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Sur le front de la catastrophe sociale

Le Limousin, «laboratoire gérontologique de la France» (comme l’avaient baptisé il y a presque vingt ans nos experts en questions sanitaires) est à la pointe de l’expérimentation des nouvelles technologies appliquées aux personnes âgées – et tout le monde de s’en féliciter.

Tablettes tactiles, capteurs, chemins lumineux sont testés dans des centaines de domicile en France sans que les moindres questionnements et réflexions concernant ces machines n’émergent. Il en va de même pour toutes les autres machines du quotidien qui ne cessent de se complexifier et de se déployer dans toutes les sphères de la vie moderne. Jamais la question de savoir à quelle vie (ou cauchemar) ce déferlement high-tech participe n’est posée. Pourquoi si peu de réticence de la part de la population? Pourquoi même si peu de questionnement? Tout est admis comme une évidence et comme une avancée, un progrès pour l’humanité.

Pourtant, avec les technologies destinées aux personnes âgées, on voit bien qu’elles ne servent que la gestion du pire. Il faudrait être d’une grande hypocrisie pour ne pas reconnaître l’impasse sociale dans laquelle nous sommes : isolement et grande solitude des personnes vieillissantes, éclatement des familles, regard très dévalorisant que la société porte sur la vieillesse, rejet de la vieillesse (dans cette société, il faut être jeune, beau, riche, compétitif, performant, actif), absence de rôles, sentiment d’inutilité, perte de sens, inactivité, etc.

Ces machines permettraient de maintenir à domicile plus longtemps des personnes et leur éviteraient ainsi d’aller passer la fin de leurs jours en institution (personne ne peut nier le caractère déshumanisant, dégradant de ce type de lieu). Il est évident que la personne est la plupart du temps mieux chez elle, dans ses meubles, avec ses repères, mais que l’on ne vienne pas nous dire que cette décision étatique de maintenir les personnes à domicile vise le bien-être et le confort de la personne alors qu’il s’agit comme toujours d’une question de coût et d’économie budgétaire.

Une personne en institution coûte cher à la «collectivité» et il est plus rentable que la personne reste chez elle et qu’en plus nos politiques puissent faire travailler leurs petits copains (Orange, Toshiba, General Electric, Intervox, Vivago, Senioralert, etc.) tout en simulant un accompagnement des personnes. Le secteur de l’aide à domicile s’est développé pour une question de coût, en vue de limiter les places en institution (la demande allant s’accroissant car la population âgée ne fait qu’augmenter).

La bonne conscience de nos gestionnaires est sauve : tout est fait pour le bien-être des personnes et c’est un progrès puisque la personne peut vivre plus longtemps chez elle de façon autonome. Il y avait déjà des personnes aidantes; maintenant il y a mieux: des machines. Mais qu’y a-t-il derrière ces mirages?

Des personnes seules qui, pour bon nombre d’entre elles, sont dépendantes psychiquement et physiquement et qui ne voient au cours de la journée que l’aide à domicile qui leur apporte une assistance et une présence bien réelle. Avec ces machines, le rôle de l’aide à domicile, qui était déjà assez mal perçu et dévalorisé, va se voir relégué à l’arrière-plan, sorte de suppléant aux machines.

Les métiers de l’aide à domicile, qui demandent de réelles qualités relationnelles, de la patience, qui permettent souvent dans le contexte catastrophique des relations humaines d’aujourd’hui, aux personnes dépendantes de garder leur dignité et d’être moins seules, sont des métiers sous-payés. L’exploitation est maximale quand les aides à domicile travaillent en mandataire (c’est le client qui paye ; la fiche de paye s’établit à l’heure, quand il y en a une). En prestataire, c’est par contre une association qui paye (celle-ci étant souvent un service municipal déguisé en association à laquelle les salariés eux-mêmes doivent cotiser) et ceci est souvent vu comme le luxe de l’emploi alors que ce ne sont bien souvent que des CDD à tiers temps ou moins (quelques heures par-ci, par-là) que l’on propose aux salariés qui, après plusieurs années à ce régime, espèrent parfois décrocher un CDI au smic et à temps partiel. Concernant les frais de déplacement, les associations qui gèrent ces services s’arrangent toujours pour que ce soit le salarié qui paye le plus de sa poche et se déplace évidemment avec son véhicule personnel (elles ne prennent en charge que les déplacements entre chaque bénéficiaire et non celui du domicile du salarié au premier bénéficiaire, les frais de déplacement étant payés au minimum).

Les associations qui gèrent ces services mériteraient que leurs salariés leur infligent quelques bonnes grèves (ce qu’ils ne font jamais car ce sont des personnes aux situations très précaires, sans formation). La plupart des salariés sont des femmes et le secteur de l’aide à domicile est souvent leur seul emploi possible.

Mais alors pourquoi défendre ce type d’emploi alors que des machines de plus en plus perfectionnées vont être à même de le réaliser?

On pourrait répondre: parce que ce n’est pas la même chose; la présence de ces machines dans notre quotidien signifie toujours moins de lien entre les gens et nous éloigne toujours plus de notre humanité.

Est-ce acceptable de tolérer que des personnes soient seules chez elles au quotidien et parfois pour des périodes de vingt ou trente ans, sans personne à qui parler, sans secours immédiat, sans soutien d’autrui? Répondre à cette question, c’est reconnaître la barbarie quotidienne de notre mode de vie.

