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Cédric de Queiros, Discussion de la mise en service annoncée de deux nouveaux réacteurs à la centrale nucléaire de Chooz, 1997

Pour moi le véritable danger réside surtout dans le pessimisme noir des Européens. Une sorte d’ivresse du pessimisme, un peu suicidaire, sévit chez nous. […] Cela dit, une telle situation ne se prolongera sans doute pas. Au bout d’un certain temps, la nécessité où le besoin de consommer finissent par s’imposer.

Peter Praet, chef économiste à la Société Générale de Banque.

Le Vif/L’Express, 24 février 1997.

Il y a quelques mois, on annonçait dans l’indifférence générale que la centrale nucléaire de Chooz, située dans une petite enclave française des Ardennes belges, allait finalement être enrichie prochainement de un, puis deux nouveaux réacteurs – « 1 450 mégawatts, un record mondial » (Le Soir du 16 septembre 1996) – qui accroîtront encore notablement l’environnement nucléaire des habitants de la Belgique, et incidemment leur usage et dépendance d’une énergie de telle origine – « A l’heure actuelle, quelques 55% de l’électricité consommée en Belgique est d’origine nucléaire ». Un peu plus tard, on apprenait de la presse qu’une anomalie s’était déclarée « après que le réacteur ait été poussé jusqu’à 30% de sa puissance » (Imagine, décembre 1996), obligeant à retarder une nouvelle fois la mise en service des réacteurs, sensée maintenant avoir lieu au printemps 1997.

Cette ouverture n’est en somme qu’une mauvaise nouvelle un peu lointaine, parmi tant d’autres aux conséquences pour nous plus immédiates, dont nous sommes contraints de nous inquiéter. Mais cette centrale de plus, à la frontière des deux pays les plus nucléarisés au monde, me décide et me donne l’occasion de discuter une fois de plus de l’industrie nucléaire et du monde qu’elle implique, en étudiant un peu précisément ce qu’on daigne nous en dire aujourd’hui.

Et le peu d’espoir qu’il y a de pouvoir aider directement à la construction d’une quelconque opposition à cette occasion ne m’en dissuade pas.

Le projet de construction de ces deux réacteurs, qui vont finalement être mis en service après plusieurs années de retard pour motifs économiques ou de « mise au point » technique, avait suscité, à sa divulgation, une opposition massive et très déterminée. C’était il y a à peine quinze ans, ce qui, en ces temps d’amnésie généralisée, et de bouleversements incontrôlés toujours plus rapides, doit correspondre à peu près, « pour l’opinion », aux guerres de cent ans.

A cette époque, les traces durables qu’avaient laissées dans les esprits et les mœurs la tentative révolutionnaire du printemps 1968 n’avaient pas encore absolument cessé de se faire sentir, sous les coups conjugués d’incessants mensonges et calomnies, et de rapides et catastrophiques bouleversements sociaux. Et aussi sans doute le milieu ouvrier traditionnel – déjà bien malmené par la crise et la modernisation – gardait encore quelques forces et capacités d’offensive.

Les journaux de l’époque (notamment Le Monde des 29 juin, 31 juillet, et 30 novembre 1982) relatent plusieurs mois de troubles et manifestations dans la région, menés par des antinucléaires qui ne s’imaginaient pas que pétitions, esbroufes médiatiques, et autres actions juridiques ou législatives, sont les meilleures façons de s’opposer aux visées de l’État. Les ouvriers des usines sidérurgiques de la région, partis dans une grève très dure contre la fermeture de « leurs » usines, les avaient rejoints : leurs syndicats n’avaient pas réussi à empêcher qu’ils reconnaissent dans ce combat-là, aussi le leur.

Après plusieurs mois d’une opposition de plus en plus décidée et violente, il avait fallu des interventions policières massives, empêchant toute nouvelle manifestation, et simultanément la perspective illusoire – opportunément proposée par les écologistes – d’une Enquête d’utilité publique et d’un recours démocratique, pour venir à bout des opposants et faire passer le projet des deux nouveaux réacteurs (Le Monde du premier février et du 24 mai 1983).

