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Roger Godement, Mathématiciens (purs) ou putains (respectueuses) ?, 1971

Chers Collègues,

Vous m’invitez à participer à une 1972 Summer School on Modular Functions qui sera financée par l’OTAN. Je n’y participerai pas dans de telles conditions, et vous le savez parfaitement bien puisque je vous l’ai dit il y a déjà quelques mois.

Je ne suis à vendre à aucune espèce de militaire ; j’ai commis une fois dans ma vie (en 1965, à la Boulder Conference on Algebraic Groups) l’erreur de participer à une réunion financée, totalement ou en partie, par une organisation militaire, et je pense que c’est déjà beaucoup trop pour mon goût. Je ne vois aucune relation entre les fonctions modulaires et une institution telle que l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Si vous en voyez une, cela montre que les vertus éducatives des mathématiques sont vraiment très réduites, puisqu’on trouve partout dans le monde des dizaines de milliers d’étudiants de première année qui seraient en mesure de vous expliquer qu’un scientifique ne peut pas coopérer décemment, même et surtout pour la cause de la science, avec des gens dont la seule vocation scientifique est de transformer le progrès scientifique en armements. Je préférerais accepter de l’argent de nos maquereaux parisiens – ils ne tuent presque jamais personne -, ou de la branche américaine de la Maffia (puisqu’elle désire entrer dans les affaires régulières, elle pourrait s’intéresser au financement de la théorie des fonctions modulaires, ne serait-ce que pour le prestige…).

J’observe aussi que, selon l’un d’entre vous qui me l’a fait savoir aujourd’hui après que je m’en sois enquis, le CNRS français qui, selon votre lettre, « ne peut pas financer » la réunion était néanmoins disposé à financer une affaire de huit jours. Si tel était le cas – je tente actuellement d’obtenir des informations plus détaillées -, alors le seul problème eût été de payer des frais de séjour aux participants pour une semaine de plus. Même s’il n’existait aucune autre source décente de crédits – ce que, si je comprends bien, vous n’avez pas vérifié complètement -, il m’est difficile de croire que les mathématiciens distingués que vous invitez, qui disposent presque tous de confortables salaires réguliers, ne pourraient pas séjourner une semaine à leurs propres frais dans un hôtel européen, au besoin de second ordre ; ou qu’ils font preuve d’un intérêt si mince pour le sujet qui est censé les fasciner, les fonctions modulaires, qu’ils rejetteraient d’emblée l’idée de dépenser une modeste somme d’argent afin d’être en mesure de se rencontrer pendant deux semaines (ne prennent-ils pas de vacances ?). Sommes-nous animés par la prétendue « éthique de la connaissance » comme le soutiennent tant de scientifiques, ou par un sens dénaturé de notre dignité qui nous conduirait à ne faire de mathématiques que si l’on nous paie intégralement nos frais de voyage, et de séjour dans un décor bourgeois, même si cela signifie qu’il faut mendier de l’argent à des organisations militaires qui ont tant fait afin de discréditer la science aux yeux de tant de gens ? Pouvez-vous imaginer Van Gogh disant qu’il ne peut pas peindre aussi longtemps qu’il n’obtiendra pas d’argent de l’OTAN ? Sommes-nous des intellectuels, ou des voyageurs de commerce ?

Je dois également dire que je trouve à tout le moins fort louche le fait que le comité d’organisation de cette Summer School ait comporté dès le départ trois mathématiciens travaillant en France et M. Kuyk. Je ne le connais pas personnellement, et en sais seulement que s’il n’a strictement rien à faire avec les fonctions modulaires il a, par contre, déjà organisé à Anvers plusieurs réunions financées par l’OTAN. Cela rend assez probable que les organisateurs de la réunion savaient plus ou moins d’avance qu’ils s’adresseraient finalement à l’OTAN poux obtenir des crédits. Pas surprenant, dans ces conditions, que vous n’ayez pas réussi à obtenir tout à fait assez d’argent en vous adressant ailleurs !

