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L’envers du décor, 1993

Divertissement en un acte

À l’occasion du colloque sur la “responsabilité scientifique”, en la cité de Carcassonne, nous proposons humblement aux lecteurs le divertissement qui va suivre. Il est entièrement inédit et vous permettra de lire un dialogue des plus inattendus entre trois mystérieux personnages. Avec, par ordre d’entrée en scène : Le spongieux, Monsieur C.N. et La call-girl.

Tout le monde aura reconnu les grands acteurs qui se cachent derrière ces sobriquets et qui nous font l’honneur d’être parmi nous aujourd’hui. Voici donc, le spongieux André Comte-Sponville, professeur de philosophie de son État, le ténébreux Monsieur Centrale Nucléaire (C.N.), alias Monsieur Bourjade, ingénieur pour les dames et anonyme mais efficace Directeur de l’aménagement au CNPE de Golfech, et enfin voici venir la grande, la très grande call-girl du pouvoir et de la pensée, en laquelle nous vous demandons de reconnaître Monsieur Jacques Testard.

Avancez amis lecteurs, n’ayez crainte. Nous allons tenter maintenant de vous faire découvrir, en avant première, l’envers du décor. Pour cela, il vous suffira simplement d’imaginer nos trois personnages, réunis sur les remparts de la Cité de Carcassonne, avant leur entrée sur la scène d’une des plus grande farce des temps modernes : le Colloque.

Et maintenant, place au spectacle…

Le spongieux : Désespoir et courage, confiance et paix : le réel est à prendre ou à laisser. Prends.

Monsieur C.N. : Mais de quoi parle-t’il ?

La call-girl : Ne vous inquiétez pas cher collègue. Il ne fait que répéter son rôle.

Monsieur C.N. : Laissons donc là les mystères insondables de la philosophie moderne, et savourons comme il se doit les plaisirs d’une première rencontre.

La call-girl : Plaisirs d’autant plus savoureux que je prends un risque certain en m’affichant ainsi avec vous… un nucléariste, disons-le franchement, puisque personne ne peut entendre.

Monsieur C.N. : Il est vrai que pour un personnage aussi connu et reconnu que vous l’êtes, le fait de se montrer avec un… nucléariste pourrait ternir à jamais votre image. Nul n’ignore que nous n’avons pas très bonne réputation.

La call-girl : Et pourtant, que d’efforts n’avez vous pas déployés pour convaincre le public. Mais il faut reconnaître que votre spécialité a eu beaucoup à pâtir de ses origines déflagrantes. Je veux parler d’Hiroshima, bien sûr. Aujourd’hui encore vous êtes contraints de vous justifier sans relâche et cela rien que pour différencier une bombe d’une centrale nucléaire. Et je peux supposer sans crainte de me tromper que Tchernobyl n’a rien arrangé.

Monsieur C.N. : Tchernobyl nous hante, vous pouvez le dire.

La call-girl : J’ai aussi remarqué que vous aviez écarté beaucoup trop de gens de votre doctrine en les intimidant par le fait que vous aviez réponse à tout. Vous auriez pu, dans l’intérêt de la propagande, dresser une liste des questions qui vous paraissaient totalement sans réponse.

Monsieur C.N. : Je dois reconnaître que tout cela est assez juste. Mais à nos débuts, personne ne pouvait jouer en faveur du nucléaire le rôle qui est aujourd’hui le vôtre dans le domaine de la génétique.

La call-girl : Vous me flattez.

Monsieur C.N. : Point de ces coquetteries d’acteur entre nous, je vous en prie. Vous ne pouvez ignorer le rôle essentiel qui est le vôtre.

La call-girl : À l’évidence.

Monsieur C.N. : Je n’en ai d’ailleurs pris réellement conscience que très récemment. En mettant en avant les dangers de l’eugénisme, comme vous le faites si bien, vous occupez l’écran, tout l’écran de la critique. Et ainsi vous faites écran à toute la gigantesque machinerie de la génétique et des biotechnologies qui se met en place inexorablement.

La call-girl : Je dois avouer que tel n’était pas mon but premier. Mais puisque j’ai fini par accéder à cette fonction, je me fais un devoir de m’y soumettre corps et âme.

Monsieur C.N. : Et qui aurait pu imaginer un jour qu’une recherche aussi fondamentale et aussi critiquable que la génétique puisse devenir une vedette, une star ?

La call-girl : Il est vrai que grâce au Généthon, le séquençage du génome humain est payé en grande partie par le bon peuple au nom des bons sentiments.

Monsieur C.N. : Imaginez, cher collègue ! Nous aurions pu, nous aussi, organiser le même genre de propagande à partir de l’usage thérapeutique des rayons dans la lutte contre le cancer et ainsi financer nos recherches pour nos centrales nucléaires avec l’assentiment d’une grande partie de la population. Mais il faut croire que les temps n’étaient pas mûrs.

La call-girl : Ou pour être plus précis, que cela n’était pas une nécessité. Aujourd’hui, il est par contre devenu nécessaire que la critique des incessantes avancées de la technologie demeure le monopole des techniciens eux-mêmes ou soit limitée à des considérations morales. En d’autres mains, je le crains, cette critique pourrait en arriver à remettre en cause les fondements mêmes de l’ordre établi et des différents pouvoirs que nous servons.

Monsieur C.N. : Ce n’est pas moi qui vous contredirais. Dans ma spécialité il m’est ainsi arrivé de rencontrer des opposants à tels ou tels de nos projets qui prétendaient que la construction d’une centrale nucléaire participait d’un processus général d’écrasement de la vie. Certains allaient même jusqu’à discuter la nécessité de l’économie marchande.

La call-girl : Fort heureusement, la plupart du temps, ils pensent qu’ils n’ont rien à gagner qu’un isolement accru à l’affirmer haut et fort. De cette manière, ils s’en remettent immanquablement à nous, et nous soutiennent en demandant à l’Etat de légiférer et d’aménager leur propre soumission.

Monsieur C.N. : Tout cela est fort intéressant, mais si vous le permettez je désirerais soumettre au spécialiste que vous êtes un cas de conscience très personnel à propos de mon état de… nucléariste.

La call-girl : Je vous en prie, vous savez comme le sujet me passionne.

Monsieur C.N. : Je commencerai par citer un auteur peu prisé par mes coreligionnaires : Jean Rostand. Il a écrit dans ses Confidences d’un biologiste que « les explosions nucléaires font pis que tuer, elles préparent à la mauvaise vie, elles mettent en circulation des gènes défectueux qui vont proliférer indéfiniment ». Et concluant ainsi de manière un peu abrupte : « Non seulement crime dans l’avenir, mais crime vivant, continu et qui s’entretient de lui-même ».

La call-girl : Je n’ai rien à redire jusque là, mais où voulez-vous donc en venir ?

Monsieur C.N. : A ceci qu’un tel jugement peut s’appliquer aux contaminations radioactives qu’elles soient militaires ou civiles.

La call-girl : Et plus particulièrement en cas de catastrophe comme à Tchernobyl.

Monsieur C.N. : Très précisément. Dans un tel cas, il pourrait devenir nécessaire de mettre en œuvre un dépistage systématique, avant la naissance, des malformations congénitales. On pourrait même raisonnablement envisager la stérilisation de certains individus, génétiquement défectueux – sans distinction de sexe, de race ou de religion, cela va de soi. Mais bien évidement, si le nombre de malformations génétiques reste faible, nous pourrions continuer d’aborder ces problèmes d’un point de vue strictement éthique.

