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André Pichot, Bioéthique et épistémologie, 2012

Dans « bioéthique », il y a « éthique », mais il y a aussi « bio ». Or, si l’aspect « éthique » fait l’objet de toutes les attentions, l’aspect « bio » est assez négligé. Il est certes à l’origine des problèmes qui réclament un examen éthique, mais lui-même n’est jamais mis en question. Premièrement, parce que la bioéthique ignore tout questionnement philosophique sur la vie (il est vrai que ce champ d’études a disparu de l’université). Deuxièmement, parce que la bioéthique fait l’économie de toute réflexion sur la biologie, qu’elle soit épistémologique ou historique (elle tend même à se substituer à ces réflexions pour imposer son propre discours).

Tout se passe comme s’il y avait une science – la biologie – qui progresse de manière inexorable, produisant sans cesse des nouveautés dont les hommes doivent s’accommoder du mieux qu’ils peuvent (comme ils le font des phénomènes naturels, météorologie ou dérive des continents). Ce n’est pas qu’en eux-mêmes ces progrès soient mauvais, mais leurs applications (inexorables elles aussi) engendrent des problèmes éthiques, soit très concrets (dans la pratique médicale, par exemple), soit dans le domaine des idées (en perturbant des conceptions philosophiques, politiques ou religieuses établies). Les problèmes bioéthiques seraient ainsi, peu ou prou, les conséquences naturelles des incontestables et non moins naturels progrès de la biologie.

En réalité, ce schéma ne résiste pas à l’examen. Il existe une multitude de cas de figure. Les progrès et les problèmes ne sont pas toujours où on les voit, et ne sont pas toujours des progrès ni des problèmes. Les biologistes ne sont pas toujours les agents innocents du progrès, ils savent jouer avec les problèmes (y compris les problèmes éthiques), et se prennent parfois à leurs propres discours (voire à leurs propres pièges). Voici quelques exemples.

Le clonage de Dolly : un misérable bricolage

Le cas du clonage est le plus simple. Avant même la publication de l’article de Nature l’annonçant [1], la presse était déjà informée du clonage de la brebis Dolly, et prête à en faire ses gros titres [2]. À peine l’article publié, les biologistes prétendirent qu’en moins de cinq ans l’homme pourrait être cloné, et nous promirent une tempête bioéthique. Ils furent évidemment suivis dans cette voie par divers penseurs, d’où un flot d’inepties, depuis un abracadabrantesque clonage thérapeutique jusqu’au gag de la secte raëlienne, en passant par l’affaire Hwang et de fumeuses considérations sur les problèmes d’identité des futurs clones humains.

Il suffisait pourtant de lire l’article de Nature pour s’apercevoir que le clonage de Dolly, loin de la grande science claironnée, était un misérable bricolage empirique au rendement très faible, et que rien ne justifiait ce tintamarre [3]. Pour poser un problème éthique, il aurait d’abord fallu que le clonage humain ait une petite chance d’être réalisé. Et rien chez Dolly n’autorisait un quelconque « espoir » de ce genre.

Tout cela n’était qu’un numéro de science-spectacle, et les supposés dangers éthiques servaient juste à pimenter le discours, à renforcer sa crédibilité et à occulter le faible intérêt scientifique des travaux considérés. Ne serait-ce que par prudence, on se sent obligé de prendre au sérieux quelqu’un qui prétend être techniquement capable de réaliser de grandes horreurs morales, même s’il se retient de le faire, car c’est un humaniste – alors que Raël n’est qu’un vil escroc abusant de la crédibilité du public pour des motifs bassement financiers.

On comprend mal comment d’éminents biologistes ont pu se prêter à ce petit jeu, mais le procédé n’est pas nouveau. La méthode avait déjà été utilisée quasiment à l’identique dans les années 1950 pour la parthénogenèse, avec le même déferlement d’inepties, de progrès scientifiques et de préoccupations éthiques. Jean Rostand avait alors cru bon de déclarer que la parthénogenèse humaine serait réalisée en quinze ou vingt ans, et la presse avait fini par exhiber une fillette anglaise prétendument née par parthénogenèse. Quelques années plus tard, tout cela était oublié [4].