Il me semble que les mathématiques – en tout cas les mathématiciens occidentaux et occidentalisés – sont dans une situation plutôt triste. La seule réunion sur les fonctions automorphes à laquelle j’ai participé (Boulder) était partiellement financée par la US Air Force (ou la Navy ?). En 1967, je fus invité à passer deux semaines à Princeton et à Philadelphie, mais plus de la moitié de l’argent provenait de l’ Institute for Défense Analysis, de sorte qu’il me fallut dire à ceux qui m’invitaient que je préférais me contenter de la moitié des crédits qu’ils m’offraient (ce qui les conduisit aussitôt à combler la différence à l’aide de crédits universitaires “réguliers”, dont plus de la moitié, à Princeton et sans doute aussi à Philadelphie, proviennent en fait de contrats militaires). L’an dernier, à Princeton, il me fallut refuser plusieurs invitations à des conférences à l’Institute for Defense (sic) Analysis, un think-tank, ou plutôt bordel, militaire dirigé par le général Maxwell D. Taylor (l’intérêt qu’il porte au progrès scientifique doit être d’une nature plutôt spéciale…), dont la branche mathématique (codage et décodage) se trouve située, curieusement, dans la capitale mathématique des États-Unis, et où un auditoire international s’attroupe de temps en temps, pour y déguster du thé et y écouter des conférences confortablement payées, dans les deux seules salles de la maison qui sont ouvertes aux personnes n’ayant pas subi une enquête de sécurité – cependant que quelques courageux étudiants locaux organisent des manifestations contre l’IDA et cherchent à l’expulser du campus de Princeton. Il me fallut ensuite décliner une invitation aux cérémonies inaugurales du nouveau bâtiment de Mathématiques de l’Université, où devaient parler une demi-douzaine de génies mathématiques provenant de tous les coins du monde (libre), parce que la chose était en partie financée par l’US Air Force. Ces cérémonies étaient suivies par un colloque de géométrie différentielle – mais il était en partie financé par la US Navy. J’étais censé participer ensuite, au début d’avril, à l’Université de Maryland, à une réunion sur les fonctions de plusieurs variables complexes et les représentations de groupes ; heureusement je découvris par hasard que celle-ci était financée par la US Army (ils ne manquent pas d’imagination dans le choix de leurs bailleurs de fonds). On ne me proposa pas de contrat militaire pendant que j’étais à l’Institute for Advanced Study – je suppose qu’ils savaient que j’aurais pris le premier avion pour Paris -, mais la première chose que j’appris en arrivant là-bas fut qu’un de mes étudiants, qui avait suivi mon conseil d’aller passer quelque temps (en l’occurrence, deux années) à l’Institute, avait été payé principalement grâce à des contrats militaires, et que quantité d’autres membres temporaires (et peut-être permanents ?) de l’Institute étaient dans la même situation, sans parler du fait que le directeur de l’Institute, Mr. Karl Kaysen, avait été l’un des conseillers du président Kennedy et précisément, en dépit de toutes les autres possibilités, pour les questions de « national security ».

Je revins en France durant l’été, à temps pour apprendre que Grothendieck démissionnait de l’Institut des hautes études scientifiques parce qu’il avait découvert que cette estimable institution purement culturelle tirait une partie de ses fonds de sources militaires françaises, et qu’il était le seul membre permanent disposé à entreprendre quoi que ce soit à ce sujet. Je reçus à quelque temps de là votre première invitation à une école d’été sur les fonctions modulaires ; elle spécifiait déjà que la conférence serait subventionnée soit par le CNRS français, soit par l’OTAN, et je vous répondis aussitôt qu’en ce qui me concernait il n’y aurait pas d’OTAN. Puis j’appris, encore une fois par hasard, que le Comité des invitations du Congrès international des mathématiciens de Nice s’était donné pour président Mr. Adrian A. Albert, qui se trouve être non seulement le doyen de la Division des sciences physiques de l’Université de Chicago mais aussi l’un des administrateurs de l’Institute for Defense Analyses, de sorte qu’ils avaient choisi le seul mathématicien américain occupant une position réellement élevée à l’intérieur de la bureaucratie scientifico-militaire américaine contre laquelle des milliers d’étudiants se battaient depuis plusieurs années. Les mathématiciens sont-ils totalement cyniques, ou simplement idiots ?

A titre de conclusion provisoire, il m’apparaît que bon nombre de gens, y compris vous-mêmes, n’éprouvent aucune gêne à l’idée de nous faire comprendre que si nous désirons faire des mathématiques, nous aurions intérêt à nous plier aux militaires. L’un d’entre vous, Messieurs, après une chaude discussion au sujet du mouvement Survivre de Grothendieck et d’autres appréciations critiques analogues du comportement actuel des scientifiques dans notre société, m’a écrit pour me dire que je devrais respecter le beau slogan américain pour lequel j’avais fait de la publicité dans Le Monde durant le Congrès de Nice, « Faites l’amour, pas la guerre ». Apparemment il faudra lui faire comprendre que ce que ces jeunes Yankees veulent dire, ce n’est pas qu’il faut faire l’amour aux gens qui font la guerre ou s’y préparent, ni qu’en introduisant des mathématiques “pures” ou des mathématiciens “purs” quelque part on transforme un bordel en une église – on transforme simplement les mathématiciens “purs” en putains (peut-être respectueuses).

Si nous croyons que nous pouvons accepter l’argent de n’importe qui pour le profit des mathématiques et/ou de nos œuvres complètes, si nous nous comportons comme si nous étions d’accord avec les politiciens les plus corrompus, ceux qui pensent que la science et l’éducation sont simplement des branches de la Défense, comment pouvons-nous alors espérer regagner un jour le respect des jeunes ? ou de nous-mêmes ?

L’ultime preuve de sincérité pour un mathématicien est son consentement à renoncer à un peu de ses mathématiques, sans parler de son argent, afin d’adhérer à son propre code de morale (en supposant qu’il en a un, et qu’il ne se réduit pas à placer les mathématiques au-dessus de tout le reste). Votre invitation revient à me demander de faire exactement le contraire. Je sais parfaitement bien ce que j’y perdrai, mais je ne céderai pas. Je me bornerai à vous adresser mes remerciements les plus enthousiastes pour votre brillante idée d’organiser une conférence sur les Fonctions modulaires dont vous saviez d’avance que je ne pourrais pas m’y rendre sans me trahir moi-même.

Roger Godement,

Professeur de mathématiques à l’Université Paris 7.

Paris, le 22 avril 1971.

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