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L’économie, une diffamation de la pauvreté

Nous ne connaissons pas la pauvreté. Voilà notre misère. Nous n’arrivons plus à comprendre, à ressentir ce que nous avons perdu en accédant à notre aisance matérielle. Ce qu’il y a d’humain dans la pauvreté nous est rendu impensable par l’économie et par la rareté avec laquelle elle nous terrorise. Il y a dans notre prospérité marchande une déception permanente, une écœurante absurdité.

Nous ne mettrions pas tant de zèle à nous enthousiasmer pour elle si elle ne prétendait pas nous sauver du pire, si elle ne nous rejouait pas quotidiennement les images de ces désastres réels: famines, guerres, exil, épidémies meurtrières, bidonvilles, chômage, exclusion… Il nous faut des menaces pour justifier l’état d’urgence dans lequel nous vivons et qui est le secret vécu de notre réussite économique: la détresse, la solitude, l’impuissance, la dépendance. Contraints à poursuivre un bonheur toujours plus mythologique, insipide, intangible, nous ne persévérons que grâce à la sensation, dans notre folle fuite en avant, d’être talonnés par la mort. Comme dans les courses poursuites du cinéma, qui célèbrent pour nous l’aventure de tout juste survivre. La peur est indispensable à notre attachement émotionnel à cette société, qui ne se construit pas seulement avec des promesses hédonistes, mais avec des menaces, avec une violence omniprésente. Peur à double sens: peur d’être exclu du cercle de ceux qui sont reconnus, bien notés, sauvés de la déchéance et de la pauvreté, mais aussi peur de reconnaître que cette société ne vaut rien, que ses richesses sont vaines, et que tous nos efforts pour nous y intégrer ne sont que temps perdu, vie sacrifiée. Ceux qui n’ont pas d’emploi, pas de voiture, pas de quoi remplir le vide et dévorer leur temps, doivent souffrir pour chasser de nous l’idée que nous aurions pu faire autre chose de notre vie. C’est aussi la peur de prendre conscience de ce qui en nous-mêmes condamne la condition à laquelle nous nous accrochons.

La misère, ce n’est pas le manque de riz, de pain, d’eau potable, de médicaments, d’hôpitaux, d’écoles – ce n’est pas le manque de marchandises et d’institutions pour subvenir à nos besoins, c’est la condition dans laquelle nous ne pouvons vivre sans ces marchandises et institutions : c’est être contraint à dépendre d’elles, parce que nous avons été dépossédés des capacités pratiques à vivre sans elles, privés de nos moyens, privés de la terre et du ciel, privés des rapports humains qui font notre force et qui donnent un sens à nos gestes. La misère est le résultat de la destruction réelle de ce qui rendait possible une vie pauvre, sans argent et sans assistance: un accès aux ressources naturelles communes, non privatisées, l’existence d’un paysage encore hospitalier, non empoisonné, l’existence de savoir-faire autonomes, et surtout l’existence d’une vie sociale, d’une solidarité et d’une pratique de la richesse.

Comme l’écrit Majid Rahnema, «la misère chasse la pauvreté»: elle chasse le sens de la valeur qui est dans la pauvreté. Lutter contre la misère, ce n’est pas s’empresser de satisfaire les besoins urgents qu’éprouvent les misérables en les faisant bénéficier de la providence d’État et de l’abondance industrielle – comme le présente l’idéologie du développement -, mais c’est lutter contre les forces qui réduisent la vie humaine à cette urgence besogneuse. C’est retrouver notre puissance pratique et notre sens de la valeur.

Les famines et les catastrophes matérielles sont avant tout des œuvres humaines, des armes pour étendre le règne du struggle for life. L’impuissance, la rareté et l’emprise des besoins urgents ne sont pas la condition naturelle de l’homme, qu’il pourrait surmonter grâce au travail salarié et au commerce, ils sont le résultat des violences, des guerres, des pillages légaux et illégaux, des impéria- lismes et des rackets néocoloniaux. Les conforts, les plaisirs et les libertés que promet le monde marchand ne seraient pas aussi enviables aux pauvres s’il ne leur rendait pas tout le reste invivable. La pensée économique cache les rapports de force constitutifs de la domination marchande et prolonge leur violence. Raisonner à partir de besoins matériels, c’est confirmer la mutilation de nos vies. On ne concevra jamais une société juste à partir de ces besoins.

