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Sans rêve et sans réalité

Quelques notes sur les écrans et l’éducation des enfants

Les écrans, qu’ils soient destinés à regarder la télévision, à consulter Internet, à jouer à toutes sortes de jeux, sur consoles ou sur ordinateurs, à faire les courses, à communiquer, à travailler, etc., sont de plus en plus présents dans le quotidien des gens. Les enfants et les adolescents n y échappent pas et représentent même une grande part de la population à adhérer activement à ces machineries.

Le rapport des enfants et des jeunes aux écrans pose déjà un certain nombre de problèmes au point qu’une institution comme la Caf (Caisse d’allocations familiales) se permet de donner régulièrement des conseils aux parents via ses prospectus gratuits envoyés aux familles.

Ce n’est là qu’un exemple parmi beaucoup d’autres; on peut lire tout d’abord dans Vies de famille, février 2012 qu’il ne s’agit pas «de diaboliser les écrans désormais omniprésents dans nos vies», «que ces outils ne sont pas nocifs en eux-mêmes, seul l’usage que l’on en fait peut devenir dangereux», que prendre conscience des dérives possibles nous aiderait à mieux utiliser les écrans et à ne pas les laisser nous accaparer, que les écrans «constituent de formidables ouvertures sur le monde, offrent de nouvelles méthodes d’apprentissage, enrichissent les relations sociales».

Puis, dans ce même prospectus s’ensuit une très longue série de critiques très pertinentes :

– les écrans seraient un « obstacle au lien familial » car « ils séparent, ils isolent et empêchent toute communication », « la famille est éclatée et chacun se retrouve dans une profonde solitude face à ses problèmes et ses angoisses »,

– «les heures passées devant les écrans sont autant de temps qu’on ne consacre pas à d’autres activités»,

– «le développement psychologique, affectif et moteur du petit enfant en pâtit»,

– «l’abus d’écrans nuit aussi à l’imaginaire, à ces moments privilégiés où l’enfant s’invente des histoires en manipulant ses jouets»,

– les jeux vidéo et les dessins animés habituent les enfants à un état d’excitation mentale permanent,

– les écrans induiraient des problèmes de concentration et un risque de dépendance.

Et pour finir, on nous invite à suivre un Code du bon usage des écrans:poser des limites, accompagner, donner l’exemple et aussi utiliser une ligne téléphonique pour trouver de l’aide (Net Ecoute Famille).

La propagande de la Caf me semble démontrer merveilleusement bien à quel point ces technologies qui sont à présent partout et continuent de s’imposer partout (avec le consentement plus ou moins conscient des gens), mettent les personnes (et dans ce cas les éducateurs) dans des situations inextricables et paradoxales.

Comment peut-on faire autant de constats justes sur les effets nuisibles des écrans et ne pas en tirer les conclusions qui s’imposent (éviter autant que possible ces machines nocives aux enfants par exemple)?

Parce qu’aujourd’hui, surtout en sciences humaines, il est interdit de juger: «Ni bon, ni mauvais, c’est l’usage qu’on en fait.» Ce relativisme pseudo-scientifique a contaminé toute la population au point qu’il devient difficile d’affirmer que certaines choses peuvent être perçues comme mauvaises et le sont (Internet, la TV par exemple) et donc l’usage de celles-ci refusé.

Les experts tels que les psychologues, sociologues, pédagogues, etc., ont une large responsabilité dans cette catastrophe en cours: ils dénoncent mollement les effets négatifs pour mieux faire continuer le processus en cours.

Aujourd’hui, l’éducation d’un enfant est confiée la plupart du temps très tôt à d’autres personnes que ses parents (que ce soit à une institution type crèche ou à une assistante maternelle puis à l’école) et le parent est toujours plus dépossédé de son rôle d’éducateur. La plupart des parents n’assumant pas la garde de leur enfant au quotidien n’ont plus de repères quant aux choix éducatifs à adopter avec leur enfant (ce que certains appellent mettre des limites). Quand ils retrouvent leur enfant en fin de journée, après le travail et son lot de fatigue, d’une part l’enfant leur fait payer son absence par son comportement (par exemple, crises de nerfs, caprices, expressions de sa frustration) et, d’autre part, le parent culpabilise de ne pas être assez présent auprès de son enfant et préfère aller dans le sens de l’enfant afin d’éviter tout conflit. Quand les écrans sont présents à la maison et que les parents les utilisent quotidiennement, pourquoi empêcheraient-ils leur enfant de les regarder, surtout si ce dernier est plus calme devant et fait moins de bruit?

Prétendre que l’on peut limiter l’usage de ces machines quand elles sont présentes à la maison me semble un vœu pieux; certaines familles y réussissent peut-être mais dans l’ensemble cela est impossible. Les parents sont pris dans une injonction paradoxale: d’une part les écrans sont dangereux pour les enfants (notamment car ils nuisent au bon développement du langage, de la concentration, etc.), mais d’autre part, ils sont partout dans notre société et les parents n’ont pas à les interdire au risque de désocialiser leur enfants mais ils se doivent de limiter le temps d’exposition (qui est en moyenne de trois heures et demie de télé par jour par enfant en France).

D’un autre côté, il faut se souvenir que le temps et l’énergie passés devant ces machines est un temps perdu où l’on ne fait pas autre chose et que c’est un temps où l’enfant ne joue pas. Jouer librement est un besoin essentiel pour l’enfant, autant que les besoins vitaux ; par le biais du jeu, l’individu va se construire et s’épanouir. L’enfant, pour peu qu’on le laisse tranquille dans sa manière de jouer et qu’il trouve des camarades de jeu, va apprendre à faire semblant et à imaginer. Le jeu enfantin est sans limites, l’imaginaire peut s’y déployer dans toute sa richesse et aide souvent l’enfant à dépasser des moments difficiles. En faisant semblant, l’enfant revit souvent un moment qui a pu être difficile pour lui et par ce biais il reprend une certaine prise sur lui. Il lui permet aussi d’extérioriser ses sentiments violents et de ne pas être envahi par eux.

Le jeu enfantin, qui d’ailleurs pour peu qu’on y reste sensible, peut perdurer tout le long de la vie, est radicalement opposé aux jeux vidéo: ceux-ci ne sont pas libres (même les jeux où l’on a une illusion de liberté en faisant des choix).

Rien n’est plus illimité et plus riche que l’imaginaire humain. La liberté dans le jeu vidéo est une illusion. Contraindre l’imaginaire enfantin ou adolescent à ne pas sortir des chemins déjà tout tracés, balisés (tous les embranchements du scénario sont écrits et dessinés à l’avance) par les concepteurs de jeux vidéos (qui, eux, ont beaucoup d’imagination pour créer leurs jeux), c’est restreindre le développement fantasmatique et intellectuel du jeune.

Cependant, les jeux vidéos ne sont souvent pas perçus comme enfermant ou ennuyeux par les enfants et les jeunes; au contraire, leur richesse, leur esthétique même les attirent. Cela n’a rien d’étonnant puisqu’une grande partie de l’expérience sensible, dès le plus jeune âge, est médiatisée par des écrans (par exemple, une mère donnant la tétée à son bébé devant la TV, comme sous hypnose; le bébé sera habitué dès tout petit et imitera à coup sûr l’adulte et de plus la machine sera un objet tiers omniprésent dans ses relations aux autres).

Nous sommes alors dans une sorte de piège: comment prouver, à des personnes qui n’ont connu que ça, que tout ceci est inutile, voire nuisible, car il nous atrophie de ce que nous avons de plus précieux en tant qu’humain: notre liberté d’esprit, notre capacité à imaginer (et à pouvoir imaginer autre chose qui n’existe pas).

Les psychologues honnêtes et un peu clairvoyants (même ceux qui utilisent les jeux vidéos en thérapie) le disent: les enfants jouent de moins en moins et pour certains ne savent pas jouer du tout (ils ne mettent rien en scène). Pour jouer et savoir jouer, il faut que l’imaginaire puisse être libre de se déployer tranquillement sans parasitage au quotidien (ce parasitage peut être effectivement les écrans, mais aussi les difficultés affectives et sociales que rencontre l’enfant : parents déprimés, débordés, abus physiques, psychologiques, etc.). La capacité à jouer dépend aussi de la possibilité qu’a l’enfant de s’ennuyer un peu et de chercher ce qu’il pourrait bien faire. Avec la sur-stimulation permanente qu’offrent les écrans de toutes sortes et le mode de vie moderne, le jeune est moins confronté (voire plus du tout) à son propre monde intérieur et à sa propre pensée. Et cela participe sans doute de l’abêtissement général.

Les écrans déferlent de tous les côtés et rares sont les pédagogues à s’en soucier, même dans les milieux alternatifs qui pratiquent la déscolarisation (ils refusent pourtant souvent l’école républicaine car elle formaterait leurs petits mais utilisent souvent ce que permet Internet comme support pédagogique et ne voient pas qu’il pourrait tout de même y avoir quelques problèmes). En classe le tableau numérique relié à l’ordinateur portable de l’enseignant et chaque élève muni d’un ordinateur portable relié aux autres en réseau est déjà expérimenté dans quelques écoles primaires et semble plus répandu au collège et lycée et encore plus à l’université. La question de savoir si ces technologies apportent quoi que ce soit en terme d’acquisition de savoirs ne se pose pas (mais peut-être n’est-ce plus la question, pourquoi vouloir retenir des choses quand tout est disponible et à tout moment sur Internet ? Pourquoi se fatiguer ?).

Merci la wifi ! Là aussi, comme pour les téléphones portables, les risques sanitaires ne semblent inquiéter personne alors que les effets pathogènes de ces technologies sont de plus en plus démontrés.

Pour finir, citons Jaime Semprun qui, dans L’abîme se repeuple, avait abordé très bien ces questions et peut nous aider à penser la situation dans laquelle nous sommes :

« Parmi les choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, qu’ils ne veulent pas voir alors même qu’elles s’étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci : que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu’il n’y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme de source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c’est celui qui en somme ratifie tous les autres. C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : « À quels enfants allons-nous laisser le monde ? » »

À bon entendeur…

Armelle

Article paru dans Creuse-Citron, journal de la Creuse libertaire n°32, mai-juillet 2012.

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Sur le même sujet, lire également:

Les enfants monstrueux du numérique

paru dans la revue Article 11

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