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Peter J. Bowler, l’hagiographe darwinien paradoxal

L’hagiographie darwinienne s’est donnée libre cours en 2009, lors du bicentenaire de la naissance de Darwin. C’est est au point où certains “historiens des sciences” se permettent de réécrire l’histoire de la biologie pour la plus grande gloire de leur idole au mépris de toute réalité historique et de la réflexion logique la plus élémentaire.

Peter J. Bowler, auteur d’une bonne dizaine d’ouvrages anglais sur Darwin, cité comme une référence sur le sujet à travers le monde, nous en donne un exemple dans un article intitulé L’originalité de Darwin (Darwin’s Originality) publié en janvier 2009 dans la prestigieuse revue scientifique internationale Science. Cet article a été ensuite traduit et quelque peu adapté par Courier International n°954 du 12 février 2009 sous le titre passablement inepte et prétentieux L’homme qui tua Dieu : le bicentenaire de Charles Darwin.

Ce texte est absolument remarquable par la capacité de son auteur à dire une chose et son contraire en faisant comme si de rien n’était et à soutenir des positions en tous points opposées, sans moufter… Un échantillon de « double pensée » (Georges Orwell, 1984, 1948) générée par l’idéologie scientifique qu’est en réalité le darwinisme ? Petit commentaire de texte, donc…

L’originalité de Darwin

 On considère souvent que la publication de L’Origine des espèces par Charles Darwin, en 1859, a inauguré une révolution des sciences et de la culture occidentale. Il a aussi souvent été dit que le darwinisme était alors « dans l’air du temps » et qu’on attendait simplement que quelqu’un fasse la synthèse de connaissances déjà disponibles. Une position étayée par le fait qu’Alfred Russel Wallace [naturaliste britannique, 1823-1913] avait lui aussi formulé, en 1858, une théorie de la sélection naturelle. Qu’en est-il ?

Darwin ne fut certes pas le premier à proposer l’idée d’évolution contre celle de la création divine des espèces. [Bowler dénonce d’emblé le caractère profondément idéologique de la démarche darwinienne : il s’agit d’abord de s’opposer à l’idée d’une intervention divine dans l’histoire naturelle, non d’étudier et comprendre le vivant pour lui-même dans la perspective d’un matérialisme épistémologique, c’est-à-dire en écartant a priori de l’explication des phénomènes toute force surnaturelle ou inconnaissable.] La théorie de Jean-Baptiste Lamarck (naturaliste français, 1744-1829), publiée en 1809, avait fait l’objet de nombreuses discussions mais avait été, dans l’ensemble, rejetée [Par qui et pourquoi ? On en saura pas plus… Peut être, comme de nombreux spécialistes de Darwin, Bowler ne lit-il que Darwin et ignore tout de la théorie de Lamarck ?]. En 1844, Robert Chambers [naturaliste britannique, 1802-1871] suscita, avec ses Vestiges of the Natural History of Creation, un débat : était-il possible que les nouvelles espèces fussent le produit d’espèces préexistantes, dessinant un processus chronologique qui devait aboutir à l’être humain. Mais, si l’idée générale d’évolution n’était pas totalement nouvelle, la vision du processus selon Darwin, elle, l’était incontestablement. [Darwin ne fait pas une théorie de l’évolution, mais propose un mécanisme pour rendre compte de l’adaptation des êtres vivants à leurs conditions d’existence, d’où le titre de son livre, L’Origine des espèces, qui indique la préoccupation de savoir comment les espèces se forment, et dans lequel il n’emploie pas le terme d’évolution.]

Les historiens ont épluché les notes et la correspondance de Charles Darwin pour comprendre le processus complexe qui conduisit le naturaliste à développer sa théorie. L’homme était un penseur extrêmement inventif, qui fit la synthèse de nombre d’idées essentielles, certaines issues de ses recherches scientifiques, d’autres de pensées circulant dans son environnement culturel. Pourtant, peu de ses contemporains auraient accepté l’idée que l’évolution par la sélection naturelle était alors dans l’air du temps. [Bowler ne fait dans cette dernière phrase que répéter ce que Darwin dit dans son autobiographie.] Darwin aborda le sujet selon une approche bien différente de tout ce qui avait été fait jusque-là pour tenter d’expliquer les origines de la vie sur la terre. [Darwin ne se préoccupe pas du problème de l’origine de la vie : il le dit lui-même à la fin de L’Origine des espèces !] Sa palette singulière d’intérêts scientifiques lui permit de s’intéresser à des sujets ignorés par d’autres naturalistes et d’exploiter ces sources d’inspiration avec une immense originalité. [L’ignorance de Darwin concernant les sciences de son temps est considérable : études de médecine ratées, il a surtout eu une formation de… théologien ! Quant à apprécier son originalité, c’est difficile lorsqu’un auteur ne cite pas ses sources…] Dans une certaine mesure, Charles Darwin était en avance sur son temps, anticipant des concepts qui, pendant les années qu’il passa à travailler dans l’isolement, devaient conduire d’autres naturalistes vers une thèse évolutionniste. [Gloria ! Alléluia ! Darwin est forcément en avance sur ce qu’en feront les darwiniens comme Bowler !]

