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Jacques Roger, La sociobiologie est-elle à l’heure ?, 1980

Compte-rendu : Yves Christen, L’Heure de la sociobiologie, Paris, Albin Michel, 1979.

La sociobiologie, qui a soulevé des tempêtes de polémiques aux Etats-Unis, de vives contestations en Angleterre et de sérieux débats en Allemagne, est restée presque inconnue du public français. Quand il en a entendu parler, c’est à propos de la nouvelle droite et de l’hérédité de l’intelligence, problèmes fort secondaires. La grande presse, en particulier, s’est signalée par son silence, ou par la rareté et la superficialité des articles qu’elle a publiés sur la question. Sans doute ne juge-t-elle pas ses lecteurs capables de digérer les nourritures un peu fortes que le New York Times ou la New York Review of Books fournissent au public américain. Pour un public plus averti cependant, un article de Pierre Thuillier dans La Recherche posait quelques questions importantes, mais sans pouvoir les développer. Le livre d’Yves Christen répond donc à un besoin, et d’abord parce qu’il se veut plus travail d’information que de polémique. En bon journaliste, Christen commence par la description colorée de l’extraordinaire bagarre et de l’échange d’injures, voire de coups, provoqués par la publication en 1975 du livre d’Edward Wilson, Sociobiology : the New Synthesis. Mais, très vite, l’anecdotique disparaît, la personne même de Wilson s’efface – peut-être un peu trop – et l’on en vient aux vrais problèmes. Alors apparaissent les noms importants : Hamilton, Trivers, Konrad Lorenz, Tinbergen et, à l’origine de tout, le vieux Darwin. L’intention documentaire d’Yves Christen est soulignée par la présence d’une abondante bibliographie, à laquelle on peut seulement reprocher une chose : l’absence du titre exact et de la date de publication de l’original pour les ouvrages traduits en français. Ils sont souvent donnés dans le texte, mais il est gênant de ne pas les trouver immédiatement dans la bibliographie.

Dans un ensemble complexe de problèmes très compliqués, Yves Christen introduit la plus grande clarté possible. C’est un excellent vulgarisateur. Dans l’atmosphère élitiste de la vie intellectuelle française, le mot a une valeur nettement péjorative, ce qui est très regrettable, surtout en un temps où la science pose de plus en plus de problèmes aux citoyens des démocraties occidentales. Sous-informé ou mal informé, à travers des articles qui tendent plus à établir la vérité de l’auteur que les données du problème, le citoyen français, en particulier, est encouragé dans sa double tendance naturelle – ou historique – à faire passivement confiance à ceux qui savent ou à les récuser systématiquement.

Après un premier chapitre sur l’essor et les difficultés de la sociobiologie depuis 1975, le second chapitre rappelle, trop rapidement – et j’y reviendrai – les bases de la nouvelle discipline, mentionnant en passant quelques-unes des objections qu’elles soulèvent. Puis, dans une série de chapitres, on en présente les thèses majeures, la théorie du gène égoïste, la sélection de parenté et la sélection de groupe, les pratiques altruistes d’échange dans les sociétés animales, le comportement de ces sociétés à l’égard des nouveau-nés et des jeunes. De l’éthologie animale on passe à l’éthologie humaine et aux problèmes de la culture. Un dernier chapitre est consacré aux objections que l’on peut faire à la sociobiologie au nom de valeurs humaines, morales ou politiques. L’auteur s’y emploie à dissiper des inquiétudes qu’il estime mal fondées. Tout au long du livre, cependant, il a, par touches successives, pris ses distances à l’égard de certaines attitudes impérialistes et réductionnistes que l’on trouve un peu trop souvent chez les sociobiologistes.

Dans l’ensemble, l’exposé d’Yves Christen est clair, suffisamment précis, et ne trahit pas les idées qu’il présente. On peut regretter que le démon du journalisme l’ait poussé à donner à ses chapitres et sous-chapitres des titres un peu racoleurs qui ne se justifient pas toujours, et entravent la recherche de celui qui veut retrouver rapidement dans la table des matières les passages consacrés par exemple à la sélection de parenté ou à la sélection de groupe. Défaut sans gravité.