À la fin du XIXe siècle, dans le cadre positiviste de la succession des trois états (théologique, métaphysique et positif), ou plus grossièrement dans celui de la lutte de la science contre l’obscurantisme, le progrès scientifique se devait de contrarier la religion [5]. Aujourd’hui, les valeurs religieuses sont très affaiblies, et c’est la transgression de l’éthique qui joue ce rôle et témoigne ainsi de l’inexorabilité du progrès scientifique (la vérité que rien n’arrête).

Cependant, comme la position anti-éthique n’est pas aussi facile à tenir que la position anti-religieuse, le procédé ne peut plus être aussi systématique qu’autrefois. Il est devenu anecdotique (et un peu ridicule). On peut aussi ranger dans cette catégorie les problèmes éthiques « fabriqués » qui surviennent lorsque, sous prétexte de compétition et dans l’impatience du succès (ou tout simplement pour se rendre intéressant), on prétend mener sur l’homme (ou sur son embryon, au statut légal plus flou) des recherches dont on sait qu’elles sont scientifiquement très faibles et insuffisamment testées sur l’animal.

Noter enfin, toujours dans la même catégorie, qu’outre le clonage et la parthénogenèse il existe diverses fantaisies reproductrices éthiquement incorrectes (dont certaines ont été autrefois tentées sur les animaux inférieurs) ; on peut donc s’attendre à ce que quelqu’un les ressuscite et prétende les appliquer à l’homme.

Génomes et génie génétique

Parfois les problèmes éthiques sont mieux fondés, mais ils ne le sont pas toujours comme on le croit au premier abord. C’est le cas pour les maladies héréditaires, leur diagnostic, les thérapies géniques et, plus largement, le génie génétique.

Depuis les années 1980, on assiste à une multiplication (médiatique) des gènes, surtout des gènes de maladies, mais aussi des gènes de comportements (le plus souvent déviants), et les inévitables gènes de prédispositions à n’importe quoi. Toutes choses attribuées aux progrès de la science, mais qui, curieusement, coïncident avec une remise en cause drastique de la définition du gène. Plus le gène, à la suite de sa « déstructuration », devenait difficile à définir, plus il envahissait les médias. Ce qui s’explique ainsi.

Le cadre théorique de la génétique, imaginé en 1944 par Schrödinger, voulait que l’hérédité soit la transmission d’un ordre physique (celui de l’être vivant) par la transmission d’une substance physiquement ordonnée (le matériel génétique, aujourd’hui assimilé à l’ADN). Cette conception, thermodynamique, a été traduite dans les termes de la théorie de l’information et, au prix de quelques ramollissements, ses principes ont perduré pendant une trentaine d’années. Mais, dans les années 1970, et plus encore 1980, de multiples travaux remirent en cause ce schéma où l’ordre produit de l’ordre. Plus les résultats expérimentaux s’accumulaient, plus l’ordre du maté riel génétique devenait incertain, et plus sa relation avec l’ordre de l’être vivant devenait vague. La génétique s’est ainsi retrouvée dans une impasse, avec une théorie voulant une chose, et des résultats expérimentaux en voulant une autre [6].

Furent alors lancés deux grands programmes de recherches – l’analyse des génomes et le génie génétique – qui ont tous deux la particularité de mettre en suspens les questions théoriques pour se concentrer sur des problèmes techniques. Loin de résulter d’un progrès s’épanouissant en applications, ces programmes étaient en fait des réactions à une impasse théorique, une manière de laisser de côté les questions qu’on ne sait pas résoudre, en espérant que la situation finirait par se décanter et s’éclaircir. Ils furent pourtant l’objet d’un extraordinaire battage médiatique, où l’analyse des génomes (surtout celle du génome humain) est devenue le décryptage du livre de la vie, le dévoilement de ses derniers secrets, et où le génie génétique a été présenté comme une merveille technologique qui allait révolutionner l’industrie, l’agriculture et la médecine (OGM, médecine prédictive, thérapie génique, et même vie de synthèse) [7].

Le résultat (prévisible) fut un magnifique succès pour le décryptage des génomes (il ne dépend que des techniques d’analyse des macromolécules) [8], et un fiasco pour le génie génétique (les questions théoriques irrésolues finissent toujours par rappeler leur existence à ceux qui veulent les oublier).

Ce succès et cet échec expliquent la nature des problèmes éthiques qui vont alors se poser. Pour faire simple : les progrès de l’analyse des génomes vont entraîner la recherche (et parfois la découverte) de « gènes » de maladies, de comportements et de n’importe quoi (d’où les tentations eugénistes et la manie des fichiers génétiques) ; et, du fait de sa faiblesse théorique, le génie génétique accumulera les échecs (thérapie génique) et les semi-échecs (OGM), avec tous les risques inhérents aux techniques non fiables (c’est là le véritable danger, et non une imaginaire omnipotence de l’hérédité et des généticiens).

Par ailleurs, en présentant les innombrables découvertes de « gènes » comme autant de vérités scientifiques, l’outrance médiatique a incliné l’opinion publique vers le pangénétisme (d’où, par exemple, le gène de la pédophilie invoqué par N. Sarkozy). Et, en présentant le génie génétique comme une merveille de la technique, elle a encouragé les idéologies transhumanistes qui veulent fabriquer le surhomme grâce aux biotechnologies [9], et qui superposent maintenant leurs âneries à celles, plus traditionnelles, du surhomme résultant de l’hygiène raciale et de l’eugénisme darwino-galtoniens.

L’hérédité biologique

Voyons maintenant comment l’épistémologie et l’histoire des sciences pourraient éclairer la bioéthique dans le cas de la procréation médicalement assistée (PMA). La question qui m’intéresse ici, c’est le désir du couple stérile d’avoir, plutôt qu’un enfant adopté, un enfant qui soit, sinon tout à fait « naturel », du moins « biologique » ; c’est-à-dire un enfant qui, via l’hérédité, prolonge du mieux possible ses parents dans leur descendance. Le point névralgique est le rapport entre l’hérédité et la supposée « naturalité » de l’enfant.

On pense en effet souvent que l’hérédité est une sorte de fonction physiologique (comme la digestion) ; une fonction connue depuis la nuit des temps et qu’une science (la génétique) aurait à étudier. En réalité, l’hérédité biologique est une invention de la seconde moitié du XIXe siècle, une invention calquée sur l’hérédité juridico-économique, alors seule connue (la transmission aux enfants des biens des parents à la mort de ceux-ci) [10].

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la biologie ne connaissait pas l’hérédité, sauf pour quelques maladies (principalement la tuberculose, la syphilis et la rougeole) qu’elle pensait transmises des parents aux enfants et que, par analogie avec l’hérédité des biens, elle qualifiait d’héréditaires [11]. Par contre, il n’y avait pas d’hérédité dans les théories de la génération.

L’hérédité lamarckienne est une légende inventée en Angleterre à la fin du XIXe siècle. En 1809, dans la Philosophie zoologique de Lamarck, il n’y a pas d’hérédité des caractères acquis, mais une conception de la génération qui, faute d’une notion d’hérédité, ne distingue pas caractères héréditaires et caractères acquis. De même, en 1865, les lois de Mendel ne sont pas des lois d’hérédité (ni le mot ni l’idée ne figurent dans le Mémoire de Mendel), mais des lois d’hybridation. En 1900, leur prétendue redécouverte sera en fait leur interprétation en termes d’hérédité (la forme sous laquelle on les enseigne aujourd’hui est due, elle, à Th. Morgan en 1915).

