Accueil > Biologia novae, Critique de la biologie moderne, Curiosa > Génome humain: l’heure de la désillusion

Génome humain: l’heure de la désillusion

Nous reproduisons ici la traduction d’un article de la revue Prospect (Londres) paru dans Courrier International n°1025 du 24 au 30 juin 2010 qui viens confirmer en tous points le Mémoire pour rectifier les jugements du public sur la révolution biologique d’André Pichot.

Achevé depuis dix ans, le séquençage complet de nos gènes devait permettre de créer des médicaments innovants. Mais on les attend toujours…

Il y a dix ans, la première ébauche de séquence du génome humain fut présentée comme le début d’une ère nouvelle de la médecine. Francis Collins – qui dirigeait à l’époque le consortium international pour le séquençage du génome humain (IHGS) et qui se trouve aujourd’hui à la tête des Instituts américains de la santé (NIH) – affirmait que les connaissances acquises grâce aux travaux de séquençage allaient permettre aux médecins d’adapter les traitements au profil génétique des patients. Il voyait ce rêve devenir réalité avant 2010.

Comme vous l’aurez peut-être remarqué, cela ne s’est pas produit. Jusqu’à présent, l’impact médical du Projet génome humain (PGH) – qui a débouché sur le décryptage de plus de 21.000 gènes – a été insignifiant. Contrairement aux assurances de Collins, en 2001, selon lesquelles « de nouveaux médicaments génétiques sur mesure [allaient être] introduits sur le marché pour lutter contre le diabète sucré, l’hypertension, les troubles mentaux et beaucoup d’autres maladies », il n’est plus du tout évident que cela se produise effectivement. Avons-nous été trompés ? Pas exactement. Mais la distance qui sépare les promesses et les actes montre bien que, comme les alunissages dans le domaine de l’exploration spatiale, le PGH était plus un triomphe de la technologie qu’un progrès de la compréhension scientifique.

Nous ne comprenons pas le fonctionnement du génome

Certes, il est normal que les promesses liées aux avancées scientifiques tardent à se matérialiser et il est incontestable que la connaissance des 3 milliards de bases azotées de notre ADN [dont la séquence détermine le code génétique] va faire progresser les recherches sur l’origine et l’évolution de l’homme, la démographie et les maladies. En outre, l’une des retombées technologiques du PGH a été le perfectionnement des techniques de séquençage, qui a permis au projet d’aboutir plus tôt (et pour moins cher) que prévu. Cette fantastique évolution a été due en partie à une compétition intense dans la course au séquençage entre le PGH, un consortium public et la société américaine Celera Genomics, dirigée par le biologiste et homme d’affaires Craig Venter. Ces techniques ont ouvert la porte à un séquençage moins onéreux des génomes individuels et contribué à une explosion des données génomiques dans le monde entier.

Pourquoi ces données ne se sont-elles pas traduites par la découverte de nouveaux médicaments ? C’est en partie parce qu’il s’est révélé extrêmement difficile de passer de la connaissance théorique d’un gène qu’on savait impliqué dans une maladie à une solution thérapeutique viable, même pour une maladie comme la mucoviscidose, qui est provoquée par un seul et unique gène. En réalité, le problème est que nous ne comprenons pas comment fonctionne exactement un génome. Ce qui peut être très gênant quand il s’agit d’un projet qui a coûté quelque 3 milliards de dollars [2,4 milliards d’euros]. En fait, le PGH n’est pas issu d’une véritable hypothèse de départ : il n’avait pas pour mission de répondre à des questions bien définies. Au contraire, les chercheurs espéraient que des applications bénéfiques découleraient naturellement des données dégagées. Cette attitude n’était pas due à l’ignorance des scientifiques, mais à des hypothèses de départ erronées. Avant le PGH, on pensait que nos génomes étaient faits de gènes qui conditionnaient la synthèse des protéines, essentielle au fonctionnement des cellules. On pensait également que ces gènes étaient noyés dans un tas d’ADN « inutile » ou ADN « poubelle » qui n’aurait pas été éliminé au cours du processus de l’évolution. On pensait enfin qu’à chaque gène correspondait une protéine unique codée par l’intermédiaire de l’acide ribonucléique (ARN), celui-ci servant de modèle pour l’assemblage de ladite protéine.

Depuis que le PGH a commencé, en 1993, diverses révisions de ces théories se sont imposées et d’autres théories complètement différentes ont pris forme. Il se pourrait par exemple que la relation gène-protéine ne soit pas si exclusive que cela. En outre, la majeure partie de cet ADN dit « inutile » ne serait pas inutile du tout, mais jouerait au contraire un rôle biologique encore inconnu. En effet, la majorité de cet ADN est transcrit en ARN, opération consommatrice d’énergie, qui ne se produirait donc pas sans une bonne raison. Autre révision : les gènes ne seraient pas forcément distribués de façon linéaire sur le génome. Quant à l’activité des gènes, elle serait influencée par de nombreux facteurs qui ne sont pas explicitement codés dans le génome. Il pourrait s’agir de l’arrangement du matériel chromosomique et de son « étiquetage » par des marqueurs chimiques. Ainsi, même dans le cas de maladies comme le diabète, où il y a clairement un facteur héréditaire, les gènes impliqués ne comptent que très peu dans l’hérédité. Le reste des facteurs a même été surnommé « matière noire » du génome, ce qui équivaut à un aveu d’ignorance totale par les scientifiques.

Le génome est plus complexe qu’un manuel d’utilisation

Pour être juste, il faut dire que certains de ces nouveaux points de vue ont pu être développés grâce au PGH lui-même et aux technologies qui lui sont associées. Mais il y a eu un manque d’anticipation de la complexité du génome, dû en partie aux sophismes confortables de la recherche en génétique. Après la découverte de la structure moléculaire de l’ADN par Francis Crick et James Watson, en 1953, les généticiens ne purent s’empêcher de penser que le plus important avait été fait. Ils se mirent à considérer l’ADN comme un « livre de la vie », à lire comme un manuel d’utilisation. On se rend compte aujourd’hui que le génome ressemble moins à une liste de pièces détachées qu’à un système climatique plein de réactions et d’interdépendances complexes.

Une des plus pernicieuses conséquences du syndrome « livre de la vie » fut l’apparition d’un nouveau déterminisme génétique, qui pourrait se résumer par la phrase : nous sommes ce que nos gènes font de nous. Une autre illusion de jeunesse du PGH était que l’on peut faire de la science sans hypothèses et sans idées. Comme le dit Jim Collins, de l’université de Boston, l’un des rares biologistes à voir plus loin que le bout de son nez, « nous avons fait l’erreur de confondre la collecte d’informations et l’amélioration de notre compréhension ».

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Il se peut que ce que nous ne savons pas encore sur le génome soit une énorme masse de détails inaccessibles. Mais des ingénieurs examinant le corps humain diraient que le bon fonctionnement d’un système aussi complexe doit forcément dépendre de principes généraux plus vastes. Nous connaissons indubitablement l’un d’entre eux – le lien entre la séquence d’un gène et la structure d’une protéine –, mais nous ne pouvons plus continuer à penser que les choses s’arrêtent là. Et nous ne découvrirons pas les autres principes en nous contentant de plonger dans l’océan de données que nous fournira un autre domaine de la biologie finissant en “-ome”, que ce soit le protéome, l’épigénome ou le métabolome.

Ce dont nous avons besoin, c’est de penser de façon originale.

Philipp Ball

.

Consultez et téléchargez la brochure:

Articles parus dans la revue Esprit

.

Advertisements
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :