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Portrait noir de Charles Darwin

Selon André Pichot, la sélection naturelle n’est pas une découverte mais une doctrine sociale qui, une fois parée de l’autorité de la science, s’imposerait comme idée et comme pratique.

Quelle est l’originalité des idées de Darwin ?

Faute d’une théorie de l’hérédité – notion encore balbutiante en 1859 – et d’une théorie de la variation, la thèse de Darwin est centrée sur la sélection naturelle. Mais on ne peut pas dire qu’il en est le découvreur, car c’est une idée qui existait bien avant lui sous diverses formes. Sans remonter à Lucrèce et pour s’en tenir au XIXe siècle, elle se trouve déjà chez des auteurs mineurs comme William C. Wells, Patrick Matthew qui accusera Darwin de plagiat, et elle est aussi évidemment chez Alfred Russel Wallace.

Je pense que Darwin a repris la version du révérend Joseph Townsend, l’inspirateur de Thomas Malthus. Darwin a reconnu l’influence de ce dernier, mais en réalité la thèse darwinienne est quasiment une copie conforme de la fable publiée par Townsend en 1786 pour justifier la suppression des lois d’assistance sociale (poor laws), et ainsi forcer les pauvres à aller travailler dans les usines. Cette suppression de l’assistance sociale eut finalement lieu en 1834, et elle entraîna le développement, en Angleterre, du libéralisme économique le plus sauvage, jusqu’au krach de 1873. Or, c’est en plein dans cette période que Darwin a proposé sa thèse.

C’est lorsque triomphent les idées socioéconomiques de J. Townsend que le darwinisme, inspiré de celui-ci, est devenu une sorte de paradigme universel dans tous les domaines (psychologie, sociologie, linguistique, morale), et pas seulement en biologie. Cela ressemble à ce qu’a été le structuralisme dans la France des années 1960-1970.

On reproche à Darwin d’avoir inspiré des doctrines sociales telles que l’eugénisme et l’hygiénisme racial qui ont sévi au XXe siècle. Est-ce pertinent ?

L’eugénisme et son corollaire l’hygiénisme racial sont des inventions du cousin de Darwin, Francis Galton et de ses disciples. Tous se réclamaient explicitement de Darwin et du darwinisme. Ce ne sont ni Georges Cuvier et ses disciples fixistes, ni le chevalier de Lamarck et les lamarckiens qui sont à l’origine de ces idées. Les doctrines politiques et économiques ont sans doute eu un rôle dans ces questions biologiques, mais toujours à travers le darwinisme. C’est Darwin qui a fait entrer en biologie et a donné une caution scientifique à ce qui n’était jusqu’alors qu’une fable philosophique.

Pourtant, on trouve dans l’œuvre de Darwin des affirmations antiesclavagistes, antiracistes et plutôt progressistes. Qu’en faites-vous ?

On trouve tout ce qu’on veut chez Darwin. Il est représentatif de la bourgeoisie victorienne, qui affichait de grands sentiments sucrés tout en adhérant aux principes sociaux les plus féroces. Or, l’histoire est indifférente aux bonnes intentions et aux états d’âme de ses protagonistes.

Darwin avait sans doute des vertus privées, mais le fait est que sa doctrine a dérivé vers des applications sociales pour le moins contestables, et qu’elle ne pouvait que le faire. On peut toujours prétendre qu’il a été naïf et qu’il a été trahi, mais on n’a jamais entendu dire qu’il s’est opposé aux doctrines sociales eugénistes de son cousin Francis Galton.

Son propre fils, le major Léonard Darwin, a même longtemps présidé la Société anglaise d’eugénisme et la Fédération internationale des organisations eugénistes. À ce que je sache, ce que l’histoire a retenu sous le nom de « darwinisme social » n’a jamais été considéré comme un modèle d’humanisme.

La conscience, la morale et la sociabilité sont, selon lui, des produits de l’évolution. N’est-ce pas une forme d’humanisme ?

C’est une banalité sur laquelle reposent toutes les sociologies darwiniennes. En effet, dès lors qu’on postule que l’état naturel de l’homme est la guerre de tous contre tous, il faut que quelque chose modère cette guerre pour rendre la société possible : un contrat social, un despote imposant sa loi, etc.

En 1864, le naturaliste Alfred Russel Wallace imagina un « altruisme darwinien » pour ce rôle modérateur : l’entraide entre membres d’une même tribu est un avantage sélectif pour la survie dans la concurrence avec les autres tribus. La concurrence s’exerce alors entre les groupes sociaux, non entre les individus. L’idée fut reprise en 1871 par Darwin, et puis par une multitude d’auteurs maniant des idéologies très diverses, mais soucieux d’étendre le darwinisme à la société humaine.

Ainsi, en 1883, chez le sociologue Ludwig Gumplowicz, l’altruisme s’applique à l’intérieur des races (au lieu des tribus), et sous-tend la lutte entre elles. En 1902, chez Piotr Kropotkine, l’altruisme est à la base de l’entraide et de la morale universelles. Les diverses sociobiologies modernes présentent toutes les gradations entre ces extrêmes.

Patrick Tort a repris la version de Kropotkine et l’a rebaptisée « effet réversif de l’évolution ». Il assure que c’est là le vrai darwinisme. Malheureusement, l’histoire lui donne tort car, en réalité, le darwinisme social, qui a sévi à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ne s’est jamais caractérisé par la solidarité et l’amour du prochain, mais par la lutte et la concurrence les plus sauvages.

Propos recueillis par Nicolas Journet.

Magazine Sciences Humaines n°202, mars 2009.

À lire : A. Pichot, Aux origines des théories raciales. De la Bible à Darwin, Flammarion, 2008.

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