La génération n’était pas censée prolonger les parents dans leurs enfants (ce qui aurait nécessité une transmission des premiers aux seconds) ; mais elle devait assurer la conservation de l’espèce par la perpétuation de la forme spécifique. Aussi curieux que cela puisse sembler aujourd’hui, les enfants d’autrefois n’avaient pas à ressembler à leurs parents, il suffisait qu’ils soient de la même espèce qu’eux. Les chats faisaient des chats, et les chiens des chiens ; mais les chats noirs pouvaient indifféremment faire des chats noirs, gris ou blancs (ce qui est conforme à l’observation courante, où les enfants ne ressemblent pas forcément aux parents, mais sont toujours de la même espèce qu’eux).

Les caractères individuels (par exemple, la couleur du poil) relevaient de l’accidentel ; ils ne nécessitaient donc pas d’explication, qu’ils restent identiques ou varient. Quant à la forme spécifique (caractérisant l’espèce par-delà les caractères individuels ; par exemple, la forme « chat »), elle n’était pas à proprement parler transmise des parents à la progéniture, car elle n’était pas réifiée en une « chose séparée », un « bien » qui serait possédé par l’individu (une propriété) et serait donc transmissible [12]. Ni pour les premiers, ni pour la seconde, il n’y avait une quelconque hérédité.

L’hérédité biologique est apparue quand, avec la montée de l’évolutionnisme et la régression du préformationnisme, la notion de forme spécifique a disparu. L’individu a alors été « atomisé » en une multitude d’hypothétiques caractères distincts, dont chacun était transmissible (mais pas toujours transmis) à la descendance. C’est cette transmission qui a été appelée « hérédité », par analogie avec l’hérédité juridico-économique des biens, sur le modèle de ce qui avait déjà été fait pour les supposées maladies « héréditaires » précitées (dès son origine l’hérédité biologique a ainsi été liée à la fois à l’économie, au droit et à la maladie).

Les maladies héréditaires sont même restées les « caractères héréditaires » par excellence, les seuls à être bien définis (les autres sont généralement plus flous et ont rarement un déterminisme purement génétique). D’ailleurs, en 1915, la génétique formelle de Morgan a été entièrement fondée sur des mutations pathogènes et tératogènes de la drosophile (et non sur des caractères « normaux »).

La construction de l’hérédité biologique sur cette base fut longue et complexe. Je ne peux ici que l’esquisser [13]. Le premier ouvrage à lui être consacré est dû, en 1847-1850, au psychiatre Prosper Lucas [14]. Il est assez délirant et centré sur la pathologie (c’est néanmoins la seule référence de Darwin sur la question dans L’Origine des espèces en 1859). Dès le départ, Lucas inverse la situation en prétendant que l’hérédité biologique est première, et que l’hérédité économique en découle et trouve en elle sa justification.

C’est l’époque de la Révolution de 1848, la propriété et son hérédité sont attaquées par Proudhon et Marx, et défendues par Thiers. Peu après, Darwin (empruntant à Townsend et Malthus) donnera à la concurrence économique un fondement naturel dans la lutte pour la vie. C’est le même principe : un processus social est « naturalisé », et sa forme « naturalisée » sert ensuite à le justifier en tant que processus social.

En fait, l’hérédité économique était si peu fondée sur l’hérédité biologique, que seuls les enfants légitimes (même adoptés) héritaient des biens des parents, mais pas les enfants naturels (biologiques, mais non légitimés). L’hérédité biologique gardera la trace de cette origine, et restera un patrimoine (génétique), un capital dont l’individu est le dépositaire et qu’il transmet à ses enfants.

Le principal inventeur de l’hérédité est cependant Haeckel. C’est lui qui, en l’associant à l’évolutionnisme, lui a véritablement donné une place centrale en biologie, place qu’elle ne quittera plus [15]. Pour Haeckel, l’hérédité était une mémoire, et elle servait à articuler l’ontogenèse et la phylogenèse. C’était donc une notion fondamentale, car, bien avant la théorie synthétique, elle unifiait ainsi la biologie en assurant la jonction entre l’explication physique (biochimie) et l’explication historique (évolution) de l’être vivant.

Mais une mémoire biologique était alors difficile à concevoir ; aussi, Weismann ramena-t-il l’hérédité à une substance (le plasma germinatif) [16]. C’était encore loin d’être satisfaisant et, au début du XXe siècle, Johannsen et Morgan, vont considérer l’hérédité comme une inconnue qu’on n’approche que par des modèles statistiques [17]. Enfin, la génétique moléculaire, fondée sur le cadre théorique proposé en 1944 par Schrödinger, en fera une information.

Une vogue immense

Aucune de ces théories n’est cohérente (pas même la dernière, voir ci-dessus), et elles ne s’accordent pas entre elles. Au cours du temps, elles se sont cependant amalgamées les unes aux autres en une bouillie capable de tout expliquer (selon les besoins de la cause, l’hérédité est un patrimoine, une substance, une mémoire, une information ou une hypothèse reposant sur des corrélations statistiques).

Malgré ces défauts (ou grâce à eux), l’hérédité connut une vogue immense dès la fin du XIXe siècle, où elle fut popularisée par Haeckel (ses livres se vendaient par centaines de milliers d’exemplaires et étaient traduits en toutes les langues), mais aussi par la littérature dite « naturaliste » qui tartina en couches épaisses la fatalité héréditaire et la dégénérescence dans ses romans et son théâtre [18]. Au XXe siècle, elle fut fétichisée (et pas seulement par le nazisme), au point que les biologistes oublièrent que c’était une de leurs créations, et qu’ils y virent une sorte de fonction physiologique naturelle, et même une fonction centrale et autonome déterminant l’être et sa vie.

La question de l’existence ou de la non-existence de l’hérédité biologique n’a pas de sens, car l’hérédité n’a pas de statut épistémologique définissable (c’est une sorte de modèle, mais ce modèle est en même temps considéré comme un objet biologique réel qu’une science, la génétique, aurait à étudier). Ce qu’on pourrait dire de moins faux à ce sujet, c’est qu’il existe quelque chose dont la biologie cherche à rendre compte (à savoir, l’articulation des dimensions physique et historique de l’être vivant), mais dont elle n’est parvenue à donner qu’une modélisation bancale inspirée par l’hérédité juridico-économique ; une modélisation dont le principal avantage était qu’elle s’accordait avec le darwinisme alors en cours d’élaboration (l’évolution darwinienne doit d’ailleurs bien plus à Haeckel, principal inventeur de l’hérédité, qu’à Darwin lui-même).

C’est ce fétichisme qui, dans la PMA, se manifeste par le désir du couple stérile d’avoir un enfant qui serait le plus « naturel » possible ; un enfant qui prolongerait ses parents en héritant de leur patrimoine génétique comme il héritera de leurs biens ; un enfant qui se conformerait du mieux possible à ce que voudrait une hérédité biologique où pourtant il n’y a rien de naturel, puisque c’est une notion calquée sur l’hérédité juridico-économique, via une analogie avec de supposées maladies héréditaires (tuberculose, syphilis et rougeole), dans le but très abstrait d’articuler deux types d’explication (physique et historique). À quoi il faut ajouter – autre accroc à la « naturalité » – que les méthodes de la PMA proviennent de travaux destinés à l’élevage industriel du bétail.

Plus généralement, par-delà la PMA, on peut craindre que ce fétichisme de l’hérédité soit demain à l’origine de multiples problèmes, comme il l’a été dans le passé.

Propagande et euthanasie

Le dernier cas que j’évoquerai, très brièvement, est celui de l’euthanasie, où je me contenterai de faire un parallèle entre la propagande d’hier et celle d’aujourd’hui. Chacun se rappelle les cas Humbert (tétraplégie) et Sébire (esthésioneuroblastome) et la manière dont ils furent utilisés dans des campagnes de presse assez douteuses (le mot est faible), où l’on pressa respectivement J. Chirac et N. Sarkozy d’autoriser l’euthanasie (sans doute par une sorte d’inversion du droit de grâce). Devant cela, l’historien des sciences ne peut que se souvenir du drame de la famille Knauer qui avait un enfant gravement malade et qui, en juillet 1939, demanda à Hitler de lui accorder la Gnadentot (« mort de grâce ») ; laquelle lui fut accordée, à lui, puis à quelques centaines de milliers de personnes qui ne l’avaient pas demandée [19]. S’ils veulent continuer dans cette voie, les promoteurs des campagnes Humbert et Sébire devraient étudier des films comme Erbkrank ; ils y trouveront d’excellentes idées de mise en scène pour leurs futures exhibitions de malades.

Ce « conseil » n’est pas une banale reductio ad Hitlerum, car l’euthanasie n’était pas une spécialité nazie, et la rhétorique d’Erbkrank ne fut pas réservée aux Allemands. Les groupes de pression et les projets de légalisation de l’euthanasie (y compris pour les malades mentaux) fourmillèrent dans la période de crise économique qu’était l’entre-deux-guerres. Ces groupes et ces projets ont disparu après la guerre, avant de revenir aujourd’hui. Il semble que l’urgence de la légalisation de l’euthanasie soit fonction de la situation économique bien plus que de la santé publique ou des progrès de la médecine.

En 1942 encore, alors que les nazis exterminaient les fous, les handicapés et les asociaux au su et au vu du monde entier [20], l’American Journal of Psychiatry publiait un débat sur la légalisation et les modalités de l’« euthanasie » des malades mentaux selon que, indépendamment de toute pathologie autre que mentale, on les jugeait récupérables ou non [21]. En matière d’euthanasie, s’ils ne veulent pas patauger dans un déjà-vu assez sordide, les activistes en mal de publicité, les journalistes en mal de lecteurs et les politiciens en mal d’électeurs seraient bien avisés d’apprendre l’histoire.

André Pichot

CNRS – Épistémologie et Histoire de la Biologie

UMR 7117 CNRS-Université de Lorraine (Nancy)

 


Notes:

[1] I. Wilmut, A.E. Schnieke, J. McWhir, A.J. Kind & K.H.S Campbell, « Viable offspring derived from fetal and adult mammalian cells », Nature, 385, 810-813, 27 février 1997.

[2] Je le sais car le journal Le Monde m’avait demandé mon avis sur cet « exploit » avant qu’il ait été rendu public.

[3] Ce que j’avais immédiatement dénoncé dans mon article « Dolly la clonesse, ou les dangers de l’insignifiance » (Le Monde, 5 mars 1997). Mais ce dont personne ne s’est préoccupé, car il était bien plus amusant de spéculer à tort et à travers. Voir aussi, sur le même thème, mais un peu plus tard, mon article « Clonage : Frankenstein ou Pieds-Nickelés » (Le Monde, 20 novembre 2001).

[4] Voir mes articles « Le clonage et autres biotechnologies virtuelles » (Le Monde des Débats, décembre 2000), et « Clonage : Qui se souvient de M. J. ? » (Le Monde, 28 décembre 2002).

[5] On en fit des livres : J.W. Draper, Les conflits de la science et de la religion (traduit de l’anglais), Paris, Germer-Baillière, 1875 ; A.D. White, A History of the Warfare of the Science with Theology in Christendom, New York, Appleton, 1896.

[6] Cette situation était un peu prévisible car Schrödinger lui-même avait écrit que sa conception de l’hérédité nécessitait de nouvelles lois physiques pour les êtres vivants, ce qui la rendait difficilement admissible, et ce que les biologistes ont préféré ignorer (E. Schrödinger, Qu’est-ce que la vie ? L’aspect physique de la cellule vivante (1944), traduction de L. Keffler, Bruxelles-Genève, éd. de la Paix, 1951, p. 132 et suivantes).

[7] Voir mon article « Mémoire pour rectifier les jugements du public sur la révolution biologique », Esprit, août-septembre 2003, n° 297, p. 104-110.

[8] Reste à savoir ce qu’on pourrait faire avec ces génomes séquencés. Dans les années 1930, le génome de la drosophile avait été cartographié à l’aide de 400 mutations ; c’est oublié depuis longtemps, et nul ne sait si ça a vraiment servi à quelque chose.

[9] Il en existe des versions qui comptent plutôt sur les sciences cognitives et les neurosciences.

[10] Il suffit de consulter les différents dictionnaires (généralistes ou scientifiques) publiés tout au long du XIXe siècle pour constater que la notion d’hérédité était purement juridico-économique, et que l’hérédité biologique est tardivement apparue sur son modèle.

[11] Sans cependant qu’il y ait une notion d’hérédité biologique, car régnait alors une conception hippocratique de la pathologie où les maladies avaient une double causalité, prédisposante et efficiente (les maladies « héréditaires » étant expliquées par la première).

[12] Dans ces conceptions, les parents ne sont guère que les causes occasionnelles de leurs enfants, quasiment au sens malebranchien. C’est notamment vrai dans les théories embryologiques préformationnistes, dont Malebranche avait été un des promoteurs et qui avaient encore des partisans au début du XIXe siècle.

[13] Pour plus de détails, voir A. Pichot, Expliquer la vie, de l’âme à la molécule, Versailles, Quae, 2011, p. 654-770 et 1036-1121.

[14] P. Lucas, Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux, avec l’application méthodique des lois de la procréation au traitement général des affections dont elle est le principe, ouvrage où la question est considérée dans ses rapports avec les lois primordiales, les théories de la génération, les causes déterminantes de la sexualité, les modifications acquises de la nature originelle des êtres, et les diverses formes de névropathies et d’aliénation mentale, Paris, Baillière, 1847-1850 (2 vol.).

[15] E. Haeckel, Generelle Morphologie der Organismen, Allgemeine Grundzüge der Organischen Formen-Wissenschaft, mecanisch begründet durch die von Charles Darwin Reformirte Descendenz-Theorie, Berlin, Reimer, 166.

[16] A. Weismann, Das Keimplasma, eine Theorie der Vererbung, Fischer, Jena, 1892.

[17] W.L. Johannsen, Elemente der Exakten Erblickeitslehre, Fischer, Jena, 1909. T.H Morgan [et al.], The Mechanism of Mendelian Heredity, New York, Holt, 1915.

[18] Sur la place de l’hérédité dans cette littérature, voir J. Borie, Mythologies de l’hérédité au XIXe siècle, Galilée, Paris, 1981.

[19] C’est un ordre de grandeur, car leur nombre n’a jamais été établi de manière sérieuse.

[20] Un journaliste américain, William L. Shirer, qui avait séjourné en Allemagne jusqu’à la fin de 1940, avait dénoncé cette extermination en 1941 dans un article : « Mercy Deaths in Germany » (Reader’s Digest, June 1941, p. 55-58), et dans un livre : Berlin Diary (Knopf, New York, 1941). Lors de sa publication, cet ouvrage avait été choisi comme « livre du mois » par le Reader’s Digest qui était alors un des magazines les plus lus aux États-Unis.

[21] F. Kennedy, « The Problem of Social Control of the Congenital Defective, Education, Sterilization, Euthanasia », American Journal of Psychiatry, 1942, 99, 13-16 ; L. Kanner, « Exoneration of the Feebledminded », Ibid, 17-22. Voir aussi, dans le même numéro, les commentaires de la rédaction du journal, p. 141-143.

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