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Georges Henein Grup, Ni Dieu ni Darwin, 2005

Depuis plusieurs années, plusieurs chaînes de télévision (La 5, FR3, Animaux, Planète, Disney TV, Arte), un nombre important de périodiques récréatifs pour enfants, et plusieurs radios nationales (France inter, France info, France culture) diffusent des émissions dites « scientifiques » sur les êtres vivants, leur lutte pour la survie, leur combat pour la reproduction, et leur investissement dans la transmission de leurs gènes.

Mélange trivial d’anthropomorphisme, de fausses évidences, de spectaculaire violent et d’idéologie libérale (au sens “la loi du plus fort”), ce discours, s’appuie sur une discipline fort en vogue, l’écologie comportementale, et se fonde sur le néodarwinisme qui se présente pour ses partisans comme la seule vérité universelle sur l’évolution du vivant et sur ses formes actuelles. Drapé de la « bénédiction » de quelques scientifiques patentés ayant compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient tirer à titre personnel et professionnel de cette reconnaissance médiatique, ces articles et ces émissions propagent à tout va un discours typiquement capitaliste réduisant l’histoire du vivant à une compétition féroce et sans fin entre des gènes avides de domination planétaire. Des termes comme « maximiser son succès reproducteur », « coût et bénéfice d’une stratégie », « investissement parental », « budget-temps », « capitalist breeder », « optimal foraging » fleurissent à longueur de discours tant dans les revues scientifiques de l’écologie comportementale [1] que dans les émissions et les articles de vulgarisation sur le vivant. La vie et ses mécanismes réduits à un flux d’énergie et à une compétition entre gènes cyniques et calculateurs, voilà le monde tel qu’il fonctionne depuis l’apparition de la vie sur notre planète si l’on écoute les chantres du « monde génique » !

Un économiste (même marxiste, il en reste !) se trouverait là fort à son aise, mais de façon surprenante, très peu de scientifiques s’inquiètent de la grande convergence ainsi instituée entre la vision marchande du monde des humains et les lois de la nature. On voudrait expliquer à des enfants (de tout âge) que le capitalisme est « naturel » puisqu’il fonctionne de la même façon que la nature, que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

Il est à noter d’ailleurs que le monde scientifique fonctionne sur le même schéma. Le succès reproducteur d’un scientifique se mesure aux nombres de publications qu’il a produit à l’issu d’une âpre compétition avec ses collègues scientifiques. Et de plus en plus, les thèmes de recherche sont définis en fonction des potentialités de publications de haut niveau que l’on peut espérer [2]. Comme dans l’entreprise existe des marchés porteurs, il existe en science des thématiques porteuses, c’est à dire garantissant des postes, des crédits et des carrières.

La remise au goût du jour des thèses créationnistes et autre mysticisme, grâce notamment au lobby protestant étasunien, offre aux tenants d’une vision “capitaliste” du vivant une nouvelle virginité. Alors que les impasses actuelles de la génétique apparaissent au grand jour (si les séquençages du génome de plusieurs organismes – dont l’homme – existent dorénavant, l’incompréhension générale persiste sur les mécanismes complexes liant les gènes au fonctionnement complexe des organismes [3] et que d’OGM en thérapie génique, on assiste à une course folle d’apprentis sorciers courant après leurs promesses frauduleuses de bonheur et d’immortalité par la science, l’opposition Dieu contre Darwin va générer une réduction totale du débat sur le vivant à une dualité fausse et stérile. Demain encore plus qu’aujourd’hui, qui critiquera le néodarwinisme et ses prétentions d’explication synthétique de l’évolution se verra taxé de créationnisme aigu. Qui proposera de nouvelles hypothèses pour expliquer des mécanismes biologiques déterminant les formes actuelles du vivant et ses modes d’organisation devra sous peine d’anathème choisir l’un ou l’autre camp ! Et pourtant, bien d’autres alternatives intéressantes (fascinantes ?) existent depuis les théories de l’autopoièse [4] et de l’auto-organisation des formes [5] jusqu’à celles de l’enaction [6] et de l’exaptation [7].

Mais entre un « designer intelligent » et des « gènes égoïstes », entre deux vérités absolues et définitives, il n’y a plus de place pour la raison première de l’activité scientifique : s’interroger de façon ouverte et non sectaire sur le monde pour mieux le comprendre.

Actuellement, plusieurs mails circulent dans le milieu scientifique hexagonal appelant à faire pression sur la chaîne Arte pour qu’elle ne diffuse pas une émission présentant « la théorie révolutionnaire de l’engrammation ». Aux dires des auteurs des mails, il s’agit de créationnisme déguisé et de scientifiques suspects financés par une fondation religieuse. La riposte proposée par ces mails est de demander la déprogrammation de l’émission, et le conseil donné est de ne pas parler de créationnisme et de donner l’impression d’appels indépendants. Les auteurs du mail se targuent d’avoir par cette technique put faire annuler une table ronde sur un sujet voisin à Grenoble.

Belle démonstration de la pratique de la science ouverte au débat, objective, et transparente. Car au fond, ces tenants d’un darwinisme total et définitif utilisent les mêmes armes que les prêtres et bondieusards d’antan : la censure et la falsification. Plus désolant encore, sans nul doute pour diaboliser encore plus la chose, ces vrais scientifiques « objectifs » n’hésitent pas à glisser le mot « nazi » dans leur texte, affirmant qu’un des auteurs de la théorie de l’engrammation traite les rationalistes de nazis. On connaît le procédé, mais on le pensait réservé aux politiciens sans scrupule.

Peut être sommes-nous aujourd’hui à la veille d’une nouvelle bataille de clocher, à moins qu’il ne s’agisse d’une guerre de religion. Dès lors, que nous soyons les sujets dociles d’un « dieu despote » ou les « simples véhicules fugaces et futiles de gènes guerriers et calculateurs », il nous faudra accepter d’être les anonymes sujets d’un monde qui nous excède et nous (pré)détermine. D’aucuns pourront toujours se risquer à mettre en doute la prétention de la synthèse néo-darwinienne de tout expliquer, ils seront alors rejetés au rang d’ignares et de dévots. D’autres pourront tenter de proposer des mécanismes explicatifs de l’évolution faisant l’économie d’un déterminisme génétique fort, ils seront montrés du doigt pour parjure scientifique.

On aurait tendance à proposer la relecture de vieux ouvrages tel que La structure des révolutions scientifiques de T. Kuhn (éd. Flammarion, coll. Champs) ou Autocritique de la science de A. Jaubert et J. M. Levy-Leblond (éd. Seuil). On aurait envie de demander aux néo-darwiniens quels sont leurs liens via les OGM et la thérapie génique avec l’industrie pharmaceutique et l’agro-alimentaire. On aurait presque l’audace de leur demander pourquoi la mise en doute de la théorie de « la sélection du plus apte » est interdite. On aura surtout la sagesse de ne pas tomber dans le piège qui consiste sous couvert de « vérité scientifique » à substituer la censure au débat.

Et puis avant tout, entre deux totalitarismes de la pensée, on ne choisit pas. La vie, sa richesse, sa diversité et la soif de savoir de l’homme finissent toujours par échapper aux dogmes.

Salutations libertaires

Georges Henein Grup, le 29 octobre 2005.


Le 29 octobre 2005, sur la chaîne de télévision Arte, était diffusé un documentaire de Thomas Johnson intitulé Homo sapiens, une nouvelle histoire de l’homme, qui exposait la théorie d’Anne Dambricourt-Malassé.

A la dernière minute, à la suite de pressions occultes impulsées par Guillaume Lecointre du Muséum d’Histoire Naturelle, la chaîne Arte ajouta à la suite de ce documentaire un “débat” entre divers scientifiques tous radicalement opposés aux thèses exposés dans ce film.

Pour plus de détails, voie également notre post Guillaume Lecointre, guide critique, 2005.


Pièces au débat

Patrick Tort, créateur et directeur de l’Institut Charles Darwin International, hagiographe officiel du darwinisme en France, qui a entrepris de rééditer les œuvres complètes de Darwin préface le premier volume La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe comme étant le livre dans lequel Darwin « met en évidence la réalité d’une anthropologie darwinienne qui tire les conséquences de l’origine animale de l’homme tout en dessinant les lignes de force d’une théorie généreuse de la civilisation et d’une généalogie naturelle de la morale ». Selon la présentation de ce volume, Darwin « développe en particulier la théorie de la sélection sexuelle, fondée sur le rôle reconnu des instincts procréatifs et parentaux, germes de l’altruisme, de l’appréciation de la beauté, de l’influence culturelle des femmes, de la solidarité sociale, des sentiments moraux, des comportements d’assistance aux faibles et plus fondamentalement encore l’amour ».

Selon Tort :

« La persistance extraordinairement tenace d’erreur d’interprétation concernant le versant anthropologique de la pensée darwinienne s’enracine dans le moment précis qui sépare la publication en 1859 de L’Origine des espèces et celle, en 1871, de La Filiation de l’homme. Cette décennie décisive, au cours de laquelle les partisans de Darwin lesquels étaient pour la plupart loin d’être darwinien incitèrent sans relâche ce dernier à étendre à l’homme son propos transformiste dans un livre qui pour avoir été trop longtemps attendu, ne sera pratiquement jamais lu dans sa littéralité, ni entendu dans sa logique, a vu en effet se développer le « système de l’évolution » du philosophe Herbert Spencer et son « darwinisme social », application impitoyable du principe de l’élimination des moins aptes au sein d’une concurrence sociale généralisée. Elle a vu également, à partir de 1865, la naissance de l’eugénisme de Francis Galton, recommandant l’application compensatoire d’une sélection artificielle aux membres du groupe social pour lutter contre la dégénérescence issue de l’affaiblissement du rôle de la sélection naturelle en milieu de civilisation. Ces discours parfois inconciliables dans leurs principes mais convergeant dans leurs efforts développaient ensemble une référence également réductrice à la théorie darwinienne de la sélection, dans un accord global avec les tendances dominantes de la société industrielle anglaise emportée par l’ivresse de sa métamorphose libérale. Aucune de ces deux « déviations » n’a reçu l’aval de Darwin, qui a pris position dans l’ouvrage de 1871 contre les positions et recommandations sociales et politiques qui en émanaient. Mais la confusion était née, soutenue par un système de pensée et ancrée dans le vocabulaire théorique, de sorte qu’aujourd’hui encore, un travail idéologique incessant s’obstine, contre l’évidence historique, logique et textuelle qui ressort de l’examen approfondi de l’œuvre darwinienne, à parer du nom et du prestige de Darwin le plus souvent au moyen de montage citationnels des doctrines ou des pratiques, telles que l’anti-interventionnisme social radical, l’impérialisme, le racisme, le « sexisme » ou l’eugénique négative, qu’il a expressément combattues. »

Il ajoute à propos de La Filiation :

« Darwin, à travers [une] dialectique évolutive qui passe par un renversement progressif que nous avons nommé l’effet réversif de l’évolution, installe toutefois dans le devenir, entre biologie et civilisation, un effet de rupture qui interdit que l’on puisse rendre son anthropologie responsable d’une quelconque dérive en direction des désastreuses « sociologies biologiques ». Il s’oppose ainsi expressément au racisme, au malthusianisme et à l’eugénisme, contrairement à l’erreur courante qui lui attribue la justification de ces trois systèmes éliminatoires. »

Toutes ces affirmations n’empêchent nullement Patrick Tort de soigneusement choisir les citations et de bien trancher dans le texte de Darwin pour lui l’innocenter de tout « darwinisme social ».

Si Stephen Jay Gould a combattu, au coté de Richard C. Lewontin, les fondamentalistes protestant « créationnistes », n’hésitant pas à témoigner contre eux devant les tribunaux américains, et se définit lui-même comme darwiniste, il n’en est pas moins très critique envers la théorie de Darwin : la théorie des équilibres ponctués s’oppose à l’idée que l’évolution des espèces se fait de manière graduelle comme le veut le darwinisme classique. Selon Gould l’évolution des espèces se fait par des sauts qualitatifs : à des périodes stables succèdent des périodes instables (changements climatiques par exemple) qui laisseront les individus les plus adaptés survivre et se reproduire ; Gould réduit l’importance de la sélection naturelle de Darwin et explique les « trous » dans les lignages fossiles que des changements lents et continuels ne sauraient expliquer ; Darwin ne reconnaissant pas ces « trous », les expliquaient par l’incomplétude des archives fossiles. Cette théorie des équilibres ponctués continue de faire l’objet de discussions et reste actuellement critiqué par beaucoup de ses pairs. Axel Khan perçoit dans cette notion de sauts qualitatifs, la transposition de l’idée que l’évolution sociale se fait par des phases révolutionnaires (sauts qualitatifs pour le marxiste Gould) dans le domaine de la science de l’évolution des espèces.

