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André Pichot, Racisme et biologie, 1996

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Après les récentes déclarations de M. Le Pen sur l’inégalité des races, Le Monde a publié un éditorial (le 11 septembre 1996), puis un article (de Nicolas Weill, le 13 septembre 1996) qui font appel à la biologie et à son histoire d’une manière quelque peu incertaine. Signe du biologisme ambiant, plutôt que de s’attaquer à la notion d’inégalité, ces textes semblent s’en prendre à celle de race. Faut-il rappeler que la biologie n’a rien à dire sur l’égalité, et que celle-ci relève de la philosophie du droit, pas de la génétique ?

En biologie, la race est une subdivision de l’espèce. Elle réunit les individus qui, au-delà des différences individuelles, présentent tous certaines particularités héréditaires assez marquées pour les caractériser nettement en tant que groupe, mais insuffisantes pour que ce groupe constitue une espèce distincte.

La définition est vague : on ne précise pas quels caractères sont concernés, ni à partir de quelle limite leur variation entraîne l’appartenance à une race plutôt qu’à une autre. Par ailleurs, du fait de leur interfécondité, une gradation régulière reste possible entre les races ainsi définies (l’espèce est donc toujours l’unité taxonomique de base).

Il n’en est pas moins vrai que chez les hommes comme chez les plantes, il existe des races différentes, nées vraisemblablement de l’isolement géographique et de l’endogamie. Il est assez facile de les distinguer, même si ça ne présente souvent aucun intérêt, car leur définition, aussi imprécise soit-elle, n’est pas totalement arbitraire.

Il y a en effet des corrélations statistiques plus ou moins fortes entre les traits sujets à variations (ainsi, dans l’espèce humaine, les cheveux crépus sont le plus souvent associés à une peau sombre qu’à une peau claire, etc. ; idem pour des caractères physiologiques comme les groupes sanguins). Les traits les plus fortement corrélés dessinent une sorte de « portrait-robot », flou mais relativement efficace, du type racial.

Ne sont toutefois ainsi caractérisable que quelques grands groupes ; les subdivisions plus fines deviennent vite imaginaires (d’autant plus que la rupture de l’isolement géographique et de l’endogamie a créé toutes sortes de métis qui forment des ponts reliant ces groupes).

En soi, cette diversité de races n’a pas grande importance et ne gêne guère que les partisans de l’uniformité. Le problème vient de ce que, depuis Darwin, les biologistes ont pris l’habitude de considérer les différences en termes d’avantage évolutif ; notamment les différences raciales, puisque l’orthodoxie veut que l’évolution résulte du triomphe d’une variété (une race) sur une autre au sein de la même espèce.

Dans cette optique, la race s’inscrit dans une échelle de valeurs sanctionnée par la sélection naturelle. L’évolution étant souvent comprise comme un progrès, et le progrès comme un idéal, cette échelle de valeurs évolutive est devenue une hiérarchie en valeur absolue.

Le biologisme triomphant de la fin du XIXe siècle a considéré que, dans l’espèce humaine, les différences de civilisation provenaient de différences biologiques. L’évolutionnisme a donc compris la classification naïve des sociétés (du sauvage au civilisé) comme une classification de races, et il en a fait une échelle d’évolution biologique, une hiérarchie. C’est là l’origine des théories « scientifiques » de l’inégalité raciale, de l’eugénisme raciste et des diverses sociobiologies qui ont émaillé tout le XXe siècle.

La race était alors « définie » par un mélange informe de critères culturels et biologiques plus ou moins confondus. Sa valeur dépendait de sa position dans l’évolution de l’espèce humaine, selon une gradation allant d’un être supposé proche du singe jusqu’à l’homme supérieur (l’Européen blanc), gradation qui recouvrait en fait la classification des sociétés. Celles-ci étant hiérarchisées selon leur développement technique, la hiérarchie raciale était assimilée à une hiérarchie de développement intellectuel (d’où la thèse voulant qu’à partir de l’homme l’évolution biologique concerne l’intelligence plus que le corps, intelligence réduite au cerveau que l’on va peser et mesurer de toutes les manières).

Le raisonnement est évidement spécieux de A à Z, mais, n’en déplaise aux spécialistes de l’évolution qui aimeraient se dépêtrer de ce triste héritage, il a eu ses beaux jours, des beaux jours qui ont duré près d’un siècle : leurs prédécesseurs ont adoré l’inégalité raciale et s’en sont fait une spécialité. Le chef d’œuvre du genre est la classification de Haeckel : douze espèce humaines divisées en trente-six races, elles-mêmes scindées en une multitude de sous-races, toutes hiérarchisées.

La question du racisme pseudo-biologique dépasse donc largement l’antisémitisme nazi auquel on le réduit souvent : il vient de bien plus loin. Dans son article, M. Weill cite les inévitables Carrel, Verschuer et autres Montandon : c’est que les sympathies, hitlériennes ou pétainistes, desdits personnages sont là pour tout expliquer (c’est-à-dire ne rien expliquer).

Mais que dire du biologiste britannique Julian Huxley, humaniste et social démocrate, qui, en 1941, crut bon de faire l’éloge de l’eugénisme et d’attribuer aux « nègres authentiques » (sic) une intelligence héréditairement inférieure.

En 1941, Auschwitz ne fonctionnait pas encore, mais les Allemands se faisaient déjà la main en gazant leurs malades mentaux, au vu et au su du monde entier et sous les protestations bien solitaires de l’évêque de Münster, Mgr von Galen. Que dire de ce Huxley, sinon qu’il fut nommé directeur de l’Unesco en 1946 ? [Son frère, Aldous Huxley, fut l’auteur du célèbre roman qu’en 1931 on pouvait qualifier “d’anticipation”, Le meilleur des mondes.]

Que dire du communiste Hermann Müller, généticien américain d’origine juive allemande qui, en 1933, alla travailler en URSS en espérant convaincre Staline d’adopter une politique eugéniste ? Il dut quitter les lieux en 1937 sous la pression de Lyssenko. Qu’en dire, sinon qu’il reçut le prix Nobel de médecine en 1946 (après avoir démissionné de l’Académie des sciences d’URSS et dénoncé le Lyssenkisme, mais pas l’eugénisme qu’il professa jusqu’à la fin de ses jours en 1967) ?

Ces deux-là sont les plus pittoresques, mais ce ne sont pas les seuls, ni les pires. On pourrait en évoquer bien d’autres qui, sans être sympathisants du nazisme alimentèrent de leur délire les thèses eugénistes et racistes.

Si, comme le note M. Weill, les raciologues allemands furent relativement épargnés à la fin de la guerre, dès lors qu’ils n’avaient pas les mains trop directement tâchées de sang, c’est souvent qu’ils se sont contentés de mettre le mot « juif » là où les généticiens des pays démocratiques mettaient le mot « nègre ».

Lorsqu’on évoque les lois eugénistes allemandes de 1933, on oublie souvent que de nombreux pays s’étaient depuis longtemps dotés d’un arsenal législatif comparable, les Etats-Unis en tête (depuis 1907) ; et cela sur le conseil avisé de grands biologistes et médecins, tous philanthropes avérés.

Lorsqu’on évoque les lois antisémites allemandes de 1935, on oublie non moins souvent que la ségrégation raciale était l’ordinaire aux Etats-Unis et dans la plupart des colonies (soit la quasi totalité de l’Afrique et une bonne partie de l’Asie). Ségrégation justifiée par les classifications raciales précédemment évoquées et gracieusement fournies par d’éminents biologistes.

Les nazis eux-mêmes se sont affranchis du racisme « scientifique » alors admis, pour en fabriquer un qui leur convenait mieux et qu’ils ont justifié tout aussi « scientifiquement » en faisant des juifs une race inférieure (ils ont eu quelque mal à définir cette « race », ainsi que le remarque M. Weill, mais pas plus que Haeckel qui, lui, la rangeait dans la catégorie supérieure).

