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Eugène Dupréel, La valeur du Progrès, 1928

Nous reproduisons ci-dessous la conclusion de la première partie, intitulée La valeur du progrès, du livre d’Eugène Dupréel (1879-1967, sociologue et moraliste belge), Deux essais sur le Progrès, 1928. Son analyse et ses conclusions, presque un siècle après, sont en effet toujours d’actualité…

Voici terminée notre « enquête sociologique » ; nous pouvons nous appuyer sur ce qu’elle nous paraît avoir établi pour formuler quelques considérations philosophiques et morales sur ce qui peut mourir et ce qui doit vivre de la théorie classique du progrès.

Rappelons les caractères essentiels de l’optimisme progressiste devenu vulgaire. Il affirme que l’évolution progressive de l’humanité est : 1° universelle; 2° absolue; 3° nécessaire. Elle se produit partout et toujours, et ne présente que des arrêts explicables comme des accidents momentanés ; le mieux qu’elle augmente indéfiniment est une qualité qui conserve toujours sa valeur. Le progrès est bon, soit qu’on le considère dans des progrès partiels et limités, soit dans l’ensemble de ses résultats; la somme des progrès est un progrès. Enfin, le voulût-on, les choses ne peuvent aller autrement, c’est une loi de la nature.

A cet optimisme intégral et absolu nous avons opposé les conclusions que nous a fournies notre examen de quelques conséquences des progrès techniques. Ce fut d’abord la loi ou le principe de la variabilité des fins. Les innovations saluées comme excellentes déprécient les fins anciennes ; elles suggèrent des fins nouvelles. Celles-ci se portent vers des objets qui ne sont pas plus assurés après l’instauration du progrès qu’avant : prestige, considération, succès sociaux.

Nous avons insisté ensuite sur une conséquence qui intéresse l’une des formes les plus élevées de la vie spirituelle, l’activité esthétique. Il a fallu dénoncer le divorce de l’utile et du beau, celui du travail et de l’art. Nous parvenons de plus en plus à nos fins pratiques par des techniques strictement appropriées, qui ne fournissent pas l’occasion de créer du beau par surcroît. L’utile étant réalisé sans le beau, on prend l’habitude de chercher celui-ci dans une apparence superposée à ce qui est nécessaire, et de cette habitude résulte une perversion progressive du goût. Les conventions nécessaires à l’art n’ont pas le temps de s’établir, sinon dans des milieux d’artistes très restreints, et dont l’activité se développe à l’écart des grands offices de la vie sociale.

Enfin, la multiplication et la gravité croissante des antagonismes, sous les formes les plus variées, nous sont apparues comme des conséquences d’un régime d’innovations progressives illimitées. A mesure que la nature lui résiste moins, l’homme trouve devant lui l’homme; ses prétentions croissent encore plus vite que ses capacités, et c’est dans le triomphe sur ses semblables qu’il espère trouver la consécration la plus éclatante de sa valeur. En même temps, le progrès faisant consister toute notre activité dans des efforts concertés, notre vie se passe à substituer au travail proprement dit un effort pour stimuler autrui, ce qui a pour condition un état d’irritation et de mécontentement chroniques.

Quant à la gravité croissante des conflits, elle résulte de ce que la coalition des volontés nécessaire pour empêcher l’exploi­tation désordonnée des nouveautés, est moins assurée de comprimer les intérêts égoïstes, dont la puissance s’accroît avec le nombre et l’importance des progrès mis en œuvre.

Généralisant les résultats de ces analyses arbitrairement choisies, nous devons conclure par la négation des trois propositions de l’optimisme progressiste. Impossibilité d’affirmer un progrès nécessaire, universel et absolu.

