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Berlan et Lewontin, Racket sur le vivant, 1998

La menace du complexe génético-industriel

L’ensemble des organismes génétiquement modifiés (OGM) se trouve sur la sellette. S’abritant derrière les avis de comités d’« experts » en tout genre, qu’elles ont très largement infiltrés, les firmes transnationales, qui forment un véritable complexe génético-industriel – comme on a pu parler d’un complexe militaro-industriel –, entendent à tout prix éviter que soient posées les questions qui préoccupent les citoyens : peut-on jouer avec le vivant, voire le stériliser, pour dégager toujours plus de profits ? Les directions des organismes publics de recherche et leurs ministères de tutelle peuvent-ils, par inculture, par inconscience ou par intérêt, continuer à servir de caution à ce complexe dont le bien commun est le cadet des soucis ? C’est en décembre que le Conseil d’Etat doit statuer sur le fond au sujet de l’autorisation accordée, en février 1998, par le ministère français de l’agriculture à la commercialisation et à la culture de trois variétés de maïs transgénique de la société Novartis. Au nom du principe de précaution, la haute juridiction administrative avait en effet décidé, le 25 septembre 1998, de surseoir à l’exécution de l’arrêté ministériel.

LE vivant possède deux propriétés fondamentales et paradoxales : celle de se reproduire et de se multiplier en conservant ses caractéristiques ; celle de changer, de se transformer, d’évoluer. La première nous a donné l’agriculture ; la seconde, la sélection.

Le temps géologique a accumulé une extraordinaire variabilité génétique inter et intraspécifique. Au cours de leur bien brève histoire, les hommes ont domestiqué les plantes et les animaux, les ont sélectionnés et adaptés à leurs besoins en tirant parti de cette variabilité naturelle et en l’élargissant. Mais, vers le milieu du XIXe siècle, ces deux propriétés complémentaires deviennent antagoniques. La sélection ne cherche plus à satisfaire des besoins : elle devient un moyen de gagner de l’argent. Les investisseurs « semenciers » se rendent en effet compte que leur activité ne peut devenir source de gains si l’agriculteur sème le grain qu’il a lui-même récolté. La nature s’oppose au « droit naturel » du profit ; l’agriculture et l’agriculteur à la sélection et au sélectionneur. La confiscation légale de cette malencontreuse faculté du vivant de se reproduire et de se multiplier étant, à l’époque, politiquement exclue, restaient seulement, pour aboutir au même résultat, les méthodes biologiques. C’est ce à quoi la génétique agricole allait consacrer ses efforts.

En mars 1998, cette génétique vient de marquer un nouveau point avec le brevet Terminator, accordé au département américain de l’agriculture et à une firme privée, la Delta and Pine Land Co. La technique consiste à introduire un transgène tueur qui empêche le développement du germe du grain récolté : la plante se développe dans les conditions habituelles, produit une récolte normale, mais elle produit un grain biologiquement stérile. En mai 1998, la multinationale Monsanto rachète la Delta and Pine Land Co. et le brevet Terminator – déposé ou en cours de dépôt dans 87 pays –, dont elle négocie en ce moment le droit exclusif avec le département de l’agriculture à Washington. Au cours de ce même mois de mai 1998, Monsanto tentait d’amadouer l’opinion publique française par une coûteuse campagne de publicité sur les merveilles philanthropiques des organismes génétiquement modifiés (OGM). Ni les scientifiques concernés, ni les médias, ni l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques ne se sont donné beaucoup de mal pour comprendre de quoi il retournait, et encore moins pour l’expliquer à l’opinion.

Terminator est seulement le point d’aboutissement d’un long processus de confiscation du vivant [1], entamé dès le moment où l’hérédité biologique [2] commence à prendre la forme d’une marchandise. En 1907, Hugo De Vries, le plus influent biologiste du début de ce siècle, l’un des « redécouvreurs » des lois de Mendel [3], est le seul à prendre conscience que, pour une science appliquée comme la génétique agricole, l’économique domine le scientifique : ce qui est profitable influence, voire détermine, ce qui est « scientifiquement vrai » [4].

Il analyse le remplacement de la technique d’amélioration des céréales par isolement, remontant au début du XIXe siècle et fondée sur le fait que ces plantes se reproduisent ensuite à l’identique (breed true) – et sont donc sans profit pour l’investisseur – par la méthode de la sélection continue. Selon cette méthode que la meilleure science de l’époque, le darwinisme, peut justifier, les variétés « se détériorent » dans le champ de l’agriculteur. Mais cette méthode ne peut pas améliorer les plantes, comme le montre empiriquement Nilsson à l’Institut Svalöf en Suède, en 1892, ce que confirmeront les premiers travaux d’inspiration mendélienne du début du siècle. Ainsi, dès cette époque, une technique incapable d’apporter le moindre progrès, mais profitable, remplace une technique utile pour la société mais qui ne dégage pas de profits.

De l’amélioration à la stérilisation

LES généticiens agricoles du XXe siècle, dans l’ignorance de l’histoire de leur propre discipline et notamment des travaux de De Vries [5], ont répété le même scénario. A la fin des années 1930, ils triomphent avec le maïs « hybride », célébré de façon extravagante [6]. La technique de l’hybridation, devenue le paradigme de la recherche agronomique dans le monde, touche maintenant une vingtaine d’espèces alimentaires, et une dizaine d’autres devraient suivre. Toutes les volailles et une grande partie des porcs sont eux aussi « hybrides ». Au nom d’une explication théorique mystificatrice de la vigueur hybride, celle de l’hétérosis-superdominance [7], ces généticiens, à partir du milieu des années 1930, se sont efforcés de généraliser la technique des « hybrides » après le succès obtenu dans le cas du maïs aux Etats-Unis. C’est que, disent-ils, « les hybrides accroissent le rendement ».

Cette expression résume précisément la théorie de l’hétérosis : le fait de posséder des gènes différents – l’« hybridité » – est favorable en soi.

En réalité, ce qui distingue ce type variétal de tous les autres, c’est la diminution du rendement de la génération suivante, c’est-à-dire, en clair, la stérilité. D’où l’obligation, pour l’agriculteur, de racheter chaque année ses « semences ». Or tout progrès variétal ne peut venir que d’un travail d’amélioration des populations par sélection, ce que précisément la recherche de ces « hybrides » entrave. Sans en être apparemment consciente, la communauté scientifique des généticiens agricoles a dialectiquement renversé la réalité : elle croit et affirme mettre en oeuvre un phénomène biologique, l’hétérosis, afin d’augmenter le rendement, alors qu’elle utilise la dépression consanguine pour le stériliser. Mais, pour réussir politiquement à stériliser le maïs, il fallait centrer l’attention sur l’illusion que crée le travail de sélection – l’amélioration – pour occulter la réalité de l’objectif poursuivi : la stérilité. Il n’y a donc aucune différence entre la technique de « détérioration » de la fin du XIXe siècle, celle des « hybrides », et la technique Terminator. La seule nouveauté tient au contexte politique.

Jusqu’à la période récente, les investisseurs ne pouvaient pas révéler leur visée – la stérilisation du vivant – sans la rendre du même coup inaccessible. Les paysans constituaient une catégorie sociale puissante. Le vivant était sacré. Or les paysans sont maintenant en voie de disparition : ils se sont transformés en agriculteurs à l’affût du moindre « progrès » susceptible de retarder leur élimination finale. Quant au vivant, on le réduit à une source de bénéfices qui se présente sous la forme banale de filaments d’ADN.

Le citoyen, anesthésié par vingt ans de propagande néolibérale, est conditionné à attendre de la science et de la technique la solution aux grands problèmes politiques de nos sociétés, pendant que les politiques, eux, se contentent de « gérer ». Enfin, les modestes maisons de sélection ont laissé la place à un puissant complexe génético-industriel qui étend ses ramifications jusqu’au coeur de la recherche publique [8]. Terminator révèle simplement que ce complexe se sent maintenant assez puissant pour ne plus avoir à dissimuler son exigence de confiscation du vivant.

Ainsi Monsanto, la firme la plus avancée dans les applications des « sciences de la vie », n’hésite pas à publier des placards publicitaires de menaces dans des journaux agricoles américains. Sous le titre « Des semences Biotech piratées qui pourraient vous coûter plus de 1 200 dollars par hectare à planter », elle rappelle à l’agriculteur qui lui a acheté les semences en question – génétiquement modifiées et comportant un gène de résistance à son herbicide phare, le Roundup – qu’il n’a pas le droit de conserver une partie du grain récolté comme semence pour l’année suivante : c’est une « stérilité contractuelle ». Mais l’agriculteur peut s’être procuré du grain Roundup Ready sans avoir signé de contrat, auprès de voisins par exemple. Dans ce cas, la firme peut le poursuivre puisque la variété est protégée par un brevet : il s’agit cette fois d’une « stérilité juridique ».

Monsanto, qui vient par ailleurs de procéder à 2 500 licenciements, a le vieux et symbolique réflexe de recourir à des détectives de l’agence Pinkerton [9] pour débusquer les agriculteurs qui « pirateraient » ses semences, en même temps que des informateurs plus classiques : voisins, entreprises de traitement aux herbicides et marchands de semences. Pour éviter un procès ruineux, plus d’une centaine de fermiers ont dû accepter de détruire leur culture, de verser une indemnité et de donner aux agents de Monsanto le droit d’inspecter leurs comptes et leur exploitation pendant des années. Or il est parfaitement légal de conserver le grain récolté pour le semer l’année suivante : la seule obligation de l’agriculteur est de ne pas vendre ce grain à des voisins. Mais, selon Monsanto, ce droit ne s’applique pas aux semences génétiquement modifiées faisant l’objet d’un brevet [10].

Quant aux risques de « pollution biologique » et aux conséquences – totalement inconnues à ce jour – des variétés génétiquement modifiées sur la santé publique et l’environnement, la philosophie du complexe génético-industriel est bien résumée par ces propos d’une rare franchise de M. Phil Angell, directeur de la communication pour les entreprises de Monsanto : « Nous n’avons pas à garantir la sécurité des produits alimentaires génétiquement modifiés. Notre intérêt est d’en vendre le plus possible. C’est à la Food and Drug Administration [l’instance publique de contrôle] de veiller à leur sécurité » [11]. On appréciera, dans ce contexte, la roublardise des « entrepreneurs du vivant » qui font miroiter les mirifiques perspectives qu’ouvrirait la manipulation des gènes [12]

Monsanto et ses concurrents-alliés, les Novartis, Rhône-Poulenc, Pioneer-DuPont et bien d’autres, se sont donc spécialisés dans les « sciences de la vie ». Curieuses « sciences de la vie » qui s’acharnent contre cette propriété merveilleuse du vivant de se reproduire et de se multiplier dans le champ de l’agriculteur, afin que le capital se reproduise et se multiplie dans le bilan de l’investisseur. Serons-nous bientôt contraints de condamner nos portes et fenêtres pour protéger les marchands de chandelles contre la concurrence déloyale du soleil [13] ? Les arguments ne manquent pas pour que le soleil brille effectivement pour tous. Nous en retiendrons quatre.

Premièrement, la richesse variétale dont nous disposons a été créée par les paysans de l’ensemble de la planète, et particulièrement ceux du tiers-monde. C’est un point que rappellent en permanence les organisations non gouvernementales et intergouvernementales comme, par exemple, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Le travail paysan de domestication et de sélection-adaptation, accompli pendant des milliers d’années, a accumulé un patrimoine biologique dont les pays industriels ont largement profité – pour ne pas dire qu’ils l’ont pillé et en partie déjà détruit. L’agriculture américaine s’est construite grâce à ces ressources génétiques importées librement du monde entier, puisque la seule espèce importante originaire d’Amérique du Nord est le tournesol. La justice, si ce mot gardait un sens, voudrait que les Etats-Unis – où de nombreux mouvements s’opposent d’ailleurs à ce que quelques firmes exproprient ce patrimoine biologique universel – remboursent leur « dette génétique » au monde.

Deuxièmement, l’augmentation historiquement inouïe des rendements dans les pays industriels, mais aussi dans nombre de ceux du tiers-monde – ils ont été multipliés par quatre ou cinq en deux générations, il en avait fallu douze ou quinze pour qu’ils doublent, et ils avaient sans doute stagné pendant les millénaires antérieurs –, repose sur la libre circulation des connaissances, des ressources génétiques et sur la recherche publique. La contribution de la recherche privée a un caractère marginal, y compris aux Etats-Unis, et y compris pour les « hybrides » de maïs.

Ainsi, au cours des années 1970, presque tous les « hybrides » des Etats de la « ceinture du maïs » (Corn Belt) provenaient du croisement de deux lignées publiques : l’une de l’université de l’Iowa, l’autre de l’université du Missouri. C’est la recherche publique, et elle seule, qui assure le travail de fond d’amélioration des populations de plantes dont tout dépend. Un sélectionneur de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) nous confiait qu’au début de sa carrière les sachets de graines étaient, pour ainsi dire, attachés aux publications scientifiques. Trente ans plus tard, il soupçonne certaines de ces revues d’induire délibérément le lecteur – et la concurrence – en erreur. La privatisation des connaissances, des ressources génétiques et des techniques d’utilisation freine le travail des chercheurs. Lassés de verser des redevances sur des ressources génétiques qui leur ont été confisquées, nombre de pays du Sud prennent des mesures pour en entraver la circulation.

Troisièmement, l’expérience montre que le coût du « progrès génétique » privatisé est et sera exorbitant. Par exemple, en 1986, un chercheur de l’INRA estimait le surcoût des semences de blé « hybride » – c’est-à-dire le surcoût de la fermeture des portes et fenêtres, plus celui des chandelles hybrides – à 6 à 8 quintaux par hectare [14]. Un autre chercheur de cet organisme, responsable du programme blé « hybride » – poursuivi malgré cette estimation faramineuse – aboutissait récemment à une fourchette encore supérieure : 8 à 10 quintaux par hectare semé [15]. Ce qui représente, au bas mot, 3 milliards de francs par an, soit la totalité du budget de l’INRA, pour un gain net d’à peine quelques quintaux. Un gain que l’on peut obtenir plus facilement et plus rapidement par la voie des lignées, c’est-à-dire de variétés reproduites par l’agriculteur. Mais ces lignées n’intéressaient pas le « partenaire » de l’INRA, Lafarge-Coppée.

Quatrièmement, renoncer à notre droit sur le vivant, c’est laisser au complexe génético-industriel toute latitude pour orienter le progrès technique dans les voies les plus profitables pour lui, et non pas les plus utiles pour la société. Gloser sur le progrès en général, en ignorant comment les choses se passent en pratique, relève de l’imposture. Tout comme invoquer une prétendue « demande sociale » pour justifier les choix scientifiques des pouvoirs publics. L’opinion est massivement opposée aux OGM. Il n’y a donc pas de « demande sociale » d’OGM, sauf à camoufler sous ce vocable les exigences du complexe génético-industriel. Et pourtant, en France, des ministres viennent d’inaugurer un « génopole » à Evry.

Les biologistes, proies naïves des investisseurs

ON peut facilement démonter cette mystification avec les « hybrides ». D’un côté, l’agriculteur demande des variétés de meilleure qualité, plus productives par unité de coût. Mais il n’est pas capable de spécifier sous quelle forme. Il ne faut malheureusement pas compter sur les scientifiques pour lui expliquer qu’il existe diverses voies d’amélioration, et que le choix entre une variété libre et une variété « hybride » est politique, et non pas scientifique. Les scientifiques ne font pas de politique, c’est bien connu… De l’autre côté, l’investisseur, cherchant à maximiser son retour sur investissement, choisit donc le type variétal le plus profitable : en l’occurrence, la voie des « hybrides », c’est-à-dire des variétés stériles. Spontanément ou sur ordre, la recherche se met au travail et consacre exclusivement ses efforts à la réussite de ces « hybrides ». Et, à plus ou moins long terme, la technique finit par marcher, ce qui vient conforter la justesse du choix initial. Un choix technique est semblable à une prophétie : il s’autoréalise. Ainsi, la demande de l’agriculteur de meilleures variétés se métamorphose-t-elle en demande d’« hybrides » !

Dans le domaine jumeau de la biologie appliquée, celui de la santé et de la médecine, nous souhaitons être débarrassés des grandes plaies que sont, pour une très large part, le cancer, l’obésité, l’alcoolisme, etc. Mais nous ne savons pas comment atteindre cet objectif. Le complexe génético-industriel cherche, lui, à gagner toujours plus d’argent. Confondant l’agent et la cause, il nous martèle que ces endémies sociales sont génétiques, donc individuelles, transformant ainsi chaque individu bien portant en malade potentiel, et élargissant le marché à sa limite – comme il l’avait fait précédemment pour les semences avec les « hybrides », et comme il le fera avec Terminator.

Par définition, nous sommes tous porteurs de « maladies génétiques ». Les gènes produisant des protéines, et les protéines étant impliquées dans toutes les fonctions de la vie, parler de maladie « génétique » relève de la quasi-tautologie. Or, dans une société où les causes sociales et politiques de la maladie sont absentes, l’agent génétique ne se manifeste pas, ou très rarement [16]. La mystification consistant à individualiser et naturaliser une causalité sociale et politique sonne le glas de tout système de sécurité sociale – ce dont nous avons tous les jours la preuve en France avec les interminables débats sur le déficit chronique, mais si profitable, de la Sécurité sociale.

En s’isolant de la société, au nom de leur objectivité et de leur technique, les biologistes, victimes de leur conception étriquée de la causalité et de leur a-historicité, constituent une proie naïve pour les investisseurs. La république des savants n’est qu’une principauté d’opérette que dirigent ces puissants protecteurs. C’est, au contraire, en s’ouvrant au regard de leurs concitoyens que les chercheurs pourront oeuvrer à ce monde meilleur que souhaite l’immense majorité. Cela implique la démocratie scientifique.

Le complexe génético-industriel s’efforce de transformer des questions politiques en questions techno-scientifiques, de façon à les déplacer vers des instances qu’il peut contrôler. Ses experts, vêtus de la probité candide et de la blouse blanche du désintéressement et de l’objectivité, détournent, devant les caméras, l’attention citoyenne. Puis, ils enfilent le costume trois-pièces de leurs conseils d’administration pour négocier en coulisse le brevet qu’ils viennent de déposer ou pour siéger dans les comités qui informeront – évidemment « en toute objectivité » – l’opinion publique, et réglementeront leurs propres activités. Il est grave, pour la démocratie, de ne plus disposer d’expertise indépendante et de dépendre du courage et de l’honnêteté scientifique de chercheurs isolés, comme c’est, notamment, le cas pour le nucléaire.

De tels abus commencent à susciter une réaction timide. Ainsi, des revues américaines de biologie exigent que leurs auteurs précisent leurs intérêts personnels dans les entreprises de biotechnologie, ainsi que leurs sources de financement [17]. Cette transparence est le minimum que l’on devrait exiger de la part de tous ceux qui prennent la parole ou siègent dans des comités d’experts réputés indépendants. On se rendrait alors compte des ramifications multiformes du complexe génético-industriel.

En bref, voulons-nous nous laisser confisquer la part biologique de notre humanité par quelques multinationales en leur conférant un privilège – légal, biologique, contractuel – sur le vivant ? Ou bien entendons-nous conserver notre responsabilité et notre autonomie ? Les organisations professionnelles agricoles vont-elles continuer à se laisser imposer les techniques les plus ruineuses, ou préféreront-elles débattre avec une recherche publique renouvelée et un réseau d’agronomes -sélectionneurs de ce qu’il serait dans l’intérêt des agriculteurs et du public de faire ? Enfin, que veut la recherche agronomique « publique », cette recherche qui, depuis des décennies, privatise économiquement – et maintenant biologiquement – le vivant ?

Une autre voie est possible : tourner le dos à la politique européenne actuelle de brevetabilité du vivant qui ne fait qu’imiter servilement ce que font les Etats-Unis, et proclamer le vivant « bien commun de l’humanité » ; réorganiser une recherche authentiquement publique autour de ce bien commun pour contrecarrer une mainmise privée déjà très avancée qui vise à éliminer toute alternative scientifique permettant une agriculture écologiquement responsable et durable ; assurer la libre-circulation des connaissances et des ressources génétiques qui ont permis les extraordinaires avancées des soixante dernières années ; rendre leur pouvoir sur le vivant aux agriculteurs, c’est-à-dire à chacun de nous ; remplacer la guerre économique et le pillage des ressources génétiques par la coopération internationale et la paix.

Jean-Pierre Berlan,

directeur de recherche à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique).

Richard Lewontin,

professeur de génétique des populations à l’université de Harvard (Cambridge, Massachusetts).

Article paru dans Le Monde Diplomatique, décembre 1998.

Cet article prolonge la réflexion collective d’un atelier européen sur le thème « Faut-il créer un privilège sur le vivant ? », tenu les 26 et 27 septembre 1997 au Centre des hautes études agronomiques de Montpellier, en raison de l’opposition de la direction générale de l’INRA.


Notes :

[1] « Avec la montée en puissance des biotechnologies, l’agriculture entre dans l’ère de l’information et, plus que toute autre firme, Monsanto se positionne pour devenir son Microsoft en fournissant les systèmes d’exploitation propriétaires – pour reprendre sa propre métaphore – qui géreront la nouvelle génération de plantes », écrit Michael Pollan dans son article « Playing God in the Garden », The New York Times Magazine, 28 octobre 1998.

[2] Le concept biologique d’hérédité apparaît au milieu du XIXe siècle, en même temps que l’hérédité-marchandise. Cf. la communication de Jean Gayon à l’atelier européen mentionné dans la note en fin de texte.

[3] Jean Rehof (dit Gregori) Mendel, botaniste, fut le fondateur de la génétique. Il établit les lois de l’hybridation (ou lois de Mendel) dans un article fondateur, publié en 1886, et largement ignoré jusqu’à sa redécouverte en 1900.

[4] Hugo De Vries, Plant-Breeding, The Open Court Publishing Co., Chicago, 1907.

[5] Sur l’élimination de l’histoire dans le projet scientifique, lire Jean-Marc Lévy-Leblond, La Pierre de touche. La science à l’épreuve de… la société, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1996.

[6] Du début du développement des « hybrides » (1922) — lorsque le département de l’agriculture impose cette technique à ses sélectionneurs récalcitrants — à leur conquête du Middle West en 1945-1946, le rendement du maïs croît de 18 % tandis que celui du blé augmente de 32 %. Mais les modestes sélectionneurs de blé ne font que servir l’intérêt général, tandis que les « hybrideurs » créent une nouvelle source de profit et deviennent donc des héros scientifiques.

[7] Lire « The Genetics and Exploitation of Heterosis in Crops », Book of abstracts, Symposium international, Mexico, CIMMYT, 1997. Ce symposium, dont l’objectif était de généraliser au monde entier la technique des « hybrides » et de l’étendre à de nouvelles espèces, était parrainé par la fine fleur du complexe génético-industriel, entre autres par Monsanto, Novartis, Pioneer, DeKalb, Asgrow, ainsi que par l’US Aid et le département américain de l’agriculture. La Chine faisait aussi partie des parrains…

[8] En France, un ancien président-directeur général de l’INRA se flattait, en 1986, d’être membre des conseils d’administration de Rhône-Poulenc, de l’Entreprise minière et chimique, de la Société commerciale des potasses d’Alsace et de l’azote. Le directeur général actuel de cet organisme public de recherche siégeait (1989-1994) au conseil d’administration de Rhône-Poulenc Agrochimie.

[9] L’agence de détectives privés Pinkerton a traditionnellement fourni des supplétifs au patronat pour briser les syndicats et organiser des provocations.

[10] Lire Progressive Farmer, Birmingham, Alabama (Etats-Unis), 26 février 1998. Monsanto a récemment précisé les sanctions qu’il appliquera aux agriculteurs pris à « pirater » ses variétés : ils devront payer une redevance et laisser inspecter leur exploitation pendant cinq ans. Deux agriculteurs du Kentucky ont ainsi dû lui verser 25 000 dollars. En France, les agriculteurs membres de la Confédération paysanne mènent une lutte active contre les OGM. Lire le mensuel de la Confédération, Campagnes solidaires (104, rue Robespierre, 93170 Bagnolet. Tél. : 01-43-62-82-82). Lire également le dossier sur les OGM publié dans le numéro d’octobre 1998 du mensuel Regards, Paris.

[11] Propos rapportés par Michael Pollan, « Playing God in the Garden », op. cit.

[12] Lire l’interview de M. Axel Kahn, « Les OGM permettront de nourrir la planète en respectant l’environnement », Les Echos, 18 décembre 1997. M. Kahn, membre du Comité national consultatif d’éthique, président de la Commission du génie biomoléculaire de 1988 à 1997, est directeur de l’unité de recherche 129 de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et directeur adjoint des sciences de la vie chez Rhône-Poulenc.

[13] Lire Jean-Pierre Berlan et Richard C. Lewontin, « Plant Breeders’ Rights and the Patenting of Life Forms », Nature, Londres, 322 : 785-788, 28 août 1986.

[14] Michel Rousset, « Les blés hybrides sortent du laboratoire », La Recherche, Paris, n°173, janvier 1986.

[15] Gérard Doussinault, rapport au conseil scientifique du département d’économie de l’INRA, décembre 1996.

[16] Lire Richard C. Lewontin, The Doctrine of DNA. Biology as Ideology, Penguin Books, Londres, 1993.

[17] Dans son article « Study discloses financial interests behing papers » (Nature, vol. 385, 30 juin 1997), Meredith Wadman montre qu’un tiers des auteurs principaux d’articles publiés dans 14 journaux de biologie cellulaire, biomoléculaire et médicaux avaient un intérêt financier direct dans les travaux dont ils rendaient compte. La définition d’« intérêt financier » est pourtant étroite, puisqu’elle exclut les consultations, la détention privée d’actions et les honoraires.

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