A la fin des années 1850, l’idée d’évolution progressive était largement admise, et le rôle positif de la compétition entre les individus était en cours d’articulation par des penseurs comme Herbert Spencer [philosophe britannique, 1820-1903]. [C’est en effet Spencer qui invente «le grand principe de l’évolution» au début des années 1850, mais c’est un principe philosophique général. Darwin n’emploie pas ce mot, mais on fera de sa théorie de «la descendance avec modification» une théorie «de l’évolution» au grand dam de Spencer qui estimera avoir été dépossédé de son idée (voir E. Gilson, D’Aristote à Darwin et retour, éd. Vrin, 1970).] Mais même ainsi, certains aspects fondamentaux de la pensée darwinienne étaient authentiquement nouveaux et n’auraient pu venir à l’esprit d’aucun autre naturaliste de son temps. Alfred Wallace constitue un bon élément de comparaison : lui aussi s’était orienté vers l’idée d’une évolution divergente due à l’adaptation au milieu, mais il n’a pas eu l’idée lumineuse de Darwin d’aller chercher dans le travail des éleveurs des éclairages sur la sélection naturelle. [Alternance de phrases contradictoires : Darwin est absolument original, mais tout le monde autour de lui agitait des idées semblables !] [Wallace, précisément, s’opposait à l’idée que l’on puisse généraliser les résultats de la sélection artificielle pour en déduire l’apparition de nouvelles espèces par sélection naturelle ; voir notre article Fraudes et malhonnêtetés de Darwin.]

La téléologie, autrement dit la pensée finaliste, était presque universellement acceptée à l’époque. La plupart des penseurs, y compris Lamarck et Chambers, considéraient comme une évidence que le développement de la vie sur la planète était le déroulement d’un plan cohérent visant une finalité prédéterminée (conception qui apparaît encore dans le terme même d’« évolution », le mot latin evolutio évoquant le déroulement d’un parchemin). [Il y a ici une confusion à plusieurs niveaux sur le sens du mot finalité. La finalité chez les êtres vivant n’implique nullement l’idée d’un design (dessein) au sens de l’ingénieur construisant une machine : l’association entre un « plan cohérent » et une « finalité prédéterminée » n’est pas nécessaire, même si elle pouvait être courante à l’époque.] La théorie de la sélection naturelle remettait en question cette conception de la nature comme système ordonné de relations. [Darwin cherche en effet à éliminer toute idée d’ordre dans la nature, parce qu’il associe en une relation nécessaire l’existence d’un « plan cohérent » à celle d’une « finalité prédéterminée » par Dieu. Il confond finalité et dessein, depuis qu’il à étudié la Théologie naturelle de William Paley à Cambridge…] Pour Darwin, l’adaptation des populations à leur environnement était l’unique cause de transformation, la sélection naturelle étant l’agent d’adaptation des espèces à un univers en perpétuel changement, et ce en faisant disparaître les variantes inaptes au cours d’une impitoyable «lutte pour l’existence». [La « théorie » darwinienne n’est donc pas une théorie de l’évolution proprement dite ; elle met seulement l’adaptation au premier plan.] Voilà un processus qui ne pouvait guère être l’œuvre d’un Dieu bienveillant, [Darwin associe donc abusivement l’existence d’un ordre dans la nature à l’intervention d’un Dieu bienveillant. Heureusement qu’il n’a pas fait de la chimie, sinon la classification des éléments atomiques par Mendeleïev n’aurait pu voir le jour ! Il ne fait pas de la science, mais de l’antithéologie.] d’autant plus qu’étant donné la nature essentiellement « individualiste » de ce processus, une existence parasitaire pouvait dans certaines circonstances être une réaction d’adaptation parfaitement naturelle. [Qu’est-ce qui pourrait ne pas être “naturel” dans la nature ? C’est donc la théorie qui est sensée nous dire ce qui est “naturel” et ce qui ne l’est pas, et non la réalité elle-même ? Bel aveux de l’inversion idéologique que réalise et promeut le darwinisme !]

Pis encore, l’hypothèse de Darwin que l’apparition de variations interindividuelles dans une population était fondamentalement due au hasard écartait totalement la possibilité que l’évolution suive un schéma de développement prédéterminé. [On continue sur la base de la même confusion, mais le contraire d’une erreur n’est pas nécessairement quelque chose de juste] Elle ne tend vers aucun but manifeste et ne produit pas un système ordonné de relations entre les espèces. D’ailleurs, on perçoit l’ampleur de l’inquiétude que Darwin suscitait chez ses détracteurs dans l’accusation faite à sa théorie de reposer sur des variations «aléatoires». Or, pour Darwin lui-même, ces variations avaient indubitablement une cause (les mutations génétiques, en l’occurrence, comme on le comprit au début du XXe siècle), mais pas de but précis, faisant donc de l’évolution par sélection naturelle un processus ouvert dont une bonne représentation était celle d’un arbre se ramifiant, chaque ramification étant le résultat de la migration plus ou moins imprévisible d’organismes vers un habitat nouveau. Outre la téléologie, la théorie darwinienne mettait aussi à bas la vieille conception essentialiste des espèces comme des types idéaux [Cinquante ans auparavant, Lamarck, dans sa Philosophie zoologique publiée en 1809, avait déjà dit que l’espèce n’était qu’une convention établie pour la commodité des naturalistes et non une réalité clairement identifiable…], des éléments immuables dans un ordre naturel clairement défini. Les espèces durent dès lors être traitées comme des populations d’individus variables, dont les variations étaient potentiellement illimitées. [C’est la génétique des populations qui sera développée au XXe siècle, et dont l’application à l’espèce humaine donnera l’eugénisme…]

Au cœur de la théorie de Darwin se trouve une innovation aujourd’hui si bien admise qu’il nous est difficile de comprendre à quel point elle était originale et radicale à l’époque. Lamarck avait certes supposé que des processus naturels intervenaient peut-être dans l’adaptation des espèces à des changements dans leur environnement. [Ce “peut-être” est vraiment fantastique ! En effet, Lamarck cherchait à comprendre le vivant pour lui-même, Il cherchait à comprendre les êtres vivants en tant que processus physico-chimiques, c’est pourquoi en 1802 il invente la biologie, le terme et la discipline scientifique, et qu’en 1809 il propose une théorie de l’être vivant. Darwin ne fait rien de tel, puisqu’il réduit les êtres vivant à des machines construites selon la méthode des essais et erreurs, la sélection naturelle, pour s’opposer à l’explication de la genèse des espèces par l’intervention divine. Lamarck n’a pas “supposé que des processus naturels intervenaient” mais il a bel et bien fait des seuls “processus naturels” les fondements matérialistes de sa biologie: il ne faisait pas de l’anti-théologie naturelle, lui !] Mais Darwin fut sans nul doute le premier à comprendre que faire de l’adaptation le mécanisme clé de l’évolution avait de lourdes conséquences sur l’ensemble du système de classification des espèces. [En effet, Darwin déconstruit l’évolution du vivant, telle que Lamarck l’avait établie (une tendance générale à la complexification sous l’effet de la dynamique interne propre aux organismes, doublée de multiples diversifications sous l’effet des circonstances) pour la réduire à la seule adaptation des espèces car il ne veut pas reconnaître l’existence d’un “ordre” dans l’évolution du vivant lié à la complexification croissante des organismes, qu’il associe abusivement à une intervention divine…] Charles Lyell (1797-1875), son mentor en géologie, avait, par ses théories uniformitaristes, montré comment les biogéographes pouvaient reconstituer les migrations des espèces sur une terre en perpétuelle évolution. Des populations se retrouvent parfois séparées par des barrières géographiques, si bien que ce qui était jadis une seule et unique espèce finit par se diviser en de multiples autres à travers le phénomène d’adaptation à des environnements différents. L’évolution devenait ainsi un processus de divergence, certaines branches ne cessant de se ramifier tandis que d’autres aboutissaient à une impasse et à l’extinction.

Cette image d’un arbre de la vie, proposée également par Wallace seul dans un article qu’il publie en 1855, apparaît dans les carnets de notes de Darwin dès la fin des années 1830. Les deux savants avaient compris que le concept d’une ascendance commune expliquait pourquoi les naturalistes pouvaient organiser les espèces en groupes et sous-groupes: les espèces proches ont divergé récemment d’un ancêtre commun, alors qu’il faut remonter plus loin dans l’arbre généalogique pour trouver l’origine commune de formes de vie plus dissemblables. [L’arbre de la vie et l’idée d’ancêtre commun sont déjà présents chez Lamarck, l’évolutionnisme les implique logiquement…]

L’idée d’un ancêtre commun est aujourd’hui si bien admise qu’on a peine à imaginer que d’autres modèles aient pu être proposés afin d’expliquer les relations entre les espèces. Pourtant, plusieurs hypothèses diffusées dans les années 1830 concurrençaient le modèle de l’arbre de la vie. Selon le système quinaire de classification mis au point par William Sharp Macleay [entomologiste britannique, 1792-1865], chaque genre englobait cinq espèces qu’on pouvait organiser en cercle ; chaque famille, à son tour, englobait cinq genres ; et ainsi de suite dans la hiérarchie taxinomique. Dans ses Vestiges of the Natural History of Creation, Robert Chambers décrivait l’évolution sous la forme de lignes parallèles suivant chacune des étapes prédéterminées pour chaque famille, le moteur de tout cela étant le développement individuel.

Ces modèles rigides et très structurés de relations taxinomiques et d’évolution étaient très cohérents pour quiconque voyait la nature comme un système ordonné et prévisible gouverné par un plan divin. [Une fois de plus on associe abusivement l’ordre dans la nature avec la prévisibilité du déroulement historique et l’intervention divine : la relation entre le premier et les seconds n’ayant rien de nécessaire…] Une telle conception du monde rendait bien sûr difficile à accepter l’idée que l’histoire de la vie sur la terre était fondamentalement irrégulière et imprévisible, soumise aux aléas des migrations, de l’isolement et de l’adaptation à l’environnement.

Darwin est d’ailleurs parvenu à ses conceptions notamment parce qu’il s’intéressait davantage à l’adaptation qu’à la téléologie cosmique, et ce grâce à l’influence de la Théologie naturelle (1803) de William Paley [théologien britannique, 1743-1805]. [Encore une phrase contradictoire avec les affirmations précédentes…] La sélection naturelle se substituait ainsi à la bienveillance divine pour expliquer l’adaptation. [On remplace la Providence divine par une Providence laïque pour expliquer un même phénomène, l’adaptation, qui est une idée issue de la théologie, et dont Darwin et les évolutionnistes à sa suite n’examinent et ne discutent jamais ni la réalité ni la pertinence…] Contrairement à MacLeay et à Chambers, Darwin n’avait pas besoin que sa théorie fournisse un système ordonné de relations. [L’ordre de la nature étant, chez Paley, un argument pour prouver l’intervention de Dieu dans le monde, Darwin rejette toute idée semblable… ce n’est pas de la science, mais encore et toujours de l’anti-théologie naturelle !]

[Partout, les sciences cherchent à établir un « système ordonné de relations » et à expliquer les phénomènes par le déterminisme des « lois de la nature », sauf en biologie de l’évolution où ce serait inévitablement réintroduire la main de Dieu dans la culotte de la science ! De ce fait, l’explication darwinienne de l’évolution en prétendant évacuer la finalité n’évacue en réalité que le dessein (design en anglais, c’est-à-dire une conception intelligente de l’être vivant par un suprême ingénieur), car elle conserve l’idée du vivant machine et avec elle l’idée d’une finalité (la machine est utile ou avantageuse pour réaliser un but, ici la survie de la machine elle-même). Et ce faisant, en déniant aux êtres vivant toute dynamique interne qui leur permette d’évoluer par eux-mêmes, et en ne voyant l’évolution que comme le produit du hasard des mutations et la sélection par les circonstances, l’explication darwinienne évacue également tout déterminisme de l’évolution : comme le prétend Stephen Jay Gould, l’histoire du vivant est une immense accumulation de contingences. Autrement dit, ce n’est plus une histoire (history), mais une série d’anecdotes (stories) ; et le darwinisme n’est pas un évolutionnisme, mais seulement un transformisme. Bref, l’explication darwinienne n’en est pas une, ou plus exactement c’est de la rhétorique anti-théologique qui se fait passer pour une explication scientifique et matérialiste.]

La fin de l’espèce comme archétype immuable

Certains ont prétendu que le cheminement de Darwin vers un point de vue plus historique lui avait été inspiré par le romantisme allemand, mais des motifs plus concrets lui ont été fournis par les connaissances biogéographiques acquises lors du voyage sur le Beagle (1831-1836). Les espèces vivant aux Galapagos montrent parfaitement que les relations au sein d’un groupe peuvent s’expliquer par l’hypothèse d’une scission de la population originelle ; dans ce cas précis, par diverses migrations vers des îles. C’est en abordant le problème de l’origine des espèces nouvelles par le biais de la biogéographie [C’est-à-dire d’anecdotes concernant l’adaptation des espèces] que Darwin a été amené à construire son modèle d’évolution ouverte et divergente. Alfred Wallace avait développé lui-même un modèle semblable, dont il avait pu éprouver la validité lors de ses explorations en Amérique du Sud et dans l’archipel malais (aujourd’hui dans l’actuelle Indonésie). Un modèle d’une radicalité telle que nombre d’évolutionnistes de la fin du XIXe siècle étaient incapables de l’accepter dans son intégralité.

Ernst Mayr [biologiste et généticien d’origine allemande, 1904-2005] a soutenu que la théorie de l’ancêtre commun était, outre celle de la sélection naturelle, l’une des grandes découvertes darwiniennes. [Comme si l’idée d’une évolution, avancée par Lamarck cinquante ans auparavant, n’impliquait pas celle d’ancêtre commun ! En réalité, l’idée d’ancêtre commun permet à Darwin d’expliquer la continuité de structure des embranchements, par exemple chez les vertébrés, sans pour autant en faire un « système ordonné de relations ».] C’est vrai, mais Mayr a probablement surestimé la rapidité de la conversion des autres naturalistes à cette théorie. Nombre de thèses non darwiniennes sur l’évolution proposées pendant l’« éclipse du darwinisme », à la fin du XIXe siècle, furent introduites dans le but de minimiser les implications de ce principe de l’ancêtre commun.

Néo-lamarckiens, les Américains Edward Drinker Cope [paléontologiste, 1840-1897] et Alpheus Hyatt [naturaliste, 1838-1902] ont ainsi proposé de figurer l’évolution de chaque groupe sous la forme de lignes parallèles animées par la même hiérarchie d’étapes de développement, une version remise à jour de l’idée proposée par Chambers dans ses Vestiges. Selon cette thèse, les similarités entre espèces d’un même genre s’expliquaient non par un ancêtre commun récent, mais par des tendances parallèles rejoignant indépendamment le même stade de développement. Comme Chambers, les deux Américains avaient adopté la théorie de la récapitulation (« l’ontogenèse récapitule la phylogenèse », selon la terminologie introduite par Ernst Haeckel [biologiste et philosophe allemand, 1834-1919]) et voyaient l’évolution comme une série d’étapes prévisibles de l’ontogenèse. [Soit une reprise plus ou moins habile des principales thèses lamarckiennes sur l’évolution.] Une fois établis les caractères essentiels du groupe, l’adaptation n’était plus essentielle. Cette orthogenèse [L’erreur est ici d’en faire une orthogenèse, c’est-à-dire une évolution strictement dirigée vers un but, et non généralement orientée par une tendance, c’est-à-dire de considérer que l’évolution telle qu’on l’a observée devait nécessairement se produire telle qu’elle a eu lieu.] du groupe pouvait d’ailleurs finir par produire des caractères non adaptatifs bizarres, augurant l’extinction : c’était la théorie de la « sénilité raciale ». Darwin ne croyait pas du tout à la thèse de Cope et Hyatt, tout simplement parce qu’il ne pouvait pas imaginer un processus d’évolution conduit par des tendances prédéterminées. [Darwin n’y “croyait” pas parce qu’il ne pouvait “l’imaginer” : ce qui revient à dire que Darwin ayant sa propre conception, il n’admettait pas celle des autres ! Bowler est ici en pleine tautologie, parce qu’il ne veut reconnaître dans l’évolution rien d’autre que la seule adaptation.]

Mais la multiplication de ces théories à la fin du XIXe siècle montre à quel point la théorie d’une évolution ouverte et divergente semblait radicale aux naturalistes de l’époque. [Ouf ! Quelle démonstration, quelle preuve !] Ces modèles non darwiniens furent cependant marginalisés par la synthèse faite au début du XXe siècle entre la théorie de la sélection et la génétique. Les mutations génétiques apparurent en effet fondamentalement nombreuses et sans objectif, fournissant précisément la source de variations « aléatoires » qu’il fallait comme matière première à la théorie darwinienne. [Darwin ignorait l’origine des variations individuelles, la génétique les attribue au hasard des mutations du patrimoine génétique, mais il a fallu une trentaine d’années pour que génétique et darwinisme finissent par s’articuler autour du problème de l’hérédité… pour donner la théorie dite synthétique de l’évolution. Ici, Bowler simplifie quelque peu l’histoire.] Voilà qui souligne l’importance d’une autre idée cruciale qu’eut Darwin à la fin des années 1830 en décidant d’observer le travail des éleveurs. Il comprit là que leur méthode de sélection artificielle illustrait bien la façon dont se déroulait la sélection naturelle. Charles Darwin s’intéressa en effet à l’élevage dans le but de mieux comprendre comment on pouvait transformer une population: c’était un contexte où des modifications étaient effectivement produites, à une échelle temporelle humaine – ce qui permettait de les étudier directement. [Les effets de la sélection artificielle sont en effet la seule preuve empirique sur laquelle se fonde Darwin pour soutenir les effets qu’il impute à la sélection naturelle. Mais il ne tient pas compte des limites bien connues de la première pour faire de la seconde un agent quasi tout-puissant.]

II existait à l’époque un réseau d’éleveurs bien développé, et si ceux-ci ignoraient évidemment tout de la génétique (comme Darwin, d’ailleurs), ils avaient une excellente compréhension de la façon dont ils produisaient des changements dans leur cheptel. L’importance du fait que les éleveurs travaillaient par sélection fait débat entre les spécialistes qui étudient les carnets de Darwin, mais une chose est sûre: le savant a appris avec ces éleveurs que, dans une population domestiquée, il existe toujours chez les individus un fond de variations sans raison et non orientées. [Non orientées ? Vraiment ? On ne verra pas apparaître un lapin à six pattes ou un mouton à deux têtes, ni un vertébré devenir un invertébré. Les variations concernent des aspects physiologiques et morphologiques secondaires de l’organisme, pas son organisation générale en elle-même.] L’analogie avec la sélection artificielle a alors permis à Darwin de représenter la sélection naturelle comme un processus similaire dans lequel les individus présentant certaines variations, en l’occurrence des caractères utiles à l’espèce – et non plus à l’éleveur –, sont ceux survivent et se reproduisent. Ceux ayant des caractères néfastes sont éliminés par la lutte pour l’existence, de la même façon que l’éleveur ne permettra pas à un animal de se reproduire s’il ne présente pas les caractères qu’il souhaite trouver chez lui.

La façon qu’avaient les éleveurs d’envisager la variabilité a également conduit Darwin à penser que l’espèce n’est rien de plus qu’une population d’individus s’interfécondant. [Car les jardiniers, les agriculteurs et les éleveurs qui croisent plantes et animaux depuis des millénaires ne s’en étaient jamais aperçus, ces bouseux !] Dans la conception traditionnelle, les espèces étaient vues comme des types idéaux, à l’essence immuable ; toute déviation de la norme n’étant un accident sans importance. [Bowler expose ici la conception fixiste de l’espèce (telle que la concevait par exemple Flourens, successeur de Cuvier au Muséum d’histoire naturelle de Paris), fondée précisément sur le fait que les espèces ne sont pas interfécondes entre elles et se contentent donc de varier autour d’un type plus ou moins bien déterminé.] Les éleveurs, savaient qu’ils pouvaient produire des changements structurels considérables en accumulant des variations sur plusieurs générations. [Les éleveurs savent qu’ils ne produisent pas « des changements structurels considérables », mais bien des modifications d’ordre secondaires par rapport à la structure générale de l’organisme. C’est Bowler qui ne sait pas de quoi il parle.] Lorsque Darwin fit le lien entre ces informations et sa conviction que les espèces pouvaient changer à volonté au fil du temps, il est arrivé à une nouvelle conception de la notion d’espèce, dans laquelle la primauté est donnée à la population. [Les espèces ne peuvent pas « changer à volonté » : aucun sélectionneur n’a créé une espèce nouvelle, alors que la sélection des espèces domestiques remonte à au moins 10 000 ans, mais uniquement des variétés. En fait Darwin, dans L’Origine des espèces, s’emploie à confondre espèces et variétés pour pouvoir généraliser et étendre à l’infini les effets de la sélection artificielle à ceux de la sélection naturelle. A cette fin, il minimise systématiquement les limites que nous avons indiquées (voir E. Gilson, D’Aristote à Darwin et retour, éd. Vrin, 1970).] L’éventail naturel de variabilité devient partie intégrante des caractéristiques de l’espèce, au lieu de n’être que le résultat de déviations accidentelles par rapport à une norme immuable. [Concernant l’espèce, Darwin commet donc l’erreur inverse de celle des fixistes : mais le contraire d’une erreur n’est pas nécessairement quelque chose de juste.]

Dans les débats qui ont suivi la publication de L’Origine des espèces, l’analogie avec la sélection artificielle joua encore un rôle clé en contraignant jusqu’aux détracteurs de Darwin à penser autrement les questions d’hérédité et variabilité. Des critiques tels que Fleming Jenkin [ingénieur britannique, 1833-1885] qui concevait une sélection opérant sur des variations importantes, s’inscrivaient ainsi malgré tout dans le cadre défini par cette analogie. Pour les partisans du darwinisme comme Francis Galton [anthropologue et cousin de Darwin, 1822-1911], la sélection artificielle a contribué à clarifier la nature de l’hérédité et de la sélection, ouvrant la voie à la révolution de la génétique mendélienne. Le côté aléatoire des variations fut par la suite mis en service par les études menées par Galton sur des populations importantes et plus tard par les travaux des généticiens sur les croisements. [Galton a mené des études sur des « populations importantes » ? On aimerait bien savoir sur quelles espèces de la part de l’inventeur de l’eugénisme !] Et même si ce concept a été difficile à accepter pour les généticiens, leurs recherches sur les mutations ont fini par confirmer l’affirmation de Darwin selon laquelle un individu n’était soumis à l’action de l’environnement qu’à travers la sélection naturelle. La biologie moderne rouvre cependant la question de savoir si variation et évolution sont des processus aussi ouverts que Darwin et ses disciples l’ont pensé… [Passage particulièrement obscur : les allusions remplacent la réflexion sur la base de références précises chez Bowler ?]

L’un des aspects les plus dérangeants de la théorie darwinienne consistait à faire de la lutte pour l’existence l’équivalent dans la nature de l’activité de sélection de l’éleveur. Cette vision extrêmement rude de la nature remettait en question la croyance traditionnelle en un Créateur bienveillant. L’expression « lutte pour l’existence » apparaît déjà dans l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus [pasteur britannique, 1766-1834], restreinte toutefois à des groupes tribaux en concurrence pour des ressources limitées. [Et pour cause, puisque l’Essai de Malthus a pour objet les populations humaines ! Il a pour objet de montrer qu’il faut abolir les lois anglaises sur la protection des indigents (poor laws)…] Darwin considérait que la pression démographique conduisait à la compétition entre les individus et fut sans doute le premier à y voir un facteur de changement des populations au fil du temps : les individus les moins aptes sont éliminés, seuls les mieux adaptés pouvant survivre et se reproduire. [Darwin est loin d’être le premier à y avoir pensé. Outre Wells, Matthew et Wallace, cités dans la Notice historique de la troisième édition de L’Origine des espèces, il faut ajouter la source la plus probable selon André Pichot : un pamphlet en faveur de l’abolition les lois anglaises sur la protection des indigents (poor laws) de Joseph Townsend écrit en 1786 (cf. Pichot, Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin, éd. Flammarion, 2008, chapitre 9.] C’est ce que le philosophe Herbert Spencer appellera plus tard la « survie du plus apte ». Au sens strict, la sélection naturelle n’a besoin de rien d’autre que de la reproduction différentielle entre variants, mais Darwin estimait que la pression de la compétition était nécessaire à sa réalisation. Sans l’apport de Malthus, il semble donc qu’il n’aurait pas pu élaborer sa théorie. [Darwin le dit pourtant lui-même dans L’Origine des espèces et dans son Autobiographie. Pourquoi faire semblant de l’ignorer ?]

L’idée de lutte, omniprésente dans la littérature scientifique de l’époque, pouvait néanmoins être exploitée de bien des manières. Dans les années 1850, Spencer avait déjà perçu comment la compétition pouvait être transformée en un mécanisme de progrès bien différent et à certains égards moins dérangeant. Pour lui, l’interaction entre les individus les poussait à s’adapter à un environnement social et physique changeant. Il fit appel au concept lamarckien de « transmission des caractères acquis » pour expliquer comment ces améliorations individuelles s’accumulaient au cours de nombreuses générations pour conduire à l’évolution biologique et au progrès social. [Lamarck ne fait que reprendre cette idée, sans la théoriser, que tout le monde admettait comme une évidence depuis Aristote jusqu’à Weismann, à la fin du XIXe siècle : au contraire, c’est Darwin qui proposa une théorie de la transmission des caractères acquis dans son ouvrage de 1868, La variation des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication ; la transmission des caractères acquis n’est donc en rien spécifiquement “lamarckienne”. Voila donc un spécialiste de Darwin qui ignore quelles idées et théories ce dernier a commis !] Le modèle du progrès par amélioration personnelle de l’individu conçu par Herbert Spencer devint extrêmement prisé à la fin du XIXe siècle, et comme il semblait lui aussi fondé sur la lutte comme moteur du changement, on l’a souvent confondu avec le mécanisme de Darwin. [D’ailleurs, Darwin reprend de Spencer l’expression “lutte pour la vie” (struggle for life) : la confusion vient donc aussi de Darwin lui-même !] En réalité, Spencer pensait que tous les êtres humains finiraient par acquérir les capacités nécessaires à une interaction harmonieuse entre eux. Mais son recours, de temps à autre, à un vocabulaire de l’individualisme exacerbé lui a également donné l’image d’apôtre du libéralisme. L’essentiel de ce que l’on devait appeler plus tard le « darwinisme social » était en réalité du lamarckisme social spencérien exprimé selon cette terminologie de la lutte qu’avait popularisée Darwin. [Le leitmotiv de tous les darwiniens : laver absolument Darwin de toute responsabilité dans l’usage négatif qui sera fait de ses idées, au besoin en feignant d’ignorer certains éléments, en les attribuant à d’autres ; magnifier l’usage positif qui est fait de ses idées, quitte à lui en attribuer un peu plus que ce qu’il a réellement dit…]

Sa théorie a généré des politiques sociales déplaisantes

Il est d’ailleurs un point important à considérer face à la charge menée par les opposants modernes au darwinisme : le fait est que cette théorie a entraîné l’apparition de toute une série de politiques sociales déplaisantes, fondées sur la lutte pour l’existence. [Déplaisantes : qu’en termes galants ces choses là sont dites ! Mortifères ou atroces serait trop vulgaire, certainement ?] Darwin exploita de façon originale l’idée de lutte pour l’existence, jusqu’à ce que Wallace y parvienne lui aussi, vingt ans plus tard. Leur théorie a sans nul doute nourri des mouvements qui débouchèrent sur différents types de darwinisme social, mais elle ne fut pas le seul vecteur de cette mouvance à la fin du XIXe siècle. Les implications potentielles de ce genre d’idées furent étalées au grand jour par Francis Galton [Le même que précédemment ?] lorsqu’il argua de la nécessité d’appliquer la sélection artificielle à l’espèce humaine afin d’empêcher les individus « inaptes » de se reproduire et de saper la santé biologique de l’humanité. C’est l’eugénisme, dont la mise en application la plus extrême – par les nazis [Bien pratiques ces nazis ! Ils permettent d’occulter la responsabilité de la communauté scientifique dans la propagation des idées eugénistes durant toute la première moitié du XXe siècle… Voir André Pichot, La société pure, de Darwin à Hitler, éd. Flammarion, coll. Champs, 2000.] – conduisit non seulement à la stérilisation, mais aussi à l’élimination d’êtres humains au seul prétexte que l’État les considérait comme « inaptes ».

Il faut reconnaître qu’en faisant de la mort une des forces créatrices à l’œuvre dans la nature, Darwin a introduit une conception nouvelle et profondément dérangeante, [Bel aveux : dans la théorie darwinienne, la vie ne crée rien, elle n’est que lutte et c’est la mort qui est créatrice. On ne saurait mieux dire qu’il s’agit là d’une vision passablement morbide du vivant. Mais manifestement Bowler ne semble pas même apercevoir qu’il y a là, comme qui dirait, une contradiction dans les termes !] conception qui manifestement entra en résonance avec la pensée de nombreux groupes qui pourtant ne comprenaient ou n’acceptaient pas toujours sa théorie dans tous ses détails. [Encore une phrase contradictoire : la conception de Darwin est dérangeante, mais tous les idéologues s’en emparent !] [Et puis la vieille rengaine : ceux qui ont dévoyé le darwinisme n’avaient pas bien compris Darwin, sinon ils n’auraient pas fait un usage mortifère de cette théorie qui fait de la mort une force créatrice !] Le darwinisme ne peut endosser directement la responsabilité du darwinisme social ou de l’eugénisme. [Phrase fantastique : qui est “le darwinisme”, où habite-t’il, que mange-t’il, comment s’habille-t’il, etc. ? Traduction en bon français : Bowler, comme tous les darwiniens, ne veut pas reconnaître la responsabilité idéologique de Darwin dans l’émergence du darwinisme social.] Après tout, certains, parmi les premiers généticiens, soutenaient l’eugénisme pour son analogie avec l’élevage animal tout en rejetant l’idée de la sélection naturelle comme mécanisme de l’évolution. De même, les nazis prétendaient purifier une race prétendument parfaite dont ils n’admettaient certes pas qu’elle descendait d’un primate ancestral. [Ah oui, voyez comme ces darwinistes sociaux sont bien incohérents… ce qui fera certainement une belle jambe à leurs victimes !] Mais, en partant du principe que l’évolution opérait avant tout par l’élimination des variants inutiles, Darwin a fourni une image bien trop facile à exploiter pour tous ceux qui appelaient de leurs vœux une espèce humaine conforme à leurs conceptions préétablies. De même, la popularisation de sa métaphore de la lutte pour l’existence attira l’attention sur les composantes individualistes de la philosophie de Spencer. [Conclusion : Darwin a fourni les bases idéologiques du darwinisme social, de l’eugénisme et du racisme scientifique. Et où les a-t’il trouvées sinon chez les idéologues libéraux en train de théoriser l’homme économique luttant contre ses semblables pour maximiser ses gains et l’économie dirigée par le marché auto-régulateur ? Le darwinisme n’est que la naturalisation du système capitaliste qui vient en retour justifier “scientifiquement” certaines politiques sociales. Evidence que Bowler constate, sans vouloir l’admettre : ce serait juste in incident, une erreur d’interprétation…]

