Accueil > Critique de la technologie > Wolfgang Sachs, La technologie, un cheval de Troie, 2003

Wolfgang Sachs, La technologie, un cheval de Troie, 2003

Deux principes tout à fait différents peuvent forger l’idée qu’une société se fait d’elle-même. Ou bien ce sont les relations de personne à personne qui dominent ou bien les relations de personne à objet. Dans le premier cas, les événements sont évalués d’après les relations entretenues avec les voisins ou les parents, les ancêtres ou les dieux ; dans le deuxième cas, au contraire, toutes les situations dans la vie sociale sont estimées d’après la façon dont elles contribuent à l’acquisition ou à la propriété de biens. Les temps modernes, dont la pensée et les aspirations gravitent principalement autour de la propriété, de la production et de la distribution, se sont voués au culte de l’objet ; c’est pourquoi l’usage de la technologie est devenu un véritable rituel magique.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, en pleine ère du développement, les pays du tiers monde évoluent à l’horizon de cette vision du monde; pour la première fois, ils sont perçus d’un point de vue matérialiste. Les stratèges du développement, forts de l’expérience d’une société qui consacre toute son énergie physique et intellectuelle à l’accroissement des biens matériels, passent le monde en revue et, voyez-vous ça !… ils rencontrent partout un manque scandaleux d’objets utiles. Par ailleurs, ce qui est pourtant de la plus haute importance dans un grand nombre de villages et de communautés – les réseaux de relations avec les voisins, les ancêtres ou les dieux – se réduit plus ou moins en poussière à leurs yeux. De là se construit l’image que l’on se fait d’un tiers monde dominé par des gens dépourvus qui luttent désespérément pour une survie précaire, alors que ce qui fait leur force, leur honneur ou leur espoir passe inaperçu.

Bien qu’elle ignore la réalité de beaucoup de peuples, cette définition fournit néanmoins la base sur laquelle le programme de bienveillance mondiale fut fondé. John F. Kennedy en offre un exemple classique quand, en mars 1961, il invite le Congrès à financer l’alliance pour le progrès :

« Partout en Amérique latine combattent des millions d’individus pour se libérer des chaînes de la pauvreté, de la faim et de l’ignorance. »

Une fois qu’à travers toute l’Amérique latine – des marchands du golfe du Mexique aux éleveurs de la pampa – les aspirations sont ainsi inscrites dans une perspective matérialiste, la conclusion stratégique s’impose :

« Dans le Nord et dans l’Est, ils peuvent voir l’abondance que peut engendrer la science moderne. Ils savent que les outils du progrès sont à leur portée. »

De la promesse de Truman de rendre accessible l’aide scientifique et technique jusqu’aux espoirs récents de plusieurs pays de dépasser largement les vieilles nations industrielles grâce à la biotechnique et à la technologie de l’information, ce sont les outils du progrès qui sont considérés comme gage de la réussite du développement. En vérité, s’il y eut jamais un dogme qui a uni le Sud et le Nord, c’est bien celui-ci : plus de technologie vaut toujours mieux que moins de technologie. Cette affirmation tire son caractère péremptoire d’une conception matérialiste du monde, mais elle doit sa popularité à un malentendu tragique, à savoir que les technologies modernes ont l’innocence de l’outil. Après tout, ne sont-elles pas comparables au marteau que l’on utilise ou abandonne à son gré, et qui, si l’on s’en sert, augmente considérablement la force de frappe du bras ? Au sein de toutes les classes, nationalités ou religions, on peut s’entendre sur le plus de technologie, parce qu’à la vérité, la technique est perçue comme un moyen puissant quoique simple, utilisé en cas de besoin, et n’affectant en rien son utilisateur. La technologie moderne semble servir à n’importe quel projet culturel, alors qu’un modèle de civilisation lui emboîte le pas déclenchant cette sujétion qui fera des ravages partout en Occident. Comme le cheval de Troie, la technologie moderne permet la conquête de la société de l’intérieur.