Vu d’ici, on peut penser que cette dernière et déjà tardive grande bataille perdue marque la fin d’une époque et le début d’une autre, qui a vu le monde des hommes plus bouleversé et détruit en quinze ans qu’il ne l’avait jamais été. Mais ce qui nous sépare si radicalement de ces temps de ces temps pourtant proches, ce ne sont pas à proprement parler les destructions ni désordres sociaux eux mêmes : ils étaient déjà avancés, il y a quinze ans. C’est plutôt qu’avec leur aggravation et leur accélération, il y ait eu toujours moins d’opposition sociale un peu cohérente et puissante, ou seulement capable de se faire entendre un peu plus largement. Le rythme de croisière de la destruction s’est installé ; et la monstrueuse et folle production nucléaire a été toujours moins combattue, ou simplement discutée avec quelque conséquence (par exemple, par les oppositions à l’enfouissement des déchets, en plusieurs régions de France).

Le souvenir même de ces combats, anciens ou récents, s’est éteint, avec celui d’une alternative réelle au monde ou nous nous débattons. Et l’on a vu à la place se développer et se généraliser toutes les formes de l’adhésion active à ce monde, les fuites illusoires, les compensations misérables, et très généralement la confusion mentale et l’impuissance. Enfin, assez récemment s’est répandue, avec la bénédiction du pouvoir, une perception toujours plus aiguë et explicite de la profondeur et de l’unité de la catastrophe, qui conduit la masse des contemporains à la panique et à la résignation cynique ou désolée.

Si l’on en croit Le Soir du 16 septembre, les nouveaux réacteurs de Chooz auraient aujourd’hui contracté avec leurs voisins « un mariage de raison ». On a même donné à ces « voisins » l’occasion de dire officiellement « oui ». Il y eut ainsi « contacts avec la population » – une brochure d’information « Bien vivre avec la Centrale de Chooz » – puis enquête publique.

Les pouvoirs publics appellent voisins de la centrale, les habitants des communes « situées dans un périmètre de dix kilomètre par rapport à la centrale ». Voilà qui est déjà en contradiction avec les affirmations même des dirigeants : la zone officielle de sécurité correspond à un périmètre nettement supérieur. Par ailleurs n’importe qui a eu l’occasion de voir ce que voulait dire, dans la réalité, le voisinage en matière de nucléaire. Après l’accident de Tchernobyl, par exemple, chacun a pu savoir, et en tout cas subir personnellement le fait qu’en matière de nucléaire, le voisinage recouvre littéralement la totalité du globe. Nous fûmes tous copieusement arrosés, quoi qu’en ait dit sur le moment la propagande. Et dix ans après, les « trente millions d’Ukrainiens, de Biélorusses et de Russes […] encore contaminés quotidiennement par la catastrophe de Tchernobyl […] par le biais des voies d’eau et des nappes phréatiques » (Libération, du 26 mars 1996) éprouvent violemment, dans leur chair; et l’agonie de leurs enfants, ce que d’autres appellent « voisinage », et ce que donne le mariage forcé de l’humanité et de l’industrie nucléaire.

Sur cette question du voisinage de la centrale, rappelons que Chooz est baignée par la Meuse, dont l’eau est utilisée pour le refroidissement des réacteurs. Le circuit d’eau de l’intérieur de la centrale est, bien entendu, rigoureusement isolé de l’extérieur ; aucune fuite n’est possible, ni contact avec la rivière. La presse elle-même a signalé il y a déjà un moment que des taux anormaux de substances radioactives avaient été mesurés à plusieurs reprises dans la Meuse, qui s’en vient ensuite fournir en eau potable les villes de Dinant, Namur, et Liège, notamment. Mais bien sûr, affirment alors les spécialistes, ces doses sont trop faibles pour être dangereuses. Ils l’ont dit, ils n’en parleront plus.