Les installations domotiques ne sont pas encore vraiment rentrées dans les mœurs; elles sont, pour beaucoup d’entre elles, à l’état d’expérimentation et on peut se demander si tout cela va prendre auprès du public ou bien n’est en fait qu’une vaste esbroufe destinée à maquiller la réalité (rendre le vieillissement plus fun).

On peut penser que dans nos pays riches (pour l’instant), une partie non négligeable de la population a assez d’argent pour consommer toutes sortes de choses dont elle se passerait largement si on ne lui en donnait pas envie (et qu’elle n’était consentante aussi).

Ces machines, qui remplaceraient une présence humaine réelle, permettraient aux proches de se déculpabiliser de ne pas être assez présents auprès de leurs vieux. Ceci dit, il n’y a pas à rejeter la faute sur les enfants qui ne s’occuperaient pas de leurs vieillards car souvent les relations familiales sont très compliquées et tout dans notre société va dans le sens de la rupture des liens (qu’ils soient familiaux, amicaux, conjugaux, politiques).

Partager le quotidien de ses vieux est pour beaucoup de personnes chose très compliquée, voire impossible (d’ailleurs autant pour le parent que pour l’enfant), et les schémas traditionnels sont souvent vécus comme un enfermement. De nouvelles manières de vivre sont à inventer pour sortir de ce marasme affectif et relationnel. Mais ce n’est certainement pas un bardage technologique de plus qui viendra pallier l’inhumanité du mode de vie moderne et ses inconséquences.

Personne n’échappe au progrès comme on dit. On ne va tout de même pas laisser des personnes exclues du progrès technologique, ces mêmes personnes qui n’ont pour certaines, en Creuse, pas l’eau chaude ni de salle de bain dans leur maison: «quelle horreur, comment est- ce possible?».

Si une personne fait une chute chez elle, les services reliés aux capteurs de détection de chutes seront avertis et interviendront (actuellement le dispositif biotel relie déjà un service d’assistance et les pompiers à la personne âgée qui n’a qu’à appuyer sur un bouton si elle se sent mal). Ils pourront alors porter secours à la personne ou bien constater le décès de celle-ci. Être secouru signifie souvent pour la personne, aller passer un séjour plus ou moins long dans un état plus ou moins dégradé dans un service hospitalier (où, selon les lieux, l’équipe médicale s’acharnera plus ou moins à maintenir en vie des personnes en fin de vie).

Ces questions sont délicates à penser car elles touchent à la question de la vie et la mort des personnes ; mais, ici, avec tout cet appareillage technologique, ce n’est que la survie biologique de l’individu qui importe. La vie psychique, spirituelle n’est pas prise en compte. L’hôpital en est l’aboutissement le plus abject: l’individu est réduit à son corps biologique et pour sauvegarder un semblant d’humanisme on va embaucher une psychologue à quart temps: «Si vous avez besoin de parler, la psychologue est là», ou bien quand un patient présente un syndrome de glissement (en gros qu’il se laisse mourir car il n’a plus le goût à rien, ce qui est très fréquent à l’entrée en institution), on envoie la psychologue sans même que celui-ci en ait fait la demande. Le psychisme dans ces lieux, «ça se prend en charge» (souvent sans grand résultat d’ailleurs, car que peut-on contre tout un contexte morbide?).

La question primordiale, à mon sens, concernant ces installations domotiques, pourrait être : la vie des personnes s’en trouve-t-elle meilleure, plus heureuse, plus gaie, plus riche d’expériences, de sensibilités, de vie, de projets, d’avenir? Une vie digne de ce nom a-t-elle besoin de telles machines?

La question de la mort est taboue dans notre société; il faudrait repousser toujours plus loin notre finitude. Plus de spiritualité mais des machines pour se rassurer contre l’angoisse de mort (mais par contre personne pour l’entendre car trop gênante).

Mais qui a décidé qu’il valait mieux vivre (ou survivre devrait-on dire dans ce cas) suréquipé et continuer de rallonger les statistiques concernant l’espérance de vie (plus pour très longtemps, les personnes mourant aujourd’hui ont connu des conditions de vie et d’alimentation bien différentes des nôtres)? Si on prend la peine de regarder les choses en face et très concrètement, la vie des personnes âgées aujourd’hui s’avère peu reluisante et c’est peut-être pour cela que les technologies séduisent.

Quand on se prête à rêver, on peut imaginer une société où il n’y aurait plus de personnes âgées (pas parce qu’on les aurait mangées mais parce qu’elles auraient encore leur place comme tout un chacun dans la société). La manière dont on traite les personnes vieillissantes est révélatrice de la manière dont on traite les bébés, les enfants, les adultes… où chaque classe d’âge est enfermée dans ses institutions et ses rôles sociaux. La vie sociale s’est réduite à peau de chagrin, les lieux permettant les rencontres se font rares ; les gens n’ont de toute façon plus l’envie ni les moyens de sortir : ils sont autonomes chez eux, bardés de leurs multiples machines qui les occupent toute la journée.

Mais qui pour s’en étonner ?

Armelle

Article tiré de Creuse-Citron, journal de la Creuse libertaire n°31, avril 2012.

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