Accueil > Curiosa, Médecine > Sur les phénomènes, les causes et les conséquences de l’ivresse

Sur les phénomènes, les causes et les conséquences de l’ivresse

Ce texte est une note issue du “Guide théorique et pratique du fabricant d’alcools et du distillateur” publié à Paris à la Librairie du Dictionnaire des Arts et Manufactures en 1870.

Notre dessein est d’exposer, dans cette note, les principales bases d’une opinion qui semble choquer certaines idées reçues. Recherchant la simplification, même en matière de raisonnement spéculatif, nous croyons très-peu au complexe, lorsqu’il nous semble que ce complexe ne représente qu’un imbroglio intéressé. Combien ne voyons-nous pas, en effet, de docteurs contemporains qui, peu au courant de ce qu’ils pensent ou de ce qu’ils croient penser, s’amusent à embrouiller ce qu’ils appellent leurs idées, afin de les rendre moins accessibles à tous ? C’est là le côté intéressant de leurs élucubrations. Si elles étaient compréhensibles, elles n’inspireraient que de l’indifférence. Et encore est-ce pour ne rien dire de plus sévère et de plus justement mérité que nous employons ce terme anodin, qui ne peut guère offenser de tels génies.

Nous n’entendons pas nier, même au point de vue médical, ce que l’on appelle les actions spéciales ; nous croyons à la réalité de quelques unes de ces actions, mais nous sommes convaincus de ce fait, que, pour les besoins de la cause et les nécessités de l’éteignoir, pour la sauvegarde de certaines ignorances inexcusables on en a exagéré l’importance, qu’on en a abusé, presque autant que certains chimistes abusent des actions de présence, des actions catalytiques, ou que d’autres ont abusé du mot spontané. Toutes ces vanités n’ont pas l’orgueil d’avouer leur ignorance ; ce serait déjà un signe de force…

Nous pourrions aller fort loin dans cette idée ; mais nous la laissons aux méditations du lecteur et nous parlerons de l’ivresse.

Suivant les principes de la science, héritiers de ceux qui attribuaient le sommeil produit (quelquefois ?) par l’opium à la vertu dormitive de cette drogue, les agents enivrants produisent l’ivresse en vertu d’une action spéciale sur le cerveau. Cette proposition est fausse; elle ne peut pas être vraie, au moins en thèse générale, et nous tenons à le prouver en quelques lignes.

Si les phénomènes physiologiques de l’ivresse se traduisent le plus souvent par l’excitation à divers degrés croissants, suivie de la prostration, parfois du coma et de l’apoplexie, il serait bon de démontrer que les [substances] alcooliques et quelques analogues produisent seuls des résultats de ce genre. Or, il est loin d’en être ainsi. Ne voyons-nous pas tous les jours les partisans des actions spéciales s’enivrer de leur mérite, de leur talent, de leurs discours, de leurs théories, et passer par tous les phénomènes physiques et psychiques de l’ivresse alcoolique, comme s’ils buvaient l’intoxication avec l’eau-de-vie ou l’absinthe ? Ne voyons-nous pas d’étranges ivresses, causées par la colère, la vanité, l’orgueil, l’ambition ou l’envie ? Ne pourrions-nous pas nommer des orateurs, au palais, à la tribune ou dans les clubs et les carrefours, qui s’enivrent de leur éloquence ?

Ces exemples frappent nos yeux, et si nous ne les voyons pas, c’est que nous ne voulons pas les voir.

L’amour, même platonique, a son ivresse ; le crime enivre ses sombres adeptes, et cette expression des siècles est de la plus complète vérité lorsqu’il s’agit d’exprimer cet état particulier d’agitation anormale, dont les conséquences se traduisent par des troubles cérébraux plus ou moins durables, dérivés d’une cause physique ou produits par des faits d’ordre moral.

Ce serait à juste titre que l’on modifierait l’idée conventionnelle et que l’on en changerait l’expression : tant de causes peuvent déterminer l’ivresse, que cet état nous semble plutôt produit par un nombre indéterminé de causes générales que par des actions spéciales. Il faudrait, pour cela, admettre que la plupart des phénomènes physiologiques, normaux ou morbides, sont sous la dépendance de causes spéciales; il faudrait à chaque résultat une vertu dormitive.

On nous permettra de ne pas envisager cette question sous le point de vue de l’école. De même que, dans toute cette affaire d’endosmose, où nos docteurs ont voulu trouver une série nouvelle de connaissances humaines, nous ne rencontrons qu’un groupe de faits très-simples, dépendant à la fois des phénomènes de la capillarité et de la loi d’équilibre, de même la question de l’ivresse nous paraît être en dehors des hypothèses systématiques que l’on a cherché à établir.

Nous reconnaissons deux sortes d’ivresse, l’ivresse de cause physique et l’ivresse de cause morale.

Dans les deux cas les phénomènes sont complètement identiques, et si l’ivresse de cause morale frappe moins l’esprit de l’observateur, cela tient à ce qu’elle arrive plus rarement au paroxysme de l’ivresse de cause physique. Elle est bornée, le plus souvent, aux faits prodromiques de l’ivresse alcoolique, prise pour type, sans que l’on puisse prétendre, cependant, qu’elle n’en atteint jamais les dernières limites. Ainsi la colère peut conduire à l’apoplexie. La haine, l’envie, etc., ont déterminé de la démence et du délire. On pourrait citer des exemples trop nombreux, dans cet ordre d’idées, que nous laissons de côté, pour nous occuper plus particulièrement de l’ivresse de cause physique ou ivresse matérielle.

L’ivresse matérielle est caractérisée, en général, par deux phases distinctes : l’excitation et la prostration. La période d’excitation peut présenter des variétés extrêmement nombreuses, car, depuis cette légère pointe de gaieté qui charme les réunions gauloises, jusqu’à cette fureur incoercible de certains ivrognes, il y a tout un monde de différences. De même, la période de prostration peut aller, par d’infinies gradations, jusqu’au sommeil comateux et à la mort.

Il importe donc de se rendre compte des faits et nous allons prendre pour exemple les phénomènes produits par l’ingestion de l’alcool. Dans la première période, aussitôt après l’introduction de cette liqueur dans l’estomac, la sensation bien nette d’une chaleur notable se fait sentir à cet organe et se propage rapidement vers toute la périphérie. L’excitation générale est légère, les facultés sont mises en éveil et augmentent d’activité. A ce moment la vision est entière, la face est à peine plus colorée, les sens perçoivent les impressions avec la plus grande précision. Si la dose de l’agent enivrant est augmentée avant la cessation de l’effet, les résultats sont plus sensibles. La chaleur périphérique diminue ; elle est remplacée par un commencement d’anesthésie de la peau ; la face se congestionne, l’œil s’injecte, les oreilles bourdonnent…, l’excitation morale augmente et atteint souvent des limites incroyables ; les impressions cessent d’être justes.

Sans vouloir décrire ici, même d’une manière sommaire, les phénomènes de cette première période, nous nous contenterons d’ajouter qu’elle peut présenter les modifications les plus bizarres, mais que, en règle générale, elle offre une phase d’excitation légère et une phase d’excitation plus ou moins violente.

A la suite de la période d’excitation, si l’ingestion continue, et souvent même sans cela, survient la réaction, la prostration. Les extrémités sont froides, la peau à perdu sa chaleur, la face se décolore, la tendance au sommeil est manifeste, souvent invincible; les impressions ont perdu toute leur netteté, l’intelligence est alourdie ; enfin les fonctions cérébrales peuvent être complètement suspendues. Un sommeil comateux plus ou moins profond termine cette période, dont la mort peut être la conséquence.

Si nous supprimons par la pensée l’idée de l’alcool en tant qu’agent déterminant ces effets, nous trouvons qu’ils sont également produits, et de la même manière, par une foule de causes physiques. Ainsi, l’alcool, le vin et toutes les boissons fermentées, les éthers, le chloroforme, les essences et tous les excitants calorifiques déterminent les mêmes faits, dans le même ordre, s’ils sont absorbés à dose croissante ou continue ; toute introduction dans l’estomac d’une substance quelconque, qui en excite l’activité organique, toute introduction dans les voies respiratoires d’un gaz excitant produit les mêmes phénomènes. Ajoutons, pour être moins incomplet dans ce rapide aperçu, que toutes les causes morales ou matérielles qui peuvent réagir sur la matière nerveuse peuvent conduire à des résultats identiques.

On rencontre, à la vérité, de rares individus qui semblent réfractaires à l’ivresse ; mais cette résistance n’est qu’apparente et l’observation en fournit tous les jours des preuves positives.

En somme, il semble bien difficile d’attribuer aux agents alcooliques seulement la propriété de déterminer l’ivresse, puisque cet état, avec toute la succession des symptômes qu’il présente, peut-être produit par des causes très-nombreuses, fort différentes et, souvent, par des agents qui ne renferment pas d’alcool ou qui ne sont pas dérivés de ce principe. En portant à l’extrême les conséquences de ce que nous venons de dire, on peut admettre que tout corps solide, liquide ou gazeux dont l’action est excitante du mouvement circulatoire, peut et doit être considérée comme une cause possible d’ivresse. De même tout acte matériel, tout travail cérébral, toute excitation nerveuse, de cause physique ou morale, dont la conséquence prochaine est une augmentation progressive de la calorification et une surexcitation de la circulation, devra être envisagée de la même façon, si l’on veut se faire une idée nette et juste de ce qui est, plutôt que de se perdre dans les aberrations des systèmes.

De là, nous considérons toute cause, matérielle ou morale, d’exagération marquée dans la circulation aortique, comme une cause prochaine ou possible de l’ivresse. Il y a loin de ceci à ne voir dans l’ivresse qu’un état particulier dû à l’action spéciale de l’alcool; mais ce n’est pas à dire, pour cela, que nous ne reconnaissions pas, ce qui est vrai, que les excitants diffusibles alcooliques doivent être placés en tête de la liste des agents enivrants. Au contraire, nous nous rapprochons de l’opinion commune et nous admettons presque des causes spéciales dans les agents enivrants, en ce sens, que chacun de ces agents produit, habituellement, des différences plus ou moins sensibles dans les phénomènes ébriaques et dans leurs conséquences finales. Ainsi, l’alcool, le vin, la bière, le cidre enivrent ; les phénomènes généraux sont communs, mais une foule de circonstances peuvent trahir la nature de l’agent inébriant. Toutes les liqueurs fermentées enivrent ; mais le vin blanc n’enivre pas comme le vin rouge, à dose égale de principe alcoolique. De même, l’absinthe n’enivre pas comme l’eau-de-vie, et celle-ci même, selon son origine et les circonstances de sa production, détermine différentes variétés d’ivresse. La solution aqueuse d’alcool pur, l’eau-de-vie de vin, le tafia, le kirsch, l’eau-de-vie de cidre, le wiskey, le rack, etc., produisent l’ivresse ; mais cette ivresse offre à l’observation des différences plus ou moins caractérisées. Cela tient, selon nous, à ce que l’action générale se compose de plusieurs actions particulières et que l’action de l’alcool est modifiée, augmentée, diminuée, par celle des agents qui l’accompagnent. Les huiles essentielles apportent ici leur contingent d’action et, à côté de l’action inébriante proprement dite, il faut admettre des actions particulières sur le centre nerveux.

Tout cela est parfaitement justifié par l’examen des faits. Voici, en effet, ce qui se passe dans l’intoxication ébriaque ou, plutôt, dans l’ingestion d’un agent enivrant quelconque. Le premier phénomène est l’augmentation de la chaleur gastrique; le second est l’augmentation du mouvement circulatoire, dont le pouls radial peut donner la mesure. Dans les premiers moments de l’exagération de la circulation aortique, le mouvement sanguin détermine une augmentation de travail et, par suite, une augmentation de la chaleur vers les capillaires. De là, cette douce calorification de la peau et des membres, cette excitation légère des fonction cérébrales. Si l’action se prolonge par une continuation de l’emploi de la cause inébriante, les faits deviennent tous différents. L’onde sanguine se porte avec plus de violence et d’abondance dans les gros troncs artériels et surtout vers les régions où la mollesse des tissus permet une plus grande dilatation des artères. C’est vers le centre cérébral surtout que se porte le mouvement. Il y a afflux exagéré du sang au cerveau par les carotides. Si, dans la première période d’excitation légère, la coloration de la face est sous la dépendance de l’afflux du sang dans la carotide externe, dans cette même période, et progressivement, dans celles qui suivent, la carotide interne porte au cerveau des masses de sang de plus en plus considérables. Si l’on continue l’observation d’une manière attentive, on constatera, à ce moment, un refroidissement progressif de l’enveloppe cutanée, et la cause immédiate de ce refroidissement n’échappera pas à l’homme habitué à la discussion logique des faits. Tout à l’heure, il y avait de la chaleur périphérique; donc, il y avait un travail. Il y a maintenant refroidissement ; donc, il y a cessation de travail… En effet, les capillaires veineux ne peuvent suffire à reprendre, à l’arbre artériel, l’excès du sang qu’il contient ; la détente n’est plus proportionnelle ; il y a déplétion relative du système veineux et la contractilité des capillaires est, pour ainsi dire, en raison de l’effort trop violent qui les sollicite du côté artériel. De là, stase forcée du sang dans les capillaires artériels, refroidissement progressif, par diminution du travail actif et du mouvement. Le froid des ivrognes est très-compréhensible.

Dans le système artériel, les choses se passent autrement, bien qu’elles soient une conséquence forcée de ce que nous venons de dire. A mesure que l’état se prononce d’avantage, l’onde sanguine, foulée par le ventricule gauche, parcourt un chemin de plus en plus court vers des portions les plus éloignées, où la détente s’opère plus lentement. en revanche, la colonne sanguine se porte vers les organes mous, vers le cerveau et le poumon principalement, où la dilatation des tubes artériels est moins contrariée. Bientôt la pulpe cérébrale se trouve comprimée dans la boîte osseuse inflexible qui la renferme et, dès lors, si la situation se prolonge ou si elle est trop violente, on peut s’attendre à toutes les conséquences des lésions cérébrales. En dehors du sommeil comateux et du danger de mort, il est matériellement impossible que cette compression ne détermine pas des altérations fonctionnelles plus ou moins graves ; mais la maladie la plus fréquente qui résulte des habitudes crapuleuses est la démence, sous l’une ou l’autre de ses formes.

On trouve la preuve de ce qui vient d’être exposé dans l’examen cadavérique. A l’autopsie, on trouve l’inflammation de la muqueuse de l’estomac. Les cavités droites du cœur et les grosses veines sont gorgées d’un sang noir mêlé de caillots ; enfin, on rencontre tous les phénomènes anatomiques de l’apoplexie méningée et de l’apoplexie pulmonaire…

La mort par l’ivresse est donc la conséquence d’une congestion du cerveau et du poumon, et cette congestion sera toujours déterminée par toute cause d’une exagération du mouvement circulatoire.

N. Basset – 1870

(Chimiste, auteur de divers ouvrages de chimie appliquée.)

Publicités
Catégories :Curiosa, Médecine Étiquettes : ,
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :