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La critique des sciences en France

Au début était une mystification d’Alan Sokal, visant un courant intellectuel qualifié de « postmoderne ». Il s’agit cependant d’un combat politique et c’est sur ce terrain que le débat doit aussi être mené. Rappelons d’abord quelques éléments – notamment historiques – du débat sur la science dans le contexte français.

Dans le contexte américain, la mystification d’Alan Sokal pouvait avoir un sens politique. Dans l’immense domaine des « études culturelles », il y a à boire et à manger, il y a de multiples idéologies implicites, et donc matière à débat politique sur les implications de telles ou telles analyses – encore que le « pour ou contre les études culturelles » ne définit pas un camp politique de gauche et un de droite. Comme en témoigne le contenu de la revue Social Text, on ne peut réduire les « études culturelles » aux vocables « postmodernistes et relativistes ».

Par ailleurs, il existe un véritable adversaire politique : la droite religieuse américaine. Le créationisme, notamment, n’est pas seulement une idéologie, c’est une véritable force politique qui rejette la science ; la combattre ne peut qu’être sympathique, même si cette droite américaine s’oppose, tout autant que Sokal, aux « études culturelles ». Il y a matière à débats, il y a un adversaire ; mais il ne suffit pas que Sokal mette en avant sa participation à la lutte des sandinistes au Nicaragua pour faire de son combat un combat de gauche, et pour transformer ses adversaires en des stipendiés de la droite.

Alan Sokal et Jean Bricmont partent en guerre contre « l’évolution intellectuelle de certains milieux universitaires américains », convertis selon eux au « postmodernisme, un courant intellectuel caractérisé par le rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières » et en attaquent donc les maîtres-à-penser. Une fois encore, le public est convoqué pour rejouer la grande scène du Bien (la Raison, les Lumières) contre le Mal (l’obscurantisme moderne, à savoir le relativisme et le postmodernisme). La mystification, puis le livre et les réponses systématiques de Sokal à ses détracteurs, ont provoqué une inflation de polémiques sur le réseau internet.

On peut se demander pourquoi un physicien américain s’est senti investi d’une telle mission politique historique, celle de partir en croisade aux fins de pourfendre l’hydre du postmodernisme. Un grave danger menace-t-il la gauche et l’humanité entière ? Quel est le sens du combat politique mené par Sokal ? La question mérite d’autant plus d’être posée que le livre a été publié d’abord de ce côté-ci de l’Atlantique. La République était-elle en danger ? Quel sens politique prend ce débat dans le contexte français, bien différent du contexte américain ? Il y a eu les inévitables – et justifiés – plaidoyers pro domo des intellectuels visés. Il y a eu la nécessaire « défense et illustration » des études sociales sur la science (1), une bonne occasion pour promouvoir une discipline encore très en retard dans notre pays. Plus significatives sans doute sont les réactions de ceux qui ont soutenu les propos de Sokal. Elles sont de deux types :

Parmi les médias “grand public”, et dont au niveau plus spécifiquement politique, c’est la charge anti-intellectuels qui est retenue, dans la mesure où le débat « relativisme/rationalisme » n’existe pas en France sur la scène publique. Il n’est donc pas surprenant que la presse de droite ait traduit le livre par « les intellectuels sont des imposteurs », surtout quand ils sont de gauche et « postmodernistes » : Le Figaro en a fait un éditorial, National-Hebdo sa Une… à gauche, le Nouvel Observateur en a fait un dossier : « le populisme anti-intellectuel est très partagé, et se porte bien ». Mais on ne peut faire à Sokal le procès d’avoir voulu cela et de se reconnaître dans ces supporters.

Dans les journaux qui s’adressent à un public plus informé, ou dans les revues plus spécialisées, le combat pour la Raison a eu ses adeptes, parmi les scientifiques comme parmi les autres intellectuels. L’Union Rationaliste, rangeant la Raison parmi les valeurs de la République, s’est portée en première ligne. Mais un tel combat rationaliste pose la question des cibles réelles visées par cette croisade dans le contexte français.

En France en effet, il n’y a pas, depuis les années 1930, de forces sociales ou politiques de droite, ou conservatrices ou religieuses, qui soient porteuses d’un rejet de la science ou d’irrationalisme, à un échelon autre que marginal. Il n’y a rien de comparable à la droite religieuse américaine. Ce n’est pas parce que des formes d’obscurantisme restent implantées dans la société française qu’elles se traduisent automatiquement sous forme de courant politique. Mais dans l’espace public français, le débat politique sur la science, sa nature et sa fonction, est resté marqué par les termes qui ont été posés dans les années 1930. Il est plus simple de chercher à diaboliser toute critique. Les courants “scientistes” restent largement dominants. Dans les années 1970, ils ont rejoué la grande scène de la Raison menacée pour faire refluer de l’espace public les courants critiques, qui avaient émergé alors. Les « études culturelles », ici, ne se prêtent guère au reproche d’abandonner le rationalisme ; la dichotomie relativisme/réalisme est en général refusée sous une forme aussi sommaire. Qu’est-ce qui fait courir Sokal et ses amis ?

Défense de la science : la scène primitive

De ce point de vue, Sokal est bien dans la tradition d’une certaine gauche, notamment française, mais aussi anglaise, pour laquelle, depuis les années 1930, le socialisme est basé sur la science et toute analyse critique de la science rejetée comme potentiellement obscurantiste et pré-fasciste.

La conjoncture politique et intellectuelle des années 1930 est très particulière. La science a connu une “crise morale”, après 1914/18, en raison de son utilisation dans les massacres de la guerre. Mais cette crise s’éloigne, la confiance dans la science se restaure, l’efficacité montrée en temps de guerre sert à justifier les demandes de financements et d’une forte organisation de la science pour temps de paix. La crise économique de 1929 amène un cortège de chômage et de misère. Elle semble montrer l’impossibilité du capitalisme à satisfaire des besoins sociaux minimaux, alors même que la science semble receler un potentiel considérable d’applications pour le bien-être social. A contrario, la science apparaît comme ayant gagné une très forte reconnaissance sociale et politique en URSS, et y faisant preuve de son efficacité pour le peuple. Enfin la montée du nazisme et l’utilisation qu’il fait de la science, apparaît comme une mise en cause de la science et de la rationalité elles-mêmes.

On assiste dans ce cadre à un mouvement de résurgence d’un néopositivisme ostentatoire dans les années 1930, qui se vit comme la modernisation des Lumières. Ce mouvement n’est pas seulement français, mais développe des réseaux internationaux. En Angleterre notamment, le Visible College (2) participe de ce même mouvement. John Desmond Bernal a, davantage que ses collègues français, théorisé la fonction sociale de la science. En particulier, il a fait l’analyse que le fascisme présente un double danger pour la science : il détruit la science dans les pays qu’il occupe, et dans les autres, il renforce partout les forces de l’obscurantisme et fait injure à l’esprit de la science.

« Le développement de la science dans les pays fascistes indique clairement l’incompatibilité fondamentale qu’il y a entre d’un côté la théorie ou les applications de la science, et de l’autre le développement politique et économique du capitalisme. » (3)

La science est source de valeurs morales et sociales, de la démocratie même. Elle s’oppose, par sa nature propre, au capitalisme. L’organisation de la science, pour laquelle l’URSS est un modèle, est la garantie que tous les bénéfices sociaux puissent être tirés de la science. Elle est le « facteur fondamental du changement social » (4). Mieux, « dans son entreprise même, elle est le communisme » (5).

John Desmond Bernal était très proche de Frédéric Joliot, avec lequel il a créé et animé la FMTS (Fédération Mondiale des Travailleurs Scientifiques) après guerre. Il se considère aussi comme un élève de Paul Langevin, bien qu’il soit plus difficile de tirer un trait d’égalité entre leurs idées. Langevin s’est toujours méfié des tentatives de mettre de l’idéologie ou de la politique dans la science. S’il partageait les idées de Bernal sur les implications sociales et politiques de la science, il n’acceptait pas l’inverse, à savoir le déterminisme socio-économique appliqué à la science et les implications de la société dans la science. Bernal semble, en effet, avoir été sensible, au début des années 1930, aux premières tentatives d’études sociales sur la science. Le IIe Congrès international d’histoire des sciences qui s’est tenu à Londres en 1931 a eu davantage d’influence, et laissé davantage de traces, de l’autre côté de la Manche que de ce côté-ci. A ce congrès, Boris Hessen, membre de la délégation soviétique dirigée par Nicholas Boukharine en personne, s’est livré à une analyse décapante des Principia de Newton : cette œuvre doit être analysée, selon lui, comme le produit d’un déterminisme social que l’on qualifierait de très mécaniste aujourd’hui, mais qui apparaissait comme très révolutionnaire et très nouveau à l’époque. Ce congrès a été fondateur pour tous les mouvements scientifiques contestataires au Royaume-Uni dans les années 1930, et sert une fois encore de référence aux courants critiques des années 1970, lesquels s’opposent au bernalisme d’après guerre.

L’européocentrisme est consubstantiel au socio-économisme des courants scientistes de cette époque, dans la mesure où les sociétés industrielles basées sur la science sont présentées comme le modèle universel à suivre une fois libérées du profit. Dans ce modèle, l’universalité affichée – la science ne dépend ni de la race ni de la nationalité – est celle d’un modèle occidental qui doit s’imposer partout. Il n’y a pas de science autre qu’occidentale, sauf dans un lointain passé. Les conséquences d’un tel point de vue sont contradictoires : il y a rejet du racisme (tout le monde peut s’approprier la science occidentale) et il peut y avoir lutte contre la colonisation politique et militaire. Mais en même temps, il n’y a aucune reconnaissance des autres cultures du point de vue de la science (à laquelle un rôle déterminant est donné dans la civilisation industrielle), il n’y a aucune distance prise par rapport à l’acculturation, ce qui laisse une porte grande ouverte pour la participation des scientifiques de gauche aux entreprises coloniales. Il n’y a pas, ou peu, de prise de distance de leur part vis-à-vis de la légitimation par la science de la colonisation : il faut découvrir et mettre en valeur les richesses naturelles que des peuples, en retard sur le modèle occidental, ne savent pas utiliser seuls. Grâce à la science, la colonisation devient un devoir moral et altruiste, une mission civilisatrice, dont l’humanité entière bénéficiera un jour. Les scientifiques de gauche concilient donc tout-à-fait leur engagement progressiste avec leur participation au développement des sciences coloniales. En France, seul Paul Langevin, après un voyage en Chine en 1931, prendra (un peu) conscience du problème de l’européocentrisme, mais sans aller aussi loin que Joseph Needham en Angleterre.

La question de l’européocentrisme et de l’inscription de la science dans ces cultures et civilisations différentes sera d’ailleurs une des lignes de fractures qui, après-guerre, sépareront d’un côté John Desmond Bernal, Frédéric Joliot et la FMTS, tenants d’un scientisme dur, et de l’autre, Joseph Needham, Lucien Febvre, Paul Rivet et l’Unesco, adeptes d’un humanisme scientifique que l’on dirait aujourd’hui multiculturel (6).

Partageant avec les libéraux et les conservateurs un même scientisme et une même volonté de lutte contre le nazisme, les scientifiques de gauche vont participer à l’effort de guerre jusqu’au plus haut niveau de l’appareil d’Etat. D’un certain point de vue, les idées de Bernal triomphent, sur le rôle déterminant de la science pour gagner la guerre, sur la nécessité de son organisation. Mais sauf sur un point : le capitalisme peut le faire, et il sera le moteur du développement scientifique des décennies suivantes. Le capitalisme n’est pas antagonique à la science. L’influence de la société sur le contenu de la science est oubliée. Le consensus droite/gauche sur la science a trouvé là une base durable.

Il faut reconnaître une pertinence politique à nombre des objectifs affichés par les scientifiques de gauche des années 1930 : antinazisme, nécessité de l’intervention de l’Etat, reconnaissance de demandes sociales à prendre en compte dans la recherche. Mais en même temps, il faut en reconnaître les limites : l’européocentrisme, les tentations de fonder la morale et la politique sur la science et, plus grave encore, le concept d’Etat basé sur la science, débouchant tout droit sur le totalitarisme (le scientisme fait partie de l’idéologie d’Etat en URSS et sert de légitimation à l’oppression et à l’exploitation de la société). Vouloir rejouer la même scène (science=socialisme versus obscurantisme=fascisme) dans un contexte politique différent, et sans voir ces limites, prend un tour caricatural, voire un sens politique opposé dans les années soixante-dix ou quatre-vingt-dix.

 

La science au cœur du consensus républicain entre la droite et la gauche

Depuis 1945, après la fin du régime de Vichy, la droite “antiscience” est totalement marginalisée. Le consensus (“républicain” dirait-on aujourd’hui) entre la droite (gaullisme) et la gauche (dominée par le PCF [Parti communiste français]) est plus fort que jamais : la reconstruction nationale s’appuie sur un secteur étatique à la pointe du progrès technique, qui met en œuvre de grands programmes technologiques (nucléaire, aéronautique et spatial, informatique) qui perdureront jusqu’aux années quatre-vingt. On peut y voir la version française du complexe scientifico-militaro-industriel américain. Le développement économique et le bien-être pour tous sont au bout du progrès scientifique. Cette fonction de la science est considérée comme incontestable par nature, et est donc évacuée de l’espace du débat public.

Malgré Hiroshima, l’heure n’est pas aux interrogations sur la science, mais uniquement sur ses mauvaises utilisations. Pour les scientifiques de gauche des années 1950 et 1960, le capitalisme continue de s’opposer à la révolution scientifique et technique en cours, justifiant ainsi leur engagement à gauche. D’un côté il détourne vers des mauvaises applications les conquêtes de la science, et de l’autre il n’utilise pas tout le potentiel de la science. Inversement, cette révolution scientifique et technique (voire les articles dithyrambiques après le lancement du Spoutnik et Gagarine) est une composante essentielle du socialisme vu par les courants pro-URSS.

Ce consensus sur la science explique en bonne partie (avec les rapports de force politiques) le poids, voire l’hégémonie, que le PCF conserve malgré la guerre froide (et élargit même dans les années 1970) au sein des institutions scientifiques et universitaires. Le débat politique sur la science entre la gauche et la droite ne porte pas sur son contenu ou sur sa fonction sociale, mais sur le niveau d’effort financier consenti pour la recherche (et le Gaullisme fait justement un effort important dans les années 1960), sur le statut professionnel des chercheurs et, dans les années 1970, sur la part de l’Etat et du privé (débat qui reviendra après le tournant libéral du milieu des années 1980). Le statut de la science, son contenu, sa fonction sociale, constituent une sorte de “noyau dur” qui reste en dehors des approches critiques des sciences sociales comme des partis politiques traditionnels. Ce n’est pas un enjeu du débat politique en France. C’est de la gauche, mais du dehors de la gauche traditionnelle, que vient la rupture de ce consensus.

 

Le consensus écorné une première fois

Comme ailleurs en Europe et aux Etats-Unis, les mouvements critiques de la science se développent de nouveau en France à la fin des années 1960 et dans les années 1970, sous l’influence de la guerre du Vietnam et de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine. À la différence de leurs prédécesseurs des années 1930 – chez qui l’émergence d’une critique plus radicale avait été étouffée sous le double poids du fascisme et du stalinisme – ils mettent en cause ouvertement le statut de la science, et non pas seulement les mauvaises applications. Ils mettent aussi en cause son fonctionnement interne (les divisions du travail, le mandarinat, la hiérarchie, le mélange entre science et rapports de force sociaux). Le débat oppose principalement l’extrême-gauche (à laquelle s’ajoutent les écologistes à partir du milieu des années soixante-dix) au PCF pour plusieurs raisons : outre les oppositions générales (trotskisme et maoïsme versus stalinisme) sur la scène politique de l’époque, le PCF a tendance à se confondre avec les hiérarchies dans les laboratoires alors que les contestataires sont plus jeunes et donnent une dimension très anti-autoritaire à leur lutte. Enfin, le consensus droite/gauche sur la science ne laisse qu’un adversaire en face de la contestation radicale.

Ces mouvements critiques sont actifs et politiquement productifs au début des années 1970, en liaison avec leurs homologues européens (7) : il y a de fréquentes publications croisées de textes entre la France, le Royaume-Uni et l’Italie. Ils se manifestent dans le syndicat des chercheurs du CNRS [Centre National de la Recherche Scientifique] – ils contrôlent le SNCS en 1969/71 – et à la CFDT. Ils se manifestent encore plus dans des revues comme Labo-Contestation, Survivre et Vivre, Tout, Impascience, etc. Si l’on fait abstraction d’un vocabulaire parfois très marqué par l’époque, nombre de ces textes ont gardé une certaine pertinence pour répondre aux supporters actuels de Sokal.

Ces mouvements ont conduit plusieurs actions fortes, qu’il serait trop long de rappeler ici. Mention doit cependant être faite de la lutte contre les physiciens américains de la Division Jason (conseillers de Nixon pour la guerre du Vietnam), avec notamment l’expulsion du prix Nobel Gell-Mann du Collège de France. Mais ces courants critiques commencent à refluer, voire à disparaître dès la seconde moitié des années soixante-dix : reprise des syndicats (SNESup et SNCS) par le PCF, affaiblissement général des mouvements sociaux (le pouvoir de changer la société est délégué au sommet des partis, avec l’entrée en scène de l’Union de la gauche), difficultés à pénétrer dans les institutions universitaires. La question du nucléaire prend le relais du débat public sur la science, principalement jusqu’à la manifestation contre le surgénérateur Superphénix à Malville en 1977. À travers le nucléaire sont de nouveau posées les questions du « qui décide » et du « pour le bénéfice de qui », en matière de développement technique et, en amont, de développement scientifique. Le refus du débat public sur ces questions conforte la dénonciation par les écologistes, d’une « science et technologie d’Etat » en France. Cette caste de politiques et de technocrates se défend au nom du progrès contre l’obscurantisme : « le nucléaire ou la bougie » est l’argument consensuel de la droite et de la gauche.

Les mouvements créés au milieu des années soixante-dix occupent un créneau moins critique, tendant parfois déjà vers la contre-expertise. Il en est ainsi du Groupement des Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire (GSIEN) et du collectif Amiante (sur le campus de Jussieu), qui existent encore tous deux aujourd’hui. à cette époque, apparaissent aussi des collectifs contre les manipulations génétiques, des associations sur les risques du travail et les maladies professionnelles, et la revue Pandore (premier numéro en 1978) dont l’objet principal est de faire connaître en France les études sociales sur la science en plein développement au Royaume-Uni. À la fin des années soixante-dix, quelques dernières tentatives ont lieu pour créer un mouvement coordonné, du type British Society for Social Responsibility in Science, qui aurait donné sens politique aux différentes critiques partielles, sur le thème « la recherche d’une alternative à la recherche ». Mais c’est l’échec, et le débat sur le statut et la fonction de la science quitte presque totalement l’espace public.

 

Lutte contre l’obscurantisme, scène II

Le débat est réveillé quelques années plus tard par les fervents défenseurs de la science. La réaction contre les mouvements critiques a, en effet, mis quelques années à se développer. La gauche est toujours à la pointe du combat pour la science. Jean-Marie Legay, Secrétaire Général de la FMTS publie en 1981 un pamphlet Qui a peur de la science, principalement dirigé contre les mouvements écologistes et antinucléaires. Mais l’arrivée de la gauche au gouvernement, et notamment de Chevènement au Ministère de la Recherche, va donner une nouvelle impulsion à la lutte contre les mouvements qualifiés d’“antiscience”.

Les débuts de la crise économique (prix du pétrole, développement du chômage) conduisent (en partie) certains à se référer aux années trente. Les écrits de Pauwels dans le Figaro Magazine, le Président Giscard qui cautionne le colloque de Cordoue, la popularité de Madame Soleil à Europe 1 et la présence d’Uri Geller qui tord les cuillères en direct à la télé, tout cela fait sens politique pour Chevènement. Il diagnostique une montée de l’irrationalisme en raison de la crise économique et l’irrationalisme est la première phase du fascisme. Il faut défendre la science et tous les mouvements critiques de la science sont à mettre dans ce même panier, la République est en danger, et Chevènement en appelle (déjà) au consensus républicain, aux valeurs de la République.

Fidèle à une certaine tradition de gauche, il propose la science (et non la révolution sociale) comme une issue à la crise du capitalisme. Il organise en 1981/82 un Colloque national Recherche et Technologie. Un pan entier du Colloque est consacré à la « responsabilité sociale » des scientifiques, qui consiste, selon Chevènement, à défendre la science contre l’irrationalisme pour « enrayer le mouvement anti-science dont le développement coïncide avec la crise des sociétés capitalistes avancées et constitue un enjeu majeur » (Lettre de mission pour l’organisation de ce Colloque). Il convie donc les scientifiques à s’enrôler dans ce combat glorieux. Selon lui, la situation est d’autant meilleure que « depuis mai 1981 dans notre pays, le courant hostile par principe à la science et à la technologie a été renversé. C’est un acquis culturel essentiel pour le changement » (8).

Il n’est jamais bon de provoquer aussi ouvertement son adversaire, et, même sous une forme atténuée, les courants critiques ont profité de ce Colloque pour se faire entendre à nouveau, notamment lors de la commission sur la responsabilité sociale des scientifiques. Le rapport de la commission, très balancé, constitue une réponse directe à Chevènement : il identifie l’existence dans le corps social à la fois d’une vision apologétique (voire “impérialiste”) de la science et d’un rejet (perçu, souvent à tort, comme un retour à l’irrationnel). Le rapport constate aussi que scientisme et irrationalisme coexistent très bien, le second permettant au premier de conforter son pouvoir en cherchant à diaboliser tout mouvement critique. Il constate que dans les mouvements sociaux (contre le nucléaire, contre l’informatisation de la société, pour l’écologie, etc.), les aspects obscurantistes, quant ils existent, sont très secondaires.

« Ces mouvements contestent moins le “rationnel” de la science que les modalités du développement scientifique et le scientisme. Ils ont posé des problèmes sociaux que les scientifiques eux-mêmes n’avaient pu faire apparaître. Ils expriment aussi la volonté du corps social de maîtriser collectivement et démocratiquement (et faut-il ajouter scientifiquement ?) le développement technologique de nos sociétés ».

Et il conclut :

« Pour lutter sur deux fronts, contre la vision apologétique de la science et contre un rejet obscurantiste, une critique de la science est nécessaire : une critique de ses conditions de production, de ses institutions, de ses limites, de ses rapports à la société. Les scientifiques doivent faire cette critique interne de la science, mais ils doivent admettre, voire susciter une critique sociale de la science » (9).

Chevènement n’appréciera guère ce rapport, et répondra lors de la séance de clôture en citant Victor Hugo et en parlant du scientisme comme d’un cadavre enfermé dans un placard, le combat de l’avenir se situant contre l’antiscience.

Paradoxalement, les conclusions de ce colloque (par leur caractère très consensuel dans le milieu scientifique) marquent, une nouvelle fois, l’évacuation presque totale de la science comme objet de débat dans l’espace public. Le cadre qui en sort ne sera pas remis fondamentalement en cause pendant une dizaine d’années. Chevènement a rétabli l’ordre républicain dans la science.

Au nom de la science et du progrès technique, de nombreux choix politiques ont continué à être imposés sans débats. La remontée de l’irrationalisme était plus que surestimée par Chevènement, et ne s’appuyait sur aucune force sociale ou politique : personne n’en parle plus après le Colloque. La communauté scientifique a été gagnée en profondeur à une vision “industrialisante” du progrès social, voire militariste (les colloques science/défense). Le chiffon rouge de l’antiscience, et la reprise de la scène des années 1930 (science ou fascisme) ont permis une réaffirmation durable du consensus droite/gauche : la science, seul moyen pour sortir de la crise économique.

Dans les années quatre-vingt cependant, des expérimentations sont entreprises par une partie des ex-mouvements critiques, comme les boutiques de sciences (qui recherchent vainement une demande sociale de science venant des syndicats et associations, demande sociale qui puisse offrir une alternative aux demandes de science venant de l’Etat, des scientifiques eux-mêmes, et des industriels), l’office parlementaire d’évaluation technologique, et les comités d’éthique. Le faible contenu « critique de la science » est à la mesure de la marginalité de tout ce qui est porteur de radicalité (au niveau social et politique aussi bien que théorique) dans la société française.

Les questions d’éthique – notamment celles soulevées par Jacques Testart sur la procréation médicale assistée – ne portent pas une dynamique de radicalité. Seuls subsistent des mouvements très traditionnels, où toutes les composantes de la gauche se retrouvent, contre la mauvaise utilisation militaire de la science, principalement par les Nord-américains (les mouvements contre les euromissiles et la guerre des étoiles). Parallèlement aux comités d’éthique, ils traduisent un retour au modèle « bonnes ou mauvaises utilisations de la science neutre ».

 

Lutte contre l’obscurantisme, scène III

C’est encore dans les mêmes termes (défense de la science et de la raison contre l’obscurantisme qui mène au fascisme) que le débat public sur la science reprend en 1992 (à l’occasion de la conférence de Rio) et en 1996 (l’affaire Sokal). Dans les deux cas, ce sont d’ailleurs ceux qui redoutent la mise en cause des “valeurs de la science” qui, de manière préventive, relancent le débat, et non pas les courants critiques.

Il ne suffisait pas en effet de confiner le débat sur la science hors de l’espace public pour régler les contradictions sociales et politiques engendrées par la fonction sociale de la science, ni pour empêcher la poursuite des études universitaires sur la science. Avec retard, notamment sur les pays anglo-saxons, deux questions ont mûri au tournant des années 1990 : la crise écologique – dont la question du nucléaire non réglée en France –, et l’institutionnalisation dans l’Université des études sur la science. Une troisième question suscite un débat persistant depuis plusieurs années : l’utilisation de la génétique dans l’alimentation et pour le clonage. Cette dernière question est, pour l’instant, restée un peu au second plan, mais sera probablement dans l’avenir un des enjeux essentiels du débat sur la science.

Une conférence est organisée à Rio de Janeiro en 1993 par les Nations-Unies sur le thème « environnement et développement ». Inquiets devant la perspective de voir les institutions internationales elles-mêmes contaminées par l’écologie, et surtout de voir leur pouvoir remis en cause à ce niveau, des industriels et des scientifiques lancent, quelques mois avant Rio, un appel – dit Appel de Heidelberg – pour défendre préventivement la capacité du triptyque science/technique/industrie à tout résoudre.

Plus précisément, trois notions sont présentes dans cet appel : le progrès scientifique entraîne automatiquement celui de l’humanité entière. Scientifiques et industriels poursuivent de concert le même but commun. L’élite scientifique est seule porteuse de la rationalité, elle-même seule garante de la décision politique. L’appel est international, mais près de 40% des 260 premiers signataires sont français. Ils sont de droite comme de gauche, traduisant la persistance d’un consensus républicain sur la science parmi la majorité de l’élite scientifique et politique. Cependant, de nombreux contre-appels circulent, notamment dans la communauté scientifique et parmi les chercheurs engagés dans la préparation de la conférence de Rio. Pour la première fois depuis les années 1970, le débat sur la fonction sociale de la science et les finalités du progrès est revenu dans l’espace public (10) pour de nombreux mois, et pas vraiment à l’avantage des initiateurs de l’appel de Heidelberg.

Les études sociales sur la science constituent le deuxième débat à déboucher dans l’espace public… grâce à Sokal. Elles ont fini par se faire une place, même encore limitée, depuis dix ans en France (11). Comme ailleurs, elles sont partiellement la poursuite dans un cadre institutionnel et académique des problèmes soulevés par les mouvements critiques de la science dans les années 1960 et 1970. Elles suscitent donc, encore et toujours, l’hostilité passionnelle des mandarins scientistes. Elles représentent un enjeu important en ce qu’elles aident à débusquer le politique et le social qui sont souvent camouflés derrière des arguments scientifiques d’autorité. Elles contribuent à une connaissance davantage rationnelle du développement scientifique et technique, et peuvent donc être un appui pour tous ceux qui cherchent à renouveler des traditions de radicalité. Le phénomène cumulatif dans les études sur la science, et leur reconnaissance dans l’université – la bataille fait notamment rage dans les commissions concernées par l’histoire des sciences au CNRS et à l’Université entre “anciens” et “modernes” – est lourd de menaces pour les courants dominants. Autant dire que l’affaire Sokal, puis son livre avec Bricmont, ont été reçus comme autant de points d’appui par les courants scientistes, qui se sont retrouvés dans leur manière de poser le débat sur la science. Mais sans doute est-il trop tard pour que la diabolisation des « études sur la science » puissent réussir à les éliminer des institutions universitaires.

 

Le consensus scientiste menacé ?

La dernière tentative en date de rejouer la grande scène « science et rationalité contre antiscience et obscurantisme » a donc connu moins de succès que la précédente. Il y en aura d’autres, mais les courants scientistes sont stratégiquement sur la défensive, davantage que par le passé. La diabolisation de leurs idées [« le relativisme cognitif » (12)] et l’incantation sur le thème « Ils remettent en cause les Lumières » ne suffisent plus à marginaliser les courants critiques de la science et à les expulser de l’espace public.

Cela suffit d’autant moins que, même en France, la crise écologique et les enjeux environnementaux sont installés durablement dans le débat public. À des problèmes déjà anciens (le nucléaire, la protection des espèces menacées, l’avenir climatique), se sont ajoutés de nouveaux fronts (la biodiversité, les OGM [Organismes Génétiquement Modifiés]). On ne peut échapper aux débats sur les enjeux du développement scientifique et technique, en partie reliés à la crise écologique. Ces débats traversent aujourd’hui – et traverseront demain – autant la société civile que la sphère politique, jusqu’au Gouvernement. L’écologie, sous ses différentes formes, a acquis un poids politique nouveau. Elle peut ainsi relayer à son niveau une partie des mouvements critiques de la science.

A première lecture, le livre de Sokal et Bricmont est parfois apparu comme la manifestation d’un scientisme plutôt arrogant et suranné, voire d’une police de la pensée : physiciens et mathématiciens seraient seuls en position de dire la science, de dire le Vrai et le Bien qui en découlent nécessairement, et de contrôler les métaphores scientifiques. Il faut voir davantage, avec ce livre comme avec les soutiens recueillis dans le contexte français, une peur devant les implications des études sociales sur la science, et l’expression des difficultés d’une partie de la gauche à abandonner le trait d’égalité traditionnellement tiré entre science, progrès social et socialisme. Une telle perspective est certainement angoissante, mais il est difficile d’y échapper.

Patrick Petitjean

Physicien et historien des sciences au CNRS,

Université de Paris 7 – Denis Diderot.

 Article paru dans la revue Alliage, n°35-36, 1998.


Notes :

1. Cf. Michel Callon, “Une défense des recherches sur la science”, dans ce volume.

2. Gary Werskey, The Visible College. A Collective Biography of British Scientists and Socialists in the 1930s, Free Association Books, Londres, 1988.

3. John Desmond Bernal, The Social Function of Science, 1939, p. 220-221. Ce livre, fondateur du scientisme de gauche, n’a jamais été traduit en français. Seule son introduction a été reprise par Paul Langevin, qui accueille les thèses de Bernal avec enthousiasme, sous forme de conférence, reproduite dans Les Cahiers rationalistes, n°75, 1939, p. 114-134. Bernal, très influent encore dans les années 1950 et 1970 à travers la FMTS (Fédération Mondiale des Travailleurs Scientifiques), est considéré comme le père de la théorisation de la « révolution scientifique et technique » qui est la bible du communisme de l’époque de la coexistence pacifique : elle permet de marquer la supériorité du système soviétique sur le capitalisme. L’organisation socialiste de la société permettra seule de supprimer les mauvaises applications de la science. Bernal reste peu ou prou le maître-à-penser de la gauche scientiste aujourd’hui.

4. John Desmond Bernal, “La Science et le sort des hommes”, in La Pensée n°5, oct-déc. 1945 (traduction de Paul Langevin).

5. Bernal (1939), op. cit., p. 415.

6. Patrick Petitjean, “Needham, British-French Sociabilities and Internationalism in Oecumenical Science” in S. Irfan Habib & Dhruv Raina (eds), Science, the Refreshing River. A Tribute to Joseph Needham, Oxford University Press, New Delhi, 1998, pp.182-239.

7. Jean-Marc Lévy-Leblond et Alain Jaubert, (Auto)critique de la science, éd. du Seuil, 1973 ; et Hilary Rose et al., L’Idéologie de/dans la science, éd. du Seuil, 1977.

8. Discours de clôture du Colloque.

9. Les citations sont extraites des Actes du Colloque national Recherche et Technologie, La Documentation française et éd. du Seuil, Points-sciences, 1982. Lettre de mission : p.38. Rapport de la commission “responsabilité sociale des scientifiques” : pp. 102-103. Rapport de clôture : p. 205-206.

10. Plusieurs médias ont organisé des débats sur le progrès, en 1996 encore. Il faut noter particulièrement une journée d’études “Vous avez dit progrès ? Sciences, Progrès et Développement” organisée par quatre associations, dont Martine Barrère fut la cheville ouvrière. Le compte rendu a été publié dans Archimède et Léonard, Hors-série n°10, AITEC, Hiver 1993-1994.

11. On se reportera au n°75 de la revue M, Mensuel, Marxisme Mouvement de février 1995, pour un panorama encore actuel de quelques thèmes abordés dans ces études avec leurs enjeux politiques.

12. La « dénonciation d’une pensée du renoncement selon laquelle tout se vaut » fait partie de la défense des idéaux républicains, selon l’éditorial des Cahiers rationalistes, n°519, novembre 1997.

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