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André Pichot, Petites devinettes pour Fukuyama, 1999

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FRANCIS FUKUYAMA revient (Le Monde du 17 juin 1999, voir ci après) sur la fin de l’Histoire, ragoût dont le piquant échappe à ceux à qui a été épargné Hegel au lycée, mais que notre politologue prétend épicer d’une pointe de biotechnologies. C’est cette seule pointe qui m’intéresse ici et me suggère quelques petites devinettes sur la biologie et la politique.

Qui a écrit :

Le grand problème de la civilisation, c’est d’assurer une augmentation relative des éléments sains de la population par rapport aux éléments moins sains, voire nocifs […]. Ce problème ne peut être résolu sans donner toute son importance à l’influence immense de l’hérédité […]. Il faut stériliser les criminels, et empêcher les faibles d’esprit de laisser une descendance derrière eux […], donner la priorité à la reproduction des personnes convenables.

Perdu. Ce n’est pas Hitler. C’est le président Théodore Roosevelt.

Qui a écrit :

Dans la société actuelle, la dégénérescence fait des progrès rapides et effrayants […]. L’élimination progressive de la lutte pour la vie […] menace toujours plus de dégrader la race […]. La technique humaine détruit […] l’équilibre de la nature […] et facilite aux individus corporellement et mentalement inférieurs non seulement le maintien en vie mais également la reproduction […]. [Grâce à l’eugénisme] une nouvelle race verra le jour, forte et belle et pleine de vitalité, comme les héros de l’Antiquité grecque, comme les guerriers germaniques de la migration des peuples.

Encore perdu. Ce n’est toujours pas Hitler. C’est le socialiste Karl Kautsky.

Pourquoi Roosevelt et Kautsky, et bien d’autres politiciens très respectables, ont-ils dit et écrit de pareilles inepties ? Parce que, faute de la compétence nécessaire pour en juger le bien-fondé, ils répétaient bêtement ce que prétendaient les généticiens de leur temps, et qu’à l’époque ceux-ci prédisaient la dégénérescence de l’espèce humaine et recommandaient chaudement l’eugénisme.

Pourquoi Fukuyama voit-il dans les biotechnologies « les outils qui nous permettront d’accomplir ce que les spécialistes d’ingénierie sociale n’ont pas réussi à faire » ? Parce qu’il répète bêtement ce que les généticiens d’aujourd’hui prétendent. S’il avait la moindre compétence en ce domaine, il saurait que, loin d’être une manifestation de la puissance d’une science parfaitement maîtrisée, ces biotechnologies sont d’assez misérables bricolages empiriques. Loin d’ouvrir « une nouvelle Histoire, au-delà de l’humain », elles traduisent la dérive d’une discipline qui a choisi d’exorciser ses difficultés théoriques (pour ne pas dire « ses impasses conceptuelles ») en multipliant les applications, ou les pseudo-applications, de préférence spectaculaires. Le battage médiatique qui les accompagne est de l’attrape-nigaud et, en ce domaine, politiciens et politologues, de Théodore Roosevelt à Fukuyama, sont d’assez vulgaires gogos.

S’il faut vraiment compter sur les biotechnologies pour faire avancer l’Histoire (à supposer que la pauvre ait besoin de béquilles), alors celle-ci est vraiment terminée.

Petite devinette pour conclure : qui a dit que le national-socialisme n’était rien d’autre que de la biologie appliquée ? Rudolf Hess, le bras droit de Hitler, en 1934.

André Pichot

est chercheur au CNRS en épistémologie et histoire des sciences.

article du journal Le Monde, 22 juin 1999.


Francis Fukuyama

La fin de l’Histoire, dix ans après

L’été 1999 marque le dixième anniversaire de la publication de mon article La fin de l’Histoire ? dans le journal The National Interest. A cette occasion, on m’a demandé un retour sur mon hypothèse originelle. A intervalles réguliers, depuis la première publication, mes critiques ont réclamé que je reconsidère et renie – du moins l’espèrent-il – mon idée que l’Histoire s’achève. A leur intention, j’énoncerai d’entrée cet axiome de base : rien de ce qui est survenu dans la politique mondiale ou l’économie globale durant ces dix dernières années ne remet en cause, à mon avis, ma conclusion : la démocratie libérale et l’économie de marché sont les seules possibilités viables pour nos sociétés modernes.

Les péripéties les plus préoccupantes, au cours de cette période, ont été la crise économique en Asie et l’arrêt apparent des réformes en Russie. Mais si ces événements recèlent de nombreuses leçons politiques, c’est aussi à la politique qu’ils devront en définitive leurs solutions et ils ne constituent pas un défi systématique à l’ordre mondial actuel.

En revanche, l’argument que j’ai utilisé pour montrer que l’Histoire est orientée, progressive et qu’elle trouve son couronnement dans l’Etat libéral moderne, cet argument est fondamentalement erroné. Un seul critique, parmi les centaines d’exégètes qui ont analysé La fin de l’Histoire, en a repéré la véritable faiblesse : l’Histoire ne peut s’achever aussi longtemps que les sciences de la nature contemporaines ne sont pas à leur terme. Et nous sommes à la veille de nouvelles découvertes scientifiques qui, par leur essence même, aboliront l’humanité en tant que telle.

Une grande partie du premier débat sur la fin de l’Histoire a résulté d’une stupide question sémantique. De nombreux lecteurs n’avaient pas compris que j’utilisais le mot « Histoire » dans son acception hegéliano-marxiste : l’évolution progressive des institutions humaines, politiques et économiques.