 [Il est remarquable de voir la capacité de Bowler d’exposer des idées en faisant coexister des arguments profondément contradictoires sans jamais conclure quoi que ce soit. Ci-dessous, l’apotéose :]

La science moderne reconnaît l’importance des conceptions de Darwin comme explication d’innombrables aspects de la nature qui sans lui seraient restés des énigmes. [Tu parles ! Il a surtout apporté énormément de confusions et cet article de Bowler en est l’illustration.] Mais certaines de ces conceptions ont aussi des implications extrêmement dérangeantes, et nombre d’historiens reconnaissent aujourd’hui que sa théorie permettait certaines interprétations qu’en firent les générations suivantes. Ce n’est pas une simple question de « dévoiement » de la science par la société, car les réflexions de Darwin auraient certainement été différentes sans ces sources d’inspiration sociales, aussi bien que scientifiques. [Doit-on comprendre que si Darwin n’avait pas vécu dans l’Angleterre de la révolution industrielle, le mécanisme de la sélection naturelle n’aurait pas vu le jour ? Encore un aveu qui montre que Darwin n’a en rien choqué son époque, mais au contraire était profondément en phase avec elle.] Nous pouvons aujourd’hui ressentir un certain malaise vis-à-vis de certains aspects de sa théorie, surtout quand on sait quelles applications certains en ont tiré par la suite. [On a vu que Bowler n’était en rien surpris de la conception mortifère de la vie selon Darwin…] Mais, puisque nous acceptons le pouvoir qu’a la science de renverser les fondements traditionnels de notre conception du monde, nous devons aussi accepter ses interférences potentielles avec nos valeurs morales.

[Fantastique conclusion ! Si l’on traduit en bon français, cela pourrait vouloir dire ceci : puisque la science nous montre que l’homme n’est finalement pas le centre du monde, n’a pas de valeur particulière aux yeux d’un Créateur qui n’existe pas, mais n’est qu’un simple animal comme les autres, on pourrait après tout aussi bien traiter les êtres humain comme du bétail, des animaux d’élevage et de boucherie, etc. comme le préconisaient les eugénistes les plus furieux et les nazi les plus fanatiques…

La confusion des genres est complète chez Bowler. Que la science « renverse les fondements traditionnels [religieux] de notre conception du monde » est une chose (et une bonne chose, ajouterai-je). Mais en quoi nos valeurs morales, et en l’occurrence la dignité humaine, seraient affectées par ce bouleversement ? En bon scientiste Bowler semble associer les deux en une relation de cause à effet : puisque nous ne sommes plus le centre de la Création, nous ne sommes plus que de la merde.

Mais le sentiment de notre dignité d’être humain ne vient assurément pas de là où le pense Bowler, en misérable matérialiste, en pauvre crétin (en “pauvre chrétien mécréant”) a qui il faut que cette dignité résulte d’une place assignée dans l’Univers par une puissance supérieure – probablement tout comme il a lui-même sa place assignée et sa dignité reconnue dans l’Université, malgré les imbécilités qu’il profère.

Le sentiment de notre dignité d’être humain ne lui vient pas de manifestations extérieures aussi vulgaires, mais bien de la conscience de notre condition éphémère et singulière sur cette Terre et sous ce Ciel. Conscience dont certains être humains semblent manifestement s’être dépourvus à force de croire qu’il suffit renverser mécaniquement une erreur (« les fondements traditionnels [religieux] de notre conception du monde ») pour obtenir quelque chose de juste…

Une telle dévalorisation de l’être humain n’a rien de subversif, mais est en profond accord avec une société qui chaque jour le rend profondément inutile en le remplaçant partout par des machines.]

Peter J. Bowler est un historien irlandais de la biologie, professeur d’histoire des sciences à l’Université Queen’s de Belfast. Il est surtout connu en France pour sa biographie de Charles Darwin, traduite en 1995 aux éditions Flammarion.

[Commenté par Andréas Sniadecki]

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