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La révolution sans le progrès

Du XVIe au XVIIIe siècle, lorsque les insurgés se représentaient la possibilité d’une révolution, ils ne se projetaient pas nécessairement dans l’avenir pour imaginer une autre forme de société. Leurs regards étaient souvent tournés vers un passé proche, dans lequel la liberté et l’égalité avaient meilleure part.

Telle qu’on la manie depuis le XIXe siècle, l’idée de révolution est synonyme d’une rupture avec les temps anciens. Dans son sens le plus restreint, on l’a longtemps comprise comme la rupture avec un ordre social basé sur les privilèges dus à la naissance, et sur l’omniprésence du religieux dans les affaires de la Cité. Dans son sens plus large de “révolution sociale” tel que proposé par Marx à partir de la seconde moitié du XXe siècle, elle continue de véhiculer l’idée d’une rupture avec le passé, dans la mesure où Marx en a fait le prolongement de la dynamique propre à l’économie capitaliste. Tout en préparant les bases matérielles du communisme (la grande industrie, la production de masse), cette économie est en effet censée éliminer toute survivance “réactionnaire” des sociétés agraires, notamment leur immobilisme supposé en termes de culture et de mœurs.

Pourtant, ce qui est troublant, c’est que cette conception de la révolution n’avait pas cours auparavant, c’est-à-dire avant que se produise la Révolution française. Si le mot de révolution était déjà dans toutes les bouches dès le XVIIe siècle, en Angleterre (où il fut utilisé pour la première fois dans son sens politique), il était employé aussi bien pour désigner les guerres civiles qui conduisirent à la décapitation de Charles Ier et à l’établissement d’une république en 1649, que la restauration de la monarchie en 1660 ou l’arrivée au trône de Guillaume et Marie en 1688, une fois les Stuarts chassés… « Ce fait que le mot “révolution” signifiait à l’origine “restauration”, c’est-à-dire ce qui est exactement le contraire pour nous, n’est pas une simple singularité de la sémantique. Les révolutions des XVIIe et XVIIIe siècles, qui, pour nous, paraissent témoigner d’un esprit nouveau, de l’esprit des temps modernes, étaient des restaurations en intention »1, nous explique Hannah Arendt. Ainsi, dans le cas des révolutions française et américaine qui se produisirent à la fin du XVIIIe siècle, « l’une et l’autre furent l’œuvre, dans leurs commencements, d’hommes fermement convaincus qu’ils ne feraient que restaurer un ordre ancien, troublé, violé par le despotisme de la monarchie absolue, d’une part, les abus du gouvernement colonial, de l’autre. Ils alléguaient en toute sincérité qu’ils voulaient en revenir à l’ancien temps où les choses allaient comme elles devaient aller»2. Le mot de révolution signifiait donc pour ceux qui l’utilisaient à cette époque « un mouvement de retour à un point préétabli et, implicitement, le retour à un ordre prévu d’avance »3, conformément au sens premier du terme, emprunté à l’astronomie -puisqu’une révolution est avant tout le mouvement circulaire par lequel un astre revient à son point de départ sur son orbite.

Révolte et conservatisme

Que la révolution soit aussi une restauration, cela devait donc être entendu au sens le plus exact de ce terme : restaurer, c’est bien remettre à neuf une bâtisse, une statue ou un meuble anciens qui ont été abîmés, pour leur permettre de se conserver dans le temps. Révolutionner, ce n’était pas «faire table rase», cela signifiait au contraire conserver autant que possible un certain état de la société, qui n’avait pu être troublé que par la soif de richesse et de puissance des gouvernants. Par conséquent, loin de se concevoir comme des « bousculeurs », les révolutionnaires de jadis se voulaient des mainteneurs. On trouve une trace de cette attitude fort répandue durant l’Ancien Régime dans les documents qui nous sont parvenus de la grande révolte paysanne de 1548, dans les communes de l’ouest et du sud-ouest de la France. Comme le rapporte l’historien Yves- Marie Bercé, le paradoxe est que ce soulèvement, provoqué par l’extension de la gabelle4 à la Guyenne, et qui fut en tant que tel l’un des premiers soulèvements contre l’État moderne, était fondamentalement une révolte conservatrice : à l’époque, « les gabeleurs ne sont pas seulement appelés méchants. On les décore du nom d’inventeurs. Énumérant les abus qui doivent être retranchés du gouvernement de la province, les gens des communes introduisent chaque article de leur catalogue en répétant « autre invention… autre nouvelleté»… Les rebelles ne refusent pas l’impôt, ils ne refusent que les nouveaux impôts. Les gabeleurs sont détestables parce que leurs procédés ne sont pas inscrits dans la coutume, dans la tradition, dans les usages immémoriaux qui modèlent les gestes et la vie de chacun. Les innovations, les changements sont lourds de malheur pour les pauvres gens. […] On ne saurait trop insister sur cette motivation conservatrice de la révolte, elle défend un ordre ancien et se dresse contre les inventions, les nouvelletés des méchants »5.

Ce que commente ainsi Miguel Abensour, dans sa préface au traité de La Boétie écrit à la même époque : « Conservatrice au sens le plus profond, la révolte paysanne l’est assurément. Mais c’est dans la radicalité même de son conservatisme qu’il faut lire ce qu’elle véhicule d’aspiration à la liberté. Que veut-elle conserver, que se soucie-t-elle de préserver ? L’espace libre, la sphère autonome de la communauté familiale et villageoise, que de façon remarquablement universelle les anciennes formes de domination étatique ont toujours laissé subsister et que seul l’État occidental moderne s’est employé à détruire. De la Chine aux Andes, les anciens empires ont certes engendré des machines étatiques autrement plus écrasantes que celles sécrétées par les monarchies européennes du XVIe siècle. Mais cet appareil bureaucratique qui s’édifie à la tête de la société laisse à la base perdurer un monde à l’écart de l’État et un monde même d’avant l’État par beaucoup de ses traits. L’ambition de l’État moderne, tel qu’il trouve précisément ses assises stables dans l’Europe du XVIe siècle, est tout autre. Non pas contrôler du dessus et à distance la société pour en extraire le surplus économique, mais pénétrer littéralement la société, s’introduire dans ses articulations les plus fines, se rendre maître de ses rouages les plus intimes. Réglementer, codifier, redéfinir, changer, moderniser. « Civiliser », diront les grands commis éclairés et les serviteurs zélés. Briser donc cette base ou ce noyau le plus archaïque où se conservent d’antiques modes de pensée, des gestes millénaires et surtout un gouvernement de la petite communauté continuant à conjurer au sein d’elle-même, par la tradition, la différence de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent »6.

Du passé faisons table rase ?

Aujourd’hui, bien sûr, se réclamer d’un conservatisme, fut-il libertaire, ferait scandale parmi les révolutionnaires. Et il est devenu impossible de parler de la révolution comme d’une forme de restauration sans provoquer le malentendu et l’indignation de la plupart des anticapitalistes. C’est qu’entre-temps le XIXe et le XXe siècle ont vu se développer, chez les communistes comme chez les anarchistes, une certaine fascination pour le Progrès, notamment le progrès technique. Devant la puissance déchaînée par l’industrie moderne, ils ont été nombreux à croire que sa mise au service des travailleurs (et non de la bourgeoisie) pourrait enfin résoudre la majeure partie des problèmes de l’humanité en termes de production abondante de biens matériels pour tous, et en termes d’amélioration (ou d’élimination pure et simple) du travail. En ce sens, les révolutionnaires modernes ont pu croire que le temps travaillait pour eux. Le changement, le futur et la nouveauté se sont ainsi vus valorisés en eux-mêmes, comme s’ils ne pouvaient apporter que de bonnes choses. Pourtant, dans les clameurs des révolutionnaires d’avant la grande Révolution, il y a bien des choses qui résonnent familièrement à nos oreilles. Leur refus des innovations lorsque celles-ci menacent les solidarités communautaires, leur résistance opiniâtre à l’intrusion du pouvoir moderne dans les moindres recoins de leur existence: tout ceci ne peut que nous parler, à nous qui refusons les réformes gouvernementales conçues pour « réglementer, codifier, redéfinir, changer, moderniser », nous qui luttons contre le déferlement des technologies de police dans notre vie, et qui nous opposons sans relâche à la pénétration du capitalisme et de l’État jusque dans nos gènes et dans l’ADN de ce que nous mangeons.

On s’en doute, il ne s’agit pas pour autant de vanter les mérites d’un « retour à l’ordre ancien », ou d’ignorer que les révolutions sont aussi des moments dans lesquels s’invente collectivement du nouveau. Mais les révoltés de jadis avaient compris que le progrès et la nouveauté, lorsqu’ils nous sont imposés de l’extérieur, ne sont bien souvent que la marche en avant de l’oppression. Ils nous suggèrent que le passé peut être un point de référence utile pour critiquer notre temps et la condition qui nous y est faite, et qu’en ce sens nous ne devrions pas craindre d’être taxés de nostalgie ou de conservatisme. Parce que le souvenir des moments de bonheur nous apporte quelque chose d’irremplaçable : la connaissance de ce pour quoi nous nous battons. Parce que partout où la liberté et l’égalité se sont incarnées dans des traditions et des coutumes, celles-ci doivent être préservées, affinées et répandues. Enfin, parce qu’à l’échelle de l’histoire des promesses ont été faites, qui doivent être tenues.

Patrick Marcolini

Docteur en philosophie et chercheur spécialiste du mouvement situationniste.

Article paru dans la revue Offensive n°28, dossier “Avant la Révolution”, mars 2011.

1. Hannah Arendt, Essai sur la révolution, 1963 ; éd. Gallimard, 1990, p. 58.

2. Hannah. Arendt, op. cit., p. 60.

3. Ibidem.

4. C’est-à-dire l’impôt du sel.

5. Yves-Marie Bercé, Croquants et nu-pieds. Les soulèvements paysans en France du XVIe au XIXe siècle, éd. Gallimard/ Julliard, 1974, p. 40-41.

6. Miguel Abensour, « Les leçons de la servitude et leur destin », présentation du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, Payot, 2002, p. 34-35.

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