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Scientisme, l’autre affaire Sokal

L’affaire Sokal a démarré par un canular. Un physicien mathématicien de l’Université de New York, inconnu en dehors d’une poignée de physiciens, envoie en 1994 à la revue Social Text, poste avancé du postmodernisme, un article dont le titre surprenant était Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique [1]. Le texte était truffé de citations correctes des physiciens comme Bohr et Heisenberg ou des philosophes, sociologues, historiens des sciences ou psychanalystes comme Kuhn, Feyerabend, Latour, Lacan, Deleuze, Guattari, Derrida, Lyotard, Serres ou Virilio. Même Lupasco est cité dans la bibliographie : le tiers inclus est donné comme exemple de « logique féministe »… Commentant ces citations, et ceci par des affirmations quelque peu délirantes, Sokal donne l’impression d’une adhésion totale au postmodernisme et, tout particulièrement au courant relativiste associé aux Cultural Studies. Les éditeurs de la revue sont ravis de l’adhésion rêvée d’un physicien à leur cause et publient immédiatement le texte de Sokal, sans aucune vérification.

Peu de temps après, la supercherie est révélée par Sokal lui-même dans la revue Lingua Franca [2] et ainsi, Internet aidant, Sokal devient soudainement célèbre. Sokal expose honnêtement dans Lingua Franca ses motivations intellectuelles et politiques. Sur le plan politique notamment, Sokal voulait ainsi démontrer à ses amis de la gauche américaine qu’une révolution ou une transformation sociale ne pouvaient s’accomplir en s’appuyant sur la notion de Réalité de la philosophie relativiste. Seule la physique, telle que Sokal la conçoit, pouvait jouer ce rôle de fondement philosophique.

Une déferlante Internet, un bon nombre de livres et des innombrables articles dans des revues révèlent un vrai problème. Pour les uns, Sokal est l’apôtre des Lumières contre les obscurantistes postmodernes, pour les autres, il est un flic de la pensée ou, tout simplement, un imposteur inculte.

L’affaire Sokal a eu certainement le mérite de faire pleine lumière sur un phénomène de plus en plus présent dans la culture contemporaine, celui de l’absolutisation du relatif. L’extrémisme relativiste se pare de l’honorabilité du langage des sciences exactes par un détournement abusif et mutilant. Détaché de son contexte, ce langage est manipulé pour dire n’importe quoi et « démontrer » ainsi que tout se vaut. La première victime de cette déconstruction est la science exacte elle-même qui se trouve reléguée au statut d’une construction sociale parmi d’autres, la contrainte de la vérification expérimentale étant mise entre parenthèses. Il n’est donc pas étonnant qu’en quelques mois Alan Sokal est devenu le héros d’une communauté qui ressent une contradiction flagrante entre sa pratique de tous les jours et sa représentation sociale et culturelle.

Mais, paradoxalement, l’affaire Sokal a servi de révélateur d’un deuxième extrémisme – l’extrémisme scientiste, image en miroir de l’extrémisme religieux. En effet, la position de Sokal a reçu un appui de poids – celui du prix Nobel de physique Steven Weinberg, par un long article publié dans New York Review of Books [3].

« L’abîme d’incompréhension entre les scientifiques et les autres intellectuels est au moins aussi profond que du temps de C.P. Snow, il y a trois décennies » – affirme d’emblée Steven Weinberg. Quelle est la cause de cet « abîme d’incompréhension » ? Selon Weinberg, une des conditions essentielles de la naissance de la science moderne a été la coupure entre le monde de la physique et le monde de la culture. Par conséquent, l’interaction ultérieure entre science et culture serait tout simplement nuisible. Du coup, Weinberg balaie d’un revers de main, comme inférences non valables, les considérations philosophiques faites par les pères-fondateurs de la mécanique quantique.

Les arguments de Weinberg peuvent surprendre, comme le relent du scientisme d’un autre siècle : l’invocation du bon sens pour clamer la réalité des lois physiques, la découverte par la physique du monde « tel qu’il est », la correspondance biunivoque entre les lois de la physique et la « réalité objective », l’hégémonie sur le plan intellectuel de la science naturelle (« parce que nous avons une idée claire de ce que signifie « faux » et « vrai » pour une théorie donnée… »). Mais Weinberg n’est certainement ni positiviste, ni mécaniste. Un des physiciens les plus brillants du XXe siècle, il est à la fois homme de solide culture. Il convient donc d’étudier avec soin le bien-fondé de ses arguments.