Après Tchernobyl, les nucléaristes européens rassurèrent les populations en affirmant que, dans nos centrales, tellement plus modernes, n’est-ce pas, que celles des primitivistes staliniens, un tel accident était – presque – impossible. Les nucléaristes eux-mêmes sont toujours obligés de rajouter ce « presque » qui change tout, avant de nous jeter à la tête d’absurdes calculs probabilistes (on connaît ces anecdotes de joueurs de la Loterie Nationale qui, au mépris de toutes les prétendues lois de la probabilité, ont gagné deux fois le gros lot).

Après dix ans et quelques « maladresses » technologiques on ne peut plus modernes et occidentales, on nous ressort les mêmes arguments, et les mêmes précautions oratoires : « Electriciens, écologistes et scientifiques s’entendent pour reconnaître que la technologie occidentale ne laisse aucune place à une catastrophe d’une ampleur comparable à celle qui a ravagé l’Ukraine. Toutefois, le degré zéro de risque, ça n’existe pas, reconnaît Philippe Massart [Le porte-parole d’Electrabel] » (Le Soir, ibid.) Sous son apparence de bon sens, cette dernière affirmation omet la terrible spécificité de la technologie nucléaire. Toute activité humaine implique une part de hasard ou d’incertitude, un risque d’échec, mais le nucléaire, lui, par la gravité extrême que peut prendre le plus petit incident, ne tolère pas la moindre incertitude.

D’autre part, par sa nature-même, par la puissance qu’il met en jeu et produit, par la profondeur et l’intimité avec laquelle il atteint et transforme la matière, le nucléaire est irrémédiablement incontrôlable et imprévisible. Il suffit de voir la liste impressionnante des « incidents techniques sans gravité » (comme ceux qui furent à l’origine de la réaction en chaîne de Tchernobyl, de Three Mile Islands), qui jalonnent l’histoire de n’importe quelle centrale pour s’en convaincre. Comme par exemple ceux qui ont entraîné l’arrêt provisoire de deux réacteurs, à Tihange, en octobre ; ou ceux qui conduisirent à la mise hors-service relativement précoce de Chooz-A ; ou qui expliquent les multiples retards dans la mise en service des deux nouveaux réacteurs de Chooz.

Qu’est-ce qui, à chaque fois, aurait pu se passer ? Cette question, et l’impossibilité absolue pour la population d’y trouver une réponse par elle même, résume à elle seule l’aliénation fondamentale qu’implique le nucléaire.

Plutôt que d’écouter les arguments fallacieux des nucléaristes, c’est en s’informant des mesures préventives qu’ils ont mises en place depuis Tchernobyl, que l’on peut se représenter véritablement cette inexistence d’un degré zéro de risque. Ce sont, à Chooz, les « plans d’urgence », les consignes à suivre « en cas de pépin », les répétitions générales d’évacuations promises, cette distribution attendue de tablettes d’iode à ingérer par les habitants en cas d’accident, etc. Évidemment, en cas d’accident réel, tout cela sera parfaitement insuffisant, et incapable d’éviter un désastre.

On peut s’interroger sur les mobiles contradictoires de telles mesures. On peut penser qu’avec cela, les dirigeants cherchent à rassurer; quand cela devrait plutôt achever d’inquiéter les plus crédules. On peut penser aussi, qu’avec l’accablement général devant l’ampleur de désordres et de catastrophes multiformes et toujours plus prometteurs, l’usage systématique de la terreur et de la démoralisation, par l’aveu complaisant, voir la mise en scène et, qui sait, l’exagération des catastrophes, devient de plus en plus la forme normale et même principale de gouvernement.

Sans doute en fait s’agit-il d’un mélange plus ou moins délibéré des deux: rassurer vaguement sur le particulier, là où peut-être pourrait se construire une opposition ; et accabler devant une confuse et insaisissable catastrophe générale. L’essentiel étant qu’au bout du compte, chacun renonce à comprendre et à faire quoi que ce soit, et abandonne son sort entre les mains des spécialistes. Aussi l’État doit toujours montrer qu’en définitive il a bien les choses en main, qu’il s’occupe de tout, fait en tout cas tout ce qu’il est humainement possible de faire, que chacun peut retourner dormir (ou travailler).

Au lendemain de Tchernobyl, un certain Luc Gillon, professeur d’Université, constatait qu’« autour des réacteurs belges ou français, une contamination comme celle de Tchernobyl atteindrait une région où vivent 1 à 2 millions de personnes qu’il faudrait évacuer et reloger et, à Doel, mettrait hors d’usage pour des années le port d’Anvers », ce qui « dans l’état actuel des choses, […] serait insupportable pour l’économie de notre pays » (La Cité du 25 novembre 1986). Voilà sans doute une réalité qui préoccupe tout autant nos dirigeants que le maintien de l’actuelle passivité sociale. Certains spécialistes en « gestion des catastrophes » préparent donc l’arsenal qui permette, quoi qu’il advienne, à l’Économie de continuer à fonctionner, et à la domination sociale de se maintenir.

Il est déjà question, plus ou moins ouvertement, de la coupure, en cas de catastrophe, des moyens d’« information », de communication, et déplacement (téléphone, routes, radio et télévision), et de leur contrôle centralisé par l’armée ; de l’interdiction de sortir de chez soi en « zone sinistrée », de la fermeture par l’armée de la zone en question pour l’isoler du reste du monde (cf. pour la France, les plans de secours pour les catastrophes majeures : ORSEC nationaux et départementaux, et le décret au Journal Officiel du 22 juillet 1988 sur les pouvoirs du secrétaire d’État aux risques majeurs. Pour la Belgique, le plan national d’urgence nucléaire, cf. Le Soir du 11 septembre 1986 et du 17 octobre 1990). Et bien sûr il est prévu de faire donner la troupe s’il se trouvait parmi les irradiés des velléités de révolte.

Couronnant tout cela, il y a ce projet de train-laboratoire, qui serait capable d’effectuer n’importe où, et de manière industrielle, des diagnostics pour sélectionner les différences de traitement à appliquer aux victimes selon leur espoir statistique de survie : ceux qui seront soignés ; ceux qui seront laissés en l’état où en observation, ou peut – être utilisés aux multiples besognes qui ne manqueront pas alors ; enfin ceux qui seront parqués en attendant leur agonie définitive : résumé véridique de ce qu’est devenue aujourd’hui la médecine.

Enfin, il n’est pas besoin de beaucoup d’imagination pour voir par avance tout cela : les journaux du soir nous ont déjà habitué à ces images de foules attendant la mort sous contrôle militaire, en Afrique ou ailleurs. Il suffit d’ailleurs de voir comment les choses furent gérées par l’État Russe après la catastrophe Ukrainienne.

Quoi qu’il en soit, un récent « rapport semi-officiel » (cf. Le Parisien du 11-12 janvier 1997) sur l’usine nucléaire de La Hague, en Normandie, nous apprend, après d’autres rapports semblables, concernant des sites anglais ou américains, ce que l’on peut attendre de « l’industrie nucléaire fonctionnant bien », sans accidents déclarés ni fuites avouées: taux anormalement élevés de cancers, de mortalité infantile, mutations génétiques, … dans les populations alentours observées ; multiples pollutions radioactives de l’environnement naturel, pour les animaux et poissons, les plantes…

Pour répondre à cette enquête, la Cogema s’est servie des habituels moyens de mensonge et de manipulation : contestation et traficotage des chiffres et statistiques, commande d’une contre-enquête effectuée par des spécialistes à la solde de la bureaucratie nucléariste, occultation médiatique des résultats et de la portée générale de l’enquête, et bien sûr refus pur et simple de discuter et de s’expliquer sur ces résultats.