L’antisémitisme nazi est la forme extrême, caricaturale, et déviante, du racisme pseudo-biologique ; ce n’en est pas l’origine. Son évocation peut servir de mise en garde, elle ne remplace pas une analyse.

Ces théories anthropo-biologiques ont quasiment disparu après la guerre, en raison des horreurs nazies, mais aussi de la domination de la génétique moléculaire, qui a éclipsé la génétique des populations à laquelle elles étaient souvent liées. Depuis quelques années et un peu partout, ce racisme revient à la mode sous sa forme antérieure au nazisme. On peut bien sûr l’expliquer par les difficultés socio-économiques (chômage, immigration, etc.), mais il est difficile de ne pas rapprocher cette résurgence du fait que, pour des motifs qui relèvent du commerce autant que de la science, les généticiens ont cru bon de réactiver le pangénétisme.

Quand certains biologistes distillent aux médias, qui les reprennent avec d’autant plus de zèle qu’elles sont scabreuses, des informations sur de pseudo-découvertes de gènes du crime, de l’alcoolisme, de l’homosexualité, de l’inadaptation sociale, ou de n’importe quoi – à propos : pourquoi les généticiens sérieux ne démentent-ils pas ?

Quand de grands journaux (dont Le Monde) prétendent que nous sommes menacés par quatre mille maladies génétiques (un conseil : les journalistes devraient apprendre à compter : si chacune de ces maladies tuait cent personnes par an en France – ce qui est peu à l’échelle d’un pays –, ensemble elles seraient responsables de quatre cent mille morts, soit les trois quarts de nos quelque cinq cent vingt-cinq mille décès annuels ; à ce rythme, nous serons bientôt tous des malades génétiques).

Quand une revue de vulgarisation scientifique fait sa couverture sur les « mystérieux gènes de l’intelligence » (sic), etc., comment s’étonner que l’inégalité des races revienne à la mode ? Et comment expliquer au public que seuls les caractères raciaux feraient exception dans l’hérédité généralisée dont nous sommes menacés ?

Ces grandes manœuvres médiatiques sont manifestement destinées à soutenir certaines entreprises, comme le décryptage du génome humain, dont l’intérêt scientifiques n’est peut-être pas à la hauteur de l’investissement réclamé, et qui pourraient bien servir de cache-misère à une biologie qui a épuisé le paradigme dans lequel elle travaille depuis quarante ans, sans avoir trouvé de quoi le remplacer.

Ce serait plus lamentable que scandaleux si, d’une part, ces opérations médiatico-financières ne contribuaient pas, par leur héréditarisme forcené, à alimenter le racisme et si, d’autre part, elles ne prenaient pas parfois une tournure malpropre. Ainsi, la manière dont la génétique utilise les enfants malades pour financer ses projets, rappelle fâcheusement les méthodes de certains politiciens qui arguent des enfants assassinés pour promouvoir le racisme : dans les deux cas, le même racolage émotionnel.

L’organisation policière, et raciste, de la société n’empêchera jamais que, de temps en temps, un enfant soit tué par un fou. Le génétisme médical à tous crins n’empêchera pas plus que, de temps en temps, naisse un enfant affecté d’une maladie incurable.

Même si la question de l’égalité ne relève pas de la biologie (elle se fonderait plutôt sur l’absence de détermination biologique stricte qui fait de l’homme, quelque soit sa race, un être éminemment perfectible), on suggérera aux biologistes de réfréner leur génétomanie irresponsable et mercantile.

Qu’ils se souviennent de leurs illustres prédécesseurs (les Galton, Weismann, Haeckel, Pearson Fisher, Davenport, Richet, Carrel, Huxley, Müller, etc.) ont largement contribué à écrire les paroles que Hitler a mises en musique. Rappel : en 1934, Rudolf Hess prétendait que le national-socialisme n’était rien d’autre que de la biologie appliquée.

André Pichot

est chercheur au CNRS en épistémologie et histoire des sciences.

article du journal Le Monde, 4 octobre 1996.

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Téléchargez les articles d’André Pichot au format PDF:

Biologie moderne: Frankenstein ou Pieds-Nickelés?

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