Nos analyses, plutôt sociologiques que philosophiques, ne paraissent peut-être pas probantes en ce qui concerne les deux premiers de ces qualificatifs, la nécessité et l’universalité, mais nous les croyons décisives au sujet du troisième. Les changements dits progressifs sont des phénomènes sociaux nullement pourvus d’un caractère commun qui les rendraient foncièrement bons et désirables, partout et toujours. Leurs conséquences sont de toutes les sortes, les unes bonnes, les autres mauvaises. Si les effets salutaires paraissent souvent l’emporter, c’est ce qu’il y a lieu d’expliquer par des circonstances favorables, qui peuvent faire défaut. Nous voyons par exemple que si les progrès techniques du XIXe siècle ont pu être salués comme très bienfaisants, cela a tenu au fait qu’aucune nouveauté n’a été un progrès assez grand pour que ses premiers exploitants aient pu faire prévaloir d’une manière trop éclatante leurs vues égoïstes et leurs ambitions injustes (en Europe du moins…). La somme d’injustice ou la quantité d’exploitation de l’homme par l’homme avec les misères qui en résultent, n’apparaît pas aux hommes de race blanche plus grande que le mal qui se serait produit sans ces innovations, et ils estiment que le bien l’emporte assurément. Mais nous savons que la prépotence du bien social et la subordination de l’intérêt particulier ne sont pas une donnée constante du problème.

Enfin les progrès partiels peuvent se contrecarrer. Une somme de progrès n’est pas nécessairement un progrès.

L’idée de progrès absolu est une idée confuse où interviennent sans cohérence l’idée que la nouveauté ainsi qualifiée est plus parfaite que ce qu’elle remplace, et l’idée qu’elle est avantageuse. C’est le mélange équivoque de l’idée de capacité accrue et de bonheur augmenté. Mais la capacité accrue rencontre des obstacles nouveaux. Aussi constatons-nous que la quantité de bonheur, autant qu’elle tombe sous l’observation, n’a nulle­ment augmenté, autour de nous, dans une proportion comparable à l’accroissement de la capacité de l’homme (1).

Mais cette réfutation de l’optimisme courant oblige à répondre à des questions qu’elle suscite. Un sentiment de malaise accompagne toujours des conclusions négatives à l’égard d’une croyance qui est un stimulant et un soutien moral. On sent qu’un vide s’est formé qu’il faut occuper, sous peine d’une diminution d’énergie et de bonne intention qu’autant eût valu éviter en laissant là toute critique.

On écartera d’abord, et sans peine aucune, un pessimisme symétrique de l’optimisme intégral. Rien ne s’impose moins que ce contre-pied pur et simple de la croyance réfutée, qui affirmerait une décadence fatale, générale, absolue. Il tomberait exactement sous les mêmes objections que l’affirmation contraire. On ne peut, sans absurdité, déclarer que toutes les nouveautés sont mauvaises en même temps qu’inévitables. De plus, cette thèse n’a pas pour elle la valeur stimulante de l’optimisme progressiste.

Il y a une autre manière de nier le progrès, qui consiste à nier le changement, et à proclamer une stagnation universelle. Les nouveautés constatées ne seraient que d’insignifiantes oscillations au dessus et en dessous d’un niveau immuable. Ne nions pas ce qu’il y a de profond et d’avisé dans cette attitude. Il est bien vrai que maints changements salués pour leur singularité ne modifient pas l’humanité autant que celle-ci est portée à se l’imaginer. On aurait beau jeu de montrer que les inventions techniques les plus raffinées n’aboutissent qu’à modifier notre manière de satisfaire certaines passions immuables (2). L’automobile a succédé aux colliers de dents d’ours enfilées dans un boyau tordu, comme moyen dont l’homme dispose pour séduire la femme ou affirmer son rang.

On peut admettre que d’un certain point de vue, les changements progressifs peuvent être aperçus comme des oscillations. Mais nous ferions remarquer que ces oscillations sont tout pour nous, ce sont elles qui nous intéressent, à défaut d’autre chose qui soit capable d’occuper notre attention passionnée et d’unifier notre conduite. D’ailleurs on ne les jugera pas si petites, les oscillations qu’enregistre le diagramme de l’histoire, et dont l’amplitude va des Australiens à nous, ou des temps mérovingiens à la Renaissance.

Laissons là ces attitudes systématiques ; il y a dans l’idée vague de progrès un contenu légitime et excellent : Le progrès est relatif, limité, précaire.

1. Le progrès est relatif à une fin donnée, en dehors de laquelle le mot perd toute signification valable. Ainsi, dans la lutte contre une épidémie, un remède efficace constitue un progrès sur une médication impuissante. Dès qu’il ne s’agit que d’arriver vite, l’automobile est un progrès sur le cheval. Une aspiration esthétique étant déterminée, un style nouveau peut la satisfaire mieux que tel style ancien.

2. Dire qu’un progrès est toujours limité, c’est marquer sa relativité à un autre point de vue. Le progrès est le fait d’un individu ou d’une société donnés, et non quelque chose d’absolu. Instruction, force, moralité, goût, sécurité, tout cela ne se développe pas partout à la fois. Les progrès de l’Europe ont provoqué des formes de décadence lamentable en Amérique, en Afrique, en Asie, en Océanie.

3. Le progrès, enfin, est toujours précaire. Il ne suffit pas d’accorder aux théoriciens classiques du progrès que le mieux-être qui se produit est plus qu’un effet du hasard et qu’il se rattache au jeu des lois de la nature, pour en conclure avec eux que ce mieux-être est nécessaire et universel. Le contraire du mieux-être, lui aussi, résulte du jeu des lois naturelles. S’il y a des lois nécessaires, l’effet réel ou concret qui résulte de ces lois n’est jamais nécessaire. Des lois également inexorables contrecarrent leurs effets ou les combinent dans des conséquences qui varient à l’infini.

Tout progrès peut ou ne pas se produire, ou ne pas se maintenir, ou ne pas entraîner les effets bienfaisants que l’on serait fondé d’en attendre, et qu’implique le mot même de progrès par lequel on désigne certaines espèces de nouveautés.

Nous marquons ici notre accord avec l’esprit des philosophies récentes dont nous avons parlé : le bien sous toutes ses formes n’a rien de nécessaire et c’est pourquoi notre collaboration importe à sa réalisation. C’est la raison profonde de la valeur de l’effort personnel de chacun, il est peut-être une contribution efficace au progrès, qui ne se produit pas tout seul. Livrées à elles-mêmes, les forces qui nous entourent n’ont jamais sûrement l’effet le meilleur, et nous pouvons ne pas nous estimer dispensés d’intervenir pour corriger ces effets selon la meilleure intention possible.

Nous reconnaissions plus haut que l’abandon de la religion du progrès intégral peut laisser dans les consciences un vide et un sentiment déprimant. Cette inquiétude peut être tout de suite calmée. Si le bien est précaire, incertain, supposé même qu’il soit rare, il en résulte que notre petite contribution au bien est précieuse. Le bien qui se réalise est ainsi notre œuvre, et nous pouvons l’aimer comme on aime ce qu’on a fait soi-même, mieux encore, avoir pour lui ce mélange de tendresse et d’admiration qui est la joie paternelle la plus pure.

Quelle contradiction ne découvre-t-on pas dans l’optimisme progressiste banal ! Il croit le progrès inévitable et il veut qu’on y travaille ! Il nous convie à voler au secours d’un vainqueur certain. Le beau mérite d’un exercice aussi peu passionnant ! S’il convient de travailler au mieux-être, c’est parce que, sans notre effort, il y en aurait moins.

On le voit, une courte réflexion sur les conclusions de nos analyses nous a menés sur le terrain de la morale. De ce point de vue, notre critique des idées banales sur le progrès apparaît comme les préliminaires d’une libération de l’esprit et de la conscience. Croire que tout évolue vers le mieux en vertu d’une loi nécessaire, a pu servir jadis à secouer des institutions et des coutumes devenues plus tyranniques que bienfaisantes; mais à son tour, cette croyance est devenue une attitude spirituelle toute faite et qui ne se justifie plus par les mêmes bienfaits.

Un idéal réfléchi de mieux-être universel aperçu sous les formes les plus nobles, fait place à une idolâtrie du progrès matériel, entretenue par les intérêts de quelques-uns et soutenue par les passions de la plupart.

L’argument du progrès est un instrument de réclame et un lieu commun oratoire. Il sert à justifier des entreprises lucratives contre des scrupules. C’est au nom du progrès qu’un utilitarisme hypocrite supprime des restes du passé qui tiennent trop de place, ou profane la beauté des sites naturels. L’invoquer sert aussi à obtenir des pouvoirs publics, dont les représentants redoutent beaucoup de se voir refuser le titre d’hommes de progrès, des subsides en faveur des nouveautés techniques, et de ceux qui en vivent ou qui s’en amusent, l’aviation par exemple.

On vante de nos jours le progrès, on l’invoque, on endort les méfiances, exactement comme on soignait jadis le culte des familles régnantes. Les historiens ont depuis longtemps relevé le rôle important que jouait ce culte dans la vie de nos pères. Il sous-tendait l’activité sociale comme la croyance au progrès a stimulé la vie économique et politique du siècle dernier. Les deux cultes sont également naïfs, mais inégalement touchants. Les procédés sont les mêmes. Par exemple, il fallait bien, jadis, expliquer les insuffisances du régime et les déceptions qu’il n’évitait guère. On disait, le roi est bon, le roi veut notre bien, mais les courtisans sont la cause de notre misère, les conseillers sont corrompus, les ministres sont incapables etc. Il s’était ainsi créé un système d’échappatoires au moyen d’une distinction entre le système monarchique foncièrement excellent et la dynastie foncièrement bonne d’une part, et de l’autre ce déplorable accident qui survenait, hélas, toujours : la perversité affreuse des gens de cour ou l’insuffisance des intermédiaires entre le monarque et ses bien-aimés sujets.

Nous rions de cet expédient ingénieux, mais nous ne voyons pas que pour soutenir l’optimisme progressiste vulgaire, la pensée courante ne recourt à rien de mieux. On croit fermement à la bienfaisance intégrale de la production accrue, des inven­tions, des applications techniques de toutes les vérités connues, de tout triomphe effectif de l’homme sur la nature ; nonobstant bien des maux subsistent tandis que des calamités nouvelles apparaissent, le bonheur attendu se dérobe. Comment expliquer cela ? En dénonçant l’avidité des financiers, l’immoralité des capitalistes, la férocité des militaires, et tout aussi bien le machiavélisme des meneurs ou la dépravation des politiciens. On ne voit pas que s’il était illégitime de dissocier l’action des rois et celle de leur entourage nécessaire, il n’est pas plus permis de méconnaître le rapport essentiel qui rattache notre organisation économique et sociale, y compris les types d’hommes qu’elle suscite, au régime de renouvellement indéfini des moyens techniques.

En vain mettra-t-on d’un côté l’âpreté des gens d’affaires et de l’autre la hauteur de vue des savants… le bien et le mal ne s’isolent point ainsi ; il est impossible de répudier tout de l’un en retenant tout de l’autre. Ce qui entraîne désormais le torrent des nouveautés accumulées ce n’est pas une haute philosophie du progrès, c’est l’intérêt immédiat, l’appât du gain mis d’accord avec celui de la gloire.

La critique esquissée dans ces lignes tend à purger notre esprit d’une doctrine toute faite, de moins en moins bienfai­sante et qui ne se soutient désormais que sur les béquilles trop visibles des intérêts particuliers. Elle nous rend la liberté de choisir en connaissance de cause des principes d’action et des fins directrices. On ne démontre pas une forme d’idéal ni la nécessite d’adopter un but, mais on peut en éclairer le choix.

La notion de progrès relatif est utile en cette occurrence. Il ne s’agit pas de nier tout progrès ni de se détourner de toute nouveauté; mais puisqu’il y a des progrès multiples et munis de coefficients de bienfaisance variables, une conscience use de sa liberté et de ses lumières pour faire acte de préférence.

Nous pouvons préférer, par exemple, un effort vers un certain progrès moral à l’acquiescement aveugle à tout progrès matériel. On a plus d’une fois dénoncé l’insuffisance morale de la théorie du progrès, et l’on se souvient que les conclusions de l’une de nos analyses donnent beaucoup de force à cette remarque. En affirmant que l’ensemble des choses va en s’améliorant, l’optimisme progressiste détourne l’individu d’un effort immé­diat sur lui-même, et l’habitue à compter sur les réformes et les inventions du dehors : réformer la Société plutôt que se réformer soi-même. Il est permis de trouver plus élevé et de présumer plus salutaire à la chose publique un idéal stoïcien opposé à cet esprit progressiste qui, attendant le bien du dehors, mérite d’être appelé épicurien. Avec le stoïcisme antique on peut estimer le plus urgent l’effort de chacun pour s’améliorer soi-même. Il est vrai que les stoïciens ont parfois opposé résolument un idéal de perfection intérieure au souci du mieux-être général: rends-toi parfait et désintéresse-toi, comme d’une chose fortuite, de ce qui arrivera de meilleur ou de pire dans les affaires communes. Mais ce radicalisme discutable peut être écarté ; rien n’empêche de combiner un souci de moralité individuelle avec un idéal d’action sociale.