 

 

Non pas un moyen, mais un système

 

Les publicitaires aiment particulièrement présenter les technologies modernes comme les héritières triomphantes des techniques primitives. Ainsi, le tambour de brousse sera présenté comme le précurseur du courrier informatique intercontinental, la quête de plantes officinales sera comparée à la synthèse d’antibiotiques et le feu jaillissant de pierres que l’on frotte sera montré comme une forme primitive de la désintégration de l’atome. Il est difficile de trouver une fiction qui ait contribué davantage à masquer la vraie nature de la civilisation technique que celle qui permet de voir dans la technologie moderne un instrument simple, quoique fort évolué.

Examinons par exemple un robot culinaire. Ronflant et vibrant légèrement, il extrait le jus de fruits fermes en un rien de temps. Un instrument merveilleux !… à ce qu’il semble. Pourtant un simple coup d’œil sur le fil et la prise révèle qu’il s’agit en même temps d’un terminal domestique d’une compagnie, d’un système mondial même : le courant arrive dans un réseau de câbles et de lignes à haute tension qui sont alimentés par des centrales électriques, lesquelles dépendent de la pression hydraulique, de pipelines ou de la cargaison de pétroliers qui, de leur côté, supposent des barrages, des plates-formes ou des tours de forage. Toute cette chaîne garantit une livraison efficace et rapide à la condition expresse que se mettent à la disposition de tous ses maillons des légions d’ingénieurs, de planificateurs et de financiers qui, eux, peuvent recourir aux administrations, aux universités et à toutes les industries (parfois même aux militaires). Le robot culinaire, comme l’automobile, le comprimé, l’ordinateur ou le téléviseur, dépend entièrement de l’existence de vastes systèmes d’organisation et de production soudés les uns aux autres. Quiconque appuie sur un interrupteur ne se sert pas uniquement d’un outil, mais se branche sur un raccordement du système. Entre l’utilisation de techniques simples et celle d’outils modernes se trouve la transformation d’une société tout entière.

Malgré leur innocence apparente, les acquis modernes ne fonctionnent que lorsque de larges pans de la société agissent comme prévu et que l’entêtement et le hasard ont été purgés jusqu’à la limite de toute spontanéité. En fin de compte, on n’aurait pas soufflé mot de notre robot s’il n’avait été assuré que, tout au long de la chaîne du système, tout ce qui est nécessaire arrive au bon endroit, au bon moment et avec la qualité requise. La coordination, la programmation, l’entraînement et la planification, et pas uniquement l’énergie, sont l’élixir de vie de ces appareils si dociles. Alors qu’ils donnent l’impression d’être serviables et d’épargner du travail, ils exigent au contraire l’importante contribution d’un grand nombre de personnes dans des lieux éloignés ; les outils fonctionnent dans la mesure où les personnes se transforment en outils.

On voit fréquemment, particulièrement dans les pays en voie de développement, toute une série d’appareils inutilisés, de machines rouillées et d’usines tournant à mi-capacité qui sont un témoignage des plus éloquents. Car le développement technique exige que dans un pays soit mise en marche chaque spirale des besoins qui devront être comblés pour permettre aux systèmes accouplés de ronronner. Cela revient à démonter morceau par morceau les institutions, les usages et les principes moraux d’une société traditionnelle et à les assembler de nouveau en fonction des besoins. La société ne saurait rester ce qu’elle était. Comment s’étonner, devant cette tâche herculéenne, que depuis le début des années 1960, le débat sur le développement ne cesse de revenir sur la fameuse formule: « une planification d’ensemble plutôt qu’une solution pour chaque problème » ?

 

 

Pas un outil, mais une conception du monde

 

Chaque nouveauté technique est beaucoup plus qu’un moyen; elle est une puissance culturelle. Ses effets foudroyants réduisent à néant non seulement les résistances physiques, mais aussi les aspirations et les modes de vie. Les technologies modèlent les sentiments et façonnent les conceptions du monde. Les traces spirituelles qu’elles laissent sont probablement plus profondes que les traces matérielles.