Car de telles études ont en fait une importance beaucoup plus large que d’obscures querelles de spécialistes, ou même que les malheurs particuliers des habitants d’une région. Ce qui est en jeu, ce sont deux des principales justifications du nucléaire, deux des fondements de sa propagande: la thèse scientifique de l’innocuité des faibles doses de radioactivité, et l’affirmation technique de l’efficacité du confinement des centrales ou des déchets. Les nucléaristes ont donc tout intérêt à dissimuler au public que ces thèses sont théoriquement contestées par une frange du milieu scientifique, pourtant particulièrement inféodé (cf. par exemple La Cité du 12 mai 1986); et surtout qu’elles sont pratiquement démenties chaque fois qu’une étude épidémiologique un peu indépendante est menée là où des populations sont soumises à des doses prétendument insignifiantes de radioactivité; voir tout simplement par l’expérience directe de ces populations.

A cet égard, les réponses de la Cogema suite à cette enquête sont particulièrement éclairantes. Selon le conseiller scientifique de la Cogema, J.-M. Gelas, les conclusions de l’enquête sont « faussement alarmistes » (Le Parisien, ibid.). Et pour prouver ses dires, il nous apprend que « l’usine de retraitement de La Hague fait l’objet d’un programme de surveillance approfondi sous le contrôle de l’Office de protection contre les rayonnements ionisants » (l’argument du confinement), et il ajoute : « les mesures de radioactivité effectuées montrent que l’impact sur l’environnement des installations nucléaires est négligeable » (L’argument de l’innocuité des faibles doses). On croyait savoir que le fondement de la méthode scientifique consiste en la vérification et la mise en cause permanente par l’expérience de la vérité admise. Puisqu’il y a des victimes, votre confinement ne marche pas, et vos prétendues faibles doses n’en sont pas moins des doses dangereuses et destructrices à long terme.

On a par ailleurs l’expérience de ce que valent les rassurantes affirmations des experts. Ils disaient par exemple officiellement, jusqu’il y a peu, que l’amiante (en deçà de certaines doses, ou autrement que sous certaines formes) était sans danger. Il s’en trouvait encore pour le croire. Et il s’en trouve encore, maintenant, pour croire et se satisfaire de la bonne foi des spécialistes.

N’importe qui avec un peu de bon sens avait pu trouver qu’on ne peut confiner une puissance virtuellement infinie; que les faibles doses, avec le temps, ou par des processus de concentration successifs dans la chaîne alimentaire, ou en combinaison avec toutes les autres pollutions industrielles que nous subissons, sont rien moins qu’innocentes.

Les nucléaristes sont ainsi comme des criminels qui, pris en flagrant délit, continueraient à nier ce que tout le monde les a vus faire. Mais les criminels comme ceux de la Cogema sont les maîtres, et façonnent l’opinion. Ainsi aujourd’hui, l’aptitude à la logique est en voie de disparition dans la population, et de pareils rhéteurs peuvent parler et agir à leur aise.

La première génération de centrales des années soixante atteint maintenant sa période limite de sécurité minimum et de bon fonctionnement possible. Tout cela va devoir être arrêté (comme le fut Chooz-A en 1991) et démantelé, mais continuera à rester hautement radioactif, et à nécessiter entretien, contrôle, et confinement, pendant une période sans commune mesure avec la vie humaine, ni d’ailleurs avec la continuité d’aucun État ou société connus de l’histoire (« des dizaines de milliers d’années de surveillance en attendant la désintégration radioactive du plutonium » nous dit froidement l’article du journal Le Soir). A cela s’ajoute la masse toujours plus inexorable des déchets proprement dit; et l’augmentation continue de la radioactivité artificielle à la surface du globe, avec ses incalculables conséquences sanitaires.

Un autre article récent nous donne une idée du genre de situations toujours plus inextricables, et des multiples bombes à retardement, qu’on va peu à peu nous montrer, partout sur la planète : « A Tchernobyl la semaine dernière, plusieurs incidents ont relancé un débat sur la meilleur façon d’assurer la sécurité du réacteur accidenté ; […] Nous redoutons une réaction en chaîne entraînant la formation de nouveaux radionucléides qui pourraient se répandre dans l’environnement. […] La construction d’un nouveau sarcophage autour de l’enceinte ne sera pas une solution. […] Le problème est aujourd’hui que nous n’avons pas de solutions techniques » (Le Soir du 26 septembre 1996).

Les techniciens et savants nucléaristes, qui avouent ainsi leur impuissance devant le monstre nucléaire, voudraient paradoxalement prendre argument de la situation et des catastrophes – qu’ils ont eux-mêmes contribués à produire, et qu’ils contribuent bien évidemment à perpétuer et à aggraver continuellement – pour s’affirmer ainsi indispensables et au-delà de toute discussion – simple intercesseurs auprès du nouveau Dieu. Ils reproduisent ainsi littéralement, dans leur domaine, la justification maintenant classique que donnent les dirigeants politiques et autres gestionnaires, tous soudain devenus « marxistes », de leurs politiques d’austérité et de régression sociale: ils ne feraient qu’appliquer, impuissants, les incompréhensibles lois objectives de l’économie et du marché mondial. En nous disant cela, les uns et les autres mentent de manière éhontée ; ou plutôt ils disent une part de la vérité, pour mieux faire régner le mensonge fondamental.

Effectivement, il apparaît toujours plus clairement aujourd’hui que le nucléaire, par la nature même de sa technologie, et de son projet, pourrait-on dire, est incontrôlable par les hommes, une fois que son existence est acceptée par les populations. Il impose, pour réaliser un contrôle toujours insuffisant et donc toujours amélioré, le développement toujours accru du secret et de la militarisation sociale. Et il modifie toujours plus la vie de chacun dans ses habitudes et ses besoins, au point qu’il soit toujours plus impossible de se passer de lui; cela par la quantité proprement folle, et en augmentation constante, d’énergie artificielle qui est maintenant utilisée par cette société et – qu’on le veuille ou non – consommée par chacun de nous à tous moments de sa vie.

Il est cette puissance et cette activité humaine qui s’est émancipée des hommes et de leur contrôle, pour, vivant une vie indépendante, se retourner contre eux; dont Marx a parlé à propos de l’économie et de la marchandise. Et il concentre ainsi toutes les caractéristiques de la production industrielle moderne, et de l’organisation sociale qui l’accompagne.

Mais là où les dirigeants mentent, par omission pourrait-on dire, c’est lorsqu’ils essayent de faire oublier que le nucléaire et le monde où nous sommes sont une production humaine, qu’il a été choisi par une société, ou plus précisément, par sa classe dominante. Et que, « ce que l’homme a fait, il peut le défaire » (Lewis Mumford).

Le monde tel qu’il est, avec les catastrophes où il court, convient à ceux qui en sont les véritables maîtres et propriétaires, parce qu’ils tirent de son état leur pouvoir et ce qu’ils appellent leurs privilèges. Ce sont eux qui le font ainsi ; ce sont eux, et la masse de la population qui leur laisse le pouvoir, par sa soumission et sa résignation, et par son adhésion aux valeurs, au mode de vie, à la définition du bonheur, que font aujourd’hui prévaloir ses maîtres.

Une publicité de l’EdF française proclamait il y a quelques années :

« Le nucléaire est là. Là sous la lumière qu’on tamise. Là, entre chaque note de musique. Dans le ronronnement familier de la machine à laver. Derrière la TV. Même là, dans nos petits plats. Dans chacun de nos gestes quotidiens, le nucléaire est là. […] C’est le nucléaire […] qui nous permet de ne pas manquer de cette électricité dont on ne saurait se passer. Et ce bien-être, cette autonomie et cette sérénité-là, c’est à EdF qu’on les doit ».

Les nucléaristes disent effectivement la vérité quand ils associent inséparablement la production nucléaire et ce résumé du « confort moderne » et du bonheur tel qu’on est censé l’entendre aujourd’hui ; tel que l’immense majorité des gens l’entendent. Et ceux qui trouvent cela si bon, et assez bon pour eux, ne sont effectivement guère en position de critiquer avec un tant soit peu de cohérence la production nucléaire. Il faut choisir.

Même si l’option du « tout nucléaire » et des centrales géantes, comme celles de Chooz, est remise en cause aujourd’hui par une fraction non négligeable de l’état, pour des raisons avant tout économiques (« Dans l’ensemble, il est plus intelligent de mettre tous ses œufs dans un même panier, estime Philippe Mathieu, chef du département de génie nucléaire de l’Université de Liège. Par ailleurs, d’un point de vue technique, un réseau de distribution électrique est plus fort lorsqu’il repose sur le nucléaire. L’atome assure la base et les autres combustibles font la dentelle, répondant aux variations de la demande. » Le Soir, 16 septembre 1996), il serait certainement illusoire d’imaginer que cette société, ce mode de vie, puisse se maintenir sans que la production nucléaire y tienne une place considérable.

D’ailleurs, même si la production d’électricité classique venait un jour à supplanter malgré tout le nucléaire, les menaces qui pèsent sur les hommes et la nature ne s’en trouveraient même pas atténuées (les nucléaristes eux-mêmes utilisent jusqu’à l’écœurement ces arguments de la disparition du voile d’ozone et du réchauffement de la planète pour justifier leurs activités). Quand aux économies d’énergie et aux énergies douces des jérémiades écologistes, ce ne seront vraisemblablement jamais, au mieux, que des compléments de la production énergétique dominante.

Il n’y a donc qu’une alternative : accepter le monde comme il est, avec le nucléaire, ou refuser, en même temps que le nucléaire, les formes et les raisons de vivre que ce monde propose.

Certains écologistes ont pu parfois aller jusqu’à réclamer que les hommes d’aujourd’hui se privent, ou tout au moins réduisent leur usage des bienfaits de la modernité, du confort qu’apportent ses techniques, parce que celles-ci détruisent la nature et menacent même la perpétuation de la vie sur Terre; notre vie serait donc selon eux excellente, à l’exception de certains inconvénients, écologiques ou autres, qui pourraient finalement nous contraindre à la changer, peut-être radicalement.

Il est ainsi assez fréquent d’entendre ces mêmes écologistes, ou les dirigeants eux-mêmes, accuser les consommateurs de complicité, voire de responsabilité partagée, avec les décideurs, par le sacrifice qu’ils ne font pas de leur luxe et de leur richesse. Les dirigeants en concluent que nous n’avons rien à critiquer puisque nous sommes complices. Et les écologistes (ce sont parfois les mêmes) demandent à chacun de prendre sur lui sa part de réforme, et de s’imposer dès maintenant un ascétisme plus ou moins rigoureux.

Quant à moi, je ne partage pas cette opinion. D’abord parce qu’aucune restriction individuelle ne pourra elle-même changer quoi que ce soit. Par exemple, ce n’est évidemment pas en s’interdisant d’utiliser de l’électricité que l’on combattra le moins du monde le nucléaire. Ensuite, parce que l’ascétisme n’est que rarement une chose aimable. Enfin, et surtout, parce que se débarrasser des pauvres plaisirs du monde moderne ne serait pas du tout un sacrifice, mais au contraire une grande satisfaction et un grand agrément. Ainsi, je ne pense pas du tout que ce serait un sacrifice de voir disparaître de nos vies toutes les marchandises, les gadgets, et jusqu’à l’usage du temps et de l’espace, et la forme des rapports humains, qui sont l’inévitable corrélation du nucléaire et du monde moderne. Et je ne crois ni n’aime les définitions du bonheur et de la « bonne vie », que l’on voudrait aujourd’hui nous faire passer pour évidentes et indiscutables, et qui exigent pour leur satisfaction que soit saccagé un monde et obscurci radicalement notre avenir.

Je ne veux pas, par exemple, du four à micro-onde, parce qu’il exige, pour sa production et son fonctionnement, le nucléaire et ses ravages. Mais aussi, parce qu’à tous égards, je préfère le four à bois. Ce qui ne veut évidemment pas dire que je vais me laisser mourir de faim parce que, pour l’instant, l’usage d’un four à bois n’est pas trop facilement réalisable. Et je préférerais bien évidemment le voyage à cheval ou en diligence, avec ses chemins et son temps vivant, aux mornes transportements en TGV ou sur autoroute que le salarié moderne est contraint d’emprunter. Quant à l’informatique ou l’internet, je ne vois pas trop comment quelqu’un prétendant aimer cela pourrait dire quelque chose qui me convienne, ou simplement penser librement, sur le nucléaire ou autre chose.

En définitive, le projet et l’ambition profonde du nucléaire est, grâce à sa puissance virtuellement infinie, de libérer l’homme de toute contrainte matérielle, de tout effort, de tout conflit ; c’est à dire de s’émanciper et littéralement de s’abstraire de la nature, du monde réel et matériel (ce y compris la nature humaine) ; ou bien encore, d’ignorer et prétendre nier purement et simplement l’existence du temps. On sait que cette prétention à la puissance infinie et vide aboutit en réalité à la dépossession la plus complète des individus au profit de la machine bureaucratique et technologique toute puissante.

Mais de toute façon, une telle définition de la liberté, qui imprègne tout le monde industriel et moderne, et par exemple, la façon dont travaillent les hommes aujourd’hui, est à l’opposé de la liberté véritable et d’une vie digne d’être vécue : sans effort ni contrainte, aucune créativité réelle, aucune appréhension véritable du monde; sans conflit, aucune responsabilité ni liberté de choix de son destin, aucun courage; sans appréhension réelle de l’irrémédiable du passage du temps, aucune valeur ni vécu réel de ce temps qui passe.

Les rêveries de libertés technologiques sont des cauchemars.

« Ce que l’homme a fait, il peut le défaire. » C’est là bien sûr une tâche et une possibilité collective et sociale, historique. Il est peu probable que cette tâche, que presque plus personne ne veut reconnaître, soit menée à bien avant longtemps. Mais ce qu’il est déjà possible de faire, même presque seul, ou très minoritaires, c’est de découvrir et de dire ce que sont réellement ce monde, et ses mensonges ; et aussi quel monde, quelle forme de vie en société, quel mode de production, quelle définition du bonheur, on désire et on est décidé à défendre, contre ceux-ci. Et l’on verra bien ce qui viendra ensuite.

Je pense que c’est là une des activités les plus riches et les plus intéressantes qui soient aujourd’hui possibles, et qui ne soient pas futiles. Je pense aussi qu’un tel parti pris permet sans doute mieux que tout autre de se défendre individuellement de la misère et de la médiocrité ambiante, et de prendre ce que la vie a encore de bon à offrir. On peut d’ailleurs douter qu’une vie digne soit aujourd’hui possible sans cela.

Quant aux oppositions collectives qui pourraient venir, contre le nucléaire ou autre chose, l’expérience des quinze dernières années, et particulièrement les exemples les plus récents, montrent que leur plus profonde faiblesse et la source de leurs écrasants échecs étaient dans leur refus ou leur impossibilité de poser les questions à un niveau plus général et donc, forcément, radical.

« La seule façon de discuter du mal social est de commencer par l’idéal social » nous dit Chesterton dans Le Monde comme il ne va pas. Jamais un tel conseil ne fut aussi justifié et impératif qu’aujourd’hui.

A différents égards, ce texte ne voudrait que contribuer, modestement, à l’entretien ou à la renaissance du goût pour la discussion libre du problème social.

Cédric de Queiros, Bruxelles, mars 1997.

Ce texte fait partie de la brochure:

Un récit de lutte de Chooz

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