Accueil > Critique de la technologie, Industrialisation > Xavier Noulhianne, Ab Absurdo ou AB : La certification d’un avenir industriel & durable de l’agriculture, 2011

Xavier Noulhianne, Ab Absurdo ou AB : La certification d’un avenir industriel & durable de l’agriculture, 2011

Le raisonnement ab absurdo consiste à démontrer la vérité d’une conclusion par l’absurdité de son contraire. Ainsi, quand nous voulons démontrer que la conclusion la plus logique au bouleversement ininterrompu de leurs conditions d’existence dans lequel se sont, qu’ils le veuillent ou non, lancés les hommes, est l’accession à l’histoire consciente, en trouvons-nous la preuve dans l’absurdité de la société aujourd’hui existante ; laquelle se montre concrètement opposée à tout ce qu’il y avait pu y avoir de prometteur dans le processus historique dont elle constitue la conclusion provisoire.

Encyclopédie des Nuisances, Dictionnaire de la déraison dans les arts, les sciences les métiers – Fascicule n°3 – Mai 1985.

En abordant un sujet comme de celui de la Bio-industrie ou du Bio-business, donc de l’industrialisation de l’agriculture biologique, le premier réflexe serait de distinguer, assez légitimement, dans la situation actuelle d’un côté la bio-historique des petits producteurs et de l’autre la Bio-­industrie naissante, taillée pour la production de masse ; l’une parée de toutes les vertus, l’autre affublée de toutes les dérives et de tous les dévoiements.

Se contenter d’une telle vision dualiste reviendrait à rester aveugle sur au moins deux points. Tout d’abord que depuis 1991 ces deux tendances sont régies par la même réglementation CE n°2092/91 devenue RCE n°834/2007 & n°889/2008. Or cette réglementation, tout en prétendant avoir été faite par les petits producteurs, pour leur protection, a assisté en son sein, depuis sa création, à la naissance et aux développements d’une production bio qui n’a plus grand chose à envier à la production conventionnelle. Si bien que l’on ose se demander, après vingt ans, si elle n’aurait pas été faite à dessein. D’autre part, imaginer que le processus qui est en train d’aboutir à une industrialisation généralisée de toutes les productions, matérielles ou immatérielles, et qui s’entête à vouloir légitimer l’emploi du terme de société industrielle pour désigner ce monde-ci, puisse ne pas toucher, en quelque manière que ce soit, les petits producteurs de la bio-historique, parce que nous serions naturellement armés pour résister à cette industrialisation, reviendrait à se tromper sur la nature même de ce processus et à ne pas voir ce qu’il a déjà imprimé dans nos pratiques quotidiennes.

Depuis ses origines l’agriculture biologique s’est construite en opposition à une agriculture qu’on a désignée en fonction des époques comme “chimique”, “intensive” ou simplement “conventionnelle”. Même si chacun de ses termes ne désignent pas exactement les mêmes dérives des pratiques agricoles, elles sont des moments de l’histoire de la modernisation et de l’industrialisation de l’agriculture. Ceux qu’on présente comme les pionniers de ce qui deviendra l’agriculture biologique ont proposé, dans les années 1920, des méthodes de fumure et d’amendement des sols qui s’opposaient à l’explosion des mises en pratique de l’industrie chimique d’après première Guerre mondiale, dans tous les domaines. La chimie proposait alors les premiers engrais minéraux et les premières molécules qui inauguraient un domaine que l’on nomme encore aujourd’hui du doux euphémisme de “protection des cultures” (herbicides, insecticides et autres fongicides). C’est en réaction à ces pratiques naissantes et aux conséquences qu’elles ne manqueraient pas d’avoir sur l’environnement et sur l’organisation même de la société que les premières méthodes biologiques virent le jour [1].

Au début des années 1970, la diversité des pratiques qui s’étaient développées au sein même du courant biologique et la progression des dégâts causés par l’industrialisation firent naître un besoin de regrouper les praticiens de toutes ces agricultures biologiques et de les fédérer autour d’une charte qui permettait de définir, pour la première fois, le sens commun qu’ils donnaient à leur pratique au-delà des différences agricoles. En 1972 naissait la charte de l’IFOAM [2], largement inspirée par le travail et l’expérience de l’association Nature & Progrès. Ce fut la première tentative d’insérer l’agriculture biologique dans un contexte social et économique, c’est-à-dire de montrer que cette démarche se devait d’avoir des conséquences concrètes sur le monde afin d’exister et s’inscrire dans la durée. Ce qui ne devait être que la première ébauche d’un travail qui visait à donner une ampleur autre qu’agricole à ce mouvement, en sera aussi la dernière puisque jusqu’à aujourd’hui aucunes des tentatives ultérieures ne réussirent à aller plus loin que ce qui n’était pourtant qu’une simple énumération de principes en 25 points [3].

En 1980, après 60 années où l’agriculture biologique n’avait existé que par sa pratique, l’État français décide de lui donner une existence légale, par la Loi du 4 juillet 1980, la désignant a minima comme une « agriculture n’utilisant pas de produits chimiques ». Ce qui pour certains a pu apparaître comme une forme de reconnaissance ne s’avérera être, quelques dix ans plus tard, que l’acte inaugural d’une phase de réglementation, dans la quelle nous sommes toujours, visant l’encadrement de cette pratique qui jusque-là était restée libre.

C’est au début des années 1990 que la première réglementation nationale de certification relative aux productions végétales (RCE n°2092/91) vu le jour. En se gardant bien d’approfondir la notion d’agriculture biologique, ce premier effort de réglementation est essentiellement centré sur l’étiquetage et la traçabilité des produits, et vise principalement à définir un cadre pour leur commercialisation. Pour le reste, la partie production, la réglementation est une succession de spécifications techniques objectivement mesurables et contrôlables qui constituent les critères de certification. En un seul mouvement tout l’esprit de la charte de 1972 était soldé. Exit les considérations qui n’avaient pas de liens directs avec la production ou la commercialisation. Dès lors la réglementation, et le cahier des charges qui la mettent en mouvement, apparaissaient dans leur seul objectif qui est de créer une « gamme de produits certifiés présentant certains critères de Qualité ». L’agriculture biologique cesse officiellement, c’est-à-dire légalement, d’être une pratique agricole et devient une marque. La réglementation a, de ce fait, opéré un renversement car, jusque là, l’objet même de l’agriculture biologique résidait dans la qualité de la pratique agricole ; la qualité du produit fini n’était qu’une conséquence de la démarche. Cette concentration de l’effort de réglementation sur le produit fini fit passer la pratique agricole au second plan comme un moyen, parmi d’autres, d’obtenir des critères voulus. Par ce renversement les produits de l’agriculture biologique rejoindront les autres marchandises à l’éventaire de la société de consommation, et l’agriculture biologique elle-même deviendra un créneau commercial.

Bien entendu une réglementation, seule, ne conduit pas à une telle transformation. Il fallut, à l’occasion de cette phase de réglementation, installer au cœur de l’agriculture biologique deux notions fondamentales, intimement liées et bien connues par ailleurs. La première fut de l’inscrire dans une démarche Qualité” et la deuxième fut l’inauguration de son propre processus de normalisation, par la constitution d’un cahier des charges et d’un processus de certification. Or, déjà à cette époque, ces notions ne pouvaient plus être considérées comme neutres et transparentes, comme certains le pensent encore, ne serait ce que vis-à-vis de ce qu’elles avaient déjà permis dans l’industrie.

La notion de Qualité est née dans l’agroalimentaire, au début du XXe siècle, du besoin qu’eurent les industriels de différencier leurs produits par rapport à ceux de leurs concurrents lorsqu’ils se retrouvaient mélangés dans les mêmes rayonnages de supermarchés. Elle fut définie comme « l’ensemble des caractéristiques qui permettent de distinguer un produit d’un autre et qui permettent au consommateur d’exercer sa préférence. La Qualité est ce qui permet de vendre, et de vendre au meilleur prix, un produit ayant fait l’objet d’une certification et soumis à un contrôle ». La Qualité et le processus de certification qui lui est consubstantiel furent, dès l’origine, des outils commerciaux. Ce n’est d’ailleurs qu’à ce titre qu’elles sont liées à la production. De ce fait cette Qualité est intimement liée à la traçabilité qui vise à faire suivre, par des moyens techniques, les signes de Qualité jusqu’au consommateur. Si ces deux notions sont parmi les plus centrales de celles qui structurèrent le développement de la production industrielle du siècle dernier, elles se sont très tôt exportées vers d’autres domaines de production.

C’est en s’inspirant directement de cette expérience des industrielles que dès 1919 apparaît en France la première loi de réglementation des Appellation d’Origine, dont l’objet était de mettre en avant des signes de Qualité de la production alimentaire agricole et de les tracer jusqu’au consommateur. Or dès leur origine ces réglementations ont mis en avant la protection du consommateur et non pas celle des producteurs. Pour l’agriculture biologique il s’agit là aussi d’un renversement du sens de la démarche puisque désormais elle n’a plus pour moteur l’agriculteur et sa pratique, mais est centrée sur le consommateur ; comme pour mieux la calibrer pour la société de consommation.

Avec le recul on comprend en effet que, jusqu’en 1991, l’agriculture biologique n’avait échappé aux méthodes de rationalisation de la production que parce qu’elle n’avait pas pour finalité la production d’une marchandise mais la mise en place de méthodes de fertilisation, ou plus largement d’une façon de cultiver la terre. C’est cette spécificité, agissant comme une défense immunitaire, qui l’avait mise à l’abri d’un destin industriel. Car l’industrie était incapable de se saisir de cet objet, l’agriculture biologique, qui se présentait sous une forme à laquelle elle ne pouvait appliquer les méthodes de marchandisation et de production industrielle qu’elle avait éprouvées dans d’autres domaines. La première étape de la marchandisation programmée de l’agriculture biologique devait donc être de faire tomber son caractère atypique. Ce processus ne s’est d’ailleurs achevé qu’il y a peu de temps avec l’intégration de l’agriculture biologique dans le périmètre de compétence de l’INAO (qui signifiait Institut National des Appellations d’Origine et qui, sans changer de sigle, est devenu l’Institut National de l’Origine et de la Qualité pour finir de lever toute ambiguïté quant à sa destination). Elle n’est donc effectivement qu’une marchandise de plus à l’éventaire des marques d’Appellations d’Origine.

Mais la signification de cette étape d’introduction de la notion de Qualité est d’autant plus éclairante lorsqu’elle est exposée par un ancien dirigeant de Nature & Progrès. À cette même époque, début 1990, Gérard Caplat, ancien vice-président de Nature & Progrès, produit trois textes de conférences [4]dont l’objet est d’éclaircir le sens et l’objet de la démarche naissante de certification. Ces textes sont explicitement consacrés à exposer les nécessaires mutations que devait subir l’agriculture biologique pour trouver sa place et, selon lui, sa juste reconnaissance dans le concert des « marques de Qualité de l’agro-alimentaire ». Gérard Caplat nous explique également le rôle que joue la normalisation dans cette économie, et donc les raisons pour lesquelles l’agriculture biologique devait passer par un tel cadre :

Le développement de la normalisation est consubstantiel à l’économie de marché qui, elle, implique un système concurrentiel. Pour que les marchandises puissent être en concurrence elles doivent être comparables selon des critères établis sur les mêmes bases. La norme est une sorte de prestation de service permettant de faire un choix parmi des produits comparables.

On comprend que dans l’agro-alimentaire le moteur de la normalisation sanitaire n’est pas la recherche de la sécurité alimentaire mais simplement la constitution d’un outil commercial de mise en concurrence sur des arguments sanitaires. Il y a donc une différence majeure entre un produit sain et un produit conforme à une norme sanitaire de Qualité. En réalité, pour ce qui peuvent s’en souvenir, il n’a jamais été question dans la démarche bio d’avant 1991, de préoccupations telles que la “Qualité du produit fini” ou le “respect de la santé du consommateur” lors même que ces notions ont été mises en en-tête de la réglementation. Bien sûr pour tous les producteurs bio d’avant la réglementation le lien entre une méthode de culture saine produisant un aliment sain et concourant à une bonne santé était implicite. Mais cela n’était pas exprimé avec le vocabulaire de la réglementation et donc ne recouvraient pas le sens qu’elle leurs donne aujourd’hui, celui d’une « production rationalisée en vue d’une commercialisation efficace dans une économie de marché et de libre concurrence ». En l’espace de 20 ans la notion de produit de Qualité s’est substituée à la notion de produit sain, si bien qu’on aurait du mal, aujourd’hui, à convaincre certains producteurs que la notion de Qualité est héritée de l’industrie, tellement ils se la sont appropriés à force de “pratiquer” la réglementation et d’intégrer le cortège de méthodes qui va nécessairement avec. Pour sa part le souci de la santé du consommateur” est apparu pour la première fois dans le Codex Alimentarius [5] qui constitue, encore aujourd’hui, la seule directive internationale de normalisation et de codification de l’agriculture biologique [6] et qui tient lieu, en dernier recours, de réglementation pour le commerce international reconnue par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

Une chose semble aujourd’hui claire, c’est qu’au moins une partie de la “famille bio” (et non des moindres lorsqu’il s’agit d’un ex-dirigeant de Nature & Progrès) ne se fourvoyait pas sur la signification et la nature du processus de normalisation dans laquelle ils étaient en train de faire pénétrer l’agriculture biologique et sur ses conséquences prévisibles à terme sur l’agriculture biologique elle même. Les gens comme Gérard Caplat, qui a eu le mérite de rendre très explicite la démarche de certification, ne pouvaient pas prétendre, par exemple, servir la charte de 1972 en laissant s’engager un tel processus. Aujourd’hui, en l’espace de 20 ans, probablement la majorité des producteurs bio est convaincue que la démarche de certification, et donc la création d’une réglementation de cette activité, était nécessaire afin de les protéger des tentatives de récupération industrielle. Alors que ce qui se jouait en réalité, de par la nature même du processus de normalisation, c’était la préparation de la marchandisation du bio. Donc loin de sa protection, c’était l’organisation de sa mise en concurrence qui s’annonçait. En d’autres termes il s’agissait de préparer l’immersion de l’agriculture biologique, donc sa dissolution, par l’intermédiaire des marchandises de marque AB, dans le grand bain de la distribution de masse et de préparer, de fait, l’organisation de la production à grande échelle qui deviendra nécessaire pour l’alimenter. C’est là, je crois, la définition minimum d’un processus d’industrialisation.

Pourtant le tableau n’était pas complet, car l’industrialisation n’est pas un processus uniquement productif et bureaucratique, il est également une vision du monde. Pour lier le geste technique à la parole idéologique, il manquait de pouvoir entourer cette nouvelle démarche par une idéologie qui ne viendrait pas en contradiction avec l’essence de la certification. Or la tendance à l’éclatement qui caractérise le mouvement bio depuis ses débuts avec sa diversité de courants en constante évolution, qui en a fait sa richesse et en tout en cas en faisait un mouvement libre, eut une conséquence qu’elle paya en ce début 1990. Car ce foisonnement se traduisait par l’impossibilité de distinguer un contour défini et un contenu lisible aussi bien au niveau des pratiques agricoles que sur ce qui dépassait le cadre agricole et sur quoi les “bios” avaient encore des prétentions. Bref, faute de pouvoir mettre en avant cette diversité et surtout faute d’en creuser, malgré les divergences, les implications sociales, économiques et politiques c’est le statu quo qui, avec le temps, s’imposa de lui même sur ces questions. Cet état de fait fut une occasion en or, pour ceux qui voyaient dans le « développement durable » naissant un contenu “prêt-à-l’emploi” avec lequel leur vision de l’agriculture biologique semblait compatible.

Déjà en 1980 la définition a minima qui avait été retenue lors de son officialisation légale laissait largement apparaître cet espace à remplir. De fait au début des années 1990 la naissance simultanée du « développement durable » et de la première réglementation de l’agriculture biologique fut l’occasion d’inscrire cette dernière dans le mouvement durabiliste et de définitivement lui couper toute velléité de se déterminer par elle même, ne serait ce que par le travail qui avait été engagé par la charte de 1972 puis laissé en friche. Cette substitution ne rencontra pas de résistance significative chez les producteurs, alors que le développement durable était d’une tout autre nature que ce qu’avait été jusque là l’agriculture biologique.

Jugeons-en plutôt.

1972 : La sortie du fameux rapport du Club de Rome, The limits to Growth (traduit en français par Halte à la croissance !), est communément reconnue comme l’acte inaugural du concept de développement durable. Ce rapport fut rédigé par le déjà fameux MIT (Massachusetts Institut of Technology), qui était un des temples du rationalisme et qui avait produit ce que le rationalisme a créé de plus bêtement mécanistique dans la dernière moitié du XXe siècle. Le MIT était, en effet, connu pour ses travaux pionniers sur la cybernétique qui, outre les applications militaires en guidage de missile et les applications d’automatisation industrielle, permit le développement de ce qui sera connu à partir des années 1970 comme l’analyse systémique. Cette méthode d’analyse et de résolution des systèmes déclarés complexes fut mise au point pour résoudre des problèmes insolvables par la science analytique classique. Contrairement à la science classique, l’analyse systémique ne requiert pas la compréhension des phénomènes qu’on cherche à modéliser, elle a même été conçue dans cet objectif. Elle présente la particularité de déléguer à la machine non seulement la part de calcul numérique mais lui abandonne également l’analyse du problème et la recherche des solutions.

Pour faire court, en utilisant des concepts comme celui de la “boîte noire”, il est impossible pour quiconque de retrouver le chemin par lequel la machine est passée pour analyser et résoudre un problème, pas même la machine qui en aura produit la solution. C’est avec des modélisations sur ces mêmes bases systémiques que le MIT construisit tout le rapport du Club de Rome qui inaugurera le concept de développement durable et, au passage, serviront de fondement à toute l’Écologie Politique jusqu’à aujourd’hui [7] ou forgeront des notions comme l’écosystème et la biodiversité.

Puis de conférences des Nations Unies en réunions d’Union Internationale pour la Conservation et autres organisations mondiales, le développement durable s’est forgé une “réputation” parmi les instances internationales, les États et les industriels, jusqu’à ce qu’il soit officiellement adopté au second Sommet de la Terre de Rio en 1992, et finisse par pénétrer la “société civile”, elle-même, qui la fera sienne jusqu’à, aujourd’hui, pratiquement en réclamer la paternité en faisant mine d’avoir réussi à l’imposer aux “puissants” presque contre leurs propres intérêts ! Pour ceux qui croient encore que le développement durable est né dans « un élan citoyen de gouvernance participative », comme l’imaginent les contributeurs de la fameuse encyclopédie Wikipédia, il suffit simplement de leur rappeler que les industriels semblent tellement bridés” par tous ces garants de la société civile” que le prochain Sommet de la Terre de 2012 s’annonce comme la messe inaugurale de la « nouvelle Économie Verte ». Par cette nouvelle pirouette spectaculaire, l’industrie finira de nous montrer, par le biais de la haute technologie, comment elle compte bien se recycler sous couvert du développement durable. Elle nous propose déjà, pour résoudre tous les problèmes complexes mis au jour par les analyses systémiques du rapport Halte à la croissance !, et ses mises à jour plus récentes, toute sa panoplie de solutions technologiques. Solutions qu’elle est la seule à pouvoir proposer depuis que la question environnementale ne semble pouvoir s’aborder que sous l’angle de la “complexité” et depuis que l’équation qui tient lieu de pensée a été généralement admise : à problèmes complexes = solutions complexes et donc de hautes technologies.

Les écologistes déplorent depuis presque 40 ans que les potentialités de la “biomasse” soient sous employées contrairement aux énergies fossiles. Qu’à cela ne tienne, les industriels ont déjà répondu présent à cet appel à une révolution économique verte pour le prochain Sommet de la Terre de Rio. Le magasine The Economist nous décrivait en février 2011 la nature de cette révolution à venir qui, en matière de procédés de fabrication, permettra de « réduire drastiquement les coûts énergétiques et la demande en matériaux bruts par l’entremise de nouveaux modes de production technologique de produits finis ». Au rang de ces technologies “inédites”, qui toutes respectent les préceptes du « développement durable », on trouvera la Nanotechnologie[8], la Biologie de Synthèse qui propose (enfin) de synthétiser de l’ADN artificiel pour créer, par exemple, des microorganismes inédits qui transformeraient « de la biomasse en bioproduit », ou la maintenant fameuse Métagénomique qui consiste à utiliser la biodiversité, si bien défendue par la “société civile”, pour fabriquer des produits pharmaceutiques ou industriels inédits ; enfin on n’hésitera pas à revenir à la charge avec la Géo-ingénierie qui consiste à intervenir massivement sur les équilibres planétaires pour s’opposer au changement climatique (par exemple en blanchissant les nuages avec du sel ou en créant des volcans artificiels qui cracheraient des sulfates dans l’atmosphère).

Cette économie verte qui, n’en doutons pas, est dans l’esprit même du développement durable – c’est-à-dire non pas l’idée que les écologistes s’en sont faits mais bien celle qui est née du rapport du MIT – ne manquera pas de soutenir le projet du devenir-industriel des sociétés en aggravant les problèmes qu’elle prétend régler. D’ailleurs, Gérard Caplat lui même n’avait pas manqué de noter, dans l’une de ses conférences, de quelle façon cette nouvelle agriculture-bio-normalisée et le développement durable pouvaient fonctionner de façon coopérative en se renforçant l’un l’autre, on dirait aujourd’hui en “synergie” :

Quelle que soit la terminologie juridique utilisée, les règles techniques en matière d’agriculture biologique et également pour les autres productions de Qualité revêtent une importance essentielle. Elles permettent l’application sur le terrain des principes de l’agriculture durable en précisant et même renforçant les exigences des réglementations (notamment celles du règlement 2092/91).

