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André Pichot, Dolly la clonesse ou les dangers de l’insignifiance, 1997

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LA manière dont a été présenté au public le clonage d’une brebis, par Ian Wilmut et son équipe, consacre la reconversion de la biologie dans le cirque et la science-spectacle. Contrairement aux affirmations optimistes des auteurs et de divers commentateurs, on peut en effet douter de l’intérêt d’une telle réalisation.

Sur le plan scientifique, elle est censée améliorer notre compréhension de l’embryogénèse et de la différenciation cellulaire. Or, d’une part, il existe depuis longtemps des expériences comparables sur des animaux inférieurs, les amphibiens, et l’utilisation de mammifères n’apporte rien de vraiment nouveau si ce n’est que ce qui vaut pour les grenouilles vaut aussi pour eux, ce qui était généralement admis.

D’autre part, la manipulation est trop massive pour éclaircir des processus aussi délicats. La médiocrité du rendement trahit l’empirisme de la méthode, et donc la méconnaissance de ce qui a réellement été fait, d’où un faible intérêt théorique. Le discours sur la « remise à zéro du programme génétique », « le réveil des gènes en sommeil » et autres métaphores de la même eau, est un simple verbiage destiné à masquer un grand vide scientifique.

En ce qui concerne les applications, la pratique de l’étable me fait un peu défaut, mais je ne crois pas me tromper en disant que l’agriculture n’a pas besoin de troupeaux composés d’animaux strictement identiques du point de vue génétique ne serait-ce que parce que les gènes n’ont pas un pouvoir contraignant tel que l’unicité génétique empêche toute variation phénotypique.

Pour la multiplication des animaux en voie de disparition également évoquée par les commentateurs, j’avoue ne pas voir non plus en quoi ce type de clonage serait préférable aux méthodes traditionnelles. J’imagine, car la fréquentation des espèces rares me manque autant que celle du bétail, qu’il est quand même plus facile pour une ourse des Pyrénées de porter à terme un embryon provenant d’un ovule bêtement fécondé par un spermatozoïde, plutôt que d’un ovocyte énucléé où l’on a transféré le noyau d’une cellule d’épithélium mammaire. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Seuls les Shadocks se reproduisent ainsi. Et eux, manifestement, ne sont pas en voie de disparition.

En fait, la seule application que semble avoir ce clonage est la copie à l’identique, et ainsi la multiplication, via des mères porteuses, d’animaux transgéniques qu’on a eu beaucoup de difficultés à produire – l’opération marche mal chez les animaux supérieurs – et dont on craint que les descendants obtenus par les voies naturelles ou semi-naturelles ne conservent pas les gènes greffés. C’est d’ailleurs vraisemblablement dans ce seul but que l’opération a été réalisée.

Pour l’essentiel, il s’agit donc d’un bricolage destiné à pallier les insuffisances d’un précédent bricolage, celui par lequel les animaux transgéniques ont été fabriqués. Quel que soit l’intérêt de ceux-ci pour la production de molécules à usage pharmaceutique (intérêt peut-être surévalué), l’utilité pratique est finalement assez étroite. Ce qui, ajouté à un faible intérêt scientifique, réduit Dolly à bien peu de choses. Surtout en regard des risques d’extension d’un tel clonage à l’homme, laquelle extension ne saurait se prévaloir du vertueux prétexte de la thérapeutique, de la stérilité, par exemple.

Loin d’être une manifestation de la puissance d’une science parfaitement maîtrisée, ce genre d’opérations traduit la dérive d’une discipline qui a choisi d’exorciser ses difficultés théoriques pour ne pas dire « ses impasses conceptuelles » en multipliant les applications, ou les pseudo-applications, de préférence spectaculaires. Faute de maîtriser ses concepts, elle se répand en bricolages qu’elle ne maîtrise pas mieux, mais qui donnent un semblant de légitimité à ses affirmations. La loi du genre veut alors qu’on aille toujours plus loin : le bricolage appelle le bricolage (ou le rafistolage) ; le spectacle exige la nouveauté et la surenchère.

Le génie génétique agricole n’a pas rempli tous les espoirs, notamment économiques, que les généticiens avaient mis en lui. Ce n’est pas le malheureux maïs transgénique dont on nous rebat actuellement les oreilles qui permettra de me contredire. On est alors monté d’un cran, en passant à l’homme, avec la promesse de mirifiques thérapies géniques, promesse dont on voit mal comment elle pourrait être tenue, et qui n’a guère débouché que sur le diagnostic prénatal et l’avortement, avec le risque de dérives eugénistes. Sans parler, en France, d’un financement par la charité publique qui frise l’escroquerie.

On a beau multiplier les découvertes de gènes de maladies ou de prédispositions héréditaires, le public se lasse de la répétition du même schéma : découverte du gène d’une maladie, promesse de thérapie à venir, puis plus rien ; alors, découverte du gène d’une autre maladie, espoir de thérapie, et de nouveau plus rien ; et ainsi de suite.

De cette manière, on a déjà épuisé la mucoviscidose, la myopathie, l’X fragile, le diabète, la chorée de Huntington, l’hémophilie, la maladie de Parkinson, l’obésité, l’ataxie de Friedreich, le cancer du sein, de la prostate, etc. J’en oublie les neuf dixièmes, et on peut s’attendre, pour septembre et en prévision du Téléthon de décembre, à l’habituelle collection d’automne de gènes et de pathologies héréditaires.

Pour nous faire patienter, voilà un nouveau numéro, Dolly la clonesse, ses deux mères et son absence de père. Avec frissons garantis – le danger d’une extension à l’homme. Faut-il rappeler ici que la génétique a un lourd passé dans le domaine des applications humaines abusives (inhumaines conviendrait mieux) ? On souhaiterait pour elle et pour nous un avenir plus léger.

Ce petit jeu de la surenchère ne peut durer éternellement. La prolifération des bricolages spectaculaires, voire dangereux, souvent inaboutis et pas toujours intéressants ni sur le plan scientifique ou médical ni sur le plan économique, ne masquera pas très longtemps la profonde vacuité théorique de la biologie moderne. Plutôt que de se disperser en ces prétendues applications – applications de quoi ? puisqu’il n’y a pas de théorie digne de ce nom –, les biologistes devraient peut-être revenir à une recherche plus fondamentale, et seulement ensuite se préoccuper d’en appliquer les résultats bien établis.

Plus que jamais, la boutade de René Thom est d’actualité :

« En biologie, il pourrait être nécessaire de penser. »

Deux fois plutôt qu’une : travailler les concepts, et réfléchir aux conséquences de ce qu’on fait.

André Pichot,

est chercheur au CNRS en épistémologie et histoire des sciences

article du journal Le Monde, 5 mars 1997.

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Téléchargez les articles d’André Pichot au format PDF:

Biologie moderne: Frankenstein ou Pieds-Nickelés?

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