Comprise ainsi, l’Histoire est menée, selon mon analyse, par deux forces fondamentales : l’expansion des sciences de la nature et de la technologie contemporaines, lesquelles constituent le fondement de la modernisation économique, et la lutte pour la reconnaissance qui exige, en dernier ressort, un système politique admettant l’universalité des droits de l’homme.

Contrairement aux marxistes, j’ai soutenu que ce processus d’évolution historique trouvait son achèvement, non dans le socialisme, mais dans la démocratie et l’économie de marché.

Il est difficile d’imaginer à quel point toutes les perspectives possibles et imaginables ont été utilisées pour critiquer ma thèse, si souvent et si sauvagement attaquée. Au début des années 90, on spéculait beaucoup sur des tendances alternatives dans la politique mondiale, tendances dont la plupart des observateurs jugeaient qu’elles nous éloigneraient du libéralisme, au lieu de nous en rapprocher.

L’inquiétude la plus constante concernait le nationalisme et les conflits ethniques, attitude compréhensible devant les guerres de l’ex-Yougoslavie, du Rwanda, de la Somalie et autres endroits chauds de la planète. Mais l’on voyait dans certains régimes des concurrents potentiels de la démocratie libérale : théocratie islamique, autoritarisme édulcoré des pays asiatiques, voire le retour à un néobolchevisme.

Les événements de la seconde moitié de la décennie – dont la tourmente financière qui a débouché sur la crise économique en Asie, l’arrêt apparent des réformes démocratiques en Russie et l’instabilité soudain révélée du système financier international – ont été plus menaçants, à bien des égards, pour l’hypothèse de la fin de l’Histoire que ceux de la première moitié. Je n’ai jamais soutenu, après tout, que tous les pays deviendraient ou pouvaient devenir démocratiques à court terme, mais seulement que l’histoire humaine s’inscrivait dans une logique évolutive qui conduirait les nations les plus avancées vers la démocratie libérale et les marchés.

Le fait que certains pays comme la Serbie ou l’Iran soient restés en dehors de cette dynamique ne constituait donc pas un contre-argument sérieux. La crise actuelle du Kosovo, si tragique qu’elle soit, n’est pas un événement de portée mondiale susceptible de remodeler à jamais les institutions fondamentales.

D’un autre côté, si le moteur qui propulse le processus de changement historique se révélait hors d’usage, alors l’idée que l’histoire progresse devrait être révisée. Mais en dépit de toutes les difficultés et contretemps subis par le Mexique, la Thaïlande, l’Indonésie, la Corée du Sud et la Russie du fait de leur intégration dans l’économie mondiale, il n’y a pas, contrairement à ce qu’affirme George Soros, une « crise mondiale du capitalisme ».

La mondialisation est là pour longtemps et pour deux raisons cruciales au moins. Pour commencer, il n’y a plus d’autre modèle viable de développement qui laisse augurer de meilleurs résultats qu’elle, même après la crise de 1997-1998. Notons en particulier que le rival principal de la mondialisation, le prétendu « modèle asiatique de développement », a été bien davantage discrédité par les événements de la dernière décennie. La crise économique qui a frappé l’Asie a démontré la vacuité de l’autoritarisme édulcoré des pays asiatiques qui cherche à établir sa légitimité sur la performance économique, d’où sa vulnérabilité en cas de récession.

La seconde raison qui rend peu vraisemblable l’arrêt de la mondialisation tient à la technologie. Le mouvement actuel est conforté par la révolution des technologies de l’information, qui ont disséminé le téléphone, la télécopie, la radio, la télévision et l’Internet jusque dans les coins les plus reculés de la planète. Ces changements donnent plus de pouvoirs aux individus et hâtent la démocratisation à mille degrés divers. Aujourd’hui, il n’est plus de pays qui puisse totalement se couper des médias planétaires ou des sources extérieures d’information; les modes lancées dans une région du monde sont rapidement copiées à des milliers de kilomètres.

Ceux qui ont tenté de voir dans les événements politiques et économiques des années 1990 le défaut radical de La fin de l’Histoire ont fait fausse route. Le défaut principal de ma thèse réside dans le fait qu’on ne saurait mettre un terme à la science, car c’est la science qui conduit le processus historique. Et nous ne sommes qu’à l’orée d’une nouvelle explosion de l’innovation technologique dans les sciences de la vie et la biotechnologie.

La période ouverte par la Révolution française a vu fleurir diverses doctrines qui souhaitaient triompher des limites de la nature humaine en créant un nouveau type d’être qui ne fût pas soumis aux préjugés et limitations du passé. L’échec de ces expériences, à la fin du XXe siècle, nous a montré les limites du constructivisme social en confirmant – a contrario – un ordre libéral, fondé sur le marché, établi sur des vérités manifestes tenant « à la Nature et au dieu de la Nature ». Mais il se pourrait bien que les outils des constructionnistes sociaux du siècle, depuis la socialisation en bas âge jusqu’à l’agit-prop et les camps de travail en passant par la psychanalyse, aient été par trop grossiers pour modifier en profondeur le substrat naturel du comportement humain.

Le caractère ouvert des sciences contemporaines de la nature nous permet de supputer que, d’ici les deux prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d’accomplir ce que les spécialistes d’ingénierie sociale n’ont pas réussi à faire. A ce stade, nous en aurons définitivement terminé avec l’histoire humaine parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire, au-delà de l’humain.

Francis Fukuyama

Professeur de science politique à l’université George-Mason.

article du journal Le Monde, 17 juin 1999.

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Téléchargez les articles d’André Pichot au format PDF:

Biologie moderne: Frankenstein ou Pieds-Nickelés?

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