C’est sur un autre point, et beaucoup plus fondamental, que le livre d’Yves Christen appelle de sérieuses réserves. Suivant pas à pas ses auteurs, il se contente, chemin faisant, de prendre ses distances sur des points de détail. A aucun moment dans le livre, il ne tente de dégager ni de critiquer systématiquement les présupposés fondamentaux de la sociobiologie, son épistémologie ou ses méthodes de travail. Je me contenterai ici de quelques exemples.

La sociobiologie représente aujourd’hui la forme extrême de la théorie synthétique de l’évolution mise au point dans les années 1940-1950, et fâcheusement appelée ici néo-darwinisme, ce qui, pour l’historien, introduit une confusion regrettable avec le néo-darwinisme weismannien des années 1890. La base de la théorie synthétique est la théorie de la sélection naturelle, empruntée à Darwin mais redéfinie par les généticiens des populations dans les années 1930. Dans la sociobiologie, la sélection naturelle s’accompagne du principe d’optimisation, selon lequel tout ce qui existe dans le monde vivant, depuis la chimie moléculaire jusqu’au comportement, ayant été naturellement sélectionné, est ce qui pouvait exister de mieux. Principe qui relève plus de l’acte de foi que de la démarche scientifique et d’abord parce qu’en toute rigueur épistémologique, il ne peut être ni prouvé ni improuvé (falsifié, diraient les poppériens). En outre on doit admettre, en strict darwinisme, qu’une forme ou un comportement, utile en certaines circonstances, a été alors sélectionné mais a pu survivre dans d’autres circonstances parce que devenu neutre ou modérément nuisible. Ce que nous savons avec certitude des espèces vivantes, c’est qu’elles survivent. Affirmer qu’elles sont le mieux adaptées qu’il est possible, relève du providentialisme et de la théologie naturelle dont Darwin a dû relever le défi en faisant subrepticement de la sélection naturelle l’équivalent d’une providence. Ce qui contraint les darwiniens modernes à multiplier les hypothèses aussi ingénieuses qu’indémontrables dans certains cas embarrassants et bien connus comme celui du cerf d’Irlande (cervus megaceros). Or on ne trouve dans le livre d’Yves Christen que deux ou trois allusions fugitives au principe d’optimisation, justement attaqué par Lewontin (p. 73, 74 et 153).

Un autre point, lié au précédent, est celui du rôle de la sélection naturelle dans l’évolution, rôle largement remis en question par les généticiens de l’école de Motoo Kimura et Tomoko Ohta, qui soulignent le rôle dans l’évolution des mutations neutres, sans avantage sélectif, qui sont de loin les plus fréquentes, et d’une dérive génétique où la sélection naturelle n’intervient pas. Yves Christen signale ces théories dans son second chapitre, en précisant avec raison que ce neutralisme ne constitue nullement un nouveau lamarckisme (p. 40) – quitte à donner du lamarckisme une image singulièrement fausse (p. 39-40) – mais il se débarrasse un peu rapidement de l’objection majeure que ce neutralisme représente pour la sociobiologie, qui préfère en général l’ignorer et découvrir partout l’intervention de la sélection naturelle.

Passons sur un autre trait commun à la sociobiologie et la génétique : nous ignorons tout des mécanismes par lesquels le code génétique contrôle la morphogenèse et, à plus forte raison, le comportement, et les naturalistes, en particulier Ernst Mayr, s’évertuent à nous rappeler que c’est la totalité d’un génotype qui s’exprime dans un phénotype. Tout cela n’empêche apparemment pas les sociobiologistes de spéculer sur le destin du gène égoïste ou du gène de l’altruisme, sans savoir bien sûr ni s’il existe ni comment il s’exprime. Notons au passage que les concepts de population et de pool génétique, quoique formellement présents, ont perdu toute signification et que le concept d’espèce, au sens le plus rigide, semble être subrepticement réintroduit, au moins en ce qui concerne le comportement. Sortie de la génétique des populations, science probabiliste par excellence, la sociobiologie semble curieusement avoir un faible pour le déterminisme.

