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Frédéric Buytendijk, Peut-on scientifiquement distinguer entre animaux «supérieurs» et «inférieurs»?, 1952

1. Biologie rationnelle et biologie idéaliste

Une connaissance anarchique et fragmentaire de la nature vivante, acquise à son contact et par son observation, dans la fugacité de l’émerveillement et de l’étonnement, nous contraint à distinguer les organismes, à les classer dans une hiérarchie composée de supérieurs et d’inférieurs, et ce triage ne repose pas sur un aperçu du schème structurel ou de l’affinité génétique, mais sur le rapport, immédiatement saisi dans notre expérience vitale, de ces organismes à l’homme.

On parle souvent, en pareil cas, d’une perspective anthropomorphique, et l’on entend par là, non seulement que l’homme se pose lui-même comme étalon, comme mesure de la nature, mais encore qu’il n’est pas permis de fonder notre estimation de la nature sur une base pour le moins incertaine et subjective. Le mépris de tout anthropomorphisme qui s’exprime ainsi, provient de l’appréciation des sciences positives qui en fait l’unique source assurée d’une connaissance de la nature universellement valable et exacte. Plusieurs facteurs ont influé dans ce sens : la critique du positivisme, la redécouverte de l’autonomie en biologie et en psychologie, la révision de l’épistémologie idéaliste, le retour à l’optique ontologique. Nos contemporains se sont aperçus, sous l’effet de ces diverses influences, que le rapport primaire, élémentaire, de symbiose et de sympathie, existant entre l’homme et la nature, pose à la pensée philosophique bon nombre de problèmes, dont la solution importe capitalement à la connaissance des êtres vivants.

La formulation pure et simple de ces problèmes, puis la recherche de leurs solutions respectives devra sans aucun doute suivre son propre chemin. Le lien que l’expérience irréfléchie noue entre la nature et nous aboutit à des processus dont le développement et la valeur leur restent propres. Par-delà tout effort vers la connaissance, il se crée un rapport esthétique et moral avec les mondes végétal et animal. Dans l’une et l’autre sphère, à mesure que s’épanouit la civilisation, l’appréciation de ce qui nous entoure se nuance de plus en plus subtilement, et nous distinguons entre ce qui est élevé et ce qui est bas, entre ce qui est précieux et ce dont la valeur est moindre, entre le noble et l’ignoble. Ce discernement projette de nouvelles lumières sur l’essence de la nature, de sorte que s’enrichit et s’approfondit notre compréhension de la nature et de la vie.

Ainsi l’idée d’une hiérarchie, d’une coexistence objective et réelle du supérieur et de l’inférieur dans la nature, est investie d’une certitude plus grande et voit s’ouvrir devant elle de plus vastes perspectives. Nous comprenons, maintenant, pourquoi, dans toutes les philosophies et religions antiques, dans les cosmogonies mythologiques et poétiques, et non moins dans la sobre cosmogénèse de la Bible, s’exprime la conviction d’une hiérarchie des organismes vivants. Sans doute, depuis la victoire de la pensée galiléenne sur l’aristotélicienne, la science de la nature s’éloigne de la philosophie, et plus encore de l’esthétique et de l’éthique ; il est d’autant plus remarquable que, dans le domaine de l’histoire naturelle, la distinction du supérieur et de l’inférieur, donc la notion d’une hiérarchie, ait réussi à se maintenir. Cette conviction qu’il existe des organismes d’un degré plus élevé, d’autres d’un ordre plus bas, nous la rencontrons, non seulement dans les conceptions romantiques, néo-platoniciennes ou néo-aristotéliciennes, plus ou moins en marge du chemin suivi par la science positive, mais au centre gravitationnel lui-même de la biologie moderne : dans l’hypothèse évolutionniste et dans la doctrine transformiste. L’idée de hiérarchie sature la science de la vie en toutes ses subdivisions. La morphologie, la paléontologie, la phylogénie et l’embryologie, qu’elles soient systématiques ou comparées, considèrent comme évidente la distinction entre formes supérieures et inférieures dans la structure des organismes (considérés sous l’angle unitaire) et des organes, membres, organes sensoriels, etc. Dans les sciences des fonctions vitales – physiologie et psychologie – on trouve tout aussi universellement la notion d’une, hiérarchie des fonctions et des facultés.

Si l’expert, le chercheur dûment formé, n’accorde à ce fait qu’une attention superficielle, ces façons de s’exprimer ne recèleront pour lui rien de particulier. Il lui semblera que des qualificatifs comme « supérieur » et « inférieur » constituent simplement des allusions à ce qui, génétiquement, est antérieur et postérieur, aux phénomènes simples et aux complexes, à ce qui est fort ou peu différencié ; ou bien il y verra la constatation d’une différence d’importance et d’utilité, dans la lutte pour la vie, entre divers organes et fonctions.

Autre point de vue assez généralement répandu, et que l’on admet sans examen critique dans les disciplines biologiques : on estime la « valeur » des organes et de leurs fonctions – plus ou moins indépendamment d’une signification supposée de ces organes et de leurs fonctions, quant à la conservation et au maintien de l’espèce – on juge de cette « valeur », dis-je, en rapport avec les phénomènes psychiques qu’on attribue au monde animal comme l’arrière-plan secret des activités instinctives et de la genèse de nouvelles habitudes, fonctions sensorielles et motions. C’est ainsi que la classification plante-bête-homme a, sans qu’on y ait insisté, reçu valeur axiologique dans le domaine des sciences, si bien qu’en vertu de cette hiérarchisation on en est arrivé tout « naturellement » à juger les animaux d’après leur conformité avec les manifestations vitales de l’homme. Pour la biologie, celui-ci est « le plus élevé des vertébrés », apparu durant la dernière période de l’évolution terrestre et – par l’épanouissement de ses fonctions psychiques : langue, usage des outils et culture conséquente – devenu, comme Homo sapiens (et Homo faber) l’étalon servant à l’estimation des autres animaux.

Si, d’une part, nous constatons, en biologie, qu’on renie tous les jugements de valeur comme les vestiges d’un point de vue suranné, comme l’anthropomorphisme d’une façon de penser qui n’avait rien de scientifique, cependant, d’autre part, la hiérarchie plante-bête-homme est admise et l’on recourt souvent, dans l’étude des mondes végétal et animal, à la notion jumelle de « supérieur » et d’« inférieur », sans s’être préalablement livré à un examen logique des concepts et des jugements sur lesquels se fonde cet usage. Cela provient de ce que la biologie s’imagine, d’ailleurs à tort, pouvoir passer outre aux problèmes de l’anthropologie philosophique, et à l’étude de la place revenant à l’homme dans la nature et le cosmos. Apparemment, ces dernières disciplines n’importent pas au développement des sciences naturelles positives : cet épanouissement, croit-on, est suffisamment alimenté par la masse des faits déjà connus et par quelques hypothèses de travail, sans que, semble-t-il, soit nécessaire la méditation critique des concepts et des procédés en usage, ni davantage la réflexion philosophique sur la nature de l’être, respectivement humain, animal et végétal.

Cela est vrai, mais jusqu’à un certain point seulement. Il ne faut pas surestimer la valeur de la philosophie, même de la logique et de l’épistémologie, et leur utilité pour le travail scientifique. On peut exceller comme savant professionnel, sans posséder la moindre connaissance philosophique, voire même sans le moindre aperçu des bases méthodologiques les plus générales de la science. Mais le progrès qui compte ne dépend pas de la recherche penchée sur les détails, ni même des découvertes sensationnelles : il provient de la conquête, du défrichement d’un nouveau champ, où l’on pourra poursuivre des recherches et faire des découvertes. C’est là, précisément, ce qu’enseignent les sciences de la vie. Chaque époque importante a pour fondement une idée, par exemple celle de la systématique, celle de l’analyse en quête de la causalité matérielle, celle de l’évolution. La genèse d’une pareille idée neuve exige la méditation des méthodes et des concepts ; aussi, durant la phase de la biologie que domine encore aujourd’hui la recherche positive, il s’agit de circonscrire de plus en plus minutieusement la teneur de notions comme la régularité ou la conformité aux lois naturelles, la contingence, la finalité, l’adaptation, l’espèce, le type, le schème structurel, la constitution, etc.

Durant le stade primitif d’une nouvelle époque scientifique – et nous en trouvons des exemples démonstratifs au début de la physique newtonienne comme à l’aurore de l’einsteinienne – nous découvrons toujours un vivace échange de vues sur les notions et les méthodes, les bases logiques, alors que, plus tard, l’intérêt ira presque exclusivement aux recherches spécialisées. Celles-ci continueront longtemps sans que rien vienne les troubler, sans qu’on se soucie non plus de l’arrière-plan général et de la perspective philosophique, jusqu’à ce que, de cette besogne expérimentale elle-même surgisse une « crise », qui donne lieu derechef à une révision critique et logique. C’est ce qui s’est passé en physique durant les dernières décades, au cours desquelles les notions de temps, d’espace, de cause, de force et de loi naturelle ont acquis une teneur ignorée de l’ancienne physique.

Tous les praticiens des sciences naturelles ayant pour but de parvenir à la connaissance de la réalité phénoménale, toute crise scientifique est caractérisée par un débat sur cette question : quel est l’objet propre de la science, que sont l’abstraction et le concept, que sont les données réelles et irréductibles ? Chaque fois, sous un aspect nouveau, l’éternel nominalisme s’oppose à l’éternel réalisme. C’est ce qui apparaît très clairement en biologie, en vertu même de l’objet de cette science, qui est la nature vivante. Car les organismes se manifestent à nous, d’abord, lors du premier contact élémentaire, comme des touts, des unités totalisantes, formées, croissantes, mobiles et reproductrices d’elles-mêmes, et se trouvant en rapport compréhensible avec leur milieu. Elles manifestent des affinités et des parentés, au point qu’on peut les réunir en groupes plus vastes et plus restreints : embranchements, classes, ordres, familles, genres, espèces, races, variétés. L’analyse de l’organisme nous apprend à connaître des organes, des systèmes d’organes, des tissus et des cellules ; à son tour, chaque cellule possède une microstructure et une composition chimique, que révèlent les recherches. Du point de vue fonctionnel, on découvre des opérations du tout et des parties, se rapportant à la structure du corps, à la conservation de l’individu et de l’espèce, à l’ambiance, au passé comme à l’avenir.

Tel étant l’objet de la science, il faut bien poser à tout instant, derechef, la question de ce qui n’est qu’une simple étiquette (nomen), de ce qui n’est qu’abstraction (être de raison), de ce qui est réel, du subsidiaire ou de l’essentiel, du naturel ou de l’artificiel. Et c’est, en effet, ce qui se passe. Toujours on en arrive à se redemander ce qui est immédiatement donné, ce qui est le résultat d’une inférence, ce que sont l’individu et l’espèce, la forme et la fonction, le tout et la partie, l’activité et la réactivité, et finalement l’être et le devenir. Dans la projection au niveau de l’analyse – tâche capitale à l’égard d’un objet naturel, qui nous apparaît comme un tout composé – ces concepts opposés ne pouvaient manquer de perdre leur teneur rigoureusement formelle. Seul, un unique principe aprioristique fut universellement admis, imprimant sa marque à la biologie scientifique : celui de l’analyse causale, conçu comme un retour des phénomènes vitaux à leur réalité secrète et par delà celle-ci. La théorie mécaniste de la vie, aussi bien que les nombreuses variantes de la doctrine vitaliste, sont déterminées par ce principe. Avec Eugen Heuss, nous pouvons concevoir la biologie mécaniste et la vitaliste comme deux manifestations d’une seule et même attitude scientifique, de la biologie rationnelle, caractérisée par la tentative de rechercher l’explication causale des phénomènes vitaux « en d’autres sphères de l’être » (Driesch).

Pour la conception mécaniste, plus adéquatement dénommée technologique, la structure matérielle est le tuf occulte du fait vital ; mais, lorsque cette perspective technologique mène à des conséquences logiquement intenables ou semble contredire les réalités, on introduit en biologie rationnelle un « facteur » : psyché, entéléchie, déterminante, schème structurel, développement, tendance, etc., tenu dès lors pour la cause réelle grâce à quoi les processus matériels suivent leur cours dans telle direction et tel ordre donnés. Quelque nom qu’on donne à ce « facteur » – qu’on parle d’« organisateurs » ou de « possibilité de réaction instinctive » – toujours cette attitude masque un principe, en vertu duquel on entend expliquer les phénomènes à partir d’une réalité qui n’est pas située dans ces phénomènes, mais demeure au delà.

Ce qui permet de comprendre pourquoi ce principe aprioristique est maintenu en vigueur, c’est la puissance de la pensée cartésienne, qui freine la reconnaissance de la réalité sui generis des êtres vivants. Sous son influence, on ne cesse de chercher l’explication causale des fonctions vitales et des processus par lesquels s’effectue le devenir, non dans le vivant lui-même, mais autre part, au delà, en des structures soit matérielles soit immatérielles, en quoi consisterait l’authentique nature propre de l’objet étudié, et dont la vie serait une manifestation. Voilà comment se maintient le « mythe de la pensée causale » (E. Heuss). J’appelle « mythe » l’image schématique ou la notion confuse, imaginée à toutes fins d’explication, construite de toutes pièces et tenue pour une réalité objectivement présente. Et c’est un mythe de ce genre que l’hypothèse d’un conglomérat de matière, cause de la croissance et de la conduite animale; mais c’en sont, aussi, que l’entéléchie, le schème structurel, les déterminantes, toutes considérées comme de réelles choses naturelles. Mais, sitôt perdue la possibilité d’une explication mécaniste des processus organiques morphogénétiques – et cet échec est certain – il faut abandonner tout espoir d’en arriver à une compréhension causale des phénomènes vitaux, telle du moins qu’il nous soit possible de nous en faire une représentation. Pour le vitalisme, il n’offre pas davantage, au savoir scientifique, d’éclaircissement.

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A la biologie rationnelle s’oppose, comme un point de vue foncièrement différent, l’opinion d’après laquelle on doit concevoir la vie comme un phénomène premier, primitif, dont il ne faut pas chercher l’explication en quelque réalité masquée par lui.

Les organismes appartiennent à la nature, c’est-à-dire à ce qui, n’étant pas l’esprit, n’en existe pas moins en soi-même : l’esse existentiae. Il n’y a pas lieu d’identifier cette nature avec ce que la physique appelle la « matière » ; car elle est, non seulement active, mais productrice, suscitatrice de formes chargées de sens, c’est-à-dire qui ne sont compréhensibles que par leur référence à autrui. Mais cet « autrui », par exemple, la totalité de l’organisme, l’existence individuelle, si nous nous maintenons sur le terrain de la pensée scientifique, nous n’avons pas à en faire une cause naturelle active, en tant qu’idée [1].

Ce qui vit se démontre dans la nature, et la science du vivant a pour tâche d’apprendre à connaître cette manifestation en tous ses détails. C’est ce que peut effectuer la description de l’indivisibilité des formes et des fonctions, de leur devenir et de leur cohérence soumise à des lois. Mais cette besogne exige plus que la connaissance des éléments, il y faut plus que savoir épeler les lettres au livre de la nature ! La grammaire et la syntaxe, tout comme le sens des sons articulés : voilà qui compte aussi ! En d’autres mots, pour découvrir une cohésion significative dans le fouillis des phénomènes, pour trouver la forêt dans le pêle-mêle des arbres, il faut commencer par classer les dits phénomènes, par rapport à des idées et à des principes. Dans la mesure où la nature possède une pareille cohérence – et c’est déjà ce que fait toute forme, à plus forte raison toute forme vivante – la connaître, c’est la comprendre.

On ne peut opposer la compréhension des phénomènes vitaux à la méthode étiologique – qui recherche les causes – comme on opposerait une description pure et simple à une explication. En biologie, l’explication causale consiste en la description analytique, qui nous présente les conditions matérielles du fait vital, après constatation dûment établie, comme les moyens nécessaires à la genèse de ces processus. Quel que soit l’intérêt de cette tâche, la forme et la fonction possèdent encore, en vertu de leur manifestation objective, un autre aspect. Elles sont compréhensibles en tant qu’elles sont chargées de sens ; car la forme n’est déjà rien autre qu’un conglomérat significatif sous l’angle statique, et la fonction une forme dynamique, référée à autre chose qu’elle-même par le sens dont elle est saturée.

Il y a donc, outre la biologie rationnelle, une autre science : la biologie idéaliste, la biologie déterminée par des images. Elle est idéaliste, parce qu’elle recherche méthodiquement les idées, à la seule lumière desquelles on peut découvrir la corrélation significative ; elle est aussi bildbedingt, « déterminée par des images », parce que la découverte des idées s’opère en suivant la méthode phénoménologique, par l’observation réfléchie des images, des unités indivises, des formes que la nature vivante offre à notre expérience, et par la recherche de leurs caractéristiques essentielles. L’effort de la biologie idéaliste tend donc pratiquement à trouver des types fonciers irréductibles, tant pour les formes que pour les processus fonctionnels, donc, s’il s’agit des bêtes, pour le comportement. Dans la morphologie de Goethe, dans son idée de la « plante primitive », de l’Urpflanze, du végétal archétypique, on trouve le classique exemple de cette conception, et les biologistes postérieurs s’en sont inspirés.

D’éminents morphologistes et systématiciens se sont donc réclamés du slogan « Retour à Goethe » – généralement, mais non toujours, géminé d’un « Quittons Darwin » – pour affirmer le sens autonome de la méthode phénoménologique. La morphologie idéaliste cherche à déduire la diversité, dans un groupe d’organismes, d’un schème fondamental (Urbild), indépendamment d’une éventuelle et possible parenté génétique. Du coup, on en revient – sur le terrain de la zoologie – à la période pré-darwiniste, à Cuvier qui, avec son contemporain Geoffroy Saint-Hilaire, divisa le règne animal en 4 embranchements, 4 « schèmes structurels universels, à l’image desquels les animaux semblent avoir été façonnés ».

Bien que les recherches ultérieures aient apporté des modifications importantes à la classification systématique de Cuvier, la méthode est restée la même. C’est ce que démontre ce qui suit. Si l’on divise les métazoaires en deux grands groupes – cœlentérés et cœlomates – c’est d’après la présence ou la carence d’une cavité somatique indépendante. Chez les cœlentérés – éponges, polypes, méduses – la seule cavité interne qu’il y ait dans le corps est l’intestinale, dont la paroi (l’entoderme) assure l’alimentation, tandis que la paroi périphérique du corps (l’ectoderme) effectue les échanges réactifs avec le milieu. Mais, chez les cœlomates, le schème structurel comporte un nouveau principe, une idée neuve : la possibilité, pour des organes corporels, de se développer à partir de la 3e feuille embryonnaire (mésoderme), d’où peuvent surgir les muscles, les tissus protecteurs, le squelette, les vaisseaux sanguins et les organes d’excrétion.

De plus, les cœlomates se distinguent encore par leur structure bilatéralo-symétrique, par l’idée d’une droite et d’une gauche, significative par rapport à l’axe, et par la présence d’une complémentarité devant-derrière, en-bas et en-haut. Mais voilà donnée la possibilité d’un développement s’épanouissant dans les animaux supérieurs (les vertébrés).

C’est ainsi que, partout à travers l’histoire de la systématique et jusqu’à nos jours, la valeur de la méthode phénoménologique apparaît ; dûment appliquée, celle-ci permet de découvrir, dans la prise de contact même, l’essentiel au sein de toutes les vicissitudes traversées par les phénomènes. Outre ses réussites en systématique et en morphologie comparée, cette méthode, mise en vigueur dans les sciences de la vie, suscite des points de vue nouveaux et des bases inédites pour le travail expérimental, sans partager l’exigence de la biologie rationnelle, qui tient à comprendre la vie en la faisant remonter à quelque réalité secrète et dépourvue de vie. Exemples : la fameuse théorie de l’ambiance ou « circumunivers » (Umwelt de von Uexküll) celle du « circulus de la forme » ou Gestaltkreis comme forme archétypique des fonctions animales (von Weizsäcker,) la Gestaltpsychologie, l’étude rénovée de la physionomie et le développement de la zoopsychologie. Dans tous ces domaines, la méthode phénoménologique est actuellement appliquée. Ce qui a été publié à ce sujet montre combien nécessaire est, en l’occurrence, l’appui de la mentalité philosophique, combien précieuse est la collaboration de la science et de la philosophie de la nature.

Et, du coup, en biologie et en psychologie modernes, le problème de la place occupée par l’homme dans la nature remonte à la surface. On peut tenir les œuvres de Plessner et de Conrad-Martius, en matière de philosophie de la nature, pour des plus importantes et fécondes pour le développement de la biologie comme science naturelle, surtout dans l’obscur domaine de la parenté et de la systématique des gestes exprimant les conduites. L’un et l’autre de ces auteurs se préoccupent du problème de la cognoscibilité et de la connaissance de l’être – de l’« être essentiel », dit Conrad-Martius – chez la plante, l’animal et l’homme. Nous devons à Plessner la plus aiguë des analyses phénoménologiques concernant l’existence végétale et animale, la formulation des « idées » d’animalité et de végétalité ; à Conrad-Martius la preuve, rigoureusement logique, de l’impossibilité d’un transformisme naturel, parce que les « types typiques » ou « types intégraux » correspondent à une « idée morphogénétique essentielle ».

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2. Critique de la biologie rationnelle sous trois aspects

Après avoir esquissé ce qui distingue la biologie rationnelle de la biologie idéaliste, examinons maintenant dans quelle mesure il faut poser et résoudre, en chacune de ces orientations méthodologiques, de ces perspectives biologiques, le problème de la hiérarchie des organismes.

Pour la biologie rationnelle, ce travail s’est effectué d’une triple façon :

A.      En partant de la finalité acquise grâce à la concurrence vitale ;

B.      En partant d’une tendance spontanée, d’ailleurs présupposée, vers une évolution progressive ;

C.       En partant d’un point de vue vitaliste.

A) Distinguer les organismes supérieurs des inférieurs, en prenant pour critère la présence de propriétés finalistes, c’est un résultat du transformisme soit darwinien, soit lamarckien.

Toutes les propriétés des organismes (individuels) auraient graduellement fait leur apparition et se seraient maintenues comme des propriétés de l’espèce, pour peu que dans la lutte pour la vie elles eussent une valeur sélective. Cette conception darwinienne constitue encore toujours le noyau central du transformisme, malgré toute critique et d’autres hypothèses subsidiaires. Il résulte de ce schème que les animaux apparus à la surface du globe durant les plus récentes périodes de l’histoire terrestre, doivent pouvoir se conserver dans l’existence, grâce à de remarquables propriétés. L’animal « supérieur » ne peut, dès lors, être qualifié de la sorte que s’il dispose de moyens plus adéquats pour la concurrence vitale. Suivant les conceptions courantes de la biologie rationnelle – celle qui se met en quête d’explications causales – il n’existe qu’un seul point de vue, à partir duquel il soit possible d’établir une hiérarchie au sein de la nature vivante. Exemple de cette perspective (darwiniste) : l’ouvrage où Victor Franz tente d’évaluer la perfection d’un organisme d’après son succès présumé dans la lutte pour la vie.

Ce professeur de zoologie à l’université d’Iéna – où jadis Haeckel enseigna – a déjà, jadis, essayé en des écrits antérieurs, de démontrer que, plus il y a différenciation et centralisation dans un organisme, plus celui-ci, aux prises avec la concurrence vitale, a de force pour triompher. D’où sa définition : « La perfection consiste à l’emporter » (sur autrui). Mais, en beaucoup de rameaux latéraux de la souche, seuls certains organes se différencient, et ce processus adapte à un genre de vie spécial, de sorte qu’il limite plutôt qu’il ne favorise la propagation de l’animal. En pareil cas, on ne parle pas d’un organisme supérieur, mais seulement d’une adaptation plus adéquate d’un organe dans une seule direction donnée. Plus cette spécialisation progresse, plus l’espèce est, d’après Haeckel, menacée de s’éteindre.

Dans les rameaux principaux de la souche, où la centralisation s’accroît avec la différenciation, apparaîtrait, par contre, une supériorité universelle sans cesse croissante en vue de la lutte pour la vie ; « c’est pourquoi ces branches finissent par devenir celles qui durent, se continuent, « s’élèvent », rameaux principaux, dont le processus de développement peut être qualifié de perfectionnement. » Toutefois, l’adaptation finaliste n’explique pas l’orientation générale de l’évolution, comme l’a déjà remarqué Bergson (L’évolution créatrice, p. 103), mais les seules « sinuosités du mouvement évolutif ». Il faut, toutefois, tenir compte de nombreuses exceptions à la règle. Il arrive que la différenciation, doublée de centralisation, aille de pair avec une plus forte extension écologique ; mais, parfois, c’est l’inverse. Franz croit que le rapport entre la différenciation doublée de centralisation, et l’extension relève de la « pure empirie », bien qu’on ne puisse constater ce rapport que dans les grandes lignes de la souche.

Si l’on examine les exemples que cet auteur apporte pour étayer sa thèse, il apparaît qu’ils ne concernent que des suppositions, que de la déduction constructive, et non pas l’« empirie ». Qu’un cartilage, par exemple, se transforme en os, voilà sans aucun doute une différenciation. Dans le développement des vertébrés, le passage des poissons cartilagineux – requins, raies – aux poissons osseux représenterait un avantage dans la lutte pour la vie, parce que, « désormais, le cerveau serait mieux protégé, l’appareil masticatoire pourrait fournir des prestations plus importantes, et la bête tout entière deviendrait plus mobile, parce qu’à masse égale, l’os est plus solide que le cartilage ».

Mais rien ne prouve le moins du monde la vérité de cette assertion. L’observation nous apprend, au contraire, que les squales sont au moins d’aussi prompts nageurs que les poissons osseux ; rien ne démontre la supériorité du squelette osseux dans une concurrence vitale entre espèces apparentées, au sein d’un milieu semblable. Encore quelques exemples de Franz : la plus grande mobilité de la cage thoracique chez les reptiles, par rapport aux amphibies, favorise une respiration plus intense. Primitivement, l’intestin – chez le ver plat, par exemple – n’a pas de paroi musculaire ; c’est seulement lorsqu’apparaît la cavité corporelle, d’abord divisée en sections (annélides), qu’il y a des muscles intestinaux et donc un péristaltisme ; la formation d’une cavité somatique par la disparition des parois sectionnelles rend possibles les méandres intestinaux et, dès lors, l’agrandissement de la surface d’absorption.

Or, dans ces exemples aussi, se manifeste l’illogisme de la pensée. Les amphibies n’ont pas besoin de respiration plus intense ; les formes inférieures, d’une plus forte résorption. Chacun des groupes animaux est construit de manière assez adéquate, assez convenable au but, pour que l’individu comme l’espèce se conservent ; aucune expérience ne nous met sur la piste d’une « lutte », où les espèces moins différenciées perdraient la mise, au profit de ce qu’on appelle les espèces supérieures.

Enfin, prenons encore un exemple destiné à nous démontrer que la hiérarchie repose sur une perspective finaliste : Franz l’emprunte aux recherches de Martynov. Il s’agit du développement des ailes chez les insectes. Les espèces primitives avaient – comme encore aujourd’hui les libellules – de petites ailes égales entre elles, antérieures et postérieures, et les portaient toujours allongées latéralement. Conclusion de notre auteur : elles ne pouvaient que difficilement se cacher en des abris, elles ont donc disparu. Les insectes qui se propagèrent ultérieurement, pourvus, eux, d’ailes inégales, pouvaient, par contre, se les superposer sur le dos, ou les replier, et par conséquent mieux s’abriter : en d’étroites fentes, sous l’écorce des arbres. D’où leur copieuse propagation, en de nombreuses espèces, et leur adaptation aux circonstances les plus variées. Réponse : les libellules échappent à leurs ennemis, sans se cacher, probablement même mieux que bien des insectes supérieurs, qui n’évitent souvent l’anéantissement de leur espèce que par une énorme surproduction d’œufs.

Ce qui n’est plus admissible du tout, c’est l’argumentation par laquelle Franz tente dé rendre vraisemblable l’utilité de la centralisation, par exemple, pour le système nerveux. Cette fois encore, la centralisation est envisagée sous l’angle de l’économie, du moindre effort. Le total des conduits nerveux réduit au minimum, la bête épargnerait de la Nervenleitungsenergie – de l’« énergie de transmission nerveuse » – ainsi que le travail nécessaire à l’approvisionnement sanguin comme à la protection du système nerveux.

Nous en resterons à ces exemples. Ils suffisent à démontrer quelle est l’optique du penseur darwinien devant le problème de là hiérarchie dans la nature. Son idée foncière, c’est que la propriété essentielle de l’organisme – à proprement parler, la seule qui le distingue de la nature inanimée – serait la tendance à la conservation de l’individu et de l’espèce. Mais, quant à cette tendance même, on en parle le moins possible. La structure corporelle et les fonctions, celle-là comme celles-ci adaptées au but, n’en seraient que le résultat indirect. Comment l’organisme s’est acquis cette structure et ces fonctions, quelles sont les causes des nouvelles formes, apparues au cours de l’évolution pendant la période de lutte pour la vie, ce sont là des problèmes auxquels on apporte des réponses variées ; mais les darwiniens sont tous d’accord pour affirmer que la finalité résulte d’une acquisition, que sa genèse a été graduelle. Cependant, dès l’époque de Darwin et d’Haeckel, nombre de biologistes ont remarqué que l’étude des organismes, y compris les préhistoriques, enseigne en réalité que toute bête et toute plante possède une finalité correspondant à son genre de vie, donc « positive et de même grandeur » (Peter). Les chercheurs modernes en arrivent aux mêmes conclusions. Le paléontologiste Hennig conclut, par exemple : « Ce ne sont pas, pour parler la langue de Darwin, les êtres biologiquement les plus capables qui auraient pris la place d’autres, encore moins parfaits. »

Déjà, K. E. V. Baer a montré que les amibes et les bactéries s’adaptent à leur monde respectif par une finalité qui vaut au moins celle des bêtes et des plantes supérieures. Sous plus d’un rapport, leur finalité l’emporte, comme il appert de leur propagation, de leur reproduction, de leur adaptation à la température. Soit une question toute simple : les amibes et les bactéries, pourquoi ne sont-elles pas restées ces animaux et végétaux « inférieurs » par excellence, qu’elles étaient ? Pourquoi y a-t-il eu, pour elles, différenciation et centralisation progressives ? La biologie rationnelle, si elle se place au point de vue darwino-transformiste, ne peut répondre à cette question.

On comprendra donc que la biologie moderne soit devenue plus modeste dans ses explications concernant la phylogénie. Devant l’impossibilité d’admettre une finalité croissante, nombreux sont ceux qui ont purement et simplement renoncé à résoudre, sous quelque aspect que ce soit, le problème d’une hiérarchie réelle, d’une distinction entre supérieurs et inférieurs. Actuellement, les notions de « supérieur » et d’ « inférieur », appliquées aux espèces végétales et animales, aux organes et aux fonctions, ne signifient plus, pour ces savants, qu’une référence à la systématique ou à l’accroissement de la différenciation et de la centralisation.

Il est rigoureusement interdit d’admettre une hiérarchie des organismes, à partir d’un point de vue évolutionniste. La seule démarche possible consiste en la constatation d’une différenciation et d’une centralisation qui progressent au cours de l’histoire, avec, de temps en temps, une transformation graduelle et conforme aux lois, en ce qui concerne la structure corporelle, et bien entendu dans une seule direction. D’Agassiz à Conrad-Martius, on a mis en lumière les erreurs méthodologiques de la théorie transformiste. On les retrouve toutes chez Franz. En voici une : « Si, tout au long des âges, un type disparaît de plus en plus et qu’un autre se substitue à lui, quelle peut en être la raison, sinon la différence en degré de la finalité ? » Or, on sait aujourd’hui que la disparition des espèces, même depuis l’ère historique, n’est pas due à quelque concurrence vitale.

B) La deuxième conception qui règne en biologie rationnelle pour comprendre la séquence des espèces, dans l’évolution de la nature vivante, comme un développement qui mènerait des organismes inférieurs aux supérieurs, repose sur l’hypothèse d’un facteur causal, à l’œuvre en ces organismes et qualifié de « tendance à la perfection plus grande ».

Si nous examinons la structure logique de cette argumentation, il nous apparaîtra qu’elle part de la supposition qui consiste à voir dans les facteurs immanents, imaginés comme des causes morphogénétiques au sein des organismes vivants, des réalités de nature psychologique. Mais, déjà, l’« élan vital » de Bergson n’était qu’un concept psychologique. La vie, dit cet auteur, « il faut la comparer à un élan, parce qu’il n’y a pas d’image, empruntée au monde physique, qui puisse en donner plus approximativement l’idée. Mais ce n’est qu’une image. La vie est, en réalité, d’ordre psychologique » (op. cit., p. 279).

Or, nous avons affaire, en l’occurrence, à une façon de penser essentiellement cartésienne, que les naturalistes admettent pour ainsi dire sans la moindre critique. Les forces immanentes, qui se manifestent dans le domaine organique comme une énergie spontanément à l’œuvre et visant un but précis, reçoivent le nom d’effort, et l’on y voit la source d’une activité inconsciente et instinctive. Par analogie avec l’activité humaine, on conçoit alors, en biologie, la corrélation des processus consécutifs, comme le rapport nécessaire qui relie le motif et l’acte, la représentation et l’expression, le désir et l’assouvissement. Qu’une araignée tisse sa toile, qu’un oiseau construise son nid, on croit avoir satisfait au besoin d’explication causale en admettant un instinct, une capacité instinctive, une tendance, un effort, une volonté inconsciente, un projet d’exécution dont l’animal ne se rendrait même pas compte. Mais il est clair que de telles justifications causales ne contribuent en rien à faire comprendre ce qu’a de nécessaire le fait concret, aussi longtemps qu’on n’admet, comme cause de chaque processus, rien d’autre qu’une capacité, sans tenter de percer à jour par une analyse plus fouillée la nature de cette pure et simple faculté.

Où manque cette analyse de ce qu’on appelle les instincts, que signifie en réalité l’explication donnée ? Elle revient à dire que l’organisme est capable – en état de réaliser telle ou telle chose – par exemple de construire un nid, de se reproduire, de s’adapter – par l’efficacité d’une cause immanente et inconnue. Mais un animal est pareillement capable de se développer à partir d’un œuf, de régénérer une patte, etc., de sorte qu’on peut attribuer à ces processus, en guise de cause respective, autant de « tendances » ou d’instincts qu’il y a de ces phénomènes en jeu. A ce compte-là, chaque fait organique aurait, pour arriere-plan, un « fond », une raison d’être, d’ordre analogue au psychique. C’est là ce qu’on qualifie, sans beaucoup d’esprit critique, d’effort, s’il semble qu’un organisme animal adulte fasse quelque chose, comme « ferait » un homme, comme il réaliserait, accomplirait, quelque chose que l’imagination pourrait se représenter comme un acte. En qualifiant ce dernier d’ « instinctif », on entend simplement signifier que l’agir animal se distingue de l’humain par le défaut d’une base expérimentale et d’un dessein conscient, fondé sur la réflexion.

Mais, lorsque le phénomène vital – c’est-à-dire l’apparition d’un processus formé à partir d’une cause interne, et aboutissant à un résultat final, lui aussi structuré – lorsque ce phénomène s’achève en l’organisme lui-même, comme cela se passe dans le développement, la reproduction et la régénération, de sorte que semble manquer l’opposition du sujet agissant à l’acte lui-même et à l’objet de ce dernier, alors s’estompe l’analogie avec l’activité humaine, avec le domaine psychique comme tel, et l’on ne parle généralement plus, en guise de causes, de tendances instinctives, mais uniquement de « capacité », ou d’« être en état de… » Mais, ce faisant, on réduit l’explication causale, plus encore qu’en admettant des instincts, à une pure fiction ; en fait, on atteint le niveau de la vis dormitiva, qui, chez Molière, fait l’efficace des narcotiques. Lorsqu’une plante s’épanouit en fleur, qu’un œuf devient organisme, qu’une larve de salamandre mutilée se suscite une extrémité nouvelle, expliquer ces phénomènes par une capacité, une faculté, une puissance, une tendance morphogénétique, un schème structurel, c’est, pour l’esprit scientifique, donner dans la fiction, se contenter, d’un simple « mythe ».

D’autre part, la recherche, par l’analyse expérimentale, de tel tissu donné, de cellules ou d’éléments tissulaires (chromosomes, gènes), dont dépendrait le processus fonctionnel, n’est rien autre qu’une microdescription du cours suivi par la morphogenèse elle-même ; c’est découvrir les conditions structurelles, qu’on ne peut dénommer des causes, parce qu’elles ne peuvent pas plus servir à expliquer ce qui s’ensuit que la structure de l’animal entier ou celle de son système nerveux ne peut servir à expliquer son activité. Si l’on veut rester fidèle à l’exigence de la biologie rationnelle et donner aux faits une explication causale, il faut derechef attribuer au tissu régénéré, à la cellule de l’œuf ou aux chromosomes, une capacité, et c’est en effet ce qui se passe. Mais attribuons, par hypothèse, à la cellule germinale ou au tissu régénéré, la présence d’une propension, d’une aptitude, d’un plan structurel, d’une tendance prospective, d’un schème organisateur, et qu’on l’appelle d’ailleurs comme on voudra : il n’y aura quand même rien de fait ! Cette supposition exprime simplement la constatation d’un certain processus fonctionnel, qui ne peut être expliqué par le conglomérat matériel. Mais reconnaître cette impossibilité d’explication, c’est aussi, Sans aucun doute, un fait important.

Une mentalité semblable, appliquée à l’explication de la propagation des organismes et de la naissance des espèces, aboutit aussi à l’admission de capacités et de tendances. C’est ce qu’on voit déjà, chez Darwin, simplement et clairement exprimé par la notion d’« effort de conservation individuelle et spécifique ». Cette fois encore, ce qui nous frappe, c’est qu’on présuppose une propension, avant même d’avoir analysé de plus près le phénomène. A proprement parler, ce qu’on sait, c’est qu’en général un organisme réagit aux influences perturbatrices de telle sorte qu’il sauvegarde son existence individuelle. De plus, il manifeste bon nombre de propriétés qui préviennent les troubles pouvant nuire à son existence. Mais en quoi ces faits établissent-ils la réalité d’un effort conservateur ? Peut-on parler d’un tel effort chez la plante ? A plus forte raison, peut-on mettre en cause un tel effort, pour la sauvegarde de l’espèce ? La plante, aussi bien que la bête, possède des dispositifs, des processus, des fonctions – et l’animal, de plus, accomplit des actions – grâce à quoi la vie de la progéniture est assurée. Souvent, plante et bête y perdent elles-mêmes leur existence individuelle. Mais faut-il y voir une conservation de l’espèce ? Dans l’un et l’autre phénomènes, dans le souci de l’individu pour sa propre existence et pour celle de sa postérité, ne faudrait-il pas voir une caractéristique de la vie elle-même ? N’y aurait-il pas, ici, un rapport significatif idéal entre les phénomènes et l’essence de la vie comme telle ?

[En fait, dans la perspective du vivant comme machine qui est celle de Darwin et de toute la biologie à sa suite, il est nécessaire d’introduire cette notion d’« effort de conservation individuelle et spécifique », car jusqu’à maintenant les machines construites par l’homme ne sont pas capables d’un tel « effort ». NdE]

Impossible de répondre à pareille question sans réflexion : sa réponse exige une profonde analyse phénoménologique de l’idée de la vie et de l’organique. Nous ne posons ici ce problème que pour montrer combien les explications pseudo-causales de la biologie rationnelle paralysent la compréhension des relations entre les phénomènes, plutôt qu’elles ne la favorisent. C’est surtout par rapport à cette compréhension de l’essence et de la signification de la hiérarchie dans la nature, que l’hypothèse d’un effort vers la perfection, d’une tendance à l’épanouissement, d’une propension aux mutations progressives, devient un obstacle à l’exacte position du problème et à sa solution.

Déjà, la hiérarchie plante-bête échappe à cette problématique erronée. Il n’y a pas lieu d’attribuer aux plantes, y compris celles des plus anciennes périodes géologiques, la moindre tendance à produire des animaux. Ou faut-il supposer, dans un organisme primitif, une double tendance évolutive, un « élan » qui, certes, ne posséderait en lui-même aucune finalité méthodique, mais qui, stimulé par le conflit avec la réalité, se serait mis à produire des formes variées ? Bergson écrit : « Si l’évolution de la vie est autre chose qu’une série d’adaptations à des circonstances accidentelles, elle n’est pas davantage la réalisation d’un plan » (op. cit., p. 104). Nous avons déjà plus d’une fois attiré l’attention sur les difficultés logiques qui marquent la pensée de Bergson. Ici encore, une analyse essentielle de l’être organique, de la vie même, ne devrait-elle pas servir de base à la compréhension de l’évolution ? Tout devenir repose sur de l’être, et toutes les forces hypothétiques – qu’on les dénomme tendances, propensions, élan – ne peuvent rien expliquer.

Quant à la hiérarchie bête-homme, la conception bien connue de L. Bolk nous offre un exemple caractéristique de l’argumentation constructive en biologie rationnelle. Alléguant divers faits de l’ontogenèse et de la morphologie comparée, Bolk en conclut que le cours de l’évolution serait conservateur chez l’homme, propulsif chez le singe anthropoïde. La cause, à son avis, en serait dans un facteur interne de développement, réglant, contrôlant et régissant l’évolution. Sous l’influence de ce facteur, toute forme nouvelle surgirait, par l’effet d’une immanente nécessité, tout comme ce serait le cas pour la graduelle transformation de la forme chez l’individu : « Appliqué dans ses plus extrêmes conséquences, ce point de vue doit aboutir à l’opinion que, dans l’organisme le plus inférieur, que j’appellerai l’organisme primitif, gît déjà, immanente, l’inéluctabilité de l’hominisation ». C’est ainsi que Bolk croyait satisfaire à son « besoin de causalité ».

Mais, au lieu de se borner à supposer un facteur naturel inconnu, qui serait la cause de l’évolution à la fois conservatrice et propulsive, on poserait mieux le problème du pourquoi de ce double développement, si on le concevait comme une question typologique, comme une recherche de la corrélation significative entre, d’une part, l’évolution conservatrice et l’essence de l’homme, et, d’autre part, l’ontogenèse propulsive et l’essence de la bête. Car l’homme doit, conformément à sa nature propre, prolonger tardivement sa jeunesse et posséder une structure somatique qui ne s’adapte pas exclusivement à une seule ambiance. Par contre, l’animal doit se spécialiser aussi vite et aussi complètement que possible.

C) Admettre un « effort » de conservation individuelle et spécifique, et aussi de développement, c’est une sorte de psycho-vitalisme, dont nous trouvons chez Haeckel l’expression la plus naïve. Reste à savoir si le vitalisme – critiquement approfondi, comme l’a fait Driesch – peut apporter quelque lueur au problème de la hiérarchie. Ce n’est pas le cas. On sait que Driesch n’a défini l’entéléchie que négativement. Ce penseur est trop profond pour attribuer des « facultés » à l’entéléchie, sauf s’il s’agit simplement de la supposer « en état » de conférer la direction et la forme aux processus matériels. Existe-t-il une entéléchie supra-individuelle, régissant l’évolution collective comme l’individuelle, comme l’ontogenèse ? Driesch avoue, à juste titre, ne pouvoir répondre à cette question. Car il y a la Mannigfaltigkeit, la diversité. Si darwinisme et lamarckisme n’en peuvent fournir la clef – comme en témoignent tant d’œuvres de Driesch lui-même – le vitalisme, à son tour, ne peut expliquer en rien la richesse des formes, et non pas même la hiérarchie fondamentale plante-bête-homme. Ainsi, la conception de l’organisme comme d’un « système matériel contrôlé par l’entéléchie », celle aussi de l’évolution comme d’une « imprégnation successive de la matière par l’entéléchie », sont aussi stériles que les autres thèses de la biologie rationnelle pour la compréhension des rapports entre biophénomènes concrets.

Driesch a fait une remarque intéressante pour la solution de notre problème. Si l’on veut, dit-il, concevoir le devenir de la nature vivante comme une histoire, il faut se demander si la possession d’une forme est bien ce qu’il y a, par excellence, d’essentiel en l’organisme : « Y aurait-il quelque chose qu’il faille réaliser, la forme elle-même, en tant que forme matérielle avec toutes ses fonctions, ne servant que de moyen pour cet accomplissement ? En un sens, tous les êtres organiques sont des personnes psycho-physiques ». Il est donc possible qu’en chaque type d’organisation ce qu’il y a de proprement essentiel représente un certain type de savoir. C’est ainsi que la phylogénie serait mise en lumière par l’histoire véritable, c’est-à-dire humaine dont nous savons que l’essentiel par excellence est le « savoir ». Mais cette comparaison ne peut être que supposée. Du coup, nous élevons les animaux – et même le monde organique tout entier – au niveau de l’humain : « Les bêtes aussi servent d’instruments à l’esprit » (Driesch).

Cette conception s’apparente à celle que se font de l’évolution quelques penseurs catholiques (André, Karl, Frank, S. J.), mais avec cette restriction que, pour eux, l’histoire évolutive suit son cours, non pas de manière autonome, mais en synergie avec Dieu. C’est ce qu’André exprime de la sorte : « Si l’on adopte le point de vue suivant lequel la nature peut, instrumentalement, tirer de soi-même la disposition déterminante pour l’incarnation de l’esprit, c’est alors seulement que l’on comprend en quelque sorte, la nature dans son essentielle orientation. » On conçoit alors les formes naturelles, avec Saint-Augustin, comme des causae seminales, dont l’intentio (l’effort) est de participer à l’actus purus, à Dieu. André rappelle qu’Augustin voyait dans la plante « le dernier écho de la vie », et dans la bête « le dernier écho de la sagesse ». C’est dans la phylogénèse des plantes, dont André se préoccupe surtout, que le dualisme entre les deux propensions essentielles de la vie végétale – l’assimilatrice-nutritive et la productive-morphogénique – se trouve graduellement dépassé [2] et ramené à la synthèse de l’unité.

Ce devenir épigénétique est analogue, écrit André, au développement psychique de la connaissance : « Nous pouvons dire que toute épigenèse a son modèle, son prototype, dans l’idéogénèse, telle que la scolastique nous la présente comme le présupposé ontologique de la solidité de la connaissance humaine. » L’analogie ainsi affirmée entre le développement de la nature vivante et l’idéogénèse consisterait surtout en ce que les deux processus auraient pour but à la fois la discrimination progressive et l’unité synthétique. Mais, dans le premier cas, le processus s’effectuerait de manière physique et réelle ; dans le second, de façon idéale, « intentionnelle ». Mais cette conception transgresse les frontières de la biologie rationnelle. Le concept de but ne signifie pas pour André, comme pour Darwin, ce qu’il y a d’utile pour la concurrence vitale ou de plus économique pout une structure mécanique. L’évolution, dans la sphère de la vie comme en celle de l’esprit, est pensée par André comme une « self-realisation », un auto-accomplissement, de l’idée de totalité organique.

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3. L’apport de la biologie idéaliste au problème de la hiérarchie des organismes

La biologie idéaliste peut-elle fournir une explication à la hiérarchie de la nature vivante ? Comme nous l’avons déjà vu, elle part de principes naturels, de normes, d’idées, découverts et mis à l’épreuve au sein des phénomènes concrets. Il faut avertir le lecteur, en y insistant, que la méthode de recherche biologique à laquelle on peut appliquer les qualificatifs de « typologique » et d’« idéo-normative » n’a pas à voir – question purement métaphysique – s’il existe des « idées » au sens platonicien, ni si leur efficace est celle de causes naturelles, mais s’il existe – et quelle est – la convenance réciproque, la mutuelle congruité, de l’idée et de l’expérience.

Pour comprendre la hiérarchie naturelle, il faut appliquer logiquement la méthode phénoménologique de la biologie idéaliste, donc examiner minutieusement, non seulement les idées d’espèce, de famille, d’ordre, d’embranchement, mais celle aussi – l’eidos – de plante-bête-homme et jusqu’à l’essence même du vivant organique. Une telle attitude se justifie parfaitement au point de vue scientifique et n’introduit pas le moins du monde la philosophie dans les sciences naturelles.

Combien féconde est cette méthode typologique, c’est ce que nous montre entre autres la médecine. Constitutions, maladies et santé sont des concepts à quoi correspondent des images typiques bien déterminées : c’est ce que sait tout médecin. Et, parallèlement, le biologiste sait qu’il en va de même pour les notions de la systématique.

Or, le caractère de réalité, attribué en biologie aux espèces et en médecine aux maladies, est si grand qu’on peut parler de leur genèse et de leur extension, de leur lutte, de leur victoire et de leur disparition. Un entraînement intensif permet de reconnaître, rien qu’en regardant un seul exemplaire, même d’un individu « anormal », ce qu’il a de spécifiquement typique. C’est ainsi que le médecin reconnaît, lui aussi, une maladie typique, même si elle poursuit anormalement son cours, alors qu’il sait très bien que la maladie n’existe pas comme telle et qu’il n’y a que des malades. Mais, de même que l’élément spécifiquement typique se manifeste comme un tout propre et formé dans un seul organisme individuel, ainsi, dans le malade, la maladie apparaît comme image typique, suivant un cours typique, surgissant dans la nature du patient et luttant même contre elle. Des expressions « telle bête appartient à telle espèce », ou comme « telle personne est victime de telle maladie », indiquent le caractère de réalité phénoménologique propre aux images formées au cours de la perception concrète.

Cette base méthodologique de la biologie, et ce besoin de reconnaissance typologique des images émanant de la nature vivante, voilà ce dont nous devons être pénétrés pour pouvoir résoudre le problème de la hiérarchie organique. Est parfait, en effet, un être existant [3] qui présente toutes ses caractéristiques essentielles avec le maximum d’expressivité dans la forme, et qui correspond intégralement à l’idée-mère de son être spécifique et individuel. Plus exactement donc on connaît l’eidos, l’essence, mieux on pourra déterminer une hiérarchie. Si l’on s’aperçoit, par exemple, que la liberté caractérise essentiellement l’homme, il devient enfin possible de discerner une existence individuelle soit supérieure, soit inférieure, si l’on sait ce qu’est à proprement parler cette liberté : liberté de quoi ? liberté pour quoi ?

Dans le chapitre précédent, nous avons caractérisé le végétal comme une forme « ouverte », à l’encontre de l’animal, forme « close ». Cette antinomie plante-bête rend possible l’élaboration d’une hiérarchie au sein même du règne animal. Plus la bête s’éloigne de la forme végétale « ouverte », plus donc elle s’écarte de l’immédiate corrélation avec le monde extérieur, plus elle est indépendante à l’égard du milieu, et plus elle manifeste son autonomie. Une végétalité réduite signifie donc aussi, mais dans une acception positive, une animalité plus prononcée. Or, de celle-ci, la caractéristique essentielle est la forme close, dont l’apparition confère nécessairement une base nouvelle d’existence : celle d’un rapport médiat avec le monde extérieur. Cette relation, bien qu’elle soit effectuée pour l’animal par son propre corps, n’est toutefois possible que grâce à un antagonisme interne, en vertu duquel les organes s’opposent les uns aux autres, morphologiquement et fonctionnellement. Plus cette antinomie se fait jour, plus l’autonomie relative des organes s’affirme, et plus nécessaire devient un médiateur dont l’efficace soit synthétisante, unificatrice et intégrante. L’opposition au milieu augmente en raison directe de l’autonomie, c’est-à-dire de la forme close d’existence. Plus l’opposition du complexe végétatif et fonctionnel, d’une part, et des fonctions senso-motrices, de l’autre, se précise et s’accentue, plus nécessaire devient la formation de systèmes d’organes, dont chacun constitue pour soi-même une unité maintenue par des liens intérieurs ; au sein même de ces systèmes, chaque organe, à son tour, est une intégration totalisante, grâce au principe de bipolarité complémentaire synthétisée dans l’unité.

Ainsi, le principe de la forme propre à l’existence animale ne cesse de se retrouver à travers toute la structure du corps. Exemples : les normes antagonistes des fonctions végétatives (cœur, intestin, etc.), l’antinomie des glandes à sécrétion interne. Quant aux fonctions sensorielles et au mouvement, bien que ces termes représentent, en principe, l’aspect passif et actif de la corrélation animal-milieu, elles donnent lieu, lorsque l’évolution se perfectionne, à la fois à une unité plus compacte, plus cohérente, et à une opposition plus prononcée. Mais l’intégration et la divergence des fonctions ne constituent pas un état statique ; on devrait plutôt comparer cette situation à la configuration des taches colorées formant l’image dans un kaléidoscope. Car l’autonomie d’un organisme ne se réduit pas tout simplement à quelque unité physique et close, à quelque en-soi local [4] ; il y a cela, sans doute, mais, en outre cette unité suscite et maintient son propre espace. Certes, ceci vaut d’une certaine façon pour la plante aussi, mais bien plus encore pour l’animal. La situation, la position, la localisation de la vie – le quelque part – n’y voyons pas, s’il s’agit de la bête, une notion statique, mais un concept dynamique [5]. Il ne s’agit plus, comme pour la plante, d’être, en tant que soi-même, autonome, présent à tel endroit donné, mais de se trouver en symbiose, en corrélation perpétuellement variable avec un milieu, lui-même relativement variable. Or, rester soi-même malgré ce perpétuel changement, c’est accomplir sa vie animale. Pour y arriver, il faut que les mêmes moyens – les organes – soient chaque fois reliés, en des combinaisons différentes, pour former des unités fonctionnelles, et que ces unités, relativement et temporairement isolées, soient sans cesse simultanément et successivement intégrées. L’instrument de cette opération, c’est le système nerveux, où, par conséquent, chez les animaux supérieurs, tous les éléments du corps se trouvent représentés. Mais ces représentations sont toujours unies par des modèles, des clichés (patterns, Gestalten), dont l’ampleur, le nombre et la variété correspondent à la diversité des rapports reliant l’animal au monde extérieur.

A ce caractère clos de l’animalité, de la manière d’exister, propre à la bête – exprimé par le détachement (même littéralement conçu) à l’égard du sol, et par l’automotion, par le mouvement spontané (auquel revient la primauté dans l’ensemble des réactions au monde extérieur) – appartient la diversité des relations avec cet univers externe, relations qui, toutefois, restent en principe irréalisées [6]. C’est là ce que Plessner appelle « la donnée de fait que constitue l’inaccomplissement primaire de l’être vivant » [7]. D’où suit qu’en vertu même de son autonomie, l’animal est inquiet : « Un maximum de “clôture” détermine un maximum de dynamisme que manifestent l’inlassable impulsivité, l’inquiétude, la pugnacité indélibérée », qu’on trouve en soi comme un « donné ». De toute façon, les idées d’autonomie, de corrélation médiate et d’automotion, qui caractérisent l’animal, ont ouvert un champ d’action de plus en plus vaste et différencié chez les animaux supérieurs, donc plus riche en possibilités. C’est pourquoi, si l’on veut découvrir une hiérarchie, un adjuvant par excellence consiste à constater l’existence, dans une plus ou moins grande mesure, d’une adaptation individuelle et la formation d’habitudes.

L’idée d’animalité comporte donc à la fois la centralisation et la différenciation, mais aussi l’opposition, l’antagonisme. Quant à la structure du corps, cette antinomie s’exprime surtout par la bipolarité de la périphérie et du centre, de la partie supérieure (tête) et de l’inférieure. A la première opposition correspond la corrélation indirecte avec le monde extérieur ; à la seconde, une double orientation : celle qui sert à constituer les situations et celle qui dirige à travers le milieu. Cette dernière antinomie apparaît encore en ce que, si les organes sensoriels évoluent dans un sens progressif, ces organes – ceux-là surtout qui mettent l’organisme en rapport avec les objets plus lointains du milieu, les organes de détection – doivent se trouver placés dans la tête, et, par contre, ceux de la locomotion dans le reste du corps. C’est donc seulement la réalisation du principe de bipolarité antérieure-postérieure qui rend possible l’évolution supérieure de la bête, progrès conçu comme une manifestation plus prononcée de l’image essentielle de l’être animal. Sous cet angle, la différenciation haut-bas est d’un bien moindre intérêt. Cette dernière opposition est imposée à l’organisme par le monde extérieur – par exemple par le sol, la surface aquatique, en général par la pesanteur – et qui apparaît donc chez la plante ; par contre, l’antinomie antérieure-postérieure est intra-organique et n’acquiert de signification qu’en rapport avec l’automotion au sein d’un milieu différencié : c’est donc une antithèse typiquement animale.

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Tentons enfin de démontrer comment la systématique fondée sur l’idée de la façon d’exister propre à l’animal peut être envisagée comme une véritable hiérarchie.

En zoologie, la systématique est plus qu’une collection d’animaux possédant le même schème structurel ou des caractéristiques semblables. Elle est l’établissement d’une hiérarchie fonctionnelle, du moins dans les divisions principales ou embranchements. Quelques exemples éclaireront notre propos, et nous les donnerons en recourant à la vieille schématisation en 10 catégories principales. Cette systématique ancienne, en effet, s’oriente surtout d’après les formes des animaux adultes, tandis que la nouvelle s’est élaborée surtout d’un point de vue ontogénétique. Si l’on prend la série des animaux pluricellulaires, plus on s’élève de section en section, plus aussi s’accroissent la différenciation et la centralisation, outre une ou plusieurs caractéristiques exprimant de manière plus ou moins prononcée l’idée de la forme vivante close qui est propre à l’animal.

• Chez les cnidaires, il existe une symétrie en forme de rayonnement, une cavité digestive développée, et, par voie d’opposition, une feuille externe, avec une structure corporelle différenciée, des cellules radiaires, c’est-à-dire des instruments développés, servant à se défendre et à saisir une proie. Mais tout cela manque au bas de l’échelle, chez l’éponge. Ainsi, la prise de position la plus typiquement animale des méduses se manifeste par leur conduite et leur reproduction.

Dans les plus basses subdivisions du monde animal, on ne peut distinguer encore la tête du tronc ; dès lors, il ne s’y trouve pas, à proprement parler, de « devant » et d’« arrière », de « droite » et de « gauche ».

• Mais, chez les mollusques, c’est pourtant déjà le cas ; on leur découvre une tête, un tronc, des extrémités inférieures, et, de plus, un appareil respiratoire séparé, un cœur, un système nerveux plus centralisé, des organes sensoriels développés. A ce niveau de la vie animale, le schème structurel offre déjà la possibilité d’atteindre un haut degré de développement des relations fonctionnelles avec le monde extérieur, comme j’ai pu le démontrer pour le poulpe (Octopus). Cet animal fournit un bon exemple du cas où une espèce est issue d’une subdivision zoologique inférieure, et où l’idée d’animalité représente plusieurs êtres d’un embranchement jugé supérieur, d’après le critère du schème somato-structurel. Le poulpe possède une intégralité de fonctions sensorielles et motrices, une différenciation de conduite et une possibilité d’adaptation par la formation d’habitudes ; c’est cette dernière qu’on ne trouve pas dans les catégories inférieures des articulés et des vertébrés.

Chaque embranchement animal possède un schème somato-structurel propre, fondamentalement différent des autres. Des formes animales peuvent surgir, conformément à ce schème, et réaliser, de façon plus ou moins prononcée, l’idée de la forme d’existence close, du rapport médiat avec une biosphère différenciée. Mais tout schème structurel ne permet pas nécessairement cette manifestation au même degré.

• C’est seulement le principe de l’articulation, s’il s’y joint concrètement un squelette externe ou interne – d’où la possibilité d’une phase nouvelle pour la motricité – qui dispose l’organisme à réaliser le plus haut stade de la vie animale. Alors que, chez les animaux inférieurs – cœlentérés, échinodermes, cnidaires, mollusques et vers – les mouvements dus à l’activité musculaire ne peuvent s’effectuer que sous la forme de variations de l’équilibre tensionnel, où interviennent les humeurs de la cavité corporelle, et dans la pression ou traction par rapport au sol (ventouses, tentacules adhérents, dits ambulacraires), par contre, s’il y a squelette articulé – interne ou externe – un antagonisme musculaire peut se réaliser autour de chaque articulation. Grâce à cet antagonisme et à l’intégration de l’activité musculaire par le Système nerveux, le mouvement devient une parfaite automotion et s’émancipe au maximum des forces passives, extérieures, mais aussi de cette tâche inférieure : le remplissage des cavités corporelles.

C’est ainsi, seulement, que l’idée d’autonomie et de spontanéité à l’égard de la biosphère, l’idée du sich-selbst-in-der-Gewalt-haben (littéralement : se tenir soi-même en sa propre puissance, donc se posséder soi-même) [8], peut se faire jour pleinement chez un animal. Ce nouveau principe moteur : l’activité musculaire antagonistique, rend possible, pour la première fois – par les muscles transversalement striés des articulés et des vertébrés – les mouvements rapides et soigneusement mesurés ; du coup, l’espace vital s’amplifie et les organes sensoriels qui nous mettent en rapport avec les objets lointains – organes à juste titre qualifiés de supérieurs – prennent leur signification.

• Mais, alors, l’optique mise au point pour la vision des objets lointains – qui, nous a démontré E. Strauss, est aussi, toujours, une optique braquée sur l’avenir – devient, à son tour, possible ; et voilà désormais réalisables la réaction aux signaux et la direction orientée de l’activité, les actes complexes instinctifs et la formation des habitudes. Mais le principe des muscles antagonistiques et la présence d’un squelette confèrent encore une autre caractéristique intéressante à la motricité. Les organes locomoteurs – les membres – peuvent se raidir grâce à la contraction simultanée des muscles antagonistes et résister comme des piliers à des forces externes, puis passer de cette position, de cette simple attitude, au mouvement subitement dirigé. Chez les espèces inférieures, le passage du repos au mouvement est graduel, et il leur est impossible, ou presque, de prendre position, soit d’adopter une attitude active. En fait, cette dernière manifestation manque, chez presque toutes les bêtes dépourvues de squelette, sauf chez le poulpe ; mais, chez celle-ci, nous trouvons une spécialisation du revêtement des mollusques, grâce à quoi cet animal peut nager vite. De plus, un axe cartilagineux dans les tentacules rend plus ou moins possible le jeu de l’antagonisme musculaire, ce qui confère aux mouvements de cet animal une grande agilité. Le poulpe est donc capable d’une conduite qui n’appartient, essentiellement, qu’aux bêtes à squelette (par exemple, la chasse, la poursuite, les tortillements, la saisie d’une proie vivante).

• Le principe de la conservation de soi-même et de la lutte (résistance, attaque et défense) est inclus déjà dans l’idée d’autonomie en interaction avec un milieu. Être nettement un animal, c’est donc être pugnace ; mais on ne peut l’être sans une motricité manifestant, dans l’image du mouvement en cours, la vitesse et l’instantanéité, l’impulsivité et l’explosivité qui conviennent à l’agression subite. Bergson a déjà noté ce trait essentiel du mouvement animal : « Ce qui constitue l’animalité… c’est la faculté d’utiliser un mécanisme à déclenchement pout convertir en actions “explosives” une somme aussi grande que possible d’énergie potentielle accumulée ». Le moyen le plus universel pour provoquer ce « déclenchement », c’est l’action musculaire antagonistique autour des articulations, entre deux parties du squelette ; de ce chef, une attitude tendue, en quelque posture que ce soit, peut devenir position de départ pour un mouvement rapide et visant un but, dont le prototype est le bond du carnassier ou de l’arboricole.

Demandons-nous, enfin, dans quelle mesure il est possible de se rendre compte que les formes animales les plus hautes ne se rencontrent pas chez les articulés, mais chez les vertébrés. On y arrivera si l’on prend pour critères les caractéristiques principales, bien connues, de ces deux divisions capitales. Les arthropodes ont un squelette extérieur et un système nerveux en échelle de corde ; les vertébrés, un squelette interne et un système nerveux cylindrique. On sait que Bergson a tenté de mettre en évidence l’antithèse de ces deux groupes.

• C’est chez les insectes sociaux que les articulés atteignent leur forme de manifestation la plus élevée ; mais, en vertu de leur schème structurel fondamental, qui régit toute leur organisation, ils restent littéralement incarcérés dans leur squelette. C’est ce qui limite les modes de mouvement, de sorte que leur structure figée se réverbère en quelque sorte en leurs instincts figés. Les vertébrés ont une apparence plus plastique, à quoi correspond la plasticité de leur conduite.

Aussi, Bergson oppose-t-il les animaux instinctifs aux intelligents ; il voit là les deux directions principales de l’évolution animale, produites par « deux puissances immanentes à la vie ». Il y a là, sans aucun doute, un élément de vérité. Il me semble, toutefois, que, par rapport à la différence du squelette, il doit y avoir plusieurs différences de principe.

D’abord, il est une différence d’évolution individuelle, qu’on peut reconnaître en la croissance continue et graduelle du vertébré. C’est au squelette extérieur que correspondent le développement individuel totalement autre des articulés, leurs métamorphoses et leurs mues. Ces bêtes manquent immanquablement d’une véritable jeunesse. Lorsqu’elles surgissent en leur milieu vital, c’est sans doute menues, avec de moindres dimensions, mais déjà totalement organisées. Chez les vertébrés, au contraire, la jeunesse est possible, et, avec elle, l’immense diversité des rapports entre anciens et jeunes, l’acquisition individuelle des habitudes, l’adaptation à des conditions particulières de vie, et surtout un trop-plein d’instinct, d’impulsivité, qui mène aux plus hautes formes de conduite et aux rapports indéterminés avec les choses, c’est-à-dire, en dernière instance, au jeu. L’articulé n’a pas de jeunesse et ne peut donc, en principe, pas jouer. C’est seulement dans le schème structurel des vertébrés que le jeu devient possible.

Plus longtemps persiste la jeunesse, plus longtemps une partie de l’évolution individuelle reste sous l’influence d’un milieu différencié, et plus aussi les différences individuelles deviennent possibles, plus enfin l’animal acquiert, en plus de ses caractéristiques génériques et spécifiques, une singularité, un quid proprium, qui le distingue des autres individus, de sorte qu’il manifeste l’idée de l’existence individuelle sous une forme plus accentuée. C’est ainsi qu’un vertébré supérieur – tel oiseau, carnassier, cheval ou singe donné – deviendra individuellement connaissable, comme l’apprend l’homme par son commerce avec ce genre de bêtes.

• Alors, la bête apparaît sous son aspect individuel, voire même comme pseudo-personnalité, c’est-à-dire non seulement comme porteuse de propriétés psychiques, d’impulsions, d’instincts, d’habitudes, de modes de réaction, mais en tant qu’animée, donc conforme au dualisme caractérisant l’image (ou « modèle ») de l’humanité, où toutes les propriétés du corps et de l’âme se réfèrent à un noyau, à un point central, rendez-vous de toutes les impressions, foyer de toutes les activités. Ce noyau se dit, chez l’homme, « personnalité » ou « moi ». Le vertébré peut paraître identifiable à une personnalité, à un « moi », au point même qu’on lui attribue des sentiments personnels : amour, haine, allégresse, des attitudes personnelles et des rapports moraux : fidélité, courage, amitié, générosité, etc.

Seul, un vertébré peut ressembler à l’homme, même s’il a, comme l’oiseau, une tout autre structure corporelle. Dans la hiérarchie des bêtes, il faut donc placer les vertébrés au premier rang, non parce que l’homme aurait le même schème somatique que ces animaux, mais parce que c’est seulement dans cette structure-là que les caractéristiques de l’être personnel, c’est-à-dire proprement humain, peuvent paraître dans la biosphère.

Voici maintenant la deuxième différence résultant de l’antinomie entre le squelette extérieur et l’intérieur : c’est l’antithèse d’une division secrète et patente dans l’unité organique elle-même de l’animal.

L’animal articulé consiste toujours – comme la subdivision la plus « basse » des vers – en fragments. Chez les formes les plus élevées – les insectes – cette division peut être surmontée par la fusion de certains segments, par la formation d’une tête, d’un thorax, d’un postérieur ; mais, toujours, le principe de la division segmentaire reste reconnaissable, surtout dans les appendices. La cohérence, le lien mutuel de cette structure, en principe non pas unitaire, mais additive – et qui, somme toute, appartient à la forme d’existence ouverte, propre aux plantes – cette liaison, dis-je, est assurée par les associations du système nerveux en échelle de corde et par les systèmes nutritif et circulatoire. Ainsi le caractère fractionnel de la structure chez l’insecte se trouve-t-il dépassé, « franchi ». Mais, en fait, chez les articulés, les membres consistent effectivement en « morceaux », intégrés à leur fonction par des muscles internes.

Par sa propension foncière comme par son évolution, le vertébré est un seul tout, une masse unique. La segmentation des Chorda est secrète, Comme si le principe de la structure, chez les articulés, était absorbé, englouti, dans une totalité organique embrassant l’ensemble. La division segmentaire des Chorda cachés peut très bien se révéler par des parcelles d’os, des vertèbres, des côtes, des extrémités ; mais ces parties ne sont pas rassemblées additivement comme pour former un total : elles constituent une unité de secours interne aux parties molles. Ceci vaut aussi pour les organes moteurs. Ce qui précède se vérifie le plus clairement lorsque lés animaux atteignent le plus haut point de leur développement : voyez la bouche et le larynx, la main comme organe de saisie chez le singe. De combien de segments et de fragments osseux la bouche, la langue et le larynx sont-ils issus, voilà qui nous reste fonctionnellement caché. L’unité s’est déterminée quant à la forme et à la fonction, et le squelette s’y trouve inséré, intégré, de sorte qu’il contribue à l’articulation délicatement nuancée des sons. La main aussi est une unité, bien qu’il soit vrai que les os et les articulations insérés, intégrés dans cette unité en vue de son fonctionnement, sont des instruments indispensables à la réalisation du principe de l’activité musculaire antagonistique.

En ce qui concerne la division segmentaire des parties molles, elle est dépassée, chez les vertébrés les plus inférieurs : les poissons. Sans doute, peut-on la discerner encore, mais, sous l’angle fonctionnel, ces organismes l’ont déjà franchie, se trouvent au delà. L’onde progressive de contraction, lorsque le poisson nage, ne se produit pas suivant la segmentation musculaire. Chez les autres vertébrés, les myotomes et les dermatomes sont plus cachés ; on ne les découvre qu’analytiquement et expérimentalement. Dans le corps de ces animaux, il n’y a pas de véritables délimitations, mais des transitions graduelles d’une partie de l’organisme à l’autre.

La totalité nettement prononcée du vertébré se rattacherait plutôt à celle des mollusques ; mais l’idée des articulations des arthropodes, reliées par des jointures, est reprise dans le schème structurel de la division la plus élevée du règne animal, elle y est insérée, intégrée. Or, c’est ainsi, nous l’avons déjà vu, que le mouvement peut revêtir enfin sa forme la plus parfaite. Mais tout ceci n’a rien à voir avec une quelconque affinité génétique. Cependant, alors que la motricité supérieure s’élève chez les articulés bien par delà celle qui est propre aux sections inférieures du règne animal – par l’autonomie, là mesure, la vitesse, le rythme – elle ne peut jamais atteindre à la perfection possible chez les vertébrés, parce que, chez ces derniers, la division externe est surmontée par l’unité des parties molles.

Troisième différence entre arthropodes et vertébrés : en vertu de laquelle ces derniers se distinguent nettement comme occupant le faite de l’échelle animale : le système nerveux. Nous savons que cet organe est le moyen de l’intégration qui transcende la croissante différenciation et surtout assure l’unité senso-motrice des rapports fonctionnels indirects avec le monde extérieur. C’est pourquoi la structure du système nerveux est un adjuvant d’un si grand intérêt, lorsqu’il s’agit de hiérarchiser les bêtes d’après la perfection de réalisation de l’idée de forme vitale close. Dès ses tout premiers linéaments, comme nous l’apprend l’ontogénèse, le système nerveux central des vertébrés forme une unité, où plus tard des parties se séparent plus ou moins, sans qu’il y ait jamais scission fonctionnelle. Chez les articulés, par contre, les centres nerveux, les ganglions, commencent par l’état séparé, pour fusionner ensuite si l’évolution progresse vers une plus grande perfection. Cette divergence d’orientation dans le développement est conforme au principe de la division secondaire et secrète, opposée à la division primaire et patente.

La forme close, équivalant, de façon primaire à l’égard de la forme ouverte (végétale), à l’unité qui s’oppose au pur et simple assemblage totalisant, le système nerveux central des vertébrés est la plus haute expression d’un organe central instaurant l’unité. Cuvier pouvait écrire déjà : « Le système nerveux est, au fond, tout l’animal ; les autres systèmes ne sont là que pour le servir. » Et Bergson, à qui nous devons cette citation de Cuvier, voit aussi dans le système nerveux l’organe qui, plus que tout autre, « fait » la perfection de l’espèce animale : « Le progrès réalisé a été surtout un progrès du système nerveux avec, à chaque degré, toutes les créations et complications de pièces que le progrès exigeait. » Avec ses liaisons mutuelles si diverses, le système nerveux constitue – écrit encore Bergson, tout à fait d’accord avec les conceptions modernes des fonctions nerveuses – « un véritable réservoir d’indétermination », donc une source de possibilités fonctionnelles. Celles-ci sont les plus grandes chez les vertébrés supérieurs.

En quatrième lieu, signalons encore la présence de la peau et de ses nombreux organes (écailles, plumes, cheveux, glandes), et du tissu conjonctif sous-cutané, qui doit manquer aux animaux à squelette externe. Ce simple petit fait nous révèle que la possibilité de régler la température interne – en majeure partie déterminée par la fonction cutanée, comme l’enseigne la physiologie – et donc le maintien d’une chaleur constante à travers le corps, ne sont possibles que chez les vertébrés. Or, cette permanence de la température somatique confère, à l’organisme, une des plus importantes émancipations à l’égard des influences énergétiques du milieu : l’autonomie de la bête s’en trouve perfectionnée davantage. Cette constance de la chaleur corporelle est la condition foncière d’un « milieu interne » lui aussi constant, et, par conséquent, une prise de position ferme et invariable, envers le monde extérieur. Ainsi, la bête trouve de plus en plus en soi-même les coordonnées stables de ses rapports avec son milieu ; elle réalise, dès lors, l’idée de l’existence indépendante et « close », en même temps que l’autonomie spontanée de sa corrélation avec sa biosphère.

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Nous avons étudié – bien qu’incomplètement – la hiérarchie du règne animal, du moins celle des types appartenant à ses embranchements principaux. Et il nous est apparu que la distinction, établie par la systématique zoologique entre ces catégories fondamentales – les supérieures et les inférieures – est justifiée. Il ne faut, toutefois, pas la concevoir comme fondée sur une différence de finalité, de convenance au but, mais sur des réalisations différentes de l’idée de la forme d’existence propre à l’animal.

Il est bien probable que la hiérarchisation des classes animales, semblablement élaborée, faisant suite à un examen phénoménologique de leur nature et de leur signification, pourrait, elle aussi, devenir ainsi compréhensible. Cette tâche serait plus difficile pour les ordres, familles, genres et espèces. Tenter de nous livrer à pareille recherche nous mènerait trop loin ; mais il nous suffira de signaler que, pour hiérarchiser les groupes mineurs du monde animal, il faudra choisir surtout, comme fil d’Ariane, les processus fonctionnels, et notamment le comportement des animaux. Ce faisant, ce qui dominera notre jugement, quant aux plus générales des catégories, c’est l’image de l’antithèse entre la forme ouverte et la close, entre le rapport immédiat avec le milieu et le rapport médiat, et, quant aux catégories hautement déterminées, ce qu’on appelle l’« intelligence animale », aussi bien que la diversité, la polymorphie des liaisons affectives et des mouvements expressifs, donc la différenciation du « monde » caractérisant respectivement chaque espèce.

Frédéric Jacobus Johannes Buytendijk (29 avril 1887 – 21 octobre 1974)

Biologiste et psychologue néerlandais.

Chapitre II du Traité de psychologie animale, éd. PUF, 1952.


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Plessner (H.), Die Stufen des Organischen und der Mensch, Berlin, 1928.

Strauss (E.), Vom Sinn der Sinne, Berlin, 1935.

Von Wiezsaecker (V.), Der Gestaltkreis, Leipzig, 1937.


[1] Déjà, Kant élève le concept de nature par delà celui de l’être matériel. Pour lui, l’organique n’est pas explicable par une « causalité d’après des idées ». Car « on ne peut concevoir, ni expliquer les êtres organiques, suivant l’analogie avec telle ou telle capacité physique, c’est-à-dire naturelle, qui nous serait connue, même suivant une analogie (exactement mesurée) avec l’art humain ». Il est indubitable, pour Kant, que « la constitution et l’activité des parties » dépendent d’un tout organique, de « l’idée de l’ensemble » ; mais cette dernière n’est pas la « cause productrice ». Ainsi, Kant rejette toute forme de vitalisme, c’est-à-dire de conception dualiste des êtres vivants. Dans quelle mesure l’on doit admettre l’hypothèse d’une « intelligence architectonique », conférant forme et finalité à la matière amorphe, ou si l’on doit supposer plutôt l’unité du mécanisme et de la finalité au sein d’un « substrat supra- sensible de la nature », Kant estime qu’il est impossible d’en juger. Les buts de la nature ont définis comme suit dans la Kritik der Urteilskraft : « Une chose existe comme but naturel, lorsqu’elle est pour soi-même à la fois cause et effet, pour soi-même et de soi-même » (von sich selbst im zweifachen Sinne). Cette formule constitue déjà un abandon de toute explication causale des phénomènes organiques.

[2] Nous traduisons par « dépassé » le néerlandais « verhoogd », qui correspond à l’allemand « aufgehoben », classique expression de l’hégélianisme. Il y a « par en haut », « passage à la limite », surpassement et dépassement, transformation à la fois abolissante et accomplissante. [NdT]

[3] L’original néerlandais porte : een bestaand iets. Il s’agit d’un être objectivement et concrètement présent au cosmos, d’une existence objective, be-staan équivalant pour l’auteur, semble-t-il, au Dasein allemand (da-sein). Le verbe bestaan, de bij-staan, correspond au latin ad-esse. [NdT]

[4] Een op-zich-zelf zijn als ruimtevullend, littéralement : une façon d’« être (établi) sur soi-même en tant qu’on remplit un espace » antérieur à cette présence (et qu’on ne suscite pas soi-même). L’op-zich-zelf zijn, c’est l’être substantiel, qu’on possède soi-même, auquel on sert soi-même de base. [NdT]

[5] Boulgakov parlerait, dans le premier cas, d’« être posé dans l’être », de « position dans la présence » ; dans le second, de « composition », d’« autoposition relative ». [NdT]

[6] « Irréalisées » quant à la plénitude de leurs virtualités (parallèlement, Boulgakov dira que « l’essence d’une nature est de n’être jamais qu’incomplètement réalisée » ; il identifie la « réserve de nature encore inobjectivée » au « subconscient »). [NdT]

[7] « Primaire » dans le sens d’originel, primitif, préalablement à son développement ultérieur. [NdT]

[8] Remarquable est la parenté de cette expression avec celle de la Bible à propos de la personne humaine : « Se tenir soi-même dans la main de son propre conseil. » [NdT]

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