Le lecteur se rappelle la distinction élémentaire de la technique industrielle ou matérielle et de la technique sociale. La première est à base d’application des sciences; elle fait servir aux fins de l’homme les forces de la nature. La seconde est à base de morale. Juridique ou religieux, un progrès social c’est toujours une entente des volontés qui n’est possible que par le renoncement de chacun à une partie de ses avantages ou de ses prétentions. Pour établir une règle ou pour la faire durer, il faut accepter un détriment éventuel, faire un sacrifice.

S’il en est ainsi, un idéal stoïcien de perfectionnement de soi-même et une idée de mieux-être ou de progrès véritable ne s’opposent point, ils se combineront au contraire dans une formule telle que celle-ci : Travailler à assurer la prédominance de la technique sociale sur la technique matérielle. Car ce qui seul peut assurer cette prédominance, c’est la bonne volonté ou la disposition à faire quelque sacrifice en vue du bien de tous.

Nous avons vu combien cette prédominance est nécessaire et nous avons aperçu ce qui la menace.

Cette formule nous fournit un critère pour juger de l’opportunité d’accueillir une nouveauté technique ou de faire des réserves à son sujet.

Elle nous suggère aussi l’idée que les meilleurs esprits pourraient bien se soumettre en nombre croissant à ce précepte : favoriser un ralentissement dans l’accumulation incohérente des progrès techniques, afin de permettre à certaines conventions salutaires, à certaines habitudes de la pensée et du sentiment de s’établir et de se raffermir. Faire en sorte que la vitesse du progrès technique cesse de rendre de plus en plus précaire le travail d’aménagement dévolu à la technique sociale, et qui seul permet aux nouveautés de toutes sortes de demeurer ou de devenir un bienfait.

On se récriera en disant : Comment espérer contrecarrer la force immense des tendances et des intérêts qui poussent l’humanité à exploiter à outrance toutes les découvertes et toutes les inventions ?

Nous répondrons : C’est déjà beaucoup que les esprits les plus libres et les plus avertis, lors même qu’ils jugeraient irrésistible le train actuel de la « civilisation », ne consentent plus à l’approuver en même temps comme excellent et comme seul recommandable. Autre chose est d’estimer que rien n’arrêtera le torrent du progrès parce qu’il a sa source dans la masse des passions d’ailleurs discutables, autre chose de l’accueillir avec une joie sans réserve comme l’accomplissement d’une loi sacrée et tutélaire. Pour une force, c’est déjà n’être plus irrésistible que de n’être plus garantie par l’approbation des meilleurs.

Au reste, n’y eût-il que quelques consciences destinées à jouir de cette liberté d’appréciation, cela suffirait pour que se maintienne quelque part et en quelque manière la suprématie de l’intelligence sur ses instruments, de l’esprit sur la matière.

1. Nous avancerions cette formule : la douleur physique a diminué, l’anxiété a changé de forme, les contrariétés se sont accrues. Nous souffrons moins, mais les maux que nous sentons encore nous émeuvent davantage ; nous rencontrons moins d’obstacles, mais ceux qui subsistent nous irritent à un plus haut degré

2. Une analyse du genre de celles que nous avons esquissées pourrait porter sur la descente régulière dans la destination des techniques perfectionnées. Au début de leur carrière, elles paraissent devoir tout changer, et en mieux, parce qu’elles sont appliquées d’abord par les plus instruits, les plus distingués, et à des fins supérieures. Mais elles vont se vulgarisant et on les trouve en fin de compte employées par les moins dignes et à des fins quelconques. Il est possible que l’invention de Gutenberg ait commencé par éliminer de la circulation mainte sottise et mainte vulgarité qu’on écrivait, mais qu’on réputait indignes de l’impression. Mais cela ne dura guère. En poursuivant l’étude de la variabilité des fins, on aperçoit que si les progrès techniques inspirent d’abord des fins plus hautes, ils finissent par favoriser le retour aux fins les plus vulgaires.

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