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Recension: C. D. Conner, Histoire populaire des sciences, 2005

Histoire populaire des sciences, notes de lecture

 

Les éditions de l’Echappée ont publié ce printemps Histoire populaire des sciences de Clifford D. Conner (traduction de A. Freiszmuth). Ce gros livre, d’environ 500 pages et publié aux États-Unis en 2005, retrace l’évolution depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours des connaissances de la nature et comment celles-ci se sont établies et ont été découvertes. Malgré la taille respectable du livre, vu la période historique qu’il couvre, certains aspects sont nécessairement un peu superficiels. Et le compte-rendu que j’en fais le sera encore plus. Ceci étant dit, ce livre a quelque peu chamboulé ma vision de l’histoire et en particulier a remis en cause une bonne partie des cours, justement d’histoire mais pas uniquement, que j’avais subit dans mon jeune temps.

La thèse centrale de Conner, par ailleurs historien des sciences et ami d’Howard Zinn, est que nous connaissons tous une certaine histoire de l’évolution scientifique et technique au travers du film hagiographique des grands noms tels que Newton, Galilée et consorts. Comme le dit le quatrième de couverture, une poignée de grands hommes (sans H majuscule car les femmes sont étonnamment absentes de l’épopée officielle des sciences et techniques) ont au cours des siècles révolutionné les connaissances de la nature. Les sciences et l’évolution des techniques sont pourtant depuis le début de l’humanité œuvre collective et c’est bien peu respecter les «petites gens» que de réduire les avancées à quelques grands noms. L’auteur ne nie pas que certains grands noms, et c’est là leurs grands talents, ont pu être d’excellents synthétiseurs de connaissances fragmentées tout comme d’autres ont été des pilleurs sans vergogne de savoirs populaires. Mais il s’insurge contre la réduction traditionnellement établie que Newton a vu tomber sa pomme tout seul dans son coin.

Le livre est divisé en 8 chapitres qui suivent à peu près l’ordre chronologique, depuis les chasseurs-cueilleurs jusqu’au développement d’Internet et de la révolution informatique.

La plus remarquable constante tout au long de ces siècles est l’accaparement par les sphères de pouvoir des connaissances populaires, accaparement réalisé dans un but que je nommerai impérialiste dans le sens qu’il est réalisé pour augmenter le pouvoir des puissants. Et l’histoire officielle nous rabâche sans cesse les grands noms des grands hommes en nous faisant croire qu’ils agissaient pour le bien de l’humanité et pour son progrès.

J’ai beaucoup aimé le grand «chamboultou» que Conner exécute vis-à-vis de noms extrêmement respectés. Platon et Aristote réduisaient le peuple à des inconséquents, l’élite dont ils faisaient partie se devait d’être les gardiens du temple, quitte à mentir pour le faire.

Surtout Platon et Aristote ont été des freins puissants au progrès de la pensée ou des sciences, imposant l’axiome de la suprématie de la pensée théorique sur l’expérimentation. Les idées ou la théorie précèdent le faire. Conner s’insurge contre ce précepte et prouve qu’«au début n’était pas le verbe, mais l’action».

Il revisite aussi l’histoire de la découverte du monde et des grands explorateurs. Jamais Colomb, Magellan et autres n’auraient réalisé leurs grandes traversées sans l’enlèvement de «sauvages», peut-être peu «civilisés» mais qui connaissaient la navigation et les océans beaucoup mieux que ces grands capitaines. D’ailleurs Magellan, adulé dans l’historiographie officielle comme ayant réussi le premier tour du monde en bateau, ne l’a pas réalisé. Il est mort de sa morgue dans une île des Philippines, coupé en petits morceaux par des autochtones ayant eu l’outrecuidance de ne pas être effrayés par les premières armes à feu. C’est le second de Magellan qui termina la première circumnavigation.

Conner parle aussi du savoir féminin dans son livre, à qui on doit beaucoup. En particulier, très certainement les découvertes des premiers métaux (bronze, fer). Les femmes étaient les gardiennes des aliments, ce sont donc elles qui ont développé les premières poteries et donc les fours. C’est par ces fours et dans un souci de recherche esthétique que ces femmes ont utilisé les oxydes de cuivre ou de fer. Par hasard, observation et expérimentation, elles ont peu à peu récolté les dépôts qui s’accumulaient dans les fours et en ont fait de réelles avancées et découvertes.

L’auteur relate évidemment l’affrontement des femmes avec les médecins capturant leurs savoirs en particulier autour de l’accouchement ou les chasses aux sorcières organisées contre le savoir en herboristerie par une réaction masculine et religieuse. Malgré ces descriptions, cet aspect du rôle des femmes mériterait d’être plus fouillé, plus approfondi.

La Révolutionfrançaise est évidemment passée au crible, avec son aspect révolutionnaire de remise en cause de l’académie royale des sciences et la volonté de populariser le savoir. Puis viennent la réaction thermidorienne et la création de l’académie des sciences, dont Napoléon fera partie. Il n’était pas particulièrement scientifique, ou chercheur (à part chercher la merde à ses voisins…), mais l’académie était un tel lieu de pouvoir qu’il l’a utilisée pour briller et commencer son ascension. En 1803, Georges Cuvier en devient le secrétaire perpétuel. Cuvier, élitiste parmi les élitistes, conscient du pouvoir dont il jouissait, fera tout pour que les sciences servent le pouvoir en place et permettent «à la raison de contenir les passions du peuple». Non content d’être un chien de garde de l’ordre établi, Cuvier était en plus un raciste qui a aidé au développement des sciences racialistes. Il plaçait le noir entre l’homme blanc et le chimpanzé. Je me demande pourquoi à notre époque on trouve encore des rues Cuvier. (En fait j’ai mon idée sur la question).

L’alliance des sciences et du pouvoir (politique ou du capital) s’accélère aux XIXe et XXe siècles avec l’apparition au sein des sciences de l’économie. Ceci engendrera des monstres idéologiques tels que l’eugénisme, le malthusianisme ou le keynésianisme. Le tout bien évidemment justifié par des concepts «objectifs» puisque scientifiques. On assiste alors à un double mouvement qui pourrait paraître paradoxal, d’un côté les scientifiques s’enferment de plus en plus dans leur tour d’ivoire, se déconnectant des applications sociales de leurs découvertes et d’un autre ces mêmes découvertes, ou leurs soubassements idéologiques, permettent de justifier la stérilisation forcée des inadaptés sociaux ou autres abominations du même genre, telle l’expérimentation sur des cobayes humains. On apprend par exemple dans ce livre l’histoire de ce médecin japonais, le Dr. Ishii qui a réalisé, durant la seconde Guerre Mondiale, des expériences sur 3.000 prisonniers chinois avec la fièvre typhoïde, la peste bubonique, le choléra, etc. Il étudiait les modes de diffusions de ces maladies pour des armes chimiques. Il a évité un procès pour crime de guerre ou crime contre l’humanité en négociant avec les Américains et en se mettant à leur service… Un exemple parmi d’autres…

Dans ces derniers développements scientifiques c’est là où nous touchons les limites du livre. L’analyse de l’alliance du capital et de la science n’est pas assez approfondie. En particulier l’auteur ne pose aucune analyse sur l’expropriation des savoirs populaires, et par conséquence leur disparition, réalisée par la big science. On assiste même à une lecture béate du développement de l’informatique, avec tous ces petits génies qui dans leurs garages ont fabriqué des logiciels, et accessoirement les plus grosses boîtes informatiques du monde. Les critiques qui émergent contre le complexe scientifico-industriel sont réduites aux oppositions écologiques, sans parler des critiques qui touchent à l’organisation de la société et des possibilités de liberté et d’autonomie de plus en plus réduites par l’existence même de telles technologies. Conner n’a-t-il jamais entendu parler de Kaczynski qui dans son manifeste La société industrielle et son avenir (1) attaquait les transformations sociales engendrées par ces progrès? Il cite la firme Sun Microsystem, mais ne dit pas que Bill Joy, son PDG fondateur, a écrit Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous? (2)

L’aspect le plus intéressant de ce dernier chapitre réside dans la destruction du mythe des logiciels libres comme moyen d’émancipation sociale. Si IBM promeut linux, on peut douter de son potentiel révolutionnaire. Tout le reste est plutôt assez faible, en particulier la conclusion où en bon marxiste Conner défend la réappropriation des moyens de production (sans les questionner) et la planification de l’économie. Il dit que c’est nécessaire mais pas suffisant. A croire que des radiations planifiées et bureaucratisées sont meilleures pour la santé, ou que des OGMs autogérés seraient acceptables… Il semblerait que je ne sois pas d’accord.

Il est dommage que cet excellent livre par ailleurs se termine sur une conclusion aussi vide.

Tuttle

Notes:

  1. Édition de l’Encyclopédie des Nuisances, 1998.
  2. Ce texte est très ambivalent étant donné que l’auteur ne tire absolument aucune conséquence pratique de l’analyse intéressante qu’il pose sur le développement de l’informatique.