Gould critique aussi la notion d’adaptation. Selon lui, si la girafe, grâce à son long cou, peut brouter le sommet des arbres, ce n’est pas parce que l’espèce a progressivement conquis le feuillage intact du sommet des arbres, comme l’affirment les darwinistes « naïfs », mais c’est plutôt, tout simplement, le fruit du hasard. Pour étayer cette critique de la notion d’adaptation, il explique comment le panda se satisfait de son nouvel environnement, se nourrissant exclusivement de bambous alors qu’il est à l’origine un carnivore. On s’aperçoit qu’aucune modification sensible de l’appareil digestif n’est remarquée ; qu’il continue de se nourrir de bambous avec l’appareil digestif du carnivore qui ne possède pas, par exemple, une longueur d’intestin lui permettant de tirer avantage de son régime herbivore. Le panda se trouve obligé de manger en permanence pour assurer sa subsistance.

En ce qui concerne l’homme, il écrit :

« Les humains ne sont pas le résultat final d’un progrès évolutionnaire prédictible mais plutôt, une arrière pensée cosmique fortuite, une minuscule petite brindille dans l’énorme buisson arborescent de la vie. »

Par ailleurs Gould attribue à Darwin une ambiguïté ou une contradiction à propos du progressivisme qu’il ne reconnaît pas dans l’évolution (les espèces s’adaptent localement par sélection naturelle, mais sans pour autant constater qu’elles s’améliorent au cours de l’évolution).

Gould fait d’ailleurs remarquer que Darwin n’a jamais utilisé le mot évolution (dans le sens d’amélioration) dans la première édition de L’Origine des espèces ; mais qu’il concède paradoxalement en dernière page de cet ouvrage l’affirmation que « toutes les qualités corporelles et mentales tendent à progresser vers la perfection ». Gould explique cette contradiction par le fait que Darwin, riche propriétaire terrien, élevé dans ce milieu conservateur :

« jouissait de ce confort dans une société ‑ l’Angleterre victorienne à l’apogée de l’expansion coloniale et industrielle ‑ qui plus que toute autre dans l’histoire de l’humanité, voyait dans le progrès la justification fondamentale de son existence. Un patricien britannique dont la nation connaissait une réussite foudroyante, ne pouvait abjurer le principe incarnant ce triomphe. Pourtant, la sélection naturelle ne fournissait qu’une adaptation locale, et aucun progrès général. Comment concilier ses exigences contradictoires, l’intellectuel et le social ? […] L’intellectuel radical Darwin savait ce que sa théorie entraînait et imposait ; mais le conservateur Darwin ne pouvait saper le principe fondateur d’une culture (à un moment clé de l’histoire) envers laquelle il éprouvait tant de loyauté et dans laquelle il bénéficiait d’un tel confort. […] Darwin a bien perçu que la compétition biotique […] pouvait engendrer un progrès ‑ si vous luttez, non contre un habitat physique, mais contre d’autres membres de votre espèce, votre meilleure option dans le cadre de la sélection naturelle peut éventuellement consister en une amélioration biomécanique plus générale transcendant les particularités de l’environnement : courir plus vite, être plus endurant, mieux penser. Ainsi, poursuivit Darwin, si l’histoire de la vie se caractérise par une prédominance de la compétition biotique sur la compétition abiotique [combat contre les rigueurs de l’environnement physique], on peut alors affirmer l’existence d’une tendance générale au progrès. Mais cet argument sur la prédominance de la compétition biotique n’est pas suffisant : il faut quelque chose de plus. Si l’environnement est relativement désert […], les formes biomécaniquement inférieurs peuvent alors continuer d’exister, et toute tendance à un progrès inéluctable disparaît. Mais si les environnements regorgent constamment d’espèces et si les perdants ne trouvent aucun refuge, les vainqueurs de la compétition biotique éliminent alors réellement les vaincus ; et l’accumulation de ces éliminations successives peut s’interpréter comme une tendance générale au progrès. »

Gould conclut :

« Darwin ne pouvait se résoudre à décevoir son milieu en niant la valeur qui fondait son existence. Pourtant sa théorie exigeait qu’il s’opposât à cette valeur. Pour sortir de ce dilemme, il échafauda un argument environnemental au sommet d’un édifice dont la structure propre ne pouvait le soutenir. »

Alors même qu’aucun argument scientifique sérieux ne permet d’affirmer l’existence du progrès, il paraît indéniable que la vie apparue sous la forme de bactérie, il y a 3,5 milliards d’années, alors que nous connaissons aujourd’hui des formes de vie multiples et variées ; de la forme la plus simple persistant depuis l’origine, à des formes de plus en plus complexe. Gould explique ce progrès dans l’histoire de la vie par :

« un mouvement aléatoire éloignant les organismes de leurs minuscules ancêtre, et non une impulsion unidirectionnelle vers une complexité fondamentalement avantageuse. »

Contrairement à ce que laisserait penser Patrick Tort, Gould reconnaît que Darwin a été influencé par Malthus et Adam Smith.

André Pichot tient des propos beaucoup plus tranchés sur Darwin : celui-ci se contredit constamment dans ses écrits et ouvre la porte à « n’importe quoi » justifié n’importe comment. Selon Pichot, Darwin « avait l’habitude d’écrire tout et son contraire ». Ses références à Malthus suggéraient les extensions qui en ont été faites. Dans La Descendance de l’homme (dont ce titre s’est vu traduit à son avantage depuis par Patrick Tort par La Filiation de l’homme) Darwin caresse les idées de son cousin Galton créateur de la biométrie et organisateur du militantisme eugéniste en Angleterre (Galton inventa aussi en 1883 le terme eugenics) :

« Chez les sauvages, les individus faibles de corps ou d’esprit sont promptement éliminés et les survivants se font ordinairement remarquer par leur vigoureux état de santé. Quant à nous, hommes civilisés, nous faisons au contraire tous nos efforts pour arrêter la marche de l’élimination ; nous construisons des hôpitaux pour les idiots, les infirmes et les malades ; nous faisons des lois en aide aux indigents ; nos médecins déploient toute leur science pour prolonger autant que possible la vie de chacun […]. Les membres débiles des sociétés civilisées peuvent donc se reproduire indéfiniment. Or, quiconque s’est occupé de la reproduction des animaux domestiques sait, à n’en pas douter, combien cette perpétuation des être débiles doit être nuisible à la race humaine. »

« Tous ceux qui ne peuvent éviter une abjecte pauvreté pour leurs enfants devraient éviter de se marier, car la pauvreté est non seulement un grand mal, mais elle tend à s’accroître en entraînant à l’insouciance dans le mariage. D’autre part, comme l’a fait remarquer M. Galton, si les gens prudents évitent le mariage, pendant que les insouciants se marient les individus inférieurs de la société tendent à supplanter les individus supérieurs. »

Dans cet ouvrage, selon Pichot et contrairement à ce que Tort a pu défendre, Darwin expose les dangers que la civilisation fait peser sur l’espèce humaine et disserte sur la nécessité du célibat pour les classes pauvres. Dans ce même ouvrage, Darwin exalte la nation anglaise et la supériorité des Anglais. Pichot reprend de cet ouvrage le passage suivant :

« La supériorité remarquable qu’ont eue, sur d’autres nations européennes, les Anglais comme colonisateurs, supériorité attestée par la comparaison des progrès réalisés par les Canadiens d’origine anglaise et ceux d’origine française, a été attribuée à leur « énergie persistante et à leur audace » ; mais qui peut dire comment les Anglais ont acquis cette énergie ? Il y a certainement beaucoup de vrai dans l’hypothèse qui attribue à la sélection naturelle les merveilleux progrès des États-Unis, ainsi que le caractère de son peuple ; les hommes les plus courageux, les plus énergiques et les plus entreprenants de toutes les parties de l’Europe ont, en effet, émigré pendant les 10 ou 12 dernières générations pour aller peupler ce grand pays et y ont prospéré. » (Ch. Darwin, La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, trad. de la 2nd éd. par Ed. Barbier)

Il faudrait sûrement lire les deux traductions ou encore la version originale, peut-être remettre ces citations dans leur contexte etc., mais jusqu’à preuve du contraire Patrick Tort me paraît vouloir beaucoup plus réhabiliter et idéaliser Darwin que faire une lecture objective dans le texte qui affranchirait ce dernier de la responsabilité qu’il a pu avoir avec la « dérive en direction des désastreuses sociologies biologiques ».

Dans L’Origine des espèces Darwin ne parle pas de l’homme, mais dans la préface à sa traduction française (1862), Clémence Royer est sans ambiguïté :

« Mais aussi la loi de sélection naturelle, appliquée à l’humanité, fait voir avec surprise, avec douleur, combien jusqu’ici ont été fausses nos lois politiques et civiles, de même que notre morale religieuse. Il suffit d’en faire ressortir ici un des vices le moins souvent signalés, mais non pas l’un des moins graves. Je veux parler de cette charité imprudente et aveugle pour les êtres mal constitués où notre ère chrétienne a toujours cherché l’idéal de la vertu sociale et que la démocratie voudrait transformer en une source de solidarité obligatoire, bien que sa conséquence la plus directe soit aggravée et de multiplier dans la race humaine les maux auxquels elle prétend porter remède. On arrive ainsi à sacrifier ce qui est fort à ce qui est faible, les bons au mauvais, les êtres bien doués d’esprit et de corps aux êtres vicieux et malingres. Que résulte-t-il de cette protection inintelligente accordée exclusivement aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, enfin à tous les disgraciés de la nature ? C’est que le mal augmente au lieu de diminuer, et qu’il s’accroît de plus en plus aux dépens du bien. Pendant que tous les soins, tous les dévouements de l’amour et de la pitié sont considérés comme dus aux représentants déchus ou dégénérés de l’espèce, rien ne tend à aider la force naissante, à la développer, à multiplier le mérite, le talent ou la vertu. »

Une correspondance entre l’auteur et la traductrice témoigne que Darwin a obligatoirement pris connaissance de cette préface d’une quarantaine de page qui, au nom du progrès, dénonce le christianisme et la démocratie accusés de contrevenir au sens naturel de l’évolution en protégeant les faibles.

Pour Pichot, Darwin était un bourgeois victorien qui avait globalement le même genre de philosophie que le bourgeois victorien. Pichot reprend d’abord un passage d’une lettre de Marx à Engels (18 juin 1862) dans laquelle Marx relève l’influence de Malthus et de Hobbes dans L’Origine des espèces :

« Il est curieux de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés, les « inventions » et la « lutte pour la vie » de Malthus. C’est le bellum omnium contre omnes [la guerre de tous contre tous] de Hobbes, et cela fait penser à la phénoménologie de Hegel, où la société bourgeoise figure sous le nom de « règne animal intellectuel », tandis que chez Darwin, c’est le règne animal qui fait figure de société bourgeoise. »

Il reprend ensuite un passage d’une lettre de Engels à Lavrov du 12 [17] novembre 1875 dans laquelle Engels reprend la même idée :

« Toute doctrine darwiniste de la lutte pour la vie n’est que la transposition pure et simple, du domaine social dans la nature vivante, de la doctrine de Hobbes : bellum omnium contre omnes et de la thèse de la concurrence chère aux économistes bourgeois, associée à la théorie malthusienne de la population. Après avoir réalisé ce tour de passe-passe […], on retranspose les mêmes théories cette fois de la nature organique dans l’histoire humaine, en prétendant que l’on a fait la preuve de leur validité en tant que lois éternelles de la société humaine. Le caractère puéril de cette façon de procéder saute aux yeux, il n’est pas besoin de perdre son temps à en parler. »

On peut retrouver ces deux lettres dans K. Marx et F. Engels, Lettres sur le Capital.

D’un point de vue scientifique, la théorie de Darwin a fait basculer la biologie de manière définitive dans le transformisme (par opposition au fixisme). Mais cette théorie s’appuyait sur des explications bancales ; d’ailleurs Pichot fait remarquer qu’aucune description d’évolution par sélection naturelle n’est présentée dans L’Origine des espèces. L’évolution, selon Darwin, est une évolution graduelle, continue, et demande un continuum des êtres vivants, découpé de manière plus ou moins arbitraire en espèces distinctes. Darwin a repris purement et simplement le nominalisme de Lamarck.

Comme Lamarck, Darwin reprend aussi l’idée d’une hérédité des caractères acquis, idée qui fut totalement rejetée par Weismann. Darwin ignorant la notion de mutation (la théorie de la mutation apparue en 1901-1903), il recourait à une multitude de petites variations continues et quasi insensibles, d’origines très diverses (non expliquées) qui donnait une sorte d’infinie malléabilité aux êtres vivants, malléabilité sur laquelle la sélection naturelle travaillait, ne retenant que les formes les plus adaptée. Comme Lamarck, Darwin fait descendre l’homme du singe. Darwin, lui, explique l’écart entre le singe et l’homme par le fait que les formes intermédiaires se sont éteintes. Cet écart grandissant par l’extermination probable des races humaines « inférieures » et celles des singes supérieurs.

Darwin qualifiait les races de « demi-espèces », et semble considérer les plus distinctes d’entre elles comme des espèces différentes. Il affirme que les hommes, des quelques espèces et races qu’ils soient, ont des ancêtres communs (théorie monogéniste ‑ contraire à la théorie polygéniste dans laquelle les différentes races ou espèces humaines auraient plusieurs origines). Pichot écrit :

« Pour Darwin, la sélection des plus aptes se faisait essentiellement dans une concurrence pour l’alimentation (ou pour la femelle) entre individu d’une même espèce occupant un même territoire. Très rapidement ce processus fut élargi en lutte de l’être vivant contre le milieu extérieur considéré dans toute sa généralité à la fois le milieu physique (conditions climatiques, par exemple) et le milieu vivant constitué aussi bien des individus de la même espèce que de ceux d’autres espèces (prédateurs ou proies possibles). Ce ne fut pas seulement pour l’alimentation ou la femelle qu’il y eut concurrence, mais pour absolument tout, et entre autres pour le territoire et l’espace vital, ce dont la sociologie ne pouvait manquer de saisir. »

Pichot pointe du doigt l’incohérence de la théorie de la sélection naturelle avec celle des comportements altruistes que Darwin tentait de faire cohabiter :

« Depuis très longtemps, pour expliquer les comportements, on évoquait des instincts ad hoc. Darwin lui-même leur avait étendu sa théorie : quel qu’ils soient, ils doivent être considérés du point de vue de l’avantage qu’ils confèrent aux individus qui les possèdent. Théoriquement, cela marche assez bien, il suffit de considérer ces instincts et ces comportements comme le « prolongement » de caractères purement biologiques. Seuls les instincts et comportements sociaux posent problème car ils entrent mal dans le cadre de la concurrence et de la sélection. Ce désaccord du darwinisme et de la sociabilité est d’autant plus marqué et d’autant plus gênant que, dans la théorie orthodoxe, la concurrence vitale est censée s’exercer entre les individus de même espèce occupant un même territoire, c’est-à-dire ceux qui seraient justement susceptible de se regrouper en une société »

« Le cas le plus difficile est celui des insectes sociaux, comme les fourmis, les abeilles ou les termites, traditionnellement présentés comme des modèles d’ordre, de discipline et de travail, dont doivent s’inspirer les sociétés humaines comparativement si désordonnées. Chez les insectes, la dimension sociale comprend une répartition des tâches très définie, qui se traduit même par des morphologies et des physiologies différentes chez les individus diversement « spécialisés » (la reine, les ouvrières, les soldats, etc.). Ces morphologies et physiologies spécialisées, qui ne sont utiles que pour le groupe, rentrent très mal dans le cadre de la sélection naturelle : la stérilité de la plupart de ces individus spécialisés est encore plus difficile à expliquer. Comment peut-elle être considérée comme avantageuse pour les individus qui en sont frappés, et comment peut-elle être transmise aux générations postérieures. »

Dès L’Origine des espèces (1859), ces problèmes avaient été perçus par Darwin, qui avait essayé de les résoudre par une « sélection de groupe » : les caractères en question, dont la stérilité, sont utiles pour le groupe à défaut de l’être pour lui-même. L’explication sera constamment reprise par la suite, sous des formes diverses.

« De manière générale, la difficulté venait donc de ce que le darwinisme avait introduit en biologie la guerre de tous contre tous, et qu’il en avait fait non seulement le moteur d’une évolution comprise comme un progrès, mais aussi un mode d’explication universel. […] La biologie se trouvait fort diminuée pour expliquer les phénomènes sociaux, animaux ou humains, sans sortir de son domaine naturaliste. Pour rendre compte de l’existence de société et, de manière générale, des comportements où les individus coopèrent au lieu de lutter entre eux, il fallait introduire un facteur modérateur, un contre-poids à la guerre de tous contre tous qui fût biologique : l’altruisme à valeur évolutionniste.  »

« Un dosage subtil entre lutte et altruisme, simultanément ou successivement invoqués, on pourra expliquer tout et n’importe quoi. L’altruisme permet donc de fonder la société animale ou humaine, sur une base biologique compatible avec la concurrence et la sélection. Il place ainsi la société sous l’emprise de la biologie darwinienne. »

Pichot écrit ailleurs :

« L’altruisme évolutionniste était la source d’une morale pseudo-naturaliste qui permettait de concilier la loi de la jungle et l’idéologie du bon sauvage. Appliqué à la société humaine, il l’animalise en la biologisant. Appliqué à la société animale, il l’humanise en lui étendant, par anthropomorphisme, la dimension psychologique et morale des comportements sociaux humains. »

Darwin expliquait ce qui deviendra plus tard l’altruisme par un comportement naturel ou instinctif social comprenant la nécessité de survie du groupe, si besoin aux dépens de l’intérêt égoïste de l’individu. Le raisonnement, la prévoyance, l’expérience montrant qu’une aide est payée de retour, le goût de la louange, et d’autres facteurs de ce genre, ont finit par faire de la coopération une sorte d’avantage sélectif. Darwin parle de l’expérience qui apprend à l’individu que « s’il aide des semblables, ceux-ci l’aideront à son tour », ou encore de « l’approbation ou du blâme de nos semblables ».

Pour Pichot le succès du darwinisme en biologie est venu d’abord d’une parfaite adéquation entre l’esprit de l’époque et la théorie socio-darwinienne qui s’est construite à partir de l’idée de la sélection naturelle ; le succès du darwinisme social a ensuite permis celui du darwinisme biologique qui, malgré tous ses défauts (généralités, flou) s’est construit à partir de pseudo-concepts tel que le hasard, la concurrence, la sélection, la survie, l’égoïsme, l’altruisme, faisant appel à la pure imagination, et à des déductions basées sur aucun fait, aucune preuve, par des descriptions rétrospectives (ce que Novicow a appelé dans La Critique du darwinisme social (1910) un ensemble de « romans anthropologiques »). Il est intéressant de remarquer comment la biologie moléculaire et la génétique ont recourt aussi à ce type de pseudo-concept pour expliquer le vivant (gène égoïste, de la criminalité, de l’obésité, etc.). Pour Novicow cité par Pichot :

« L’immense succès de cette doctrine vient de ce qu’elle répondait également aux aspirations les plus nobles et les plus basses de l’âme humaine. Elle satisfait et les conservateurs, épris de force brutale, et les libéraux, épris de l’idée de justice, et les libres penseurs positivistes et monistes, et les croyants idéalistes et dualistes […]. Le triomphe du darwinisme marque l’affranchissement de l’esprit humain des liens de la théologie. […] Puisque les espèces se transformaient par des moyens naturels tout miracle était rendu inutile […]. L’homme relevait la tête ; il se sentait le maître du monde. […] Il propageait l’idée de la survivance des plus aptes, le triomphe des meilleurs s’était affirmé, que la nature pratique une justice incorruptible, que l’idée de justice se trouve déjà dans le domaine biologique […]. » (J. Novicow, La Critique du Darwinisme social, éd. Félix Alcan, 1910)

Henri Mora

4 novembre 2005.


[1] Voir Ecologie comportementale de E. Danchin, L. A Giraldeau et F. Cézilly, aux éd. Dunod.

[2] lire l’opuscule de Bruno Latour, Le métier de chercheur, regard d’un anthropologue, éditions INRA, qui parle de capitalisme scientifique et d’investissement du crédit que gagne le scientifique en faisant de « bons » articles dans de nouvelles alliances qui lui permettent de gagner encore plus de crédit.

[3] Lire Ni Dieu, ni gène de J.-J. Kupiec et P. Sonigo aux éd. Seuil, ou La fin du tout génétique de H. Atlan aux éd. Inra.

[4] Lire L’arbre de la connaissance de H. Maturana et F. Varela chez Addison-Wesley.

[5] Lire Forme et croissance de D’Arcy Thompson aux éditions de Seuil et How the leopard changed its spots de B. Goodwin chez Charles Scribners’s sons.

[6] Lire Invitation aux sciences cognitives de F. Varela aux éditions du Seuil.

[7] lire Exaptation – a missing term in the science of form de S.J. Gould et E. Vrba dans Paleobiology Vol. 8.

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