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Henriette Charbonneau, Pédagogie des catastrophes?, 2001

Après tant de catastrophes écologiques, il était permis de douter de leur efficacité pédagogique. Mais celle du 11 septembre est d’une autre nature. Plutôt que Pearl Harbour elle est la réplique d’Hiroshima dont les USA payent le prix un demi-siècle plus tard. Comme à Hiroshima, l’attaque matinale fût foudroyante, l’effet spectaculaire sur les bâtisses et la mort massive instantanée. Mais pas de sang à la une, pas de brûlés aveugles titubant dans les ruines. Les humains ont été pulvérisés, les kamikazes leur ont charitablement épargné les longues souffrances des rescapés d’Hiroshima.

Sidérés, les New-Yorkais ont vu l’anéantissement du symbole de l’Extrême-Occident. Ces tours géantes défiaient le ciel, et leur destruction est venue du ciel. Sans faire de psychologie subtile, on peut penser que dans la tête des concepteurs comme dans celle des destructeurs, il y avait de très vieux réflexes humains : orgueil démesuré d’une part, révolte démoniaque de l’autre. Car il faut un mépris absolu de la vie, une haine mortelle de l’autre et de soi pour être kamikaze – et il y en avait cinq dans chaque avion. Notons en passant l’objectivation du kamikaze par les médias qui parlent d’avion-suicide, d’auto-suicide, comme pour évacuer le sujet : cet homme qui « cherche le salut par la mort » (B. Charbonneau, Réforme, 5 mai 1956). En temps de guerre totale, toutes les sociétés sont atteintes de ce syndrome auquel il vaut mieux ne pas trop réfléchir…

Observons maintenant les réactions des New-Yorkais et des américains en général qui ont vu la catastrophe en direct. Horreur, incrédulité, ce n’est pas vrai, c’est un cauchemar. Comme des gosses terrorisés, ils se sont réfugiés auprès de leur mère : l’Amérique. La profusion de fleurs était une offrande aux morts, mais aussi à cette Puissance qui dépasse notre vie individuelle. Sous le coup de “l’émotion intense” les américains ont fait bloc, ont acheté et agité des drapeaux, ont voté comme un seul homme – démocrates et républicains – les pleins pouvoirs au Vengeur, à ce G.W. Bush que quelques jours auparavant on nous décrivait comme un débile.

Le phénomène est connu, c’est l’Union Sacrée, un moment d’exaltation. L’Ennemi est identifié, c’est un combat du « Bien contre le Mal » pour une « justice sans limites » – concept absurde comme le signalait Alain Rey. Mais mot d’ordre religieux qui transcende le réel et la condition humaine. L’Union Sacrée, c’est aussi la lutte contre l’ennemi qui s’est infiltré chez nous : de là les agressions contre les musulmans ou ceux qui leur ressemblent, tels les Sikhs avec leur grande barbe et leur turban, contre les mosquées bien sûr, et dans les campus contre les étudiants arabes, les copains d’hier. Et l’Union Sacrée, c’est le rétablissement dans ce monde ultralibéral d’une stricte censure pour ne pas miner le moral : le sacro-saint droit à l’information n’existe plus. On filmait un peu partout à la faveur des guerres et des catastrophes des agonisants, des amputés, le sang à la une faisait recette. À New-York, non seulement aucun journaliste, aucun photographe n’est admis dans le périmètre interdit, mais leur accès aux entrepôts où s’entassent les déblais mêlés de débris humains est interdit, les conducteurs de camions eux aussi n’ont pas le droit de quitter leur cabine… Cette censure ou auto-censure n’a rien à voir avec la morale, c’est le moral qu’il ne faut pas saper en temps de guerre.

Même si les armes n’ont pas encore parlé, l’Amérique est psychologiquement en guerre. Sous le coup de “l’émotion intense” un slogan naît, répercuté par les médias pendant deux ou trois jours : « plus rien ne sera jamais comme avant »… jusqu’au jour où dirigeants politiques, Bush en tête, et responsables économiques, affolés par la montée de la récession, ont dit aux américains : remettez-vous vite au travail, recommencez à consommer, à investir, à voyager… comme avant. On parle même de reconstruire les tours… en plus haut.

Nous sommes bien loin d’une révision déchirante du modèle occidental de développement à tout prix. Les articles critiques, aussi bien américains qu’européens s’en prennent à la politique extérieure des USA, comme si le terrorisme islamiste s’expliquait uniquement par l’arrogance, l’égoïsme et la myopie géopolitique des USA. Le problème serait là aussi d’ordre moral : l’Amérique ne veut pas “partager la richesse” avec les pays pauvres pour leur permettre d’accéder à son niveau de vie. Or, la vraie faillite de l’occident, c’est d’avoir, par sa science et sa technique irriguées par un fric qui circule partout de plus en plus vite, détruit toutes les cultures locales, les religions, les mœurs des “pays pauvres”. En initiant les “élites” aux techniques les plus sophistiquées et aux manipulations financières (les kamikazes sont issus de milieux aisés), l’Extrême-Occident a achevé de dépouiller le peuple, réduit à chercher un Sauveur. Ironie de l’histoire : il le trouve dans un tyran ou dans un hyper-capitaliste… qui les délivrera du grand Satan capitaliste.

Comment se figurer qu’a une telle détresse il suffit de fournir des vivres et des médicaments ? « L’homme ne vivra pas de pain seulement. » L’exacerbation du fanatisme religieux prouve qu’il ne s’agit pas tant d’un précepte que d’un constat.

C’est la fonction des religions de fournir à l’homme ce plus qui donne un sens à la vie et les plus efficaces sont celles qui les délivrent de l’angoisse en tissant le quotidien de la vie individuelle et sociale : livre sacré lu, relu, psalmodié, chanté, appris par cœur, prières collectives et individuelles chaque jour, ablutions, jeûne rituel, foules soudées dans l’adoration et la malédiction, lieux saints (tel celui que se disputent les religions juives et musulmanes). Or l’Évangile dont se réclame (hélas !) l’Occident dit : « ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez Dieu… » ; « Adorez-le en esprit et en vérité »… Autant dire qu’enfermé dans le for intérieur ou disparu dans le ciel, Il n’est pas là maintenant : hic et nunc. Et voilà que ce même Évangile nous commande d’aimer nous ennemis, de les bénir quand ils nous maudissent ! L’histoire sanglante de l’Occident chrétien démontre que ces commandements sont aussi impraticables que celui qui les résume tous : « soyez parfaits comme votre père céleste est parfait ».

Même le commandement le plus humble, apparemment le plus naturel : « aime ton prochain comme toi-même » se heurte dans l’homme à l’instinct de mort, à la haine de soi, donc du prochain (voir à ce sujet l’analyse remarquable de Hans M. Enzenberger (Le Monde, “Retour du sacrifice humain”, 27 septembre 2001). Rien ne l’illustre mieux que le phénomène kamikaze sous sa forme actuelle.

Certes, on nous a rappelé qu’il était latent dans toutes les sociétés, mais aujourd’hui il n’y a plus qu’une société. Grâce à la mondialisation de la technique et de l’organisation, n’importe quel kamikaze peut désormais disposer du savoir et du pouvoir pour réaliser le rêve de Sardanapale : « périsse l’univers avec moi-même ! » – quelque soit le procédé, nucléaire, chimique ou bactériologique (cf. B. Charbonneau, L’adieu aux armes, 1980).

Telle est l’arme absolue de ceux qui refusent le “modèle occidental” tout en le copiant et en le pratiquant sous ses formes les plus sophistiquées : l’hyper-technologie et la finance. Et nos bonnes âmes qui plaignent les “exclus” du capitalisme mondial ne se rendent pas compte qu’elles ont en fait les mêmes valeurs que les USA : ce sont des partisans inconscients de l’American way of life… qui est aussi la nôtre.

Car notre monde est un. Rien ne le prouve mieux que le réseau économique mondial, à la fois nourri et empoisonné par la circulation électronique du Fric. Le réseau financier du terrorisme, c’est le sang noir propulsé à travers les artères et les veines du grand corps de l’humanité.

Comment l’éliminer sans tuer l’organisme ? L’hyper-technologie, c’est l’instantanéité. Elle fait vivre les médias, qui la redupliquent. L’attentat du 11 septembre est une apothéose médiatique. Le kamikaze est propulsé au Paradis dans une flamme de gloire qui pulvérise des milliers d’hommes. Il sait que le monde entier est témoin de son geste. Bien programmée, la deuxième attaque donnait un quart d’heure pour que tous la voient en “temps réel”.

Le temps réel ? Mais il n’existe pas ! C’est tout bonnement l’escamotage du temps (présent dans le quotidien, par exemple, le four à micro-ondes… ou l’incinération qui fait gagner du temps et de l’espace. Quand on pense à tous ces morts couchés qui squattent l’espace urbain où pourraient s’empiler des milliers de gens !), comme les communications aériennes et par satellites escamotent l’espace. Or les hommes vivent dans l’espace-temps, comme l’a démontré (en était-il besoin ?) un grand philosophe. Notre société scientifique inconsciente organise son suicide. Elle est kamikaze.

La pulvérisation de milliers d’hommes, un demi-siècle après Hiroshima, n’est que la manifestation la plus spectaculaire de l’instinct de mort à l’œuvre dans cette société qui affame, assoiffe, asphyxie, empoisonne les terrestres de l’An 2000 (cf. H. Charbonneau, “Une société suicidaire”, Combat-Nature, nov. 2001).

Henriette Charbonneau – le 5 octobre 2001.

veuve de Bernard Charbonneau (1910-1996)

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