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Pierre Thuillier, Gentille science et vilaines applications, 1979

Récemment, à la demande de la commission des Communautés Européennes, une enquête a été effectuée afin de déterminer « les attitudes du public européen face au développement scientifique et technique ». Les résultats sont bien intéressants. Et en particulier ceux qui concernent « la distinction entre la science et ses applications » (1).

Cette fameuse distinction (est-il nécessaire de le rappeler) occupe une place de choix dans le folklore idéologique des sociétés dites avancées. Il y a la Science, qui est intrinsèquement bonne, et puis les utilisations de la Science, qui sont parfois mauvaises. Ces prémisses étant admises, le reste va de soi. Puisque la science est bonne, il faut la promouvoir, l’encourager, la développer. Mais il est bien entendu que les scientifiques, quoi qu’il arrive, ne sont pas responsables surtout des mauvaises applications pratiques. (Car pour les bonnes, c’est autre chose ; mais bref, ne faisons pas de mauvais esprit). Chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Les utilisations, ça regarde la société. Les chercheurs, eux, ne s’occupent que du progrès des connaissances pures. Leur aventure est toute spirituelle.

Comme le disait Alexandre Koyré, historien des sciences et parfait idéaliste, « la science, celle de notre époque comme celle des Grecs, est essentiellement theoria, recherche de vérité ». Pour mieux convaincre son public, il le disait même en latin : la science, « nous révèle l’esprit humain dans ce qu’il a de plus beau, dans sa poursuite incessante, toujours insatisfaite et toujours renouvelée, d’un but qui toujours lui échappe : recherche de la vérité, itinerarium mentis in veritatem » (2). Le professeur Hamburger, membre de l’Académie des Sciences et membre de l’Académie de Médecine, défend lui aussi vigoureusement cette distinction. Car où irait-on si l’on écoutait les gens qui critiquent « la science » sous prétexte qu’elle est compromise dans de douteuses pratiques sociales ? Ceux qui se livrent à une critique socio-politique de la science ne sont d’ailleurs pas très honnêtes : ils laissent souvent au professeur Hamburger « un arrière-goût de tricherie intellectuelle » (3). Et, en plus, ils se trompent. Ils commettent « l’erreur coutumière qui consiste à confondre le progrès scientifique ou technique avec l’usage qu’on en fait ».

Ce texte, si on le regarde de près, se révèle comme particulièrement riche. Car ce n’est pas seulement le progrès scientifique qui doit être distingué de « l’usage que l’on en fait ». Mais aussi le progrès technique. Autrement dit, si je comprends bien, même l’amélioration des bombes atomiques, des armes bactériologiques et des chars d ‘assaut n’a rien à voir avec l’usage qui en sera fait. Le progrès technique, en tant que tel, a sa valeur propre. Ce serait une grossière confusion que d’imaginer un lien réel entre ceux qui perfectionnent et ceux qui mettent en œuvre les missiles, les détecteurs de mensonges, les chambres à gaz, etc. Rassurons-nous, « non, ce n’est pas la science, ce n’est pas la technologie qui sont inhumaines, c’est la façon dont les hommes s’en servent ».

Les grands idéologues peuvent se réjouir : leur discours est très bien assimilé par le grand public. Telle est en effet l’une des leçons qu’on peut tirer de l’enquête des Communautés Européennes. Voici l’un des textes soumis aux personnes interrogées : « Les connaissances scientifiques sont bonnes par elles-mêmes. Seul l’utilisation que l’on en fait pose souvent des problèmes ». On reconnaît là, entre autres, la pensée du professeur Hamburger. Pensée qui, de fait, est largement plébiscitée. Si l’on en croit les sondages des experts, 69% des gens interrogés ont exprimé leur accord. Ce chiffre concerne l’ensemble des neufs pays (Allemagne, Angleterre, Italie…). La France réalise l’un des scores les plus élevés : dans la population âgée de 15 ans et plus, 71% des gens ont approuvé la distinction entre la science pure (bonne) et ses applications (éventuellement mauvaises).

A vue de nez, ces chiffres sont tout à fait vraisemblables. Dans une société où l’on répète sempiternellement aux populations que la science moderne est une des plus hautes et des plus nobles réalisations de l’esprit humain (sinon la plus haute), il n’est pas étonnant que règne une conception idéaliste de l’activité scientifique. « La science » a toutes les vertus : construite grâce à la « méthode expérimentale », se développant par-delà les religions et les métaphysiques, la connaissance scientifique est neutre, universelle, objective.

La vérité absolue et définitive.

Certes, ni les physiciens ni les cosmologistes, ni les biologistes ne sont sûrs d’avoir la Vérité absolue et définitive. Mais on nous laisse entendre que certains savoirs acquis sont tout de même presque définitifs : et il ne serait pas difficile de montrer que, socialement, la diffusion des théories scientifiques est assez souvent dogmatique et triomphaliste. En fait, comme l’ont remarqué divers auteurs, la science est devenue une sorte de religion, officiellement et obligatoirement enseignée dans les écoles et les lycées (4). Et, comme de juste, on nous affirme que cette propagation de « la science » est moralement et philosophiquement innocente. La science est la Science : c’est-à-dire le meilleur savoir, l’instance suprême vers laquelle il faut se tourner pour connaître la réalité. Même dans les enseignements scientifiques dits supérieurs, il est très rare que l’on apprenne aux étudiants à voir la science (et toute l’institution scientifique) d’un œil véritablement critique.

Les occasions ne manqueraient pas, pourtant. La fameuse « méthode expérimentale », par exemple, est-elle aussi limpide qu’on le raconte ? Ce serait à discuter. Et pourquoi l’histoire des sciences généralement offerte au grand public est-elle tellement enjolivée ? L’hagiographie est fréquente. En revanche, on dissimule volontiers les erreurs, les épisodes peu glorieux ou même ridicules. Il serait également intéressant de savoir si l’idolâtrie de « la science expérimentale » n’induit pas dans le public (voire chez les étudiants) des opinions assez inexactes.

Ainsi, il est courant d’entendre dire que la théorie darwinienne (ou néo-darwinienne) explique l’évolution des espèces vivantes et que la sélection naturelle est un fait expérimentalement prouvé. Les profanes, en écoutant de tels propos, risquent de croire que ladite théorie est vraie, au sens fort du mot. Or, il se pourrait bien que cette confiance soit quelque peu abusive. Le mythe de la « science pure », en ce sens, fait des ravages. Il tend à désarmer l’esprit critique et pousse le public à accepter avec quelque naïveté toutes les idées qui (de près ou de loin) se réclament de la science.

Car tel est le processus : on accepte d’abord la physique et la chimie, puis la biologie, puis l’économie (n’y a-t-il pas désormais un prix Nobel – ou un pseudo prix Nobel – d’économie ?). Et puis la sociologie, la psychologie et puis tous les innombrables experts qui grouillent sous les larges ailes de « la science ». D’aucuns penseront peut-être que j’élargis trop la notion de science. Mais pourquoi pas ? Et où placer la limite entre la vraie science et la science qui n’est pas vraiment science ?

Au nom du « bon sens », il est tentant de juger que la physique est sérieuse et neutre, tandis que les sciences économiques et sociales ne le seraient pas. Mais cette impression pourrait bien être illusoire. Une enquête historique, je pense, montrerait que même les sciences « dures » (physique et astronomie par exemple) ont été élaborées sur des bases qui n’étaient pas neutres. Impossible, là encore, d’entrer dans les détails. Mais comment ne pas souligner l’incroyable discrétion dont les grands idéologues font preuve à ce sujet. Pour vanter la Science, dans l’absolu, ils sont excellents. Ainsi le professeur Hamburger parle du « joyau intellectuel d’une méthodologie scientifique purifiée ». Mais, je répète, la situation est beaucoup moins brillante en ce qui concerne l’éclairage historique des débuts de la science moderne.

Or c’est tout de même capital : dans quelle sorte de société cette science est-elle née ? D’où est-il sorti, ce joyau de la méthodologie scientifique ? Bien sûr, si on veut faire croire que la science de l’Occident moderne est la seule science authentique, si on veut diviniser la « science pure », il est sage de ne pas trop s’interroger sur ses origines terrestres. Mieux vaut laisser penser qu’elle est tombée du Ciel… Cette tactique est efficace ; et elle consiste tout simplement à se rendre aveugle de façon plus ou moins délibérée. Prudence ! Puisqu’il faut imposer l’idée d’une immaculée conception de la science (c’est ce que le professeur Hamburger appelle « la pureté du dessein initial ») gardons-nous de parler des conditions socio-historiques de la gestation et de l’accouchement.

Précaution utile, effectivement. Car autrement on risquerait de s’apercevoir que la naissance de la science moderne (pardon : de la Science tout court) est indissociable de l’ascension de la bourgeoisie. Ce ne sont pas seulement les « marxistes » et les « anarchistes » visés par le professeur Hamburger qui le racontent (5). Mais des représentants de la culture bourgeoise elle-même. L’érudition, ici, n’est pas de mise. Toutefois, pour indiquer la piste, citons P. Fierens. Il suggère assez bien comment, avec le déclin du régime féodal, un nouvel ordre social s’est progressivement imposé. Ordre qui, en construisant un nouveau savoir, s’est approprié le monde à sa façon. Désormais on a les pieds sur terre : c’est l’essor des commerçants, des ingénieurs, des entrepreneurs et des banquiers. Voici le texte même de Fierens : « L’ordre réaliste et bourgeois se substitue à la hiérarchie universelle, la croyance abstraite en une unité supérieure est abandonnée : l’existence est comprise de façon plus directe, le regard se pose de plus en plus sur le monde extérieur ; les signes d’une maîtrise scientifique apparaissent » (6).

Savoir et pouvoir.

Maîtrise scientifique. Ces deux mots demandent peut-être à être médités… Et rapprochés des mots fameux de Bacon (le savoir et le pouvoir ne font qu’un) et de Descartes (l’homme doit devenir « comme maître et possesseur de la nature »). En d’autres termes, le « dessein » de la science ne serait pas pur : ce serait un dessein de puissance, de domination. Comme on pouvait prévoir, tous les historiens ne sont pas d’accord pour interpréter cette période fondamentale qui va du XIVème au XVIIème siècle. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que la science moderne est née dans une société dont les préoccupations étaient éminemment réalistes. Cela n’ôte rien, si l’on veut, aux qualités épistémologiques du nouveau savoir. Mais cela pourrait bien signifier que, d’emblée, la science moderne est indissociable de ses utilisations (utilisations pratiques, utilitaires au sens le plus matériel du mot, mais aussi idéologiques et culturelles). Il est d’ailleurs très curieux que les idéologues de service oublient fréquemment de rappeler que Galilée, le grand fondateur, était aussi un ingénieur passionné de mécanique ; qu’il était un inventeur actif, prenant des brevets et vendant ses idées ; et que l’une des deux « sciences » qu’il expose dans les Discorsi (1638) concerne prosaïquement la résistance des matériaux…

Le professeur Hamburger, je sais bien, ne serait pas désarmé pour autant. Le progrès scientifique et le progrès technique, nous a-t-il expliqué, n’ont rien à voir avec leurs utilisations. Et l’étude de la résistance des matériaux, c’est bien évident, n’a donc rien à voir avec les besoins des arsenaux de Venise (auxquels Galilée fait pourtant explicitement allusion). Soit. Abandonnons donc le terrain de l’histoire ancienne et tournons-nous vers des scientifiques plus récents.

Il apparaît alors, de façon répétée, que les scientifiques eux-mêmes manifestent des tendances impérialistes : c’est-à-dire un penchant évident à utiliser leurs savoirs scientifiques pour diriger les affaires humaines. Parmi bien d’autres, citons le biologiste Cyril Dean Darlington, qui, en 1948, déclarait sans détour : « le problème fondamental du gouvernement (des hommes) est un problème qui peut être traité par des méthodes biologiques exactes » (7). On en revient toujours là : la science et le pouvoir vont de pair. La science permet de dominer les choses et les hommes. Et ce n’est pas par hasard qu’il en est ainsi : mais parce que, dès le départ, la science moderne a été conçue comme un instrument d’action. La « science », il y a bien longtemps, a pu avoir pour fin essentielle de contempler l’ordre de l’univers. Tel était le sens du mot théorie. Mais la science de la société bourgeoise, comme l’ont bien vu Auguste Comte, Marx et bien d’autres, est une science orientée vers l’action, une science conquérante. Elle n’est pas toujours utilisée : mais toujours utilisable. Même la découverte des pulsars, apparemment tout à fait « pure », a servi à améliorer le guidage des missiles (8 )… On ne saurait trop y insister : cette remarquable aptitude de la science moderne n’a rien de miraculeux – elle exprime simplement l’espèce de « projet social » qui, il y a quelques siècles, s’est entre autres concrétisé dans l’entreprise dite scientifique.

Alors le professeur Hamburger peut bien enseigner que « l’attitude mentale d’un Pasteur ou d’un Claude Bernard, les exigences scientifiques dont nous avons hérité (…) représentent donc bien la plus révolutionnaire de toutes les aventures spirituelles survenues au cours du développement de l’homme ». En fait, l’aventure de la science occidentale n’est pas seulement une aventure « spirituelle », mais une aventure sociale, politique, culturelle. Elle implique toute une conception du monde, toute une philosophie politique, tout un programme d’action. Bien sûr, les résultats nous paraissent souvent « bons » : nous nous réjouissons d’avoir le téléphone, des moyens de transport efficaces, des médicaments, etc. Mais il ne faudrait pas pour autant oublier que l’entreprise scientifique, vue historiquement et institutionnellement, est un instrument de pouvoir et de manipulation.

Mettre de l’ordre dans nos atomes

Ce qui signifie entre autres ceci : il ne faut pas seulement contrôler les utilisations, mais s’interroger sur le fonctionnement même de la « science ». Evidemment, cela demande un peu d’imagination ; mais les enjeux, souvent, sont assez visibles. Considérons par exemple ce que le physicien Richard P. Feynman appelle « l’hypothèse fondamentale ». « Tout est fait d’atomes » (9). Voilà un énoncé qui, apparemment, relève de la science pure. Et qui, apparemment, est bien innocent. Pourquoi nous inquiéterons-nous ? Mais écoutons la suite : « La plus importante des hypothèses de la biologie, par exemple, s’énonce ainsi, tout ce que les animaux font, les atomes le font. Autrement dit, il n’est aucune action des êtres vivants qui ne puisse être comprise à partir de cette conception : les êtres vivants sont faits d’atomes obéissant aux lois de la physique » (10). Je fais partie de ceux qui croient à la haute signification philosophique et sociale de ces sortes de discours « scientifiques ». Car qu’est-ce qu’on en retient ? Sinon que seuls existent vraiment les atomes. Tout est atomes : et les hommes, en particulier, ne sont que des édifices complexes d’atomes. Façon de voir qui n’est pas sans conséquences. Car si nous ne sommes que des atomes, cela veut dire que ce sont les spécialistes des atomes qui vont s’occuper de nous. A première vue, cela peut sembler bizarre – et quelque peu exagéré… Mais pourtant cette évolution est déjà bien marquée. Par exemple, les populations modernes consomment de plus en plus de tranquillisants. Qu’est-ce que ça veut dire, sinon que certains dysfonctionnements humains sont essentiellement interprétés en termes d’atomes et de molécules ! Vous dormez mal, vous êtes inquiets et même anxieux, vous supportez mal vos conditions de vie. Eh bien, vous n’avez qu’à absorber des produits chimiques ; et tous vos atomes, si je puis dire, rentreront dans l’ordre. L’administration des tranquillisants s’accorde donc parfaitement avec l’espèce de métaphysique dont parle Feynman. Les hommes ne sont que des édifices physico-chimiques complexes.

Ce savoir va de pair avec une certaine pratique sociale. Pratique sociale qui (encore une coïncidence fâcheuse) se trouve être une pratique « manipulatrice ». Ce n’est pas pour rien que la physique et la chimie, dans notre société, sont des sciences exemplaires. On en fait des choses, avec le savoir atomique : non seulement des bombes, mais des tranquillisants. Et en plus, comme prime spéculative, nous apprenons à nous considérer comme des machines, comme des assemblages de petits corpuscules « obéissant aux lois de la physique ». Si seulement on réfléchissait davantage à la morale et à la politique qu’une telle façon de voir implique de façon plus ou moins directe !

Résumons-nous : il y a à la base de « la science » toute une série de présupposés qui, le plus souvent, sont présentés comme des évidences ou des conventions neutres – mais qui, pratiquement, imposent ou favorisent des façons d’agir qui ne sont pas neutres du tout. Le professeur Hamburger nous dit : « nul ne peut prétendre tirer de la méthode scientifique ni morale ni politique ». Si on considère la science et la méthode scientifique de façon myope, sans dépasser le cas de la fonction glycogénique du foie, ce propos a peut-être une certaine vraisemblance.

Mais, dès qu’on examine globalement le fonctionnement social de la science, l’étroitesse de ce purisme scientifique devient de plus en plus visible. « La science » ne se réduit pas à la recherche, à l’activité intellectuelle des « savants ». La science est une institution, une réalité sociale qui, effectivement ou potentiellement, est partout présente. Même les théories dites scientifiques mette en œuvre des options d’ordre philosophique, c’est-à-dire non neutre. En ce sens, il y a déjà dans la science (avant toute « utilisation » précise) des sortes de normes morales et politiques, plus ou moins implicites, plus ou moins conscientes. Mieux encore, il suffit d’ouvrir les yeux sur ce qui se passe en fait pour constater que « la science » émet de la morale et de la politique. Concédons au professeur Hamburger que « la science » ne devrait pas se comporter ainsi. Mais qu’y puis-je si des scientifiques, forts de leurs connaissances, proclament expressément que la société doit leur obéir ! Tel est en effet le message diffusé par E.O. Wilson, promoteur éminent de la sociobiologie. D’après ce professeur de Harvard, qui ré-écrit à sa façon la théorie darwinienne, les êtres vivants (et les hommes en particulier) servent seulement à propager les gènes, c’est-à-dire les fragments d’A.D.N. qui sont les supports de l’hérédité. A partir de cette idée, il a élaboré une théorie qui prétend expliquer tous les phénomènes évolutifs : et, entre autres, tous les comportements sociaux des animaux (et donc des hommes). Fait remarquable, il affirme catégoriquement que les sociobiologistes doivent supplanter tous les autres « experts » (politiciens, sociologues, historiens, etc.) qui s’occupaient jusqu’ici des affaires sociales. Car les sociobiologistes sont les « nouveaux moralistes ». Eux seuls peuvent étudier sérieusement les diverses « trajectoires évolutives » de l’humanité ; eux seuls, donc, sont capables de prendre en main notre destin… (11)

Impérialisme biocratique

Dans la perspective indiquée par Feynman, cet impérialisme biocratique est d’interprétation facile. La vie est un aspect du fonctionnement des atomes. Donc ceux qui connaissent le fonctionnement des gènes (assemblages atomiques privilégiés) sont habilités à guider l’évolution socio-culturelle des hommes. C’est objectif, neutre ; et cela aboutit (encore un hasard) à la manipulation. Wilson, en effet, ne nous dissimule pas la vérité : pour résoudre divers problèmes sociaux, il faudra peut être recourir aux manipulations génétiques. Les biocrates, en tripatouillant scientifiquement nos gènes, vont nous conduire au bonheur.

Tout ceci est explicitement dit par Wilson : je me permets d’y insister, car d’aucuns risqueraient de s’imaginer que je suis en pleine science-fiction. (Il se pourrait bien, d’ailleurs, que la science-fiction en sache plus long sur la science que nos idéologues patentés ; elle a bien vu que, au cœur même de l’activité scientifique, il y avait la passion du pouvoir). La morale de tout cela peut finalement s’énoncer sous une forme un peu brutale et provocante, mais pas tellement fausse : la science moderne, de par ses origines historiques et de par sa philosophie immanente, est fournisseuse de moyens de manipulation. En d’autres termes, tout nouveau domaine conquis par « la science » est un domaine ou, socialement, la manipulation devient possible. Or du possible au réel, il n’y a qu’un pas. Un pas que nos sociétés, affamées de puissance, de profit et de productivité, sont toujours prêtes à franchir.

Hier, c’étaient les sciences physiques qui devenaient opératoires. Demain, la biologie sera elle aussi un puissant moyen d’action. Et de beaux jours nous attendent, peut-être, du côté de la neuropsychologie… Croire à la « science pure » comme si les « utilisations » lui étaient totalement étrangères, c’est pratiquer la pire des politiques : celle de l’autruche.

Pierre Thuillier

Article paru dans La Recherche en 1979.

Notes :

1) « Les attitudes du public européen face au développement scientifique et technique ». Commission des Communautés Européennes (200 rue de la Loi, 1040 Bruxelles), février 1979.

2) A. Koyré. « Etudes d’histoire de la pensée scientifique ». Presses Universitaires de France, 1966, pages 360-361.

3) J. Hamburger, « Demain les autres ». Flammarion, 1979. Toutes les autres citations de cet auteur sont extraites du même ouvrage.

4) Voir par exemple P. Feyerabend, « Against method », NLB (Londres) 1975. Une traduction va paraître aux Editions du Seuil, collection « Science ouverte », automne 1979 [sous le titre « contre la méthode »].

5) A noter que Roszak, anarchiste ou non, s’appuie sur une vaste culture pour critiquer la « science ». Voir Th. Roszak, « Where the wasteland ends », Doubleday 1972 (traduction française : Où finit le désert, Stock, 1973). Côté marxiste, le professeur Hamburger vise en particulier l’ouvrage publié sous la direction de Hilary et Steven Rose, “l’idéologie de/dans la science” (traduction française), Seuil, 1977.

6) P. Fierens, « La peinture flamande des origines à Metsys », 1938, cité par B. Gille, « Les ingénieurs de la Renaissance », Hermann, 1964, p. 33 (Ce dernier ouvrage a été ré-édité dans la collection « Points », Seuil, 1978).

7) C. D. Darlington, « Moncure Conway Memorial Lecture 1948 », cité par A.L. Mackay, « The harvest of a quiet eye », the Institute of Physics, Bristol and London, 1977 p. 42.

8 ) Voir P. Thuillier, « Les scientifiques et la course aux armements » dans “Jeux et enjeux de la science”. Robert Laffont, 1972, p. 326-327.

9) « The Feynman lectures on physics », vol. 1, Addison-Wesley, 1970, cap. 1, p. 8.

10) R.P. Feynman, même ouvrage, chap. 1, p. 8-9. C’est Feynman qui souligne.

11) E.O. Wilson, « On human nature, Harvard University Press, 1978 (et P. Thuillier, « les sociobiologistes vont-ils prendre le pouvoir ? », « La Recherche », n° 98, mars 1979).

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