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Trahis par la science

Le supplément Science et Techno du journal Le Monde exprime bien souvent toute l’inconscience du milieu de la recherche scientifique quand à son rôle dans la société capitaliste et industrielle. Signalons donc ici l’éclair de lucidité de Marco Zito, chercheur du CEA, pour son commentaire à propos de la condamnation de scientifiques italiens à de la prison ferme suite au procès intenté contre eux par les victimes du tremblement de terre de l’Aquila du 5 avril 2009.

Trahis par la science

Six scientifiques italiens condamnés à la prison ferme pour ne pas avoir prévu un tremblement de terre ? La nouvelle a de quoi susciter les inquiétudes des chercheurs bien au-delà des frontières transalpines.

Une pétition signée par 5 000 chercheurs a déjà été adressée au président italien et des sociétés savantes américaines ont pris la défense des accusés. De même pour le ministre italien de la recherche. On évoque les spectres de Giordano Bruno et de Galilée…

Quiconque prend la peine de lire la sentence découvre une réalité complètement différente. Personne en Italie n’a jamais pensé à traîner en justice les pontes de la sismologie pour ne pas avoir prévu le tremblement de terre du 5 avril 2009, qui a tué plus de 300 personnes à l’Aquila.

En mars de cette année-là, après qu’une série de secousses, faibles mais nombreuses, avait alerté la population, le directeur de la protection civile, Guido Bertolaso, avait convoqué une réunion de la « commission grands risques ».

Dans un appel téléphonique – rendu public par la presse dans le cadre d’une autre enquête à son sujet – il expliquait qu’il avait fait venir les experts « pour une opération qui est plutôt médiatique ».

« Ainsi, eux, les plus grands experts en tremblements de terre, diront : c’est une situation normale. […] Nous voulons tranquilliser les gens. »

Suite à la réunion, le message tranquillisant passe, amplement relayé par les médias. En particulier, l’idée fausse que les petites secousses sont bénéfiques car elles libèrent l’énergie. La ville est dangereusement soulagée. La nuit du tremblement de terre, seules les personnes âgées sortent et restent dehors, comme elles font depuis des siècles.

« Nous qui avions pris l’habitude d’utiliser Internet, la télévision et la science, nous sommes restés à l’intérieur »

Déclare un chirurgien, partie civile dans le procès, qui a perdu son épouse et sa fille dans l’effondrement de leur immeuble. Il reproche à la science d’avoir été « terriblement superficielle ». La sentence évoque le fait que la commission a fourni au public une « information incomplète, imprécise, et contradictoire ».

Des experts en gestion des risques sont d’accord pour juger la communication unilatérale et incomplète. Dans cette affaire, un groupe de scientifiques a été manipulé ou s’est laissé manipuler par le pouvoir pour faire passer un message faussement rassurant. A ce titre, la colère de la population semble justifiée, même si d’autres responsabilités devraient être analysées, celles des politiques comme celles des constructeurs des bâtiments récents qui se sont effondrés.

De plus en plus, la société fait appel aux scientifiques et aux experts sur les questions les plus diverses : énergie, climat, santé, etc. Ils se doivent de transmettre à la population en toute honnêteté l’état de leurs connaissances et de leurs doutes sans prétendre à une certitude absolue, là où la science ne nous permet pas de trancher.

Qui n’a jamais entendu des experts, démentis par la suite, délivrer un message qui se veut rassurant avec des arguments d’autorité ? Tabac, amiante, OGM, les exemples seraient bien nombreux [l’auteur oublie le nucléaire, mais quant on travaille au CEA…]. Le jugement en Italie nous rappelle que le temps de l’impunité, pour les politiques comme pour les scientifiques qui se prêtent à leurs desseins, est peut-être terminé.

P.S. : A propos des intrigues de pouvoir et d’affaires des années Berlusconi, je conseille le film Draquila, de S. Guzzanti.

Marco Zito,

physicien des particules au Commissariat à l’énergie Atomique et aux Energies Alternatives (CEA EA).

Article paru dans le journal Le Monde du 17 novembre 2012, supplément Science et Techno, rubrique Les coulisses de la paillasse.


La connaissance, « nouveau produit innovant » ?

Je reçois cette semaine une pétition pour soutenir le budget de l’Union européenne (UE) pour la recherche (www.no-cuts-on-research.eu). Cela me rappelle le temps où je participais à une expérience aux Etats-Unis : là-bas, à chaque vote du budget par le Congrès, des chercheurs s’activaient pour faire du lobbying auprès des députés. Hélas, je ne suis pas sûr que cette activité ait eu un poids dans les grands choix de ce pays. Des deux grands laboratoires de physique des particules, l’un a cessé de se consacrer à la recherche fondamentale et l’autre se trouve confronté à des choix difficiles.

Je lis donc avec attention la pétition, qui a récolté plus de 147 000 signatures, accompagnée d’une lettre ouverte de Prix Nobel. La recherche pourrait être l’un des grands perdants dans le bras de fer engagé autour du budget de l’UE. Ce poste pourrait être réduit de 12% à 95 milliards d’euros.

Je partage certains arguments avancés par ces chercheurs. Notre continent aurait tout à gagner en « faisant une utilisation optimale de ses talents scientifiques au service de la science et de la société ». Il faut fournir un « soutien financier sûr pour la recherche fondamentale à long terme ». Les coupures dans le budget de la recherche n’aident pas à résoudre les problèmes de l’Europe et sont en contradiction criante avec le but affiché de « faire de l’Europe l’économie de la connaissance la plus dynamique de 2020 ». Néanmoins, certains arguments productivistes me laissent de marbre : « transformer la connaissance en services, en savoir-faire industriels et en nouveaux produits innovants est la seule voie possible pour une Europe compétitive […] et pour garantir sa prospérité à l’avenir. » C’est un peu comme si la science à elle seule pouvait sauver l’Europe.

[Au passage, on voit que la « société » pour ces pétitionnaires n’est pas la « société du genre humain », mais en fait celle des institutions : l’Etat (avec son armée ?), l’industrie, les entreprises et le marché…]

Cela ne serait pas très grave si l’UE n’était pas l’un des éléments moteurs d’une politique d’austérité forcenée qui fait des ravages profonds dans la moitié sud de l’Europe. Cette politique a frappé la recherche en Grèce et en Espagne. Dans ce dernier pays, le budget de la recherche est en baisse pour la quatrième année successive, avec une coupe de 25% en 2012 et de 7% en 2013. On redoute une fuite des meilleurs chercheurs et des dommages durables. C’est donc un peu comme si on demandait au loup de l’UE d’être plus gentil…

De plus, l’European Research Council, dont on vante les mérites, est un des instruments de la « dérégulation » de la recherche, attribuant des fonds substantiels à des chercheurs individuels plus qu’à des équipes, sur le court terme, tout en sapant les organismes nationaux comme le CNRS et le CEA. Dans ces conditions, il est peu probable qu’à terme on puisse maintenir une recherche fondamentale. La compétitivité accrue fait déjà des ravages dans les laboratoires. Certains chercheurs n’hésiteraient pas à mettre sur leur CV le montant des fonds qu’ils ont engrangés. On dérive ainsi vers une mesure monétaire, mais non scientifique, des mérites de chacun.

Toutes les inventions de la science ne sont rien si elles ne profitent pas à toute la société : un quart de la population renonce aux soins faute de moyens. La destruction programmée des services publics, notamment de la santé, risque de réduire à néant les effets du progrès scientifique. Européen convaincu, je crois que la politique actuelle de l’UE nous mène à l’abîme.

Malheureusement, cette pétition et cette conception d’une science isolée de la société ne me semblent pas à la hauteur de la situation.

Marco Zito,

physicien des particules au Commissariat à l’énergie Atomique et aux Energies Alternatives (CEA EA).

Article paru dans le journal Le Monde du 1er Décembre 2012, supplément Science et Techno, rubrique Les coulisses de la paillasse.

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