L’idée centrale de Weinberg, martelée sans cesse, comme un mantra, dans ses écrits, est celle de l’existence des lois impersonnelles découvertes par la physique. Lois impersonnelles et éternelles qui garantissent « le progrès objectif » de la science et qui expliquent l’abîme infranchissable entre science et culture. La tonalité de l’argumentation est ouvertement prophétique, au nom d’une étrange religion sans Dieu. On est presque tenté de croire à l’Immaculée Conception de la science. On comprend ainsi que pour Weinberg le véritable enjeu de l’affaire Sokal est le statut de la vérité et de la Réalité : la vérité, par définition, ne peut pas dépendre de l’environnement social du scientifique ; la science est détentrice de la vérité et, à ce titre, sa coupure avec la culture est totale et définitive ; il y a une seule Réalité – la réalité objective de la physique. Weinberg affirme sans ambages que, pour la culture ou la philosophie, la différence entre la mécanique quantique et la mécanique classique ou entre la théorie de la gravitation d’Einstein et celle de Newton est insignifiante. Le mépris avec lequel Weinberg traite la notion d’herméneutique apparaît donc comme tout à fait naturel.

La conclusion de Weinberg tombe comme un couperet : « Les découvertes de la physique pourront être reliées à la philosophie et à la culture quand nous connaîtrons l’origine de l’univers ou les lois finales de la nature ». Autant dire jamais !

En 1997, Sokal décide de réécrire à l’envers son fameux article de Social Text, c’est-à-dire exprimer ce qu’il pense vraiment, et, pour cela, il s’adjoint comme co-auteur Jean Bricmont, un physicien belge qui était supposé bien connaître la situation intellectuelle en France. [Il a été président de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS) de 2001 à 2006.] Ainsi fut publié Impostures intellectuelles, livre au titre ronflant, destiné à devenir un best-seller. J’ignore si son destin fût accompli, mais le contenu du livre a surpris par sa pauvreté intellectuelle et l’écho fut loin en deçà du succès tonitruant du canular de Sokal. Les imposteurs en question sont Jacques Lacan, Julia Kristeva, Luce Irigaray, Bruno Latour, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Félix Guattari et Paul Virilio, tous français ou vivant en France. Il serait fastidieux d’analyser ici en quoi consiste « l’imposture ». La méthode des physiciens américain et belge est simple : on prend une phrase, on la détache de son contexte et ensuite on montre pourquoi elle est absurde ou inexacte sur le plan de la physique ou de la mathématique.

Par exemple, Lacan écrit : « Dans cet espace de la jouissance, prendre quelque chose de borné, fermé, c’est un lieu, et en parler, c’est une topologie. » [4] Les commentaires de Sokal et Bricmont : « Dans cette phrase Lacan utilise quatre termes mathématiques (« espace », « borné », « fermé, « topologie ») mais sans tenir compte de leur signification ; cette phrase ne veut rien dire d’un point de vue mathématique. » [5] Le procédé utilisé par auteurs disqualifie le livre et l’on croyait que l’affaire Sokal était définitivement close.

Mais voilà que Sokal récidive. Il vient de publier un nouveau livre, au titre accrocheur Pseudosciences et postmodernisme : Adversaires ou compagnons de route ? [6]. Remarquons, en passant, que Jean Bricmont écrit ou collabore à un tiers du livre. D’ailleurs, Jean Bricmont annonce sans ambages la couleur, en citant Jerry Fodor dès la première phrase du livre : « Le point de vue auquel j’adhère est […] le scientisme. » [7]

Il faut reconnaître que le rapprochement entre postmodernisme et pseudoscience est séduisant, même si Sokal avoue n’avoir trouvé que peu de penseurs postmodernes se ralliant à la cause des pseudosciences.

Mais la vraie nouveauté du livre est ailleurs et elle se trouve dans l’Appendice A du livre, intitulé La religion comme pseudoscience. Il faut préciser que, dans ce contexte, Sokal n’entend pas la religion comme désignant les sectes ou les nouveaux mouvements religieux, mais bien les religions établies – le christianisme, le judaïsme, l’islam et l’hindouisme. Il n’est donc pas étonnant que Sokal désigne de son doigt accusateur le Pape Jean-Paul II, qualifié par Sokal comme étant « le chef d’un culte pseudoscientifique majeur » [8], c’est-à-dire le catholicisme.

Cette dernière affirmation tient, tout simplement, de la diffamation, mais il est néanmoins intéressant à comprendre pourquoi la religion est, pour Sokal (et Bricmont), une pseudoscience, au même titre que l’astrologie ?

En toute innocence, Sokal nous indique ses raisons essentielles : la religion porte « sur des phénomènes réels ou allégués, ou des relations causales réelles ou alléguées, que la science moderne considère à raison comme invraisemblables. » Il écrit aussi : « Elle tente d’étayer ses affirmations sur des raisonnements ou des preuves qui sont loin de satisfaire aux critères de la science moderne en matière de logique et de validation. » [9] L’erreur épistémologique de Sokal est évidente : il prend comme seul juge de la vérité et de la réalité la science moderne. A aucun moment, il n’envisage la possibilité d’une pluralité des niveaux de réalité, la science moderne étant associée à certains niveaux et la religion à d’autres niveaux. Pour Sokal, il n y a qu’un seul et même niveau de réalité, hypothèse épistémologique intenable précisément en vertu de ce que la science moderne nous a appris.

L’attitude de Sokal nous rappelle étrangement la position de Lénine qui, en 1908, dans son livre Matérialisme et empiriocriticisme, attaquait les théories physiques impliquant un espace-temps multidimensionnel, en proclamant qu’on ne peut faire la révolution que dans quatre dimensions. Lénine, comme Sokal, croyait dans l’existence d’un seul niveau de réalité. Ou, plutôt, il se donnait cette croyance pour pouvoir justifier sa révolution.

De toute évidence, on pourrait trouver de multiples arguments pour mettre sérieusement en doute les affirmations de Sokal et ses amis. Mais, à mon sens, cette démarche n’a pas d’intérêt car, si on persiste sur cette voie, cela menace de nous enliser dans une polémique sans fin, où la simplification caricaturale de la position adverse et même les insultes vont s’amplifier. Les trois extrémismes présents, dont l’extrémisme religieux est le plus connu par le grand public, ont le grand mérite de mettre sur la place publique un problème capital – celui du statut de la vérité et de la réalité – et de nous montrer les conséquences, y compris sur le plan politique, de ce problème.

Il s’agit maintenant d’aller au-delà ces trois extrémismes, germes de nouvelles formes de totalitarisme. L’affaire Sokal présente une bonne opportunité de reformuler, sur une base nouvelle et rigoureuse, non seulement les conditions du dialogue entre sciences exactes et sciences humaines, mais aussi celles du dialogue entre science et culture, science et société, science et spiritualité.

Au fond, la source de la polémique violente déclenchée par l’affaire Sokal est la confusion redoutable entre outils et conditions du dialogue. Sokal et ses amis ont raison de dénoncer la migration anarchique des concepts des sciences exactes vers les sciences humaines qui ne peut mener qu’à un faux-semblant de rigueur et de validité. D’autre part, les relativistes modérés ont raison de dénoncer le désir de certains scientifiques d’interdire tout dialogue entre science et culture. En fait, Weinberg fait exactement la même confusion que ses contradicteurs. Pourquoi se déclare-t-il « contre la philosophie » (titre d’un des chapitres de son livre Dreams of a Final Theory [10]) ? Tout simplement parce qu’il reproche aux outils de la philosophie de ne pas être productifs dans la création scientifique.

Sommes-nous obligés de choisir entre les trois extrémismes, comme seules issues possible ? Certainement pas. La transdisciplinarité est aujourd’hui un des remparts contre la fascination exercée par les trois extrémismes.

Si dialogue il y a entre les différentes disciplines, il ne peut pas être fondé sur les concepts d’une discipline ou d’une autre, mais sur ce qu’il y a en commun entre toutes ces disciplines : le sujet lui-même. Un sujet qui, dans son interaction avec l’objet, se refuse à toute formalisation et qui garde pour toujours sa part de mystère irréductible. Un sujet qui, tout au long de ce siècle qui s’achève, a été considéré comme un objet : objet d’expériences, objet d’idéologies qui se proclamaient scientifiques, objet d’études « scientifiques » destinées à le disséquer, à le formaliser et à le manipuler, révélant du même coup un processus autodestructeur par la lutte acharnée et irrationnelle de l’être humain contre lui-même.

En fin de compte, c’est à la résurrection du sujet que nous convie l’affaire Sokal – quête véritablement transdisciplinaire et de longue haleine d’un nouvel art de penser et de vivre.

Basarab Nicolescu

Article paru dans la revue Esprit, n°326, juillet 2006.


[1] Alan D. Sokal, « Transgressing the Boundaries: Toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity », Social Text 46/47, Spring/Summer 1996, pp. 336-361.

[2] Alan D. Sokal, « A Physicist Experiments with Cultural Studies », Lingua Franca 6(4), May/June 1996, pp. 62-64.

[3] Steven Weinberg, « Sokal’s Hoax », New York Review of Books 43(13), August 8, 1996.

[4] Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 27.

[5] Idem, p. 27.

[6] Alan Sokal, Pseudosciences et postmodernisme : Adversaires ou compagnons de route ?, Paris, Odile Jacob, 2005, traduit de l’anglais par Barbara Hochstedt, préface de Jean Bricmont.

[7] idem, p. 7.

[8] ibid., pp. 51 et 155.

[9] ibid., p. 158.

[10] Steven Weinberg, Dreams of a Final Theory, New York, Pantheon Books, 1992.

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