Un dernier point, pour en finir avec l’aspect génétique de la sociobiologie. Yves Christen signale l’exploitation qui en est faite par les économistes libéraux américains, rappelle avec raison qu’il s’agit d’un nouvel avatar du darwinisme social, de fâcheuse mémoire, et remarque très justement que cette exploitation de la biologie par l’économie a été, et est plus que jamais, facilitée par les analogies de vocabulaire. Dans le cas des sociobiologistes, écrit-il, le degré de parenté est encore plus manifeste. Il n’est question que de coût et de bénéfice (p. 158). Bien sûr, ajoute-t-il, il ne s’agit là que d’une analogie. Soit. Mais n’oublions pas que dans ses recherches les plus sérieuses, celles de Hamilton, Trivers, Hare et Wilson lui-même sur les insectes sociaux (présentées ici, p. 59-62), la sociobiologie fonctionne en construisant des modèles mathématisables, dont les résultats sont ensuite confrontés avec les observations. Méthode banale, certes, dans la science moderne, et dont l’origine remonte à Darwin. Mais dans ces conditions, l’analogie de vocabulaire n’est ni fortuite ni superficielle. En fait, Trivers et Hare, en particulier, ont délibérément construit leur modèle à partir des concepts fondamentaux de l’économie libérale, fidèles en cela à Darwin, que Marx avait déjà critiqué à ce propos. Les données numériques que Trivers et Hare ont tirées de leur modèle s’accordent avec leurs observations : fort bien. Cela signifie-t-il que ce modèle soit le seul possible ? Je l’ignore. Mais on doit reconnaître que toute la sociobiologie repose sur une idéologie empruntée à un autre domaine du savoir, l’économie libérale, dont on peut par ailleurs penser tout le bien ou tout le mal que l’on voudra, mais qui se trouve fâcheusement transportée hors de son lieu propre de compétence. La remarque, au demeurant, vaut pour toutes les théories de l’évolution issues du darwinisme.

Lorsqu’on passe aux études du comportement et de son rapport avec la génétique, on remarque dans la sociobiologie une absence que ne signale pas Yves Christen, celle du concept de programme ouvert, souvent utilisé par les naturalistes. On sait par exemple que le criquet pèlerin se rencontre communément sous forme d’individus isolés. S’ils viennent à se rassembler sous l’action de circonstances extérieures, une forme nouvelle apparaît et des essaims de millions d’individus se forment, qui s’envolent et vont semer la ruine chez les agriculteurs d’Afrique orientale et du Proche-Orient. Dans ce cas précis, le génome code pour deux types de morphogenèse et de comportement, et les conditions extérieures, d’isolement ou de rassemblement des individus, déterminent son expression. Pour prendre un exemple plus complexe, on peut admettre, avec Chomsky, que l’homme est génétiquement programmé pour apprendre un langage. Mais, quelle que soit son origine ethnique, il apprendra aussi bien l’anglais ou le chinois, malgré les différences de fonctionnement entre les deux langues. Et si l’enfant se trouve isolé à l’âge normal de l’apprentissage, il n’en apprendra aucune, et ne pourra jamais plus en apprendre. On est donc un peu surpris de retrouver ici (p. 177), exposée sans aucune critique, la vieille idée d’un pharaon curieux, reprise au Siècle des Lumières, d’élever un groupe d’enfants hors de tout contact avec des adultes parlant : type même d’expérience de pensée dont le résultat ne peut être qu’objet d’hypothèse. De toute manière, la notion de programme ouvert, pratiquement admise par Lorenz, semble absente de la sociobiologie, qui tend constamment à suggérer, implicitement ou explicitement, un déterminisme génétique du comportement.

La démonstration de cette vérité douteuse est singulièrement facilitée par le caractère englobant et flou de la notion même de comportement, telle qu’on l’utilise ici. Du phototropisme de l’amibe au rituel religieux le plus complexe et le plus chargé de symboles, tout est classé sous la rubrique comportement. Si la sociobiologie apparaît comme si naïvement réductionniste – et en particulier dans le livre d’E. Wilson, L’Humaine Nature, dont Yves Christen a la prudence de ne parler que fort peu – c’est surtout à cause de la variété des phénomènes que l’on réunit dans cette catégorie fourre-tout. Phénomènes variés par leur régularité et leur complexité plus ou moins grandes, mais aussi par la connaissance très variable que nous en avons. L’étude du comportement animal en situation naturelle – la seule vraiment instructive – est longue et difficile ; la distinction entre comportement normal et exceptionnel n’est pas toujours aisée. Malgré les admirables efforts des éthologistes de terrain, leurs témoignages divergent parfois et leurs interprétations plus encore. Peut-être y a-t-il encore plus de divergences entre les ethnologues. Mais surtout, à mesure que les sociétés deviennent plus complexes, nous les connaissons moins bien. Sans doute connaissons-nous mieux certaines sociétés animales que beaucoup de sociétés humaines réputées simples – à tort ou à raison – et nous connaissons sûrement mieux ces sociétés simples que les grandes sociétés dominées par des civilisations complexes et mouvantes. La plus mal connue des cultures humaines est la culture occidentale, et il suffit pour s’en convaincre de lire les platitudes que Wilson a écrites à son sujet. Les a priori idéologiques s’y étalent naïvement à chaque page, et l’on y redécouvre avec émerveillement une version vulgaire du pessimisme de La Rochefoucauld : Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. On aurait pu espérer de tous ces illustres savants une philosophie moins primaire, ou simplement des méthodes d’analyse un peu plus scientifiques.

Soit un problème particulier : les éthologistes nous apprennent que les combats entre animaux de la même espèce sont rarement mortels, car le vaincu adopte un comportement de soumission et le vainqueur ne le tue pas. Le fait n’est d’ailleurs pas universel. Mais les éthologistes se demandent pourquoi les hommes ne procèdent pas de la même manière. D’après Konrad Lorenz (cité p. 68), cela serait dû au fait que l’ennemi n’étant, le plus souvent, pas visible de près, on ne peut apercevoir aucun comportement de ritualisation. C’est oublier simplement que pendant des millénaires les hommes se sont égorgés à l’arme blanche, et qu’aucun comportement de soumission n’empêchait de passer une population au fil de l’épée, y compris les femmes, les vieillards et les enfants. Sauter directement des gros lézards, des antilopes et des loups au pilote américain qui lança la bombe d’Hiroshima n’est pas très sérieux. Il serait peut-être intéressant de relire les combats homériques : on y trouverait sûrement des rituels de défi, et peut-être des comportements de soumission. Mais les sociobiologistes, qui savent tout sur les Nuers du Haut Nil ou sur les Yanomani du Brésil du nord, ne semblent pas avoir lu l’Iliade. Il est vrai que les notions d’honneur ou de lâcheté qu’on y trouve servent peu dans le capitalisme libéral. Inversement, lorsque Edward Wilson (cité p. 172) affirme que les homosexuels intégraux [?] sont en général bien considérés par leur environnement, il ne peut appuyer ses dires que sur des observations d’ethnologues qu’il ne nomme d’ailleurs pas, faites sur des peuples tout aussi anonymes (On Human Nature, p. 146), ce que Christen omet de préciser. Jusqu’à un passé tout récent, on aurait plus vite compté les quelques sociétés qui avaient toléré l’homosexualité que celles qui la punissaient de mort. Mais quand il s’agit de l’homme, la sociobiologie choisit à son gré l’exemple qui lui convient et elle ignore le reste.

