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Une perspective anti-industrielle, 2001

Lors des discussions où il aura défendu son opposition aux manipulations génétiques, chacun aura sans doute pu constater combien toujours c’était la folie qui sommait le bon sens de se justifier. Les auteurs du sabotage du riz transgénique du CIRAD de Montpellier en juin 1999 auront l’opportunité de lui apporter une réponse publique à l’occasion de leur procès ; opportunité qu’ils peuvent se féliciter d’avoir provoquée, et qui suffit déjà largement à justifier leur acte.

On sait qu’ils se sont depuis ouvertement divisés. Les uns avaient voulu par là étendre la critique des manipulations génétiques à celle de leur principal promoteur, l’État. Les autres, après avoir enseveli sous les gravats de Millau le sens de cette mise à nu de la recherche publique, entreprirent une agitation médiatique en direction du consommateur afin qu’il réclame la régulation, par l’État, des mauvais côtés de la production agricole.

La fabrication des chimères dans les règnes végétal et animal n’est pas un à-côté, mais un fleuron de notre monde industriel ; n’est pas mauvaise, mais moralement identique à n’importe quelle production industrielle, laquelle veut toujours monopoliser l’aspect de la vie humaine auquel elle s’est attaquée. Elle est la dernière étape de l’industrialisation de l’agriculture, la plus irresponsable et la plus irrémédiable sans doute ; l’étape ultime de la mise sous tutelle alimentaire des hommes par l’industrie ; l’étape précipitant l’artificialisation généralisée de la culture, émancipée de la terre et du ciel comme l’est déjà, ou voudrait bien l’être, l’humanité la plus moderne. Cette industrialisation de l’agriculture fut celle d’un secteur de la production qui ne pouvait par nature s’y plier qu’en perdant son art, la richesse de ses produits et ses effets bienfaisants sur la santé et le moral des hommes ; qu’en détruisant la campagne, cette nature humanisée, cet autre pôle, face à la ville, du territoire des hommes.

En conséquence, si l’agriculture fut la base de notre civilisation, nous regardons sa destruction, en tant que richesse auto-renouvelée et rapport équilibré de l’homme avec la nature, comme le signe définitif de l’arrêt et de la chute du processus d’humanisation de l’homme. L’industrialisation totale de la vie humaine, par laquelle celle-ci a perdu toute sa générosité et sa fécondité, se poursuit logiquement dans la stérilisation du vivant qu’opère le génie génétique. L’utilisation hypothétique de celui-ci pour la médecine humaine ne constitue alors pas sa justification morale, mais son argument de vente dans un système industriel dont l’emprise matérielle est devenue la cause principale de mauvaise santé des hommes ; ces hommes égarés et crédules auxquels il promet de l’allant et des pièces de rechange pour leur liberté mécanique de vivre sans conscience.

Nous défendons dans la nature, aujourd’hui vaincue, mais toujours présente, le grand monde dans lequel l’homme devra, pour ne pas disparaître, revenir loger, inscrire et reconstruire son propre monde ; au sein duquel il pourra retrouver ses possibilités, incomparablement plus riches que le saccage sans fin de l’existant.

Le merveilleux n’est pas le fruit du hasard ; la subtile densification des éléments du monde que la nature opéra dans l’homme lui donna le pouvoir de se construire lui-même et, dans le long labeur du temps, d’organiser ses sens et d’en déduire la raison. Mais que reste-t-il de ce somptueux présent quand, après tant de conflits, une seule des facultés de la raison, le calcul, devient tyrannique et exclusive, et passe de l’interrogation scientifique de la nature à l’interrogatoire violent, puis à la torture systématique du démembrement pratiqué par l’actuelle imposture scientifique ? La nature, notre propre nature humaine, se retire alors de ce qu’elle s’était donnée ; l’humanité perd la raison. Car ce don impliquait notre reconnaissance ; il a disparu ce carrosse merveilleux qui transportait les va-et-vient de la conscience entre la raison et les sens.

Nous pensons que ce va-et-vient de la conscience peut renaître entre un dégoût pratiqué de la vie artificielle et l’imagination raisonnée d’une vie meilleure. Et nous défendons cette perspective, le retour de l’homme dans son monde au sein de la nature, comme l’unique progrès actuellement imaginable ; comme une réappropriation des outils grâce auxquels il pourrait soutenir la nécessité matérielle et s’en émanciper à la fois, et réinventer la vieille liberté vivante et terrestre de travailler pour soi en travaillant pour son monde. Monde où l’activité artisanale, qui permet cette liberté, serait largement prépondérante ; et où une activité machinale secondaire pourrait jouer le rôle essentiel – à l’inverse de ce que fait aujourd’hui l’activité industrielle – de réduire le temps dédié à la production commune, de nous libérer non pas de la peine, mais de l’abrutissante répétition des tâches, et d’assister le travail artisanal. La mécanisation de l’outillage agricole alliée à la traction animale a déjà donné et donnerait, par exemple, de bons résultats en ce sens.

Cette marche à contre-courant vers la part vaincue du passé, nous la tenons pour le dernier moyen civilisé de créer véritablement du nouveau, de se réorienter sur les séductions de la vie ; pour une perspective qui peut porter à d’heureuses conséquences dans les temps troublés qui viennent ; pour un projet discutable, et ce dès maintenant.

Par opposition la défense du citoyen-consommateur, si informé et si mal nourri, si responsable et si dépossédé et impuissant, apparaît comme une compensation morale de masse au sentiment de n’être personne dans l’industrialisation totalitaire du monde ; compensation qui s’est condensée dans l’image sécurisante du réformateur, dont la présence répétée à la télévision permet de penser qu’il a abouti à quelque chose. En fait on sait déjà que parti de quelque chose ayant à voir avec la critique d’une invention industrielle profondément nuisible à la vie humaine, le démocrate de marché José Bové n’a abouti à rien d’autre qu’à consoler provisoirement le consommateur industriel de ses désillusions alimentaires, consolation fort utile à l’État comme à l’industrie.

Il est désormais urgent de se persuader que s’il reste une aventure humaine, contre l’invasion du vide spirituel et la dévastation du monde organique où les insectes ravageurs du cyberespace et du génie génétique entrainent le troupeau aveugle, elle consiste à remettre les pieds sur terre pour tenter de nous sauver et de la réenchanter ; urgent de se persuader que le rapport dialectique de liberté et de nécessité que nous entretenons avec la nature fait seul nos raisons de vivre, et fonde seul notre dignité ; et que pour l’heure, nous sommes astreints à la plus terrible nécessité, celle d’une liberté privée d’attributs dans le vide de nos créations mécaniques, et à la plus basse indignité, celle d’un maître qui, dans l’angoisse et la solitude d’un pouvoir qu’il a voulu total, en vient à haïr et détruire son propre domaine. Il n’est pas donné à l’homme d’être l’égal des animaux. Il les domine, il leur est pourtant devenu inférieur : en effet, ces sauterelles dont les nuages tombés du ciel ravagent en un jour la végétation d’une région, d’abord le font de toute nécessité, ensuite ne savent pas ce qu’elle font.

Si nous partageons le sort commun de prisonniers de notre temps, il est à la portée de chacun de refuser ce qu’il peut d’un monde qui n’est pas le sien. Chacun peut envisager de retrouver pour son compte la réalité sensible, aussi dégradé soit l’état dans lequel elle se trouve, aussi éparpillés, fragiles et dépourvus soient ceux qui s’y retrouvent. Elle est la vie, ils sont la raison.

Guy Bernelas, Michel Gomez

Ont participé à la revue Encyclopédie des Nuisances.

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