Cette violence que nous voyons se déchaîner dans les pays non «développés» ne leur est pas réservée: c’est celle qui est passée par chez nous, celle qui, de guerre en guerre, a refaçonné la vie des peuples européens. C’est celle qui se rejoue pour chacun de nous, dans son éducation et son intégration sociale, depuis la couveuse jusqu’à la maison de retraite. Mais nous nous sommes si bien adaptés intérieurement à cette violence que nous ne la ressentons plus: elle a formé notre sensibilité. Elle est trop discrète, diffuse, intime pour rivaliser avec les terreurs spectaculaires.

L’économie est la fausse conscience de la misère. Elle tente de rationaliser l’activité marchande et de justifier sa domination sur nos vies, d’en faire une nécessité objective. Elle explique les règles du jeu après qu’il ait été joué, et demande à ceux qui ont perdu d’oublier la nature de la richesse qu’ils ont perdue. En prétendant que la valeur est déterminée par des nécessités matérielles, en réduisant l’activité d’échange à une fonction utilitaire, elle empêche de penser ce qui est vraiment désiré dans le jeu de nos échanges, d’en comprendre l’esprit.

Nous n’avons plus de mots pour formuler la véritable valeur humaine de nos faits et gestes, parce que l’activité marchande s’est depuis longtemps approprié la pratique de la valeur. Ce dont nous sommes dépossédés, ce qui nous manque éperdument, c’est précisément ce que la valeur marchande nous a pris, a détourné à son profit: ce qu’elle prétend tenir en elle et ce qu’elle nous rend inaccessible. C’est à elle qu’il nous faut le reprendre, en nous réappropriant ce qui en elle n’est ni matériel ni utilitaire: cette vanité scandaleuse qui la guide. Ce que nous désirons, avec la valeur, n’est pas dans les objets que nous échangeons, mais dans l’expérience de leur échange, dans l’acte de donner et de recevoir.

Cela a quelque chose à voir avec le désir d’être reconnu, de participer à la communauté, de se sentir vivant dans les œuvres humaines: sentir que ce sont aussi nos actes qui dessinent le monde, que l’histoire se joue dans nos faits et gestes. Cela a à voir avec bien des choses que nous n’arrivons pas à mettre en mots et qui pourtant sont vivantes en nous. Cette valeur s’éprouve dans la pratique de la vie sociale, peu importe la quantité de ressources disponibles : c’est la richesse que connaissent les pauvres, car elle n’est pas une question matérielle, un problème économique.

Dans la pauvreté, il y a le goût de la valeur, le besoin qu’éprouvent les hommes de s’adresser les uns aux autres pour se sentir vivre, l’inquiétude et l’enthousiasme qui animent toute la vie sociale. En ce sens, elle n’est pas un mal à éradiquer, un manque que nous pourrions combler définitivement, mais un désir’ infini, que nous avons à reconnaître et à comprendre, parce qu’il nous rend humains.

La valeur ne tient pas dans un objet, elle n’est pas définissable ni mesurable, car elle est une pratique vivante. Il y a une inexactitude fondamentale dans l’épatante précision avec laquelle les sciences mesurent et définissent les besoins humains, calculent leur rapport aux ressources disponibles: elle occulte ce qui, dans le désir humain, ne tient pas dans des limites. Elle occulte le désir de réaliser l’illimité, le désir de liberté, qui est présent dans tous les gestes humains.

Si l’avidité marchande est démesurée, si elle ne respecte aucune limite, pas même celle des ressources disponibles sur Terre, c’est que la valeur qu’elle poursuit est un absolu contraire à toute réalité matérielle: un fantôme, une richesse désincarnée. Ce n’est donc pas au nom de nécessités matérielles que nous réussirons à assagir notre envie d’enrichissement. Tant que nous ne comprendrons pas le véritable besoin humain qui anime la folie marchande, nous ne pourrons nous libérer de «l’horreur économique». Il ne s’agit pas d’imposer des limites morales ou politiques à ce besoin, mais de se le réapproprier, le rendre à nouveau réalisable dans la pratique de la communauté. Les hommes ne se contenteront jamais d’une part équitable du gâteau: ils n’ont pas seulement faim, ils ont le goût de la valeur, de la liberté, de la vie sociale. Ils ne peuvent qu’être indisciplinés face à toute solution qui envisage la vie sociale comme un problème technique, un objet à administrer, privé d’esprit.

Pierre Bourlier

Auteur notamment de De l’intérieur du désastre, sermons et exhortations aux pauvres qui s’ignorent, éd. Sulliver, 2011.

Article paru dans Le Sarkophage n°31 du 14 juillet au 15 septembre 2012.

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