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Recension: A. Pichot, Histoire de la notion de vie, 1993

Couverture de Histoire de la notion de vie

Quatrième de couverture:

De la notion de vie on pourrait dire ce que saint Augustin disait du temps : Si personne ne me demande ce que c’est, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus.
L’ouvrage s’efforce de saisir cette notion à travers les écrits des plus grands théoriciens de la vie, de l’Antiquité à l’aube de la biologie moderne. Il s’agit d’un guide de lecture et d’une gigantesque somme de textes – plus de mille extraits d’ouvrages essentiels – commentés et critiqués dans une perspective historique, philosophique et scientifique. C’est aussi la tentative d’éclaircir, par l’histoire d’une notion, la philosophie sous-tendant les sciences biologiques actuelles.

Hippocrate, Platon, Aristote et Galien ouvrent une réflexion systématique sur la vie. Leurs théories subsisteront jusqu’à la Renaissance, où la chimiatrie les conteste, et au XVIIe siècle où le mécanisme les remplace par une conception issue de la nouvelle physique (Von Helmont, Harvey, Descartes, Malebranche). Au siècle des Lumières, médecins et naturalistes (Boerhaave, Stahl, Bonnet, Bichat, entre autres) poursuivent la recherche en des voies diverses et parfois divergentes, mais sans parvenir à des résultats comparables à ceux qu’obtient la physique newtonienne à la même époque.
Ce n’est qu’au XIXe siècle et au début du XXe que la biologie moderne trouve ses véritables pères fondateurs (Lamarck, Claude Bernard, Darwin, Mendel, Weismann, De Vries).
L’ouvrage est composé d’un texte principal illustré par de nombreuses citations. Texte principal et citations sont différenciés typographiquement. Deux niveaux de lecture sont possibles, soit l’ensemble du texte et des citations, soit le seul texte principal qui forme un tout en lui-même.


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La vie à travers les siècles

Aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’existait pas jusqu’à présent une histoire de la notion de vie depuis les présocratiques, Hippocrate et Aristote, jusqu’aux grands théoriciens du XIXe siècle, Claude Bernard et Darwin notament. Sans vain artifice de présentation ni de découpage, l’auteur présente, dans leur succession chronologique, les grandes conceptions de la vie. Jusqu’à Descartes inclus, philosophes et scientifiques sont traités concuremment pour faire place, à partir du XVIIIe siècle, aux seconds seulement. L’exposé de l’auteur est entrecoupé d’extraits, que l’on peut lire ou non selon ce que l’on attend de l’ouvrage. Il s’agit donc à la fois d’une étude et d’une somme de textes, un millier environ.

Dans le sillage de Lamarck

Somme de textes, mais pas anthologie déguisée. Car, tout en respectant la visée didactique qui est celle de son livre, André Pichot, dans les analyses qu’il fait des diverses théories, ne se contente pas d’un résumé scolaire. Il prend parti, il a des options et des lectures dont on ne dira pas qu’elles sont neutres.

Si l’on en doutait, il suffirait de lire sa conclusion pour voir que c’est bien en philosophe et historien des sciences qu’il pense et écrit. C’est Lamarck qui le guide, dans la conception qu’il propose de la vie, plutôt que Claude Bernard. Comment éviter les pièges du vitalisme — doctrine qui baptise la difficulté plutôt qu’elle ne la résoud, en conférant à la vie des lois spécifiques, distinctes de celles du monde physico-chimique — , sans tomber dans l’erreur inverse, qui annule l’originalité de la vie en la réduisant au fonctionnement du monde inorganique ? L’alternative est ancienne. Elle a beaucoup occupé philosophes et biologistes du XIXe siècle. La biologie moléculaire du XXe estime volontiers qu’elle est résolue au profit de la seconde de ces thèses.

André Pichot, lui, ne se sent pas intimidé à l’idée de reconsidérer cette difficile question. Son principe « est de reprendre l’idée lamarckienne du jeu des lois physiques dans des voies déterminées, étant donné que ce jeu des lois physiques est nécessairement temporel ». L’être vivant canalise, au cours de son évolution, les lois physico-chimiques dans certaines voies au détriment d’autres possibles.

Ce qui devient spécifique de la vie, selon cette perspective, c’est alors la façon dont la temporalité propre à l’être vivant se sépare de celle propre aux systèmes inorganiques. « Ce déphasage entre leurs évolutions a entraîné l’installation d’une discontinuité qui croît avec le temps. » C’est elle qui rend possible l’autonomie croissante des vivants par rapport à leur environnement, autonomie qui n’est pas à comprendre comme une indépendance puisque le vivant demeure en relation avec son entourage physique.

Ouvrage fort utile, que l’on aurait doublement tort de négliger : à cause des services qu’il peut rendre (même si on peut contester certains choix, comme celui d’avoir utilisé, pour les textes de Georg Ernst Stahl, l’épouvantable traduction de Blondin, et d’avoir presque complètement fait l’impasse sur le XXe siècle), à cause aussi de son prix, incroyablement bas. Quatre-vingt neuf francs pour un livre de presque mille pages, c’est une prouesse dont il faut féliciter l’éditeur.

Francois Azouvi

article du journal Le Monde, 21 janvier 1994.


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Histoire de la notion de vie

(Ed. Gallimard, coll. TEL, 12,5 x 19 cm, 973 p., bibliogr.)

Ce vaste travail (près de mille pages) a pour but de définir la place et d’éclairer le sens de la notion de vie dans les pensées philosophique et scientifique occidentales (depuis les présocratiques, Hippocrate, Aristote, jusqu’à Claude Bernard, Darwin et le néo-darwinisme), en s’appuyant sur l’étude de très nombreux textes.

Néanmoins, un certain décalage entre le projet défini par le titre (une « histoire » de la notion de vie) et le contenu des développements proposés par l’auteur (la présentation des conceptions de la vie « paradigmatiquement » proches — même si éloignées du point de vue de leur contenu — des philosophies aristotélicienne [Galien] ou cartésienne [le préformationnisme, conservant l’idée de l’animal-machine; le iatromécanisme et le vitalisme du XVIIIe siècle, usant de ce même modèle, tout en attribuant une nature différente au moteur des fluides circulant dans l’animal-machine-hydraulique], ainsi que des théories forgées au XIXe siècle, servant toujours de fondement conceptuel à la biologie moderne) devient très vite manifeste. La dimension processuelle de l’analyse fait en effet défaut, bien que de nombreux rapprochements entre les thèses soutenues dans les œuvres commentées se trouvent constamment opérés.

Démontrer la faiblesse et le caractère indu du modèle de l’animal-machine cartésien pour penser, aujourd’hui encore, le mécanisme en biologie (d’où les contradictions inhérentes au statut épistémologique de celle-ci) est le but principal du livre d’André Pichot. C’est en effet uniquement à titre provisoire que Descartes propose la physiologie de l’animal-machine, s’inspirant de l’explication galénique de la vie comme fonctionnement machinique (chacune des parties du corps ayant une fonction et une utilité propres), faute de pouvoir expliquer mécaniquement comment se constitue l’être à partir de ses semences. Physiologie dans laquelle les principes mécanistes ne valent ainsi que pour un corps donné déjà formé par l’action d’un Créateur, et dont on ne considère que le fonctionnement. Ainsi, seule l’embryologie mécaniste (le corps, produit de l’agitation thermique des semences) calquée sur la cosmologie cartésienne (le monde s’organisant à partir du mouvement de tourbillons) offre-t-elle, selon l’auteur, l’exemple d’un respect des lois du mécanisme à tous les niveaux de la formation du corps (les particules d’une nature déterminée engendrant la structure correspondante de l’être vivant). Voie uniquement explorée par l’œuvre de Lamarck (1744-1829) dans laquelle l’animal se trouve défini comme être en perpétuelle construction et complexification (par l’action des fluides circulant en lui) aux niveaux individuel et spécifique, à l’échelon transgénérationnel.

Cette dernière thèse permet de définir la spécificité des êtres vivants (relevant essentiellement d’un rapport propre à la temporalité, dont leur évolution n’est que l’effet) par rapport aux objets inanimés, et de déterminer les conditions nécessaires pour que les lois physiques produisent des êtres vivants plutôt que des objets inanimés. Ainsi, la faculté de vivre, de sentir ou de penser, est-elle, selon Lamarck, le produit d’une organisation physique (pour la pensée : celle du système nerveux).

Le triomphe du vitalisme, au moment même où le mécanisme en biologie acquiert une expression achevée, constitue, selon l’auteur, l’une des raisons principales de l’« oubli » de la biologie mécaniste de Lamarck, au profit de la variante inspirée de l’animal-machine, avec les travaux de Claude Bernard (1813-1878) et Charles Darwin (1809-1882).

L’auteur reproche à la biologie bernardienne son placement sous le signe de la stabilité et de l’immobilité, en raison de la constance du milieu intérieur et de la restauration incessante de la matière vivante. Aussi, en dépit de son origina­lité théorique, la notion de « milieu intérieur » n’est-elle, à ses yeux, qu’un nouvel avatar de la physiologie galénique de l’animal-machine (les facultés naturelles et l’action d’une Providence étant simplement remplacés par des propriétés physico­chimiques et une « impulsion vitale » assurant le développement de l’être vivant selon une harmonie préétablie métaphysique).

L’auteur tente enfin de dissiper le malentendu reposant sur la confusion entre évolution (au sens lamarckien du terme) et transformation adaptative des espèces (Darwin), au moyen de la sélection naturelle (opérée en fonction de critères d’utilité pour l’individu), entretenu par le darwinisme (A. Weismann). D’où l’oubli réitéré de la dimension temporelle de l’être vivant et le maintien durable de la réflexion dans la logique du faux mécanisme de l’animal-machine (persistance à laquelle les difficultés rencontrées par la biologie moderne en matière de traitement du cancer seraient en particulier imputables).

Ainsi, concevoir l’évolution de l’être vivant « disjointe » de celle de son environnement, et réintroduire en lui la temporalité et le dynamisme éliminés par le statisme bernardien, serait, si l’on en croit la conclusion du livre d’André Pichot, l’unique moyen de replacer la biochimie « dans la perspective d’une biologie qui reconnaîtrait la spécificité de l’être vivant tout en s’articulant véritablement  avec la physique ».

Eric HAMRAOUI

Revue d’Histoire des Sciences, 1996, 49/1.

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