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Siegfried Giedion, La mécanisation au pouvoir – Préface, 1948

Dans Space, Time and Architecture (1941), j’ai essayé de montrer le fossé qui sépare pensée et sensibilité. Je vais maintenant tenter d’aller plus loin et d’évoquer l’origine et les circonstances de cette rupture en étudiant un élément important de notre vie : la mécanisation.

Ce qui m’a poussé à entreprendre cette étude, c’est mon désir de comprendre les effets de la mécanisation sur l’être humain, de savoir jusqu’où la mécanisation concorde avec les lois inaltérables de la nature humaine et dans quelle mesure elle s’oppose à elles. Il est impossible de ne pas aborder, à un moment ou à un autre, le problème des limites de la mécanisation puisqu’on ne peut négliger l’aspect essentiel de la question, à savoir les implications humaines.

L’ère qui s’ouvre sera une ère de réorganisation au sens large du terme, elle aura pour tâche de réhabiliter les valeurs humaines et s’acheminera vers l’universel. Les années qui viennent devront remettre de l’ordre dans nos esprits comme dans notre production, dans notre sensibilité comme dans notre évolution économique et sociale. Elles devront combler le fossé qui, depuis le début de la mécanisation, a dissocié notre façon de penser de notre façon de sentir.

Ma première intention était de donner un bref aperçu des effets de la mécanisation sur la vie humaine en fondant ma thèse sur une étude spécialisée des domaines qui nous intéressent. J’ai très vite pris conscience des insurmontables difficultés que présentait cette entreprise. Certains secteurs sont de vastes déserts : il m’a été impossible par exemple de découvrir une seule description d’événements aussi décisifs que le développement de la production à la chaîne ou l’introduction dans notre environnement immédiat du confort mécanique et de ses appareils. Il m’a donc fallu remonter aux sources puisque je ne pouvais espérer com­prendre les effets de la mécanisation sans en connaître l’évolution, ne serait-ce que dans ses grandes lignes.

Le processus d’évolution de la mécanisation, de sa naissance jusqu’à son rôle actuel, ne s’observe nulle part aussi nettement qu’aux États-Unis, premier pays à appliquer les nouvelles méthodes de production et pour lequel la mécanisation est intimement liée aux modes de pensée et de vie.

Cependant un incroyable mépris de l’histoire a empêché la sauvegarde de documents historiques de la plus haute importance, de maquettes, <16> d’archives de manufactures, de catalogues, de brochures publicitaires, etc. L’opinion publique en général juge les inventions exclusivement du point de vue de leur succès commercial et pour justifier cette attitude, l’on vous répond à tout coup : « Nous ne tournons jamais nos regards vers le passé mais vers l’avenir ».

Cela revient, en fait, à nier le temps, qu’il soit avenir ou passé. Seul compte le moment présent. Nos descendants ne comprendront pas ces actes de destruction, ce meurtre de l’histoire.

On ne peut blâmer ces industriels qui jetèrent à la rivière des documents apparemment sans valeur. Pas plus que l’on ne peut blâmer le bureau des brevets américain de s’être débarrassé en 1926 de maquettes originales. Ce sont les historiens qu’il faut accuser de n’avoir pas su éveiller, chez leurs compatriotes, le sens de l’histoire. Les précieux vestiges de notre passé n’auraient jamais été recueillis et conservés si plusieurs générations d’historiens ne nous en avaient montré l’intérêt.

Cette attitude à l’égard de l’histoire a d’ailleurs eu certaines conséquences directes sur mes recherches car j’ai dû faire pratiquement seul un travail exigeant normalement toute une équipe de chercheurs. C’est pourquoi cette étude reste certainement très incomplète ; toutefois la sélection de tous les matériaux par un seul individu constitue à mes yeux un très réel avantage. La mécanisation au pouvoir servira peut-être davantage à révéler les lacunes existantes qu’à les combler. Les insuffisances de cet ouvrage prouveront, je l’espère, combien il est urgent d’entreprendre, dans le domaine de l’histoire anonyme, une recherche permettant de découvrir les effets de la mécanisation sur notre mode de vie actuel, son impact sur nos demeures, notre nourriture et nos vêtements, et de mettre en lumière les liens qui existent entre les méthodes employées dans l’industrie et en dehors de l’industrie, c’est-à-dire dans le domaine de l’art et, en particulier, de la visualisation.

Voici une tâche bien délicate qui exige une formation spéciale ; il faut en effet trier ce qui est important du point de vue historique, de ce qui l’est moins ; cette démarche suppose une puissance de discrimination, de vision même, qui demande des chercheurs soigneusement préparés, et que ne donnent nullement les programmes actuels de nos universités. On devrait instituer des cours d’histoire anonyme où les étudiants apprendraient non seulement à rassembler des faits et des chiffres, mais à comprendre l’influence que ceux-ci exercent sur notre culture et ce qu’ils représentent pour nous. <17>

La première condition, bien sûr, et la plus difficile à remplir, c’est que les gens comprennent à quel point leurs travaux et leurs inventions, qu’ils le sachent ou non, façonnent et refaçonnent continuellement les structures de notre vie. Une fois éveillée la conscience historique, la fierté suivra, une fierté sans laquelle il n’est pas de culture authentique. Cette conscience nouvelle trouvera les moyens de sauvegarder les sources vives de l’histoire des États-Unis.

Si j’ai fait état des conditions tout à fait primitives dans lesquelles j’ai travaillé à ce livre, c’est pour justifier son caractère apparemment incomplet. Je tiens cependant à exprimer ma profonde gratitude à tous ceux qui m’ont aidé, particulièrement l’historien Herbert C. Kellar, directeur de la McCormick Historical Society à Chicago ; les industriels CF. Frantz, président de l’Apex Electrical Mfg. Co., à Cleveland, M. A.W. Robertson, président-directeur général de la Westinghouse Electric Corporation, à Pittsburgh, M. William Eitner, de la General Electric Mfg. Co., et beau­coup d’autres dont le nom apparaît au fil des pages.

Je suis extrêmement reconnaissant à M. Martin James qui, avec un soin assidu, a préparé la version anglaise en collaboration avec l’auteur, et à Mlle Lotte Labus pour son aide constante. M. Herbert Bayer et Mme Elisabeth Wolff m’ont aidé pour la disposition typographique.

Les recherches ainsi que la rédaction du manuscrit, à l’exception de la conclusion que mon ami, M. J.M. Richards, de Londres a aimablement accepté de corriger, furent terminées pendant mon second séjour aux États-Unis, de décembre 1941 à décembre 1945. Le dernier de la liste, mais non le moindre, est mon regretté ami L. Moholy-Nagy qui m’a prodigué ses précieux conseils.

Je remercie tout particulièrement Oxford University Press et son person­nel qui ont réalisé la fabrication de ce livre, tâche plus ardue que nous ne l’avions d’abord imaginé.

Pour faciliter la lecture on a apporté un soin tout particulier au choix et à la présentation des illustrations. Les légendes sont faites de manière à fournir un résumé du texte à la fois indépendant et synchrone.

S. Giedion, Zurich, Doldertal, novembre 1947

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