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Publié dans l’hebdomadaire de Radio Zinzine, L’Ire des Chênaies n°397 du 8 juin 2011.

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Une histoire encore trop progressiste des sciences

Les éditions L’Échappée ont récemment traduit et publié le livre de Clifford D. Conner, Histoire populaire des sciences [1]. Voici une note de lecture qui expose quelques réflexions et critiques sur la science moderne qui ont échappé à l’auteur de ce pourtant fort intéressant ouvrage.

Voici un ouvrage qui, à travers l’histoire des découvertes de tous ordres, se veut une défense et illustration des savoirs populaires, des pratiques traditionnelles et des anonymes (hommes et femmes) qui les ont découverts, à l’opposé d’une histoire des sciences plus « classique » qui met en avant les « grands hommes » (et beaucoup plus rarement quelques « grandes femmes ») et leurs « grandes découvertes ». Le propos est de mettre en évidence que ces grandes figures de la science n’ont en effet pu devenir telles, faire les découvertes qui les ont fait passer à la postérité, que grâce à tout un arrière-fond de connaissances et d’expériences empiriques et pratiques que les « classes laborieuses » avaient déjà accumulées depuis fort longtemps.

Cet ouvrage a reçu le soutien et les encouragements d’Howard Zinn, l’auteur d’une Histoire populaire des États-Unis [2], décédé peu avant sa publication. Conner ne se cache donc pas de reprendre et prolonger cette tradition « marxiste américaine », mettant l’accent sur la lutte entre les classes sociales comme étant le moteur de l’histoire des sociétés, pour écrire cette fois une histoire des sciences vue « d’en bas ».

Dès le premier chapitre, l’auteur prend bien soin de définir les « objets » dont il va parler, notamment ce qu’il entend par « science ». Et c’est là qu’il y a un problème, car sa définition est très extensive, trop même: «La science, tout au long de ce livre, est prise dans un sens très large. A aucun moment je n’essaie de l’enfermer dans une définition.» (p. 23) Pourtant, un peu plus loin, il en donne bien une: «Les sciences sont tout à la fois les connaissances que nous possédons sur la nature et les activités par lesquelles nous produisons ce savoir.» (p. 23)

En réalité, on le comprend par la suite, l’auteur se place ainsi d’emblée dans une perspective progressiste dans laquelle la science moderne est présentée comme l’aboutissement logique et l’achèvement nécessaire du développement des connaissances et pratiques antérieures. Pour lui, les connaissances propres aux « arts mécaniques », les savoir-faire des artisans, paysans, marins et guérisseuses, etc., seraient tout aussi « scientifiques » que les connaissances issues des laboratoires de recherche et mises en application à travers les technologies. Bref, « la science » a toujours existé et toutes les formes de connaissance sont « des sciences ».

Or, cette manière de voir me semble gravement erronée en ce qu’elle affaiblit la perspective que l’ouvrage veut défendre. Dans la mesure où je partage entièrement cette perspective, les critiques que je formulerai ici visent donc non à la dénigrer, mais bien au contraire à la renforcer et à mieux asseoir encore sa légitimité.

Car en faisant indistinctement de toute connaissance une science, l’auteur ne saisit pas la spécificité de la science moderne par rapport aux autres formes de connaissances qui ont existé jusqu’alors dans les sociétés traditionnelles et les différentes civilisations au cours de l’histoire. Et par là, il s’interdit de voir que la dépossession et l’expropriation des classes laborieuses de leurs savoirs et pratiques au profit de la bourgeoisie industrielle et du capitalisme – qu’il dénonce à juste titre – ne sont pas seulement le fruit de la volonté des classes dominantes (elles le sont aussi, on le voit encore aujourd’hui dans les pays dits « en voie de développement » ou les puissances dites « émergentes » sur les semences, les terres, l’eau, etc.), mais qu’elles sont également constitutives de l’approche du monde par la méthode scientifique expérimentale. Ce que l’on appelle aujourd’hui « la science » est une forme de connaissance bien particulière, qui n’est pas aisément appropriable par tout le monde, et surtout qui induit un rapport à ses « objets » loin d’être politiquement aussi neutre que l’auteur semble, à certains moments, vouloir le croire.

De fait, Conner tend à faire une histoire apologétique des connaissances des classes populaires qui parfois (fort heureusement très rarement) commet l’erreur inverse des historiens habituels. Par exemple, dans le chapitre 2, où il pose le problème de savoir ce qui, dans l’hominisation, «de la main ou du cerveau» est le plus important: fidèle à la citation mise en exergue du livre, «Au commencement était le Verbe? […] Non. Au commencement était l’action! – Goethe, Faust», il répond, à l’opposé de l’historiographie classique qui met en avant le développement du cerveau, que c’est bien sûr la main.

Mais dans la suite du chapitre, il donne involontairement la réponse qui me paraît la plus juste, à savoir que c’est bien plutôt le «verbe», le développement du langage qui est le facteur déterminant de l’hominisation: «Worsley souligne que ce n’est pas tant la somme de connaissances que les Aborigènes possèdent qui est impressionnante que le fait que tout est classifié dans une taxonomie, avec comme division de base la distinction entre plantes et animaux, ces catégories se subdivisant ensuite en sous-groupes.» (p. 47) Nommer précisément les choses et les êtres, les actions sur les choses et les êtres, ainsi que leurs relations et articulations, c’est être capable de les concevoir, de se représenter leurs combinaisons et donc éventuellement d’imaginer de nouvelles formes d’actions sur le monde. Le langage pose les prémisses de la conscience, c’est-à-dire de la capacité de se représenter soi-même, son activité et ses conséquences [3].

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La méthode scientifique expérimentale a été développée, à partir du XVIIe siècle, par et pour la physique et la mécanique, pour l’étude des mouvements et relations entre les corps, c’est-à-dire pour l’étude de ce que l’on considère comme des objets inanimés, inertes et morts. La spécificité de cette forme de connaissance réside dans l’exigence d’objectivité qui consiste à ne prendre en compte que les qualités des corps qui sont mesurables et quantifiables et les phénomènes qui sont isolables et reproductibles en un milieu confiné, qui est aujourd’hui le laboratoire. Mais si d’un côté, l’objet est isolé du reste du monde et des relations vivantes dans lesquelles il est nécessairement inclus, de l’autre côté, l’observateur qui se veut scientifique doit lui aussi faire abstraction de toutes les relations dans lesquelles il est tout aussi inévitablement inclus: il doit évacuer de son étude tous les éléments subjectifs qui viendraient la fausser, c’est-à-dire ne pas tenir compte du sensible, du symbolique, écarter toutes les associations symboliques sur la base des significations d’ordre personnel, social ou culturel. Il doit regarder la « réalité telle qu’elle est », avec ses appareils de mesure, sans laisser passer dans ses observations et expériences aucune interférence provenant de tout ce qui est « humain, trop humain ».

Cette démarche peut aujourd’hui sembler normale et logique à ceux qui ont étudié les sciences, mais on mesure mal la révolution culturelle qu’il a fallu faire pour qu’une telle approche de la nature s’impose. Car ce que dit la méthode scientifique, c’est que nos sens nous trompent: ils nous montrent par exemple que la Terre est plate et que le Soleil tourne autour de nous. Seule notre raison peut dévoiler la réalité qu’ils nous occultent et nous faire comprendre que la Terre est ronde et qu’elle tourne autour du Soleil.

(Soit dit en passant, je serais curieux de savoir combien de personnes, parmi celles qui soutiennent aujourd’hui ces dernières assertions, seraient capables d’exposer les arguments qui les prouvent… Bien souvent, on a appris quelques éléments de catéchisme scientifique sans comprendre de quoi il retourne. Et l’enseignement des sciences à l’université peut être aussi dogmatique et étriqué que celui de théologie autrefois, comme en témoigne le peu d’esprit critique chez les chercheurs quant à l’utilisation qui est faite de leurs travaux.)

Une fois que la méthode scientifique expérimentale a permis de révéler les « lois de la nature » qui régissent le mouvement et la transformation des corps, il devient possible de construire des machines qui se substituent à l’activité humaine, effectivement limitée et imparfaite, des arts et métiers. Les machines sont à la fois la vérification et la matérialisation des lois découvertes par la méthode scientifique et bien souvent elles permettent de prolonger cette dernière plus avant encore: le télescope ou le microscope sont l’application des lois de l’optique et ils permettent d’explorer l’infiniment grand ou petit jusqu’alors inaccessible, par exemple. Science et technique sont étroitement imbriquées dès le début, comme Conner le montre bien, par exemple, à propos de Newton (p. 357-363).

En effet, il ne suffit pas d’exproprier les terres des paysans et de déposséder les artisans de leurs outils de travail par des mesures politiques et des dispositions législatives, car il faut encore produire… Et comment, sinon avec les travailleurs qui connaissent leurs métiers? C’est la dialectique du maître et de l’esclave que Platon avait déjà mise en évidence il y a plus de 2500 ans. Or, l’oppression et la servitude engendrent naturellement la révolte. Il faut donc inscrire le rapport social de subordination du travailleur au propriétaire des moyens de production dans la réalité concrète, et cela peut se réaliser par le moyen des machines. Les machines sont le savoir-faire cristallisé, fixé dans la matière, au sens quasiment photographique du terme. Le travailleur qui connaît son métier est le problème qu’il s’agit d’éliminer afin de permettre aux classes dominantes de s’approprier directement la production et le surplus qu’elle génère: la machine jouera ce rôle profondément réactionnaire durant la révolution industrielle en Angleterre, à côté d’autres mesures politiques et sociales destinées à mettre en état de dépendance paysans et artisans.

La science et la technique ont, dans la naissance du capitalisme industriel, été des forces politiques au service de la bourgeoisie montante. On peut aller plus loin encore en disant que le capitalisme est lui-même tout entier inspiré par une vision strictement « scientifique » de l’organisation sociale, réduite à sa seule fonction de production et distribution des biens matériels, où les sphères de l’économie et de la technique sont devenues indépendantes et dominent les relations sociales et les institutions politiques et la culture [4] – comme on le voit aujourd’hui.

Contrairement à ce que pense Conner, il n’y a donc pas continuité entre les connaissances populaires et la science moderne, mais bien une rupture radicale avec une perte immense du point de vue culturel et social. Cela fut d’ailleurs tout de suite cruellement ressenti comme tel au XVIIe siècle par de nombreux écrivains et poètes qui se plaignirent du «désenchantement du monde» (p. 362) qu’entraînaient la science nouvelle et ses applications.

Si la religion était la contemplation du Ciel vu de la Terre, une idéalisation et une absolutisation de l’activité nécessairement fort limitée et imparfaite de l’être humain, la science est en quelque sorte le contraire, la transformation de la Terre à partir du Ciel, d’un point de vue impersonnel et non humain, celui non de Dieu, mais du pouvoir sous sa forme absolue et abstraite, c’est-à-dire du «froid intérêt, du dur argent comptant» (Marx). Au point que la technoscience est de nos jours devenue la religion officielle de l’État.

Or – ajouterais-je malicieusement –, le contraire d’une erreur n’est pas nécessairement quelque chose de juste: l’obsolescence de l’homme et la honte prométhéenne qu’entraîne maintenant la généralisation de l’usage des machines sont là pour nous le prouver aujourd’hui [5], en sus de la crise écologique et sociale…

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Mais ce qui est vraiment surprenant au point d’en être déconcertant, c’est que l’auteur, tout au long du chapitre 6, retrace la genèse historique de la science moderne à partir du XVIIe siècle, en soulignant justement son caractère profondément conservateur dans le contexte politique et social de l’époque. En effet, suite à l’échec de la Révolution Anglaise (env. 1640-1660) qui suscita des aspirations sociales égalitaires et politiques démocratiques considérables au sein des classes populaires, la réaction qui s’en suivit fut féroce dans tous les domaines (pp. 339-343). Les radicaux, qui entre bien d’autres choses souhaitaient démocratiser l’accès à la science, furent écartés délibérément de toutes les institutions et notamment de la Royal Society au prétexte que

« les « enthousiastes » et les « fanatiques » ne seraient pas tolérés dans ses rangs. […] La Société voulait que les sciences soient désormais apolitiques – ce qui à l’époque, comme aujourd’hui, signifie conservatrices. En interdisant tout débat idéologique, les dirigeants de la Royal Society pensèrent avoir banni l’idéologie des sciences. Ils ne firent en réalité que garantir le monopole de leurs conceptions élitistes. La neutralité qu’ils prônaient comme idéal d’objectivité scientifique était une belle abstraction, mais dans les faits, il y avait toujours des personnes et des points de vue jugés avec « davantage d’égalité » que d’autres. » (p. 343)

La spécificité de la science moderne se constitue donc à partir d’un ensemble d’exigences idéologiques liées à une période de profonde réaction politique et sociale et Conner illustre bien cela avec divers exemples. Elle naît de la volonté des classes dominantes de conserver le monopole de la « connaissance légitime », de la « vérité », dans une période où la « vérité révélée » par l’Église est remise en question par des mouvements populaires dans toute l’Europe; la Réforme naît en effet de la corruption extrême de l’Église catholique [6]. Rien n’est donc moins « neutre, rationnel et détaché des passions ».

Au contraire, cette réaction se propage à travers toute l’Europe et l’une de ses manifestations les plus violentes, irrationnelles et hystériques sont les chasses aux sorcières (env. 1550-1650; cf. pp. 346-350). Celles-ci ont été orchestrées par les classes dominantes, avec la complicité passive, le soutien idéologique, voire plus encore, de grandes figures de la science de l’époque:

« Boyle et ses pairs de la Royal Society étaient sérieusement préoccupés, au lendemain des guerres civiles, de la respectabilité sociale de la nouvelle philosophie mécaniste afin de la démarquer, ainsi qu’eux-mêmes, de tout matérialisme « athée ». La question de la sorcellerie donnait à la Royal Society l’occasion de démontrer son conformisme social et religieux, et de laver tout soupçon de matérialisme nourri à son égard. » (p. 350)

Nous voici bien loin du mythe des lumières de la science s’opposant courageusement à l’obscurantisme social et religieux!

Dans le même chapitre 6, deux siècles plus tard, la Révolution Française suscite les mêmes espoirs d’égalité et de liberté dans les classes populaires. Les artisans et la « bohème scientifique » s’opposent au monopole des « connaissances légitimes » que tente d’instaurer l’Académie des Sciences de Paris (pp. 363-374). Là aussi, après l’échec de la révolution, la réaction reproduit les mêmes schémas:

« Le credo newtonien Hypotheses non fingo (Je ne fais pas d’hypothèses), en décourageant toute pensée spéculative, en délimitant strictement le champ de la recherche scientifique et en sortant les phénomènes de leur contexte pour les étudier isolément, constitua une base idéale pour des sciences qui ne troubleraient pas l’ordre établi. Les tenants de l’orthodoxie scientifique insistaient par-dessus tout sur la nécessaire séparation entre sciences et questions politiques, sociales ou morales. […] Cette neutralité des sciences avait pour corollaire l’idéologie du laisser-faire de la société thermidorienne, garante à la fois de l’égalité devant la loi et de l’inégalité dans la société. Les pontes de l’Académie des sciences restaurée, tout particulièrement Georges Cuvier, menaient campagne contre les sciences non élitistes avec le soutien total du plus éminent des leurs, Napoléon Bonaparte. » (p. 390)

Cuvier, partisan du fixisme, n’aura de cesse de chercher à discréditer et ridiculiser (jusque dans L’Éloge funèbre qu’il fera sur sa tombe) Jean-Baptiste Lamarck, issu de la bohème scientifique de la fin du XVIIIe siècle, proche de Rousseau et de l’Encyclopédie, fondateur de la biologie et premier théoricien des êtres vivants et de leur évolution. Surtout, en adepte des idéaux de la Révolution Française, à travers sa Flore française et ses Annuaires météorologiques, Lamarck cherchait à rendre les connaissances plus aisément accessibles.

C’est probablement ce qui lui vaudra également l’inimitié de Darwin qui prétendra n’avoir tiré de sa Philosophie zoologique (1809) «ni un fait ni une idée» [7] alors que les mécanismes qu’il convoque lorsque la sélection naturelle est en défaut sont pour la plupart d’origine « lamarckienne » (y compris les caractères acquis). En effet, une partie du chapitre 7 (pp. 410-418) montre que le rentier de la bourgeoisie industrielle Darwin avait eu vent des idées de Lamarck dans sa jeunesse par des radicaux anglais qui admiraient fort la Révolution Française. Le succès des idées de Darwin dans la seconde moitié du XIXe siècle est moins d’ordre scientifique qu’idéologique: en expliquant l’adaptation des êtres vivants non plus par l’intervention divine mais par le mécanisme de la sélection naturelle (lutte pour la vie qui engendre la survie des plus aptes), Darwin fait de la «concurrence libre et non faussée» un phénomène « naturel ». Il ne fait ainsi que naturaliser le fonctionnement du capitalisme industriel en plein essor à son époque. Or la bourgeoisie industrielle, en devenant plus puissante, cherche à devenir la classe politiquement dominante à la place de la noblesse et du clergé. Mais pour autant, elle ne peut s’appuyer sur les classes populaires, elle ne veut pas d’une révolution à la française, car sa puissance repose précisément sur la classe ouvrière qu’elle domine et exploite de manière éhontée. Darwin tombe donc à pic pour donner, sous couvert de « vérité scientifique » (et probablement sans lui-même s’en rendre compte), une caution idéologique à une révolution profondément conservatrice [8].

Cette naturalisation du capitalisme entraînera en retour une biologisation des problèmes sociaux et politiques au début du XXe siècle à travers l’eugénisme et le racisme scientifique [9]. Pas de quoi pavoiser…

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Comment se fait-il donc que Conner, qui retrace si bien les origines idéologiques de la science moderne, ce qui fait sa spécificité (objectivité, mathématisation, reproductibilité) et ses conséquences sociales (dépossession des savoir-faire des classes populaires au profit des machines de la bourgeoisie industrielle), ne parvient pas à en tirer de conséquence et faire une critique de la science et de la société industrielle qui soit un peu radicale?

En effet, le chapitre final, qui concerne l’époque actuelle, et plus encore sa très courte conclusion sont d’une très grande faiblesse par rapport à la perspective que prétend défendre l’auteur. Après avoir évoqué, de manière vaguement admirative, la «révolution informatique», il ne sait plus trop quoi dire. Il se rend bien compte que cette « révolution », même si elle commence avec des bricoleurs de génie dans des garages, sert finalement les grands groupes industriels – elle est donc plutôt une révolution conservatrice. Mais, bien que lucide sur les régimes dit « soviétiques », il reste englué dans son progressisme marxisant: il ne remet pas en question le mouvement «d’accroissement des forces productives» que réalise le capitalisme, voulant seulement contenir les « excès » de ce dernier à l’aide d’une «économie planifiée»…

On voit là à quel point ce progressisme (leftism aurait dit Théodore Kaczynski [10], qu’il ne cite pas) paralyse la pensée dès qu’il s’agit d’analyser la société moderne: pour Conner, tout accroissement des connaissances, quelque soit leur forme, constitue en soi un bienfait, car cela contribue à faire reculer les ténèbres de l’ignorance; tout «accroissement des forces productives», indépendamment de qui le met en œuvre et pour quoi faire, est en soi un progrès, car cela permet à l’humanité de toujours plus «se rendre comme maître et possesseur de la nature» (Descartes).

Il devrait pourtant être évident que ce credo progressiste est totalement infirmé au moins depuis le début de l’ère nucléaire, à la fin de la seconde Guerre Mondiale: les connaissances scientifiques sont toujours plus spécialisées, opaques et obscures au commun des mortels; la mécanisation et l’automatisation croissante de la production servent à une domination toujours plus étendue de la nature et des hommes, avec les conséquences désastreuses que l’on sait. La classe ouvrière, qui avait encore la possibilité de se réapproprier un appareil de production à sa mesure dans la première moitié du XXe siècle, a à son tour été expropriée de cette possibilité par le développement de la technologie. Et maintenant, la poursuite du développement technoscientifique est en train de faire disparaître les paysans et artisans à l’échelle mondiale, dans les pays dits « émergents »…

Si la science et les machines ont pu apporter un moment des éléments susceptibles de participer à l’émancipation sociale, force est de constater que cette possibilité est maintenant derrière nous, dans le sens où les sciences et les technologies actuelles sont développées dans une direction totalement opposée au développement de telles possibilités. L’organisation de la production est tellement démesurée dans son étendue et ultra-spécialisée dans son contenu qu’il est impossible d’en faire autre chose que de continuer à la faire fonctionner selon les critères économiques et techniques qui président à son existence. Il n’est pas besoin d’être adepte de « l’écologie profonde », comme le prétend fallacieusement Conner, pour constater que «la science lourde, la haute technologie et la grande industrie sont des entreprises intrinsèquement antisociales.» (p. 469) C’est l’évidence même dès lors que l’on ôte ses lunettes roses progressistes en examinant comment, aux dépens de qui et de quoi, ces mirifiques progrès sont possibles – et sur ce point Conner voit surtout les résultats de la production industrielle et ne s’attarde guère sur les processus que met en jeu un tel système et leurs conséquences.

Bref, son progressisme, en l’aveuglant sur l’étendue du désastre et sur ses causes profondes, l’empêche d’imaginer une rupture avec la science moderne et la société capitaliste et industrielle – un comble pour un marxiste! Rupture non pas pour un « retour en arrière » vers les savoirs traditionnels et populaires qui, pour ce qui nous concerne en Occident, sont pour la plupart sinon perdus du moins grandement marginalisés, mais pour avancer vers d’autres voies que ce que nous propose la poursuite d’un développement démentiel et absurde dans l’impasse industrielle.

Pour cela, les mots d’ordre des radicaux anglais et français qu’il cite dans le chapitre 6 me semblent toujours autant d’actualité:

«La connaissance de la nature et la découverte de la vérité devraient être une affaire publique et non la chasse gardée d’une élite.» (p. 370);

«Winstanley souhaitait que la science, la philosophie et la politique fussent enseignées dans chaque paroisse par un non-spécialiste élu. […] lui et les savants radicaux voulaient que la science fût appliquée aux problèmes de la vie humaine.» (p. 340).

Voilà qui n’est pas sans évoquer un texte récent:

«Nous appelons à établir les liens encore possibles entre toutes les personnes qui, issues ou non du milieu scientifique, parfois s’ignorent et entendent résister en acte à l’avancée de la technoscience. La question n’est pas de rapprocher la science du citoyen, mais de casser la logique de l’expertise, de dénoncer le mensonge de la neutralité de la recherche et d’empêcher la science contemporaine de contribuer, au jour le jour, à détruire la politique, en la remplaçant par une affaire technique. Si nous aimons la curiosité et le souci de compréhension, nous pensons qu’ils seraient bien mieux employés à l’encontre de ce qui nous arrive.» [11]

A partir de là, il est possible d’imaginer une réappropriation des connaissances, des arts, des sciences et des métiers, par le plus grand nombre pour servir à la (re)construction de notre autonomie. L’idée directrice étant de sortir progressivement de la société industrielle par la (re)création des structures techniques, économiques, sociales et politiques à l’échelle humaine qui permettent la maîtrise collective de leurs propres conditions d’existence. Il existe déjà en ce sens des expérimentations dispersées et isolées qui demandent à mieux connaître leur projet politique implicite pour éventuellement commencer à s’articuler entre elles… Mais ceci est une autre histoire [12].

Quoi qu’il en soit, Conner montre que ce qui fait cruellement défaut dans toute une frange de la critique sociale contemporaine, c’est une pensée de l’autonomie:

« Marx et les marxistes n’ont fait qu’analyser la domination, l’exploitation et l’aliénation capitaliste de différentes manières, alors que ce qui importe, c’est aussi et surtout de penser l’émancipation sociale, les conditions qui permettent la réalisation de notre liberté et autonomie. » [13]

Ce problème de perspective que nous avons particulièrement souligné ici n’enlève rien à l’intérêt de l’ouvrage qui regorge d’histoires curieuses et intéressantes, très courtes – parfois trop courtes – et qu’on lira avec profit pour se défaire d’une histoire des sciences généralement écrite dans une perspective apologétique, non critique et qui fait abstraction du contexte historique et social. L’affirmation d’une telle perspective, malgré ses limites, est trop rare pour que l’on ne se prive pas de se réjouir d’une telle publication.

Fin

Tranbert

Notes:

  1. L’ouvrage a été publié aux États-Unis en 2005. Traduction française aux éditions L’Échappée, 2011, 560 p., 28 euros.
  2. Traduit et publié aux éd. Agone, 2002.
  3. Sur ce sujet voir le psychologue américain Julian Jaynes, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, 1976; éd. PUF, 1994 (ouvrage épuisé, consultable sur Internet).
  4. C’est la thèse de Karl Polanyi dans La grande transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, 1941; éd. Gallimard, 1983.
  5. Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, 1956; trad. fr, éd. EdN/Ivréa, 2001.
  6. C’est également la thèse de G.N. Amzallag, La réforme du vrai, enquête sur les sources de la modernité, éd. Charles Léopold Mayer, 2010.
  7. Lettre à Lyell du 3 octobre 1859.
  8. En cela C. Conner apporte des éléments qui viennent conforter la thèse de l’historien des sciences français A. Pichot, Aux origines de théories raciales, de la Bible à Darwin, éd. Flammarion, 2008, notamment aux chapitres 8 et 9. Pour un exposé un peu plus détaillé de cet épisode restitué ici sommairement, voir notre brochure Aux origines idéologiques du darwinisme (40 pages A5); disponible sur demande.
  9. Les pp. 419-426 offrent une présentation un peu trop rapide de la plus grande imposture scientifique du XXe siècle; pour plus de détails, voir A. Pichot, La société pure, de Darwin à Hitler, éd. Flammarion, 2000.
  10. La société industrielle et son avenir, 1995; trad. fr. éd. EdN, 1998.
  11. Groupe Oblomoff, Un futur sans avenir, pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique, éd. L’Échappée, 2009, p. 16.
  12. Voir notre Introduction à la réappropriation, 1999 (12 pages A5); disponible sur demande à Radio Zinzine.
  13. Ned Ludd, Pensées posthumes, 1848; collection personnelle.

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Publié dans l’hebdomadaire de Radio Zinzine, L’Ire des Chênaies n°399 à 402 du 22 juin au 13 juillet 2011.

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