Qui n’a déjà senti l’ivresse de l’accélération d’une voiture ? Un mouvement imperceptible du pied suffit à déchaîner des forces qui dépassent de très loin celles du conducteur. Cet important décalage entre la cause et l’effet, caractéristique de la technologie moderne, engendre les sentiments exaltants de puissance et de liberté qui accompagnent la marche triomphale de la technique. Comme en témoignent l’automobile ou l’avion, le téléphone ou l’ordinateur, la grande force de la technologie moderne réside dans l’élimination d’une grande partie des limitations qui nous sont imposées par notre corps, l’espace, le temps et la société, en mettant souvent fin à l’épuisement, à l’éloignement, à la durée et à la dépendance sociale. Parallèlement à cela, non seulement les sentiments sont-ils façonnés, mais une autre réalité s’impose: il n’est pas exagéré de dire que même les structures profondes de la perception ont changé depuis l’irruption massive de la technologie. La nature est perçue comme mue mécaniquement, l’espace comme géométriquement homogène et le temps comme linéaire. Bref, les êtres humains ne sont plus ce qu’ils étaient jusqu’à maintenant et se sentent moins en mesure de manier les technologies comme des outils, c’est-à-dire de pouvoir les remettre à leur place.

Grâce au transfert de technologies grosses et petites, des générations de stratèges du développement ont mis toute leur compétence à aider les pays du Sud à démarrer matériellement, avec un résultat mitigé ; culturellement aussi – d’une façon tout à fait involontaire –, mais là, avec un succès retentissant. Le déluge d’appareils et de machines qui a fondu sur de nombreuses régions peut avoir été utile ou nuisible, mais il a sûrement contribué dans une large mesure à évacuer les aspirations et les idéaux traditionnels. À la place de ces derniers s’installe un monde de conceptions réglé d’un point de vue émotionnel et cognitif d’après les coordonnées de la civilisation technologique – en aucun cas uniquement pour le nombre restreint de ceux qui s’y mêlent, mais encore pour le plus grand nombre de ceux qui, en marge, ne sont que les spectateurs de son feu d’artifice.

 

 

Fragile magie

 

Comme on sait, la magie consiste à produire des effets insolites par la manipulation de forces qui ne sont pas de ce monde. Dans la magie, l’effet et la cause appartiennent à deux sphères différentes : la sphère visible y est associée à la sphère invisible.

Quiconque appuie sur l’accélérateur ou tourne un commutateur fait lui aussi appel à un monde lointain et invisible pour susciter un événement dans le quotidien immédiat et visible. Tout à coup devient accessible une force incroyable ou une rapidité dont les véritables causes demeurent cachées à l’expérience directe. Le feu d’artifice se joue pour ainsi dire à l’avant-scène, pendant que le gigantesque rouage qui le rend possible tourne à l’arrière-plan, imperceptible. La distance entre l’effet et la cause, cette invisibilité du système qui produit les prodiges techniques, expliquent l’effet hypnotique de la technologie sur tant d’esprits, précisément dans le tiers monde. La vitesse potentielle de l’automobile fascine précisément parce que ce qui la rend possible – pipelines, routes, chaînes de montage, etc. – et leurs conséquences restent loin de la perspective aperçue du pare-brise.

Le charme repose sur un gigantesque ajournement des coûts : la fatigue, la perte de temps et la réparation des conséquences sont transférées à l’arrière-plan social. L’attrait de la civilisation technologique se fonde assez souvent sur une illusion d’optique.

Quarante ans de développement ont créé une situation paradoxale. La magie des outils du progrès domine aujourd’hui le monde des idées dans de nombreux pays, mais la construction du système qui les sous-tend est maintenue cachée et qui sait ? peut ne jamais être achevée en raison de la pénurie des ressources et de la crise environnementale. C’est ce fossé entre un idéal nouvellement acquis et une réalité cachée qui va forger l’avenir des pays en voie de développement. Plus d’un se demandera si la conversion à une conception matérialiste du monde était vraiment le fin du fin de la sagesse historique.

Wolfgang Sachs

Wolfgang Sachs et Gustavo Esteva, Des ruines du développement

Chapitre 3

éd. Le serpent à plumes, 2003.

 

Wolfgang Sachs est économiste, et l’un des chefs de file du mouvement écologiste allemand.

Gustavo Esteva est économiste et journaliste mexicain réputé. Particulièrement actif auprès des groupes communautaires en Amérique latine.

Advertisements
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :