implication logique qui relie ses éléments, tout en se rappelant bien que c’est le même être considéré au même moment qui est en jeu. Pour exprimer cette différence entre ces deux manières d’appréhender l’être, on peut dire que dans le premier cas on saisit l’être de manière instantanée en supprimant le temps, alors que dans le second on le saisit de manière instantanée en conservant le temps ; dans ce dernier cas, ce qui est saisi reste le moment d’un processus temporel et n’est pas ramené à une forme parfaite et atemporelle.

Comme cette question est un peu compliquée, on peut essayer de l’expliquer autrement. On doit considérer la manière de penser « cinématographique » de l’observateur (Henri Bergson [4]), c’est-à-dire l’analyse d’un processus temporel en une succession d’images instantanées, et l’opposer au fait que l’être vivant se constitue en une entité distincte par une continuité temporelle puisque les relations qui le totalisent à partir de ses éléments sont elles-mêmes temporelles. On va proposer une image pour le faire saisir : si l’on réduit l’être vivant à deux dimensions pour pouvoir attribuer la troisième au temps et que l’on réduit le déterminisme circulaire à une circonscription de l’être dans une limite fermée (ce qu’il n’est pas en réalité, comme on l’a précisé ci-dessus), l’être est localisé dans un cylindre dont l’axe est le temps. Dans une analyse cinématographique, l’être devient une succession de tranches de cylindre (et la finesse des tranches, même infinie, importe peu), alors que dans la réalité physique (dans cette image) l’être s’enferme dans le cylindre par une hélice dont le pas est très petit (c’est un ressort à boudin et non une succession de tranches de saucisson, un point qui parcourt très vite une hélice très serrée et non une succession de cercles parfaits : la forme n’est pas atemporelle mais c’est « le contour d’un mouvement » [4]). Prenons maintenant cet être au temps t ; dans le premier cas il est saisi comme une tranche de saucisson infiniment fine mais parfaitement circonscrite dans un cercle ; dans le deuxième cas la surface de section du cylindre n’est pas circonscrite car l’intersection de l’hélice et du plan synchronique est un point. La tranche de saucisson parfaitement circonscrite correspond à la première manière de saisir l’être vivant ; la section non circonscrite correspond à la seconde manière de le saisir : dans sa réalité physique et avec l’imperfection inhérente (la non-circonscription correspond à la non-fermeture synchronique du déterminisme circulaire physique, alors que dans le premier cas la circonscription dans un cercle parfait correspond à la parfaite implication logique d’un déterminisme circulaire instantané).

On appellera la forme saisie selon la première manière la « structure théorique » de l’être, et la forme saisie selon la seconde sa « structure réelle » (on comprend facilement le choix de cette terminologie d’après ce qui vient d’être exposé). Toutes deux caractérisent le même être au même moment, elles sont donc superposables et simultanées et elles correspondent seulement à deux manières d’appréhender l’être, la structure réelle est dans le temps et la structure théorique est atemporelle. Néanmoins leur différenciation est tout à fait indépendante de l’observateur et relève de l’être lui-même en ce que dans la tendance instantanée, la structure réelle est l’équivalent de la forme actuelle et la structure théorique celui de la forme finale visée.

On conçoit sans peine que la structure réelle ait une existence indépendante de l’observateur, mais on pourrait croire que la structure théorique est un pur effet du jugement de celui-ci. Cette structure théorique ne correspond certes pas a une structure physique réelle, puisqu’elle touche seulement l’implication logique et qu’en réalité les éléments en question coexistent sans avoir des relations physiques instantanées parallèles à celle-ci. Néanmoins, cette implication logique est figurée matériellement par cette coexistence des éléments constitutifs de l’être, sans qu’il soit besoin de la réalité physique concomitante de leurs relations car on est alors dans le domaine de la représentation (de la structure finale). Cette coexistence des éléments constitutifs ligure matériellement la valeur de référence de la régulation cybernétique globale de l’être. Outre cette existence matérielle de la représentation de la structure finale visée dans la tendance instantanée, il faut encore que l’être en différencie sa structure réelle (actuelle) ; ce qu’il fait en tendant vers elle (sans jamais y parvenir) parce que la structure théorique est conçue comme un déterminisme circulaire et que la structure réelle n’en diffère qu’à cause du temps nécessaire à un déterminisme physique (la valeur agissante de la représentation de la structure finale tient uniquement à ce défaut fonctionnel qu’est le temps)

En ce que cette coexistence des éléments constitutifs de l’être figure matériellement une implication logique parfaite (qui, si elle était réalisée physiquement, ferait de cet être une totalité parfaite), on peut dire que celui-ci possède à l’état idéal sa propre perfection vers laquelle il tend sans jamais l’atteindre (cette idéalité tient à ce que la forme visée est figurée par une coexistence des éléments, sans qu’il y ait réalité physique des relations entre eux) Puisque la structure théorique est atemporelle et la structure réelle dans le temps le défaut qui les sépare est le temps ; non pas le temps comme une durée, ni le temps abstrait qui s’assimile à une dimension géométrique, mais un temps qu’on ne peut comprendre que comme un défaut : un temps qui est physique (et non simplement une dimension géométrique) et à la fois un temps qui est un temps vécu sans être toutefois une durée, un temps qui est un présent continu, une présence de l’être à lui-même (on pourrait dire une « durée instantanée » puisque les formes actuelle et finale sont ici simultanées, plutôt qu’une durée-attente qui nécessite la non-simultanéité de la forme actuelle et de la forme visée ; durée attente qui dérive de cette « durée instantanée » par l’accroissement de l’écart des formes réelle et théorique, de sorte que celles-ci deviennent au sens propre des formes actuelle et finale).

Après tout ceci, on ne peut toujours rien dire de l’existence ou de la non existence du vécu (biologique) ; en revanche, on peut dire que, s’il existait, on devrait le comprendre comme l’expérience que l’être fait de ce défaut, l’expérience qu’il fait de sa séparation interne en une forme réalisée et une forme idéale vers laquelle il tend sans jamais l’atteindre (laquelle expérience est indissociable de celle qu’il fait de sa séparation de ce qui n’est pas lui, son milieu extérieur – ici la séparation n’est pas entre ce qui est lui et ce qui n’est pas lui, mais entre d’une part ce qu’il est et, d’autre part, ce qu’il n’est pas et qu’il tend à être sans jamais y parvenir).

Pour comprendre ce qu’est l’expérience d’un défaut, il ne faut pas entendre le terme « défaut » au sens mécanique. Dans une machine le frottement est un défaut ; mais il n’est un défaut que pour l’utilisateur de la machine et relativement à l’idée que celui-ci peut avoir de la perfection de celle-là. Il en est de même pour toute notion de défaut touchant à un objet inanimé (y compris les défauts pouvant affecter un cristal). Dans l’être vivant, le défaut ne joue pas pour l’observateur par rapport à une idée qu’il aurait de la perfection de cet être ; il joue pour l’être lui-même en ce que celui-ci possède sa perfection à l’état idéal (représentée matériellement par la coexistence de ses éléments constitutifs), en ce que sa forme réelle en diffère et tend vers elle.

Anthropomorphiquement, je dirais que le frottement ne gêne pas la machine mais son utilisateur, tandis que les rhumatismes gênent celui qui en est atteint et non le physiologiste qui a l’idée du parfait fonctionnement des articulations. A ceci près qu’ici l’atteinte pathologique ou la lésion sont des défauts occasionnels, comparativement au temps qui intervient dans les relations entre les éléments constitutifs et qui est, lui, le défaut fondamental qui sépare la forme réelle et la forme idéale.

Il est certes difficile de concevoir l’expérience d’un défaut qui ne se refléterait pas dans une conscience. Pourtant, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’imaginer ici quelque chose comme une « conscience biologique » principalement parce que le niveau de définition de l’être comme entité est un niveau physique et non pas topologique (voir A. Pichot [15] pour cette question du rapport conscience/espace). Je ne développerai pas ceci ici et noterai simplement que cette notion de « tendance instantanée » permettrait peut-être d’envisager des processus de régulations finalisées « à plus long terme » sans pour autant nécessiter le passage par une telle « conscience » ou autre « anima » [14].

Si le vécu est cette expérience du défaut, on comprend qu’il soit irréductible à la logique (a fortiori à la mathématique), car, comme le dit Georges Canguilhem, « il n’y a pas de discours logique du défaut, mais il y en a l’expérience » (communication personnelle – lettre du 25 mars 1979). Et cette irréductibilité à la logique n’a rien à voir avec une irrationalité : le substrat physico-chimique respecte parfaitement les lois naturelles, c’est même à cause de ceci que la forme idéale est irréalisable ; l’expérience du défaut est aussi l’expérience que l’être fait de ces lois. L’irréductibilité à la logique du défaut n’est donc absolument pas incompatible avec sa description en termes physico-chimiques.

Il me semble, d’autre part, que la distinction d’une forme idéale et d’une forme réalisée dans l’être vivant telle que je la propose permet, à défaut de décider de l’existence ou de l’inexistence d’un vécu, de comprendre la parenté entre le mode d’individuation de l’être vivant par lui-même et la manière dont l’observateur le saisit comme totalité naturelle, et que l’intuition que cet observateur peut ainsi avoir d’un vécu dépasse largement le simple « animisme » pour se fonder dans une relation certaine entre biologie et théorie de la connaissance.

Il est probable que certains se demanderont si cette forme idéale n’aurait pas une parenté avec la notion d’âme au sens aristotélicien, voire si tout ceci ne serait pas simplement une sorte d’animisme un peu plus sophistiqué qu’il n’est habituel. A cela je répondrai que, contrairement à l’animisme, je ne suppose pas l’existence de la forme idéale indépendamment de la forme réalisée ; je ne présente donc pas cette forme idéale comme une pure idée qui viendrait mettre en forme la matière, sans toutefois y parvenir totalement du fait d’une résistance de celle-ci (laquelle résistance se manifesterait en dernière analyse dans le temps). Son idéalité ne tient qu’à ce qu’elle n’est figurée matériellement que par une coexistence d’élément, sans que des relations physiques concrétisent l’implication logique qu’ils ont entre eux. D’autre part, cette forme idéale est strictement instantanée : elle change à tout moment avec la structure réelle de l’être, elle n’est pas un but à long terme que l’être chercherait à réaliser, elle double simplement la réalité d’une forme idéale atemporelle (représentation). Pour moi, cette séparation d’une forme idéale et d’une forme réelle est donc strictement inhérente à l’organisation matérielle de l’être vivant en ce que j’ai appelé « déterminisme circulaire ». Il est très probable que, du fait des lois physico-chimiques, une telle organisation ne puisse se faire que dans un nombre limité de formes (chacune de ces formes étant en fait un domaine de « stabilité »), correspondant aux diverses espèces connues ou à connaître (les individus d’une même espèce variant à l’intérieur du domaine de stabilité de la forme). Quant à savoir s’il y a une relation entre ce que j’appelle « forme idéale » et certaines formes géométriques privilégiées, je suis parfaitement incompétent en la matière.

André Pichot

chercheur au CNRS en épistémologie et histoire des sciences

Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, Logos et théorie des catastrophes, éd. Patino, Genève, 1982.


Bibliographie :

[1] Aristote, De l’âme (Texte établi et traduit par A. Jannone et E. Barbotin, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1966.)

[2j Aristote, Traité sur les parties des animaux (Livre I, Traduction de J.M. Leblond, éd. Aubier-Montaigne. Paris, 1945.)

[3] Emmanuel Kant, Critique de la Faculté de Juger (Traduction de A. Philonenko, éd. Vrin, Paris, 1968.)

[4] Henri Bergson, L’évolution créatrice (P.U.F., Paris.)

[5] Georges Canguilhem, La connaissance de la vie (éd. Vrin, Paris, 1965.)

[6] Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique (P.U.F., Paris, 1966.)

[7] Georges Canguilhem, Etudes d’histoire et de philosophie des sciences (éd. Vrin, Paris, 1966.)

[8] François Jacob, La logique du vivant (éd. Gallimard, Paris, 1970.)

[9] René Thom, Stabilité structurelle et Morphogenèse (éd. W.A. Benjamin, Reading, 1973)

[10] René Thom, Modèles mathématiques de la Morphogenèse (U.G.E., Paris, 1974.)

[11] René Thom, Quid de la Biologie théorique (Conférence faite à l’École d’Automne de Biologie Théorique du C.N.R.S., Solignac, oct. 1980.)

[12] André Pichot, Eléments pour une Théorie de la Biologie (éd. Maloine, Paris, 1980.)

[13] André Pichot, Explication biochimique et Explication biologique (Séminaire sur les Fondements des Sciences, Strasbourg nov. 1981 – ouvrage collectif L’explication dans les sciences de la vie, Éditions du C.N.R.S.)

[14] André Pichot, Organisation et Finalité (Séminaire de l’École de Biologie Théorique, Solignac, sept. 1982.)

[15] André Pichot, Etude théorique des rapports du biologique et du psychologique (titre provisoire) – ouvrage en préparation.

[16] Pierre Vendryès, L’autonomie du vivant (éd. Maloine, Paris, 1981.)

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