La call-girl : Je commence seulement à comprendre. Je n’avais en effet jamais songé à aborder la question sous cet angle là. Il est évident que si ces malformations génétiques dépassent un certain seuil, ou deviennent par trop visibles, leur gestion peut nous imposer des solutions telles que la morale, bien que nous le regretterions, ne pourrait plus nous être d’aucun usage. Car, entre nous, cette morale que nous invoquons aujourd’hui n’est plus qu’une notion périmée. On pourrait même dire qu’elle sert à maquiller le désarroi de nos contemporains et à farder l’absence de raison d’un monde qui n’a d’autre fin que de paraître sans fin.

Le spongieux : Ethique et nucléaire, désarroi et contamination : le réel est à prendre ou à laisser. Prends.

La call-girl : Il improvise ! Mais revenons au cas d’école que vous me soumettez. En la circonstance, il ne s’agirait aucunement d’eugénisme. Les solutions inévitables que vous évoquez ressortiraient du principe dit du moindre mal. Ce principe s’applique généralement, qu’il y ait eu catastrophe ou non, à toutes les nuisances que notre monde produit. Il n’est aucunement question là de sélectionner une race ou une élite, mais tout simplement de gérer, cher collègue, de gérer !

Monsieur C.N. : Décidément tout ce que vous venez de dire est essentiel et pourrait se résumer en une phrase très courte : comment gérer les nuisances sans les supprimer. Cela pourrait d’ailleurs faire un très bon titre pour l’un de vos prochains best-seller : Adresse à tous ceux qui veulent gérer les nuisances pour ne pas les supprimer.

La call-girl : Je retiens l’idée.

Monsieur C.N. : Mais me voilà rassuré : je n’aurais jamais pu continuer à travailler pour le nucléaire tout en sachant que je pouvais participer même indirectement à une forme d’eugénisme. Mon éthique, même périmée, me l’aurait interdit. En tout cas, les diagnostics prénatals pourraient nous être très utiles, toujours en cas de catastrophe et de l’inévitable radiophobie qu’elle entraînerait dans les populations.

La call-girl : Et de quelle manière ?

Monsieur C.N. : Ainsi nous démontrerions aux futures victimes que nous maîtrisons les conséquences des catastrophes, puisque nous serions capables de les évaluer génétiquement et pourquoi pas, dans l’avenir, de rafistoler les gènes que nos radiations auraient malencontreusement détraqués. A condition bien sûr que le législateur ait fixé par décret un seuil des malformations génétiques supportables auquel nous puissions nous référer. Mais je n’ose imaginer les conséquences d’un tel progrès. Est-ce bien cela que vous appelez « maîtriser la science » pour reprendre le titre d’un de vos manifestes ?

La call-girl : Je vois que vous connaissez mes classiques. J’ai effectivement cosigné en 1988 un tel manifeste, mais comme toutes ces pétitions de principes il fut oublié avant de produire quelque effet.

Monsieur C.N. : Il vous aura au moins permis d’entretenir et peut-être même d’accroître votre prestige. Mais le temps passe et je voulais évoquer avec vous un certain Carrel.

La call-girl : Vous voulez parler du Docteur Alexis Carrel, je suppose. Celui qui fut prix Nobel de médecine en 1912, mais surtout connu pour l’un de ses ouvrages L’homme, cet inconnu, paru en 1935 et qui lui valu une célébrité mondiale.

Monsieur C.N. : Celui-là même qui fut un monstrueux produit de la science moderne.

La call-girl : Monstrueux est bien le mot. Car son ouvrage principal est entièrement centré sur l’exigence « pour la perpétuation d’une élite » d’une politique eugénique.

Monsieur C.N. : Mais ce n’est pas de son monstrueux programme eugéniste dont je voulais vous entretenir. Car au risque de vous choquer, il me semble que bien des années plus tard vous réalisez une partie du programme de ce Carrel, tout en défendant des positions totalement opposées aux siennes.

La call-girl : Vous me surprenez et m’inquiétez. Mais veuillez continuer.

Monsieur C.N. : A priori cela n’a rien de très inquiétant. Ce Docteur Carrel, donc, dénonçait dans son best-seller le décalage qui existait à ses yeux entre l’essor des sciences de l’homme et de la nature qui promettait à l’humanité la maîtrise absolue de son devenir, et la méconnaissance de celui qu’il nommait « l’homme concret, l’homme réel ». L’éclatement des savoirs, qui n’a fait depuis que s’accentuer, appelait selon lui la création d’une discipline de synthèse, une espèce de super-science qu’il voulait confier à un groupe de savants triés sur le volet.

La call-girl : Je crains le pire, je dois vous l’avouer.

Monsieur C.N. : Il précisait : « Ce foyer de pensée serait composé comme la Cour Suprême des États-Unis d’un très petit nombre d’hommes. Il se perpétuerait lui-même indéfiniment et ses idées resteraient toujours jeunes. Les chefs démocratiques aussi bien que les dictateurs pourraient puiser à cette source de vérité scientifique les informations dont ils ont besoin pour développer une civilisation réellement humaine ».

La call-girl : Je suppose que vous voulez faire allusion à ma récente nomination au Conseil pour les droits des générations futures, mis en place par notre cher Président de la République en personne.

Monsieur C.N. : Très exactement. Alors, qu’en pensez-vous ? Ne réalisez-vous pas ainsi une partie du programme du Docteur Carrel qui n’est finalement que le rêve de la plupart des scientifiques ?

La call-girl : On pourrait effectivement faire quelques rapprochements. Mais il n’est en tout cas pas question de nous perpétuer nous-mêmes indéfiniment. Et, pour ce qui est des idées jeunes, et ce sans vouloir l’offenser, celui qui préside notre Conseil n’est autre que le Commandant Cousteau !…

Monsieur C.N. : Cousteau n’est certes plus très jeune, mais il est toujours dans le coup, si vous me permettez l’expression. De plus, j’ai une admiration sans bornes pour l’homme.

La call-girl : Il force le respect.

Monsieur C.N. : Et avec quels moyens ! Savez-vous que les parrains du Comité pour son épée d’Académicien ne sont autres que Péchiney, Fiat, Rhône-Poulenc, Elf-Aquitaine, et ce dont je suis très fier, mes amis du Commissariat à l’Energie Atomique. Pour le premier écologiste de France et Président du Conseil pour les droits des générations futures, cela témoigne d’un esprit d’ouverture hors du commun.

La call-girl : C’est aussi un pacifique homme d’affaires, savez-vous. Il est administrateur d’une filiale d’Air Liquide, la Spirotechnique, qui équipe une cinquantaine d’armées, dont notre marine française, et à ce titre il touche sa part sur les ventes d’armes.

Monsieur C.N. : On ne pouvait choisir meilleur homme pour présider un tel Conseil pour les droits des générations futures et surtout pour préserver notre environnement.

La call-girl : A ce propos, permettez-moi une précision. Il a été dit et va être dit beaucoup de choses et des plus mal intentionnées au sujet de ce Conseil et particulièrement à propos de ma nomination. J’en suis certain.

Le spongieux : Péchiney et le futur, Cousteau et le mensonge : le réel est à prendre ou à laisser. Prends.

La call-girl : Voilà ce que je craignais. Comme le dit de manière certes un peu cavalière une de mes si charmantes amies, notre philosophe a finit par péter un boulon. Mais revenons à nos précisions. Vous vous souvenez de mes premiers pas sur scène lorsque j’ai annoncé au monde ma décision d’arrêter mes recherches.

Monsieur C.N. : Qui ne s’en souvient. Vous fûtes admirable !

La call-girl : Arrêter, certes, mais le plus difficile restait à faire. Il me fallait surtout faire très attention à ne pas me laisser emporter trop loin. Je devais me limiter, et limiter par là-même mes critiques de la techno-science au risque de rester cantonné dans le rôle déshonorant du déserteur.

Monsieur C.N. : De votre part cela n’aurait pu être qu’une extrême lâcheté ou un excès de témérité. Déserter, quelle horreur ! Je n’ose y songer…

La call-girl : Fort heureusement, j’ai pris le temps de la réflexion et j’ai fini par admettre que, comme je l’écrit dans mon dernier ouvrage Le magasin des enfants, pour l’instant la conscience du monde a pris le nom d’éthique et est mise en comités un peut comme les sardines en boîtes. Acculés par la technique triomphante, ils doivent définir en urgence les principes qui fondent l’humanité. Ce temps est un moment nécessaire parce que le monde est désemparé devant les promesses et la violence de ses propres actes. Et c’est ce qui m’a décidé à participer au conseil en question, même si je peux souhaiter que meurent au plus tôt les comités d’éthique, ces structures de crise mandatées pour gérer l’urgence. Enfin, pas trop tôt…

Monsieur C.N. : C’est un peu comme nos plans ORSEC en cas d’accident nucléaire. On ne peut que souhaiter que ces structures de crise, si elles doivent voir le jour, meurent eu plus tôt.

La call-girl : Décidément, nous nous comprenons parfaitement.

Monsieur C.N. : Mais quelle est donc la fonction précise de ce Conseil pour les droit… de quoi déjà ?

La call-girl : Des générations futures.

Monsieur C.N. : Ah ! Oui, bien sûr, le futur. Comment ai-je pu l’oublier si vite, je suis impardonnable.

La call-girl : Ce n’est rien, cher collègue, vous avez tant à faire avec le présent ! Quant à la fonction de ce conseil, il est très précisément d’être « saisi des questions relatives à l’intégration de l’environnement dans les politiques publiques et de leur cohérence avec les objectifs définis » à Rio, bien sûr.

Monsieur C.N. : Vous savez que nous attendons beaucoup, mes collègues… nucléaristes et moi-même des taxes sur l’énergie pour cause d’effet de serre.

La call-girl : Je n’en doute pas. Mais nous en reparlerons plus tard, si vous le voulez bien.

Monsieur C.N. : A votre disposition. Mais sur quels sujets vont porter vos conseils ?

La call-girl : Il me sera plus facile de vous dire ce sur quoi ils ne porteront pas. Comme l’a dit un des membres du conseil à un journaliste de Libération, il n’est « pas question de donner notre avis sur la construction d’un TGV », ni sur l’opportunité de construire des barrages sur la Loire.

Monsieur C.N. : Ni… sur la construction d’une centrale nucléaire ou d’un centre de stockage de déchets radioactifs ?

La call-girl : Il n’en a jamais été question, Monsieur Centrale Nucléaire. Admettez qu’il serait particulièrement irresponsable d’admettre la construction d’un TGV tout en discutant de l’implantation des centrales nucléaires qui produisent l’électricité nécessaire à ce TGV.

Monsieur C.N. : Votre sens des responsabilités vous honore, Monsieur le Conseiller. Et je comprends mieux, maintenant, pourquoi l’on vous a choisi pour animer ce colloque sur la responsabilité scientifique.

La call-girl : Alors vous pourrez comprendre aussi pourquoi j’ai bien failli, à peine nommé, démissionner de ce Conseil pour les droits des générations futures.

Monsieur C.N. : Non ! Ne… ne me dites pas cela !

La call-girl : Et pourquoi pas ? En démissionnant je pouvais ainsi conserver l’image d’intégrité et d’objectivité que j’ai mis si longtemps à me forger.

Monsieur C.N. : J’ai eu très peur que… que vous en soyez…

La call-girl : Vous êtes un peu trop émotif, cher collègue. Cela m’étonne un peu d’un membre de votre corporation.

Monsieur C.N. : Il n’est pas question d’émotivité. Mais rendez-vous compte, j’ai cru une nanoseconde que vous aussi vous étiez un…

La call-girl : Mais un quoi enfin ? Parlez !

Monsieur C.N. : …un médiocre frustré…

La call-girl : Je comprends votre stupeur.

Monsieur C.N. : Je peux vous l’avouer maintenant que nous avons fait plus amplement connaissance, je fais partie de la confrérie de la Société Française pour l’Energie Nucléaire.

La call-girl : Nul n’est parfait. Mais quel rapport cela a-t-il avec les médiocres frustrés ?

Monsieur C.N. : Vous devez connaître un de nos plus éminents spécialistes des épidémies psychiques, j’ai nommé Serge Prêtre… non, vous ne le connaissez pas apparemment… Donc notre cher Prêtre a repris à son compte les catégories de la sociologue Mary Douglas qui divise le monde en trois sociétés, celle des pionniers ou des héros peu susceptible d’être atteinte par une épidémie psychique telle que la radiophobie qui a sévi en Ukraine et en Biélorussie après Tchernobyl.

La call-girl : Pourvu que nous n’en arrivions pas, de notre côté, à une génophobie.

Monsieur C.N. : Je vois que vous me comprenez. Donc les pionniers, puis la société de l’ordre qui prend les dangers comme une occasion de renforcer le régime des règles et des lois et pour finir, les purs pour qui le danger est souillure et péché. Dans ce groupe, l’impact de Tchernobyl a pris l’allure d’une forte contagion mentale.

La call-girl : Tout cela est bien intéressant, mais les médiocres frustrés… ?

Monsieur C.N. : C’est la catégorie qu’a introduit notre Prêtre. Et comme vous pouvez le lire dans un numéro de la Revue Générale du Nucléaire parue en 1991, elle regroupe tous les gens qui croient qu’on peut se permettre de tout remettre en question, ou bien que pour discuter les résultats de la science il ne serait pas nécessaire d’être un érudit. Tels sont pour notre confrérie de la SFEN, les médiocres frustrés.

La call-girl : Comment avez-vous pu m’imaginer en médiocre frustré ? Voilà qui me dépasse. Mais après cette discussion, vous aurez compris que je n’ai jamais eu ne serait-ce que l’intention de tout remettre en question. Bien au contraire.

Monsieur C.N. : Ma seule présence à vos côtés, pour ce colloque, en dit plus long que tous les discours.

Le spongieux : Désespoir et courage, Confiance et paix : le réel est à prendre ou à laisser. Prends.

La call-girl : Je crois que notre philosophe a retrouvé ses esprits et qu’il est impatient d’aller délivrer au public toute la profondeur de sa pensée. Et cela va donc bientôt être aussi à notre tour d’entrer en scène.

Monsieur C.N. : Je vous suis, Monsieur le Conseiller. Et surtout que le spectacle continue.

A suivre…

Mesdames et Messieurs, permettez à l’auteur d’espérer vous avoir diverti de ce colloque. Mais s’il en est parmi vous qui se demandent pourquoi nous nous sommes donnés tant de mal pour un simple divertissement, nous leur proposons de répondre à cette devinette : quelle différence y-a-t’il aujourd’hui entre un philosophe, un nucléariste et un Testard ? Aucune, vous l’aurez deviné : ils sont tous trois au service des propriétaires de ce monde.

Quant à celui qui a rédigé ce divertissement, d’après les critères des Prêtres du nucléaire, il ne peut assurément être qu’un médiocre frustré. Puisqu’il ose penser que non seulement on peut mais que l’on doit remettre en question tout ce que ce monde produit et qu’il n’est aucunement nécessaire d’être un scientifique ni même un érudit pour critiquer les résultats de la science. Il suffit pour cela de refuser d’en subir les conséquences.

Et, si certains d’entre vous admettent encore des critères qui peuvent paraître bien désuets, ceux-là comprendront que l’auteur de ces lignes n’est qu’un homme des plus ordinaires dont le plus cher désir est de construire librement sa vie.

Bernard Bourable,

Carcassonne, le 3 juillet 1993.

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