Reste une dernière question, très souvent ignorée dans la querelle de la sociobiologie, et à laquelle Christen ne fait allusion qu’en passant. Comme beaucoup d’autres biologistes, les sociobiologistes ont pris l’habitude d’employer très librement un vocabulaire anthropomorphique. Il est de bonne méthode journalistique de parler, avec Dawkins, du gène égoïste. Autant dire que la pierre qui tombe désire vivement rejoindre le sol. Lorsque, comme le font couramment les sociobiologistes, on emploie ce type de vocabulaire à propos des animaux, fût-ce des insectes sociaux, on s’expose à tromper le lecteur ou, si l’on en est dupe, à se tromper soi-même, faute de mettre en évidence l’idéologie sous-jacente à une telle pratique.

Prenons comme exemple le phénomène de l’animal qui donne l’alarme aux membres de son groupe quand il voit arriver un prédateur, au risque d’attirer sur lui l’attention de ce prédateur et d’être sa première victime. Les sociobiologistes ne sont pas d’accord sur l’interprétation du phénomène, mais s’accordent à y voir un cas d’altruisme. Le mot relève du vocabulaire de la morale humaine. Il a tout son sens lorsqu’il s’agit du fameux chevalier d’Assas qui, surpris de nuit près de son camp par des soldats ennemis, et sommé de se taire sous peine de mort, choisit délibérément de hurler A moi, Auvergne, ce sont les ennemis ! et tombe criblé de coups de baïonnettes. Mais parlera-t-on d’altruisme pour la sonnette d’alarme qui avertit le bijoutier qu’on est en train de fracturer la porte de son magasin, même si ladite sonnette risque d’être réduite au silence d’un coup de pince monseigneur ? Non, sans doute. Qu’en est-il des oiseaux ou des chiens de prairie qui pratiquent ce genre de signalisation ? Chevaliers d’Assas ou sonnettes d’alarme ? Nous n’en savons rigoureusement rien, faute de savoir la conscience qu’ils ont de ce qu’ils font.

On sait depuis Buffon, que le seul moyen de comparer le comportement humain au comportement animal est de considérer l’homme de l’extérieur, comme nous voyons l’animal. C’est au prix de cette mutilation que l’éthologie peut se constituer comme science. Mais utiliser dans cette science un vocabulaire emprunté à la morale, c’est-à-dire à un ensemble de réflexions où l’homme met en jeu sa conscience, l’idée intime qu’il a de lui-même et des autres, où l’intention réfléchie ou affective a plus d’importance que les actes, c’est-à-dire le comportement, c’est une erreur épistémologique grave ou une escroquerie idéologique, ou les deux ensembles.

Erreur épistémologique, parce qu’il y a confusion de domaines irréductibles. La légitimité d’une science des comportements humains n’est pas en cause. On peut simplement lui demander un peu de modestie devant l’immensité de la tâche. Mais si les sociobiologistes lisaient Pascal, ils y trouveraient cette vérité fondamentale : L’homme passe infiniment l’homme. L’histoire de l’humanité n’est pas toujours édifiante, certes, et notre siècle n’est pas un âge d’or. Depuis des millénaires, cependant, l’homme lutte contre la nature, hors de lui mais aussi en lui-même. De ces progrès culturels, si lents, si incertains qu’ils soient, l’homme doit tirer l’énergie et le courage nécessaires pour poursuivre sa tâche d’homme. Yves Christen le dit en passant (p. 198). La sociobiologie n’a rien à nous apprendre à cet égard, sinon que cette distance prise par rapport à la nature a été rendue possible par notre équipement génétique, lui-même produit d’une évolution naturelle. Mais l’histoire, elle, nous apprend qu’Edward Wilson se trompe lorsqu’il affirme que endoctriner les êtres humains est d’une absurde facilité (cité p. 154). Outre le fait qu’un comportement conformiste n’a jamais nécessairement signifié une adhésion intime, l’histoire ne nous permet pas d’oublier tous ceux qui ont su dire non, sur les bûchers, les échafauds ou dans les camps de concentration : ceux-là au moins ne s’étaient pas laissés endoctriner.

Quant à l’idéologie sous-jacente, elle est assez clairement manifestée par un aspect du livre de Wilson dont Christen ne souffle mot, à savoir son attitude à l’égard de la religion : autant les religions dites primitives l’intéressant, parce qu’il y trouve, à tort ou à raison, des manifestations de comportements génétiquement déterminés, autant la tradition judéo-chrétienne est regardée avec peu de sympathie, et singulièrement le catholicisme. J’ignore tout des origines familiales d’Edward Wilson, mais je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il sort d’une famille protestante dont il a rejeté la morale puritaine et conservé l’antipapisme viscéral – viscéral, mais culturel ! – comme il arrive assez souvent dans les pays anglo-saxons.

Cette circonstance permettrait de comprendre le succès de la sociobiologie dans les pays de langue anglaise, et le relatif désintérêt qu’on lui a marqué dans les pays de tradition catholique, si portés, au contraire, à accueillir le marxisme – autre religion honnie par E. Wilson. La différence n’est pas neuve : elle existait déjà au temps de Darwin. Malgré les efforts de la hiérarchie ecclésiastique catholique, l’opinion française a accueilli très tôt, dès le XVIIIe  siècle ou au plus tard le début du XIXe , l’idée d’une science non religieuse, alors que la science officielle anglaise, que Darwin attaquait de front, était encore toute pénétrée de créationisme providentialiste. La lutte entre l’Eglise et la science, dans la France de la IIIe République, a été une lutte politique, même si les armes utilisées étaient d’ordre idéologique, et la science laïque en est sortie très tôt victorieuse. Au XXe  siècle, l’enseignement de la théorie de l’évolution dans les lycées et les collèges n’a jamais rencontré les obstacles qu’il a rencontrés et rencontre encore aux Etats-Unis. E. Wilson mène en 1980, aux Etats-Unis, le combat que menaient il y a cent ans en France les biologistes républicains comme Félix Le Dantec, dont le nom, ce n’est pas un hasard, est plusieurs fois cité par Christen. Et les valeurs morales dont, comme Le Dantec, il veut marquer les limites biologiques, ce sont, historiquement, des valeurs chrétiennes, même si un christianisme dénaturé par son institutionnalisation et son moralisme puritain a laissé à des marxistes le soin de les défendre.

Par son impérialisme idéologique, par son réductionnisme naïf, la sociobiologie actuelle n’est qu’un avatar du scientisme. Mais elle marque le lieu où peut et doit se faire une science générale du vivant et, à ce titre, elle mérite toute notre attention. En nous rappelant un peu brutalement notre origine animale, la sociobiologie réagit utilement contre l’irréalisme des spécialistes d’anthropologie culturelle, qui ont voulu tout ramener à la culture et à la société, et contre l’angélisme des moralistes et des utopistes. L’homme n’est pas une tabula rasa, une argile malléable dont on peut faire n’importe quoi. La chose valait d’être dite, même si on aurait pu souhaiter plus de nuances. La leçon entendue, à nous de ne pas oublier que, comme le dit Konrad Lorenz lui-même (cité p. 188), en reprenant les thèses d’Arnold Gehlen, l’homme est par nature un être de culture. On peut donc reprocher à Y. Christen d’avoir pris trop discrètement ses distances à l’égard des affirmations les plus contestables des sociobiologistes, mais on doit le féliciter d’avoir voulu dédramatiser le débat. On ne convainc pas d’erreur un savant en le traitant de fasciste ou en lui jetant des seaux d’eau à la tête, comme on l’a fait à Edward Wilson. L’intolérance n’est pas signe de supériorité intellectuelle.

Scientifiquement et épistémologiquement, la sociobiologie est une synthèse prématurée. Idéologiquement, en France au moins, elle est désuète. En un mot, la sociobiologie n’est pas à l’heure.

Jacques Roger.

Article publié dans la Revue de Synthèse, 1980/01 (Tome 101) p.145.

 

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