C’est un trait caractéristique de la pensée progressiste moderne de trouver une autojustification en s’étonnant de constater la prétendue convergence de deux pensées dont on fait mine de ne pas remarquer qu’elles sont nées du même creuset rationaliste, et qui partagent en tout cas des visées communes sur ce qui devait advenir de l’agriculture biologique. Désormais alors qu’elles différaient autant par leur nature que par leur histoire, l’une étant issue d’une pratique agricole l’autre d’une modélisation numérique, l’agriculture biologique et le développement durable devraient partager un avenir commun, comme chacun d’entre nous du reste, celui de la société industrielle elle-même.

Constater une aussi froide clairvoyance, à la naissance du premier cahier des charges, dans la bouche même d’un ancien vice-président. d’une mention qui en a inspiré la structuration, oblige au moins à un constat tout aussi froid : l’engagement de l’agriculture biologique dans le processus d’industrialisation qu’on lui connaît aujourd’hui, via la normalisation et la démarche Qualité, a été fait en pleine conscience de toutes ses implications. Ce constat rend de fait difficile l’évocation d’une dérive, pour expliquer la direction industrielle de la bio, par la seule influence des “lobbies” de l’industrie. Bien sûr les représentants de l’industrie alimentaire et des coopératives de production agricole n’ont eu de cesse d’influencer le contenu même du cahier des charges, faisant en sorte de rendre possible une production AB de masse. Mais cela s’est fait dans un cadre réglementaire qui, par nature, n’est pas fait pour autre chose que cela-même ; ce que les producteurs n’ont jamais voulu voir alors même que, à cette époque du moins, l’avenir de leur pratique était encore entre leurs mains. Mais l’ayant laissé échapper, nous en devinrent les figurants. Au bout de 20 ans on ne peut que constater, comme preuve de son efficacité à servir le “milieu de la Bio” ou à en soutenir la démarche, que non seulement le cahier des charges n’a permis de ne développer aucun système immunitaire contre la pénétration des pratiques industrielles mais les producteurs bio sont en train de se rendre compte, au contraire, qu’à l’évidence elle en facilite l’installation.

Après nos 10 ans de pratique de l’élevage en bio, donc également nos 10 ans de pratique de la réglementation, le constat, bien qu’amer, n’en a été que plus clair. Il a tout d’abord fallu se rendre à l’évidence, après avoir subit les injonctions répétées de l’organisme certificateur concernant le suivi de la traçabilité de nos fromages et de nos animaux, sur le rôle central et incontournable que joue la traçabilité dans la structuration de la bio. Car lorsqu’on y prête attention il apparaît que toute l’architecture de la certification AB repose sur la mise en application et le respect de la traçabilité, au même titre que toutes les marques gérées par l’INAO. Loin de n’être qu’une des méthodes qui animent la démarche de certification, elle en constitue l’ossature, si bien que sans la traçabilité, la certification AB ne tient plus. On pourrait être surpris, dans un premier temps, de constater que des méthodes directement issues de l’industrie fassent partie de celles que l’on se doit d’employer en tant que producteur bio. On perd définitivement ses illusions lorsqu’on comprend que ces méthodes sont prônées comme les garanties d’une bonne pratique de l’agriculture biologique. Pourtant nous savons aujourd’hui à quoi nous en tenir vis-à-vis d’elles. La traçabilité est une des inventions parmi les plus centrales de l’industrie du XXe siècle ; mise au point pour appuyer la démarche de rationalisation de la production et de la consommation de masse, aussi bien des produits manufacturés que des productions agricoles.

En cela elle a induit, autant qu’elle a accompagné, l’industrialisation des domaines dans lesquels elle a été introduite et mise en application. Elle a, par ce biais, concouru à la rationalisation du monde lui-même en s’étendant à des secteurs qui n’ont rien à voir avec la production. Si on retrouve aujourd’hui cette méthode utilisée à tous les niveaux de l’organisation de la société ce n’est pas que son utilisation se serait simplement “démocratisée”, c’est “simplement” que le monde s’industrialise dans tous les domaines ; et il semble que l’agriculture biologique ne puisse y échapper malgré les prétentions qui étaient les siennes.

Mais ce qui est un peu plus inquiétant, quant à la capacité de réaction du “milieu bio” face à de telles attaques, c’est de constater la place que cette traçabilité a pris dans les pratiques des agriculteurs eux-mêmes ; la façon dont ils l’ont intégrée au point de la défendre comme étant l’outil sans lequel ils n’imaginent pouvoir espérer aucune reconnaissance de leur travail. Ils en ont fait leur propre outil de protection, et du même coup, ils ont fait leurs tous les arguments rationalistes qui accompagnent la traçabilité. En cela ils sont en accord avec les consommateurs, et autres consom’acteurs, qui sont avides des garanties que seule l’industrie est capable de leurs fournir puisqu’elle en a forgé les concepts, avec les résultats que l’on sait.

Évidemment la traçabilité s’est installée en lieu et place de la proximité qui existe dans une relation directe entre un producteur et sa clientèle. Pourtant la traçabilité diffère de la proximité autant par la débauche de technologies que son suivi impose, que par l’inflation de bureaucratisation induit par le système de contrôle qui lui est consubstantiel. L’organisme de certification devient le médiateur auquel on délègue toute la confiance qui précédemment découlait de la connaissance intime de la provenance.

L’installation de la traçabilité au rang des outils de la bio, à côté de la grelinette, a une dernière conséquence assez funeste. Lorsqu’à partir de 2006, suite à la dernière loi d’orientation agricole [9], des éleveurs se sont lancés dans l’opposition à l’obligation qui leur était faite de mettre des puces électroniques à leurs animaux [10], ils ont dû se rendre à l’évidence, au bout cinq ans, qu’ils ne parvenaient pas d’avantage à expliquer aux éleveurs bio qu’aux autres, le caractère fondamental qu’avait cette prothèse technologique dans la lente progression de l’industrialisation de leur pratique d’élevage. Mais comment pourrait-il en être autrement lorsque l’opposition au puçage électronique, qui n’est qu’un des avatars du principe général de traçabilité appliqué aux animaux, demanderait à ces éleveurs bio de mettre à bas la traçabilité elle-même, qui est désormais inscrite au fronton de la maison bio et dont ils se sont laissés persuader qu’elle participe de leur protection.

Soyons sûr qu’on ne manquera pas, dans cet avenir-là, d’être confronté à quantité de situations désagréables qui mettront à mal l’esprit même de la bio. Pour exemple, cette même loi qui oblige les éleveurs à mettre des puces électroniques aux oreilles de leurs animaux, contient une directive encore plus contrariante. L’article 93 obligera à partir de 2015 les éleveurs à n’employer, pour la reproduction, que des mâles ayant reçus un agrément assurant la conformité de leur matériel génétique [11] appelée, dans le texte de loi, « la Voie Mâle ». Cette simple directive amènera, en pratique, à imposer l’emploi de mâles issus d’inséminations artificielles ; ils seront, en effet, préférentiellement choisis puisque agréés de fait. Ainsi, comme pour les semences, les éleveurs ne pourront plus échanger ou se vendre entre eux des mâles qui ne seront pas en conformité, donc d’une façon ou d’une autre issus de manipulations génétiques. Que feront alors les éleveurs bio pour lesquels l’insémination artificielle est toujours interdite par la réglementation, surtout depuis que les conséquences qu’elle induit sur la dégénérescence génétique sont avérées [12]. Qu’on se rassure néanmoins ; car il n’y a pas à douter que cette “si inflexible” réglementation saura faire, une fois de plus, un écart pour cette nouvelle avancée vers l’industrialisation de l’élevage, comme elle l’a déjà fait au moment de l’épizootie de Fièvre Catharalle Ovine (FCO) ; lorsqu’elle avait laissé les éleveurs bio être soumis à l’obligation de vaccination contre cette FCO. Ce vaccin, non content d’être dangereux pour nos animaux (reconnu comme tels de notoriété d’éleveur et par certains vétérinaires) était également reconnu comme inefficace contre cette maladie vectorielle et non contagieuse. Maladie contre laquelle la meilleure défense reste l’immunité naturelle que les animaux développent d’eux-mêmes à son contact et qui, contrairement à la vaccination, est une pratique qui est prônée par le cahier des charges bio (article 5, RCE n°834-2007).

Il est probablement déjà acquis que la réglementation saura trouver la bonne formulation pour statuer sur cette future généralisation de l’emploi de “matériels génétiques” issus de l’insémination artificielle comme moyen de sélection ; peut-être même nous pondra-t-on une insémination artificielle certifiée AB comme on ne manquera pas d’avoir des menus bio dans les fast-food. Mais outre le fait que l’insémination artificielle soit toujours interdite par la réglementation bio, elle a une place toute particulière dans l’histoire de l’industrialisation de l’élevage en France. C’est en effet sur elle que toute la Loi sur l’élevage de 1966 s’est basée pour imposer le modèle de sélection animal qui a abouti en quelques années aux races bovines industrielles hyperspécialisées que l’on connaît aujourd’hui, et à la surproduction laitière qui intervint seulement 7 ans après sa mise en application. On ne le sait que trop en élevage, imposer un mode de sélection scientifique et industriel a rendu nécessaire l’emploi de méthodes de gestion rationnelle d’élevage et abouti finalement à une rationalisation de l’économie des exploitations qui pousse les exploitants à s’enfoncer dans cette même voie et vers leur disparition.

Dans certains cas la réglementation AB pousse le vice jusqu’à obliger les éleveurs bio à se conformer à ces méthodes sous peine de perdre tout bonnement leur certification. Nous en avons fait l’expérience, comme chacun, lors de l’installation de notre fromagerie. La réglementation à laquelle nous devions nous conformer en tant qu’atelier fermier, la même que celle qui est appliquée à une usine Nestlé, n’est rien d’autre que celle des normes d’hygiène industrielle, qu’elles s’appellent HACCP ou GBPH pour sa version agricole. L’HACCP, littéralement Hazard Analysis Critical Point Control, est une méthode de maîtrise de la sécurité en matière de risques industriels développée à partir de 1959 par une branche de la NASA, qui est devenue un standard industriel avant d’être imposé par la réglementation européenne comme une norme en matière d’hygiène des denrées alimentaires applicable à tous les ateliers de transformation quel que soit leur taille. Contrairement à ce que prétendent les Organisations Professionnelles Agricoles qui ont négocié sa mise en place dans l’agriculture, le GBPH (Guide des Bonnes Pratiques d’Hygiène) n’est qu’une version simplifiée de l’HACCP qui n’a d’autre utilité que d’introduire la démarche globale de l’HACCP pour “le public agricole”, comme l’indique la réglementation européenne CE n°852/2004 – art. 1 :

les guides de bonnes pratiques constituent un outils précieux, qui aide les exploitants du secteur alimentaire à respecter les règles d’hygiène alimentaire à toutes les étapes de la chaîne alimentaire et à appliquer les principes de l’HACCP.

Je laisse chacun imaginer ce que peut produire sur un éleveur fromager bio la cohabitation entre les normes d’hygiène industrielle et certains principes fondamentaux de la bio comme celui du lien au sol. Cette conception de l’agriculture pour laquelle le fromage est le résultat de tout l’environnement de la ferme cohabite assez mal avec une réglementation sanitaire pour laquelle tout ce qui provient de l’extérieur doit être considéré comme pathogène, qu’il s’agit d’anéantir et qui fait ressembler une fromagerie à une salle blanche de laboratoire de recherche et le fromager à un technicien de labo. Mais loin d’aider le producteur bio à se défendre de tentatives aussi évidentes de conversion aux pratiques industrielles de production, la réglementation en agriculture biologique contraint, depuis sa création, les producteurs à se conformer à la réglementation sanitaire sous peine de perdre leur certification AB. De cette cohabitation est née par exemple la permission en bio d’utiliser des ferments industriels, c’est-à-dire des souches sélectionnées en laboratoire, pour ensemencer le lait en lieu et place du petit-lait” qui est repiqué tous les jours par le fromager comme un levain. Le petit-lait est un condensé de son expérience d’éleveur et de cultivateur, le meilleur témoin du lien qu’il entretient au sol et le reflet de sa qualité de fromager ; c’est le fruit du travail de l’homme de l’art.

Pour les producteurs qui n’ont pas manqué de voir dans le GBPH autre chose qu’une tentative d’assainissement sanitaire, allant jusqu’à prétendre y voir « un outil qui leur a permis d’améliorer leur pratique », je rappellerais simplement que le peu de recommandations pratiques qu’on y trouve tient en quelques pages dans la première encyclopédie agricole rédigé par Olivier De Serres sous Henry IV [13] et qui plus est rédigée dans un autre français que l’idiome bureaucrate qui, aujourd’hui, tient lieu de langage professionnel .

Ces expériences montrent à ceux qui en douteraient que la certification n’a jamais servi, et encore moins protégé, ni les producteurs ni leurs pratiques. À constater la tournure que l’agriculture biologique prend dans le cadre de la réglementation officielle, l’envie peut prendre, comme ce fut notre cas, d’aller voir si sous d’autres cieux l’herbe ne serait pas plus verte. Des systèmes de certification privés comme celui de Nature & Progrès, outre le fait d’avoir adopté un cahier des charges dans lequel les critères de productions sont simplement un peu plus sévères que ceux du cahier des charges officiel, demande l’adhésion à une charte qui précise, au delà de l’aspect purement technique, l’esprit de la démarche éthique sur lequel doit se fonder le futur producteur.

Mais on ne fait que tomber de Charybde en Scylla. Car on ne manque pas d’y retrouver le développement durable dans un rôle de définition des enjeux écologiques à relever, On constate que même l’historique Nature & Progrès a fini par faire sienne toutes les techniques de contrôle et de traçabilité que l’industrie a concoctées, sans même s’en émouvoir ou imaginer qu’il pourrait y exister une alternative, quand bien même le contrôle en est participatif. Enfin, et pour que tous les doutes puissent être entièrement levés quant à leur inspiration, tout en annonçant la volonté de soutenir le développement d’une « agriculture alternative non industrielle » [14] il n’hésite pas à accompagner ce vœu pieux par un « impératif » qui serait « d’évoluer en tenant compte des progrès scientifiques et techniques non polluants ». C’est le troisième pied qu’il manquait pour faire table rase du passé. Nature & Progrès semble en effet opérer une nette séparation dans le traitement de l’industrialisation de la production d’une part et celui du progrès scientifique d’autre part. Rejetant l’un et embrassant l’autre. Faisant mine d’oublier – ce ne sont pas les premiers – que ces deux notions sont nées dans un même mouvement historique et n’ont depuis cessé de cheminer ensemble. L’un fournissant le cadre idéologique permettant la progression des réalisations pratiques de l’autre. Le fait que certaines des réalisations nées de cette alliance aient pu être bénéfiques, pu simplement non-polluantes, ne change en rien le fait que les fondements même du progrès, tels qu’il fut défini au XVIIIe siècle dans une opposition entre l’homme et la nature et tels qu’il s’applique depuis en se traduisant par une constante recherche pour l’homme à dominer son environnement, sont en totale opposition avec la tentative de trouver un type de développement qui s’inscrirait dans une volonté de réconciliation avec cette nature ; et qui pourtant, me semble-t-il, est celle revendiquée par l’agriculture biologique et qui l’anime depuis ses débuts [15].

Les vingt années qui viennent de s’écouler devraient suffire à convaincre ceux qui peuvent encore l’être que si la bio a un avenir autre que marchand, il sera en dehors de ces cadres réglementaires. La force de cette démarche et l’espérance qu’elle fait encore naître aujourd’hui a toujours résidé dans la pratique libre de ses 70 premières années ou aujourd’hui dans les initiatives qui se mènent en marge de tout cadre réglementaire. Pour le reste, dans l’état actuel de la “mobilisation” des producteurs contre leur propre processus d’industrialisation, il n’y a rien à espérer d’une hypothétique “meilleure” réglementation ou d’une réglementation qui serait “vraiment issue des producteurs” tant que ne sera pas faite l’analyse des raisons qui ont amené à la situation actuelle. Auquel cas cette “expérience” pourrait ne pas avoir été vaine si nous parvenons à voir que l’absurdité de la voie dans laquelle la bio est indéniablement engagée depuis vingt ans est si concrètement opposée à tout ce qu’il y avait pu avoir de prometteur dans le processus historique qui l’a vu naître, qu’elle est la preuve ab absurdo de la justesse des raisons qui l’avait initialement fait se lever contre l’industrialisation.

Xavier Noulhianne,

Éleveur & fromager “bio” dans le Lot et Garonne, novembre 2011.

.

Ecoutez Xavier Noulhianne lors de l’émission de France Culture, « Terre à Terre » du 9 février 2013:

L’industrialisation de l’agriculture et de l’élevage

.


[1] Jusqu’à la fin des années 1980 l’agriculture biologique concernait essentiellement la production végétale. Les diverses tendances impulsées par les pionniers de la Bio dans les années 1920 se différentiaient essentiellement par des méthodes d’amendement du sol :

1) La méthode agrobiologique anglaise, dérivée de la méthode Howard, met en avant le compostage ;

2) La méthode biodynamique qui, sur le plan technique, se caractérise principalement par l’utilisation de neuf préparations qui ont pour but de rétablir des équilibres du sol momentanément ou constamment détruits par des facteurs extérieurs ;

3) La méthode à base de roches siliceuses, développée par le docteur Muller, met en avant la fertilisation organique (par le compostage en surface et les engrais verts d’interculture) et la fumure minérale constituée par de la poudre de roche dont la composition est adaptée en fonction du type de sol ;

4) La méthode à base de lithothamme, ou méthode Lemaire-Boucher, dérivée de la méthode anglaise à laquelle est ajoutée une fumure minérale composée de lithothamme et de phosphates naturels.

[2] IFOAM : Fédération Internationale des Mouvements d’Agriculture Biologique.

[3] Voir la charte de l’IFOAM.

[4] G. Caplat produira en octobre 1994 trois des six conférences que comprenait un colloque, à l’université de Limoges, sur le “Droit comparé de l’Environnement”. Ces textes ont été reproduits dans un recueil appelé L’agriculture biologique, une agriculture durable ? (éd. PULIM, 1994) avec les titres suivants “L’agriculture biologique et la qualité”, “L’agriculture biologique et la normalisation” et “La défense de l’environnement en agriculture”. Il sera également l’auteur d’un rapport réalisé pour le Ministère de l’Environnement intitulé L’agriculture biologique et la qualité. Approche juridique et normative, Rapport final, juin 1995.

[5] Le Codex Alimentarius est une émanation de la FAO et de l’OMS dont la Commission est chargée d’établir et harmoniser à l’échelle mondiale des recueils de normes relatives à la production agro-alimentaire qui ont pour objets soit la sécurité alimentaire, soit la protection des consommateurs. Son rôle prépondérant dans la normalisation alimentaire mondiale a été reconnu par l’OMC en 1994, sous réserve que « ses prescriptions n’entravent pas les échanges si elles ne sont pas suffisamment scientifiquement étayées. »

[6] Codex Alimentarius – Directives concernant la production, la transformation, l’étiquetage et la commercialisation des aliments issus de l’Agriculture Biologique, GL 32-1999, Rev. 1- 2001.

[7] Gérard Pirotton, chercheur-associé à Étopia, Introduction a la systémique – Boite à outils conceptuelle pour aider la réflexion, la formation et l’action des écologistes et de tous ceux qui sont tentés par une compréhension globale de la complexité, novembre 2005 (disponible sur Internet).

[8] 50 milliards d’investissement depuis 2000, dont 20 rien que pour 2010.

[9] Loi d’orientation agricole n 2006-11 du 5 janvier 2006.

[10] Collectif “Faut pas pucer”, Le Batz, 81 140 St Michel de Vax.

[11] Extrait de l’article 93 de la Loi 2006-11 : « Art. L. 653-7-1. – A compter du 1er janvier 2015, le matériel génétique support de la voie mâle acquis par les éleveurs de ruminants est soumis à obligation de certification, qu’il s’agisse de semence ou d’animaux reproducteurs. » Extrait du rapport du 7 décembre 2006 relatif au contrôle des activités de reproduction ; « Les dispositions de cet article instaurent un régime d’agréments sanitaires pour les activités de reproduction des animaux, afin d’assurer une parfaite conformité avec la réglementation communautaire (transposition de la directive 2005/24/CE du Conseil du 14 mars 2005). Aux termes des dispositions de cet article, les personnes se livrant à une activité de reproduction des animaux sans agrément sanitaire s’exposent à des sanctions pénales et administratives. », « La réforme engagée par l’article 93 de la Loi 2006-11 d’orientation agricole du 5 janvier 2006 est le fruit de la concertation entre le ministère et la filière de l’élevage ».

[12] “Epigenetics and Assisted Reproductive Technology: A Call for Investigation”, E.L. Niemitz, A.P. Feinberg, American Journal of Human Genetic, 74 ; pp. 599-609, 2004. Cet article, paru dans la revue scientifique la plus renommée en génétique humaine, fait le point sur tous les travaux qui ont montré que les deux méthodes de procréation assistée (insémination artificielle & fécondation in vitro) sont à l’origine de la création de quantité de maladies génétiques dites “orphelines”. L’auteur y explique qu’il suffit de modifier l’environnement de l’ADN (c’est-à- dire le jus dans lequel l’ADN flotte) pour modifier son expression, sans avoir besoin d’en modifier la séquence comme c’est le cas dans les OGM. Cet article, qui a fait consensus chez les scientifiques lors de sa parution, fait apparaître l’insémination artificielle sous un jour nouveau, au regard des OGM, en le mettant au même niveau de nuisance pour ses effets mutagènes !

[13] Olivier De Serres, Le théâtre d’agriculture et mesnage des champs, éd. Actes Sud, 2001, p. 469.

[14] Nature & Progrès : Cahier des charges Ovins-Caprins de 2002.

[15] J’ai longtemps cru que la mention “progrès” de Nature & Progrès faisait référence à une sorte de progression dans la recherche des alternatives. Je prends acte qu’il s’agissait bien du progrès scientifique lui-même.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :