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Le retour à la terre, un slogan pétainiste?, 2009

Valoriser le monde paysan et ses valeurs a longtemps été assimilé à du pétainisme par une bonne partie des militants de gauche. Pourtant, malgré des discours idéalisant la terre, la politique de vichy fut plutôt de moderniser, centraliser et technocratiser.

Il est fréquent, pour les associations et partis de gauche, de taxer de « pétainiste » toute position plaidant, d’une manière ou d’une autre, pour une critique du salariat et de la technologie, critique dont le versant positif serait la reconquête d’une autonomie matérielle et culturelle là où cela semble le plus aisé, c’est-à-dire à la « campagne ». Combien de fois celles et ceux qui se sont risquées à une argumentation dans ce sens se sont vus rétorquer un : « Ah ouais, je vois, “la terre ne ment pas” », qui coupe court à la discussion, étant donné le juste dégoût qu’inspire le régime de collaboration.

Cette réplique laisse néanmoins perplexe : l’image d’un Vichy « conservateur » et « traditionaliste » – image entretenue par la propagande du régime – est-elle justifiée par les faits ? Soulignons préalablement que la défense d’un enracinement paysan (et ouvrier ou autre) n’est pas l’apanage de l’extrême droite. Simone Weil, résistante, proposait dans L’Enracinement de « conserver beaucoup des pensées lancées par la propagande de la Révolution Nationale, mais d’en faire des vérités » (1) pour soutenir la tâche de reconstruction d’une France libre. Georges Canguilhem, dans Le Fascisme et les paysans (2), avait quant à lui saisi l’urgence d’adresser à la paysannerie un discours qui prenne en compte ses aspirations, et notamment la défense d’un ensemble de valeurs opposées à la modernité capitaliste contre les gros agriculteurs céréaliers et betteraviers au premier chef.

Il est cependant vrai que les « traditionalistes » ont été très en vue dans les gouvernements de Vichy, surtout dans le premier. Ils apparaissaient puissants, et occupaient des postes particulièrement visibles, notamment à la propagande. Ils furent ainsi les premiers concernés par l’épuration. Cependant, les mesures de Vichy en faveur de la paysannerie apparaissent en décalage total avec les discours de Pétain : les mesures favorisant le fameux « retour à la terre », par exemple, n’ont concerné qu’un peu plus d’un millier de familles. Le régionalisme de Vichy, quant à lui, s’est tout de suite avéré être un fort encouragement à la centralisation administrative… La « puissance » des traditionalistes était largement illusoire, pour une raison très simple : le régime de Vichy participait de l’effort de guerre allemand, qui requérait productivité et efficacité industrielle. Vichy, dans cette optique, a pu compter sur une nouvelle génération énergique, tout un groupe d’ingénieurs qui avaient l’expérience de l’administration, et dont la figure emblématique est Bichelonne, sorti major de Polytechnique. Les traditionalistes ont rapidement été marginalisés au profit des technocrates (3). L’agriculture est quant à elle, et dès 1942, entre les mains de betteraviers tel Achard, qui mènent une politique de productivité laissant entrevoir l’agriculture d’après-guerre (4).

C’est le point le plus important : la politique de Vichy eut des conséquences bien au-delà de la Libération. Les aspirations des technocrates, maîtres du jeu à Vichy, ont rencontré les aspirations des résistants appelés au pouvoir après 1944, avec qui ils partageaient, selon Richard F. Kuisel, « le même idéal de gestion et d’expansion planifiée » (5), pour déboucher sur la modernisation de la France après guerre. Dans de nombreux domaines, (logement, statistiques, santé, planification) l’héritage vichyste est lourd, et la filiation gênante pour ceux qui présentent les « Trente Glorieuses » comme une période bénie d’enrichissement et de paix sociale. « Agrairienne » dans le discours, Vichy était moderne et rationaliste dans la réalité d’une modernisation de l’État, de l’économie et de l’agriculture. Et Vichy a dû compter avec l’hostilité… des campagnes, cristallisée autour du refus du STO. Dès le moment où il a été décrété, au printemps 1943, que les paysans devaient participer à l’effort de guerre, l’image d’une campagne choyée par le régime a finalement volé en éclats. L’historien anglais David Kedward, dans son étude sur la résistance après 1942 dans les forêts, collines et plateaux du Sud du Massif central, ouvre sur le rapport du préfet du Tarn à Albi, qui souligne le conservatisme rural dans ce département, et explique ainsi la difficulté de proposer la « relève » (le STO) à des ouvriers qui possèdent souvent une petite parcelle de terre qui les maintient enracinés dans la région.

Bien souvent, le « retour à la terre » sous Vichy a été plutôt une recherche du maquis (6). Les résistants ont trouvé dans les campagnes et le maquis un quadrillage moins serré de la répression, le soutien des habitants, et tout bêtement des fermes abandonnées lors des précédents exodes ruraux. Un exemple à méditer aujourd’hui, et qui ne mérite pas les jugements péremptoires de certains militants de gauche.

Nicolas Eyguesier

Article paru dans Offensive n°22, mai 2009.

1. Simone Weil, L’Enracinement, 1949, éd. Gallimard, coll. Folio, p. 211.

2. Brochure datée de 1935 et signée «Comité de vigilance des intellectuels contre le fascisme».

3. Pour reprendre l’expression de Robert Paxton, La France de Vichy, éd. du Seuil, coll. Points, 1997.

4. Ibid., p. 261.

5. Richard F. Kuisel, Le Capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle, éd. Gallimard, NRF, 1984, p. 407.

6. Pour reprendre le titre de l’ouvrage de R. Kedward, A la recherche du maquis. La Résistance dans la France du Sud, 1942-1944, éd. du Cerf, 1999.

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