Accueil > Biologia novae > André Pichot, L’intériorité en biologie, 2004

André Pichot, L’intériorité en biologie, 2004

La notion d’intériorité, en ce qu’elle renvoie à l’intime, renvoie a l’expérience qu’on a de soi en tant que corps mais aussi en tant qu’organisme, et, par là, a la dimension biologique de l’individu, intime de l’intime. Or, en biologie, qui dit « intériorité » pense à Claude Bernard et à sa notion de milieu intérieur. Du coup, l’intériorité, fondement ultime du sujet, tend a se dissoudre dans le milieu intérieur, fondement ultime de la vie ; et le vécu s’y réfugie (le plexus solaire, au creux du ventre et au centre du corps, fut souvent le siège de l’âme).

Plus prosaïquement, grâce au milieu intérieur, la traditionnelle définition de la vie comme conservation de l’être dans son être s’est concrétisée, et est devenue susceptible d’une étude physico-chimique expérimentale. Si la conservation de l’être et donc la vie se réduit au maintien de la constance de divers paramètres (température, glycémie, etc.), elle se prête a des mesures et expérimentations comparables à celles dont usaient les sciences physico-chimiques à la fin du XIXe siècle.

Une telle conception de la vie peut toutefois paraître très négative : l’organisme y passe son temps a se réparer, à corriger les perturbations causées par l’environnement ou par son propre métabolisme. Est gommée toute action qui ne serait pas réaction (significativement, Cl. Bernard passe sous silence la construction de l’organisme, ou invoque vaguement a ce sujet « une force métaphysique »). Ce qui n’est pas sans rappeler la définition vitaliste proposée par Xavier Bichat : « la vie est l’ensemble des conditions qui résistent a la mort » (c’est-à-dire aux agressions de l’environnement et aux forces décomposantes que les lois de la chimie imposent a la matière organique).

La notion de milieu intérieur est cependant loin d’être toujours aussi claire que cela chez Cl. Bernard, et loin de toujours se prêter à une telle définition de la vie.

Au premier abord, pour lui, le milieu intérieur est constitué par les liquides (sang, lymphe, etc.) ou baignent les tissus et les cellules. Ces tissus et cellules sont alors considérés comme les éléments fondamentaux de l’organisme, les éléments véritablement vivants. Le milieu intérieur ne fait que permettre leur vie, sans être vivant lui-même. Il est donc difficile d’assimiler sa constance à une définition de la vie. Tout au plus pourrait-on dire de cette constance qu’elle permet la vie des cellules et tissus, laquelle ne reçoit pas de définition.

Le milieu intérieur sert juste de « tampon » entre l’environnement variable, voire agressif, et les cellules et tissus qui ont besoin de conditions définies et constantes pour vivre. L’environnement peut varier, mais l’effet de ces variations est neutralisé par les régulations qui assurent la constance du milieu intérieur et donnent ainsi aux tissus et cellules les conditions nécessaires à leur vie. Du moins, tant que les variations externes restent dans les limites physiologiques, c’est-à-dire, dans les limites des capacités des régulations internes.

« Nous voyons les organismes supérieurs manifester uniformément leurs phénomènes vitaux, malgré la variation des circonstances cosmiques ambiantes, et d’un autre côté nous voyons la vie s’éteindre dans un organisme au bout d’un certain temps, sans que nous puissions trouver dans le milieu extérieur les raisons de cette extinction. Mais nous avons déjà dit qu’il y a là une illusion qui est le résultat d’une analyse incomplète et superficielle des phénomènes vitaux. La science antique n’a pu concevoir que le milieu extérieur ; mais il faut, pour fonder la science biologique expérimentale, concevoir de plus un milieu intérieur. Je crois avoir le premier exprimé clairement cette idée et avoir insisté sur elle pour faire mieux comprendre l’application de l’expérimentation aux êtres vivants. D’un autre côté, le milieu extérieur s’absorbant dans le milieu intérieur, la connaissance de ce dernier nous apprend toutes les influences du premier. Ce n’est qu’en passant dans le milieu intérieur que les influences du milieu extérieur peuvent nous atteindre, d’où il résulte que la connaissance du milieu extérieur ne nous apprend pas les actions qui prennent naissance dans le milieu intérieur et qui lui sont propres. Le milieu cosmique général est commun aux corps vivants et aux corps bruts ; mais le milieu intérieur créé par l’organisme est spécial à chaque être vivant. Or, c’est là le vrai milieu physiologique, c’est lui que le physiologiste et le médecin doivent étudier et connaître, parce que c’est par son intermédiaire qu’ils pourront agir sur les éléments histologiques qui sont les seuls agents effectifs des phénomènes de la vie. Néanmoins, ces éléments, quoique profondément situés, communiquent avec l’extérieur ; ils vivent toujours dans les conditions du milieu extérieur, perfectionnés et régularisés par le jeu de l’organisme. L’organisme n’est qu’une machine vivante construite de telle façon, qu’il y a, d’une part, une communication libre du milieu extérieur avec le milieu intérieur organique, et, d’autre part, qu’il y a des fonctions protectrices des éléments organiques pour mettre les matériaux de la vie en réserve et entretenir sans interruption l’humidité, la chaleur et les autres conditions indispensables à l’activité vitale. La maladie et la mort ne sont qu’une dislocation ou une perturbation de ce mécanisme qui règle l’arrivée des excitants vitaux au contact des éléments organiques. […] En un mot, les phénomènes vitaux ne sont que les résultats du contact des éléments organiques du corps avec le milieu intérieur physiologique ; c’est là le pivot de toute la médecine expérimentale. En arrivant à connaître quelles sont, dans ce milieu intérieur, les conditions normales et anormales de manifestation de l’activité vitale des éléments organiques, le physiologiste et le médecin se rendront maîtres des phénomènes de la vie ; car, sauf la complexité des conditions, les phénomènes de manifestation vitale sont, comme les phénomènes physico-chimiques, l’effet d’un contact d’un corps qui agit, et du milieu dans lequel il agit. » [1].

Il en résulte, entre l’organisme et son environnement, une discontinuité qui n’est pas seulement physico-chimique en soi, mais touche aussi à la manière dont jouent les lois de la physico-chimie. Par exemple, la température de l’animal homéotherme est non seulement différente en soi de la température externe, mais surtout elle reste constante, au lieu de tendre à rejoindre cette température externe et de la suivre dans ses variations comme le voudraient les lois de l’équilibre thermique (et cela, bien que ces lois soient respectées à tous les niveaux). Ce n’est donc pas la différence de température, ni même la constance en soi de la température interne, mais la dissociation des devenirs de leurs températures respectives qui différencie l’intérieur et l’extérieur, l’être et son environnement.

Le milieu intérieur régulé permet ainsi de concilier une stricte observance des lois physico-chimiques et une discontinuité dans le jeu de ces lois, une discontinuité marquant la limite entre l’être vivant et son environnement. Une discontinuité qui, à proprement parler, n’est pas une séparation physico-chimique, mais plutôt une autonomie des deux termes l’un par rapport à l’autre.

Cette autonomie ne signifie pas que l’organisme a ses lois propres (comme le voudrait, stricto sensu, l’étymologie du mot « autonomie »), mais que, régi par les lois naturelles universelles, il fait de celles-ci autre chose que ce qu’en fait son environnement.

« Les machines vivantes sont donc créées et construites de telle façon, qu’en se perfectionnant, elles deviennent de plus en plus libres dans le milieu cosmique général. Mais il n’en existe pas moins toujours le déterminisme le plus absolu dans leur milieu interne, qui, par suite de ce même perfectionnement organique s’est isolé de plus en plus du milieu cosmique extérieur » [2].

L’être vivant n’est pas vivant « tout seul » (en se donnant ses propres lois), mais par rapport à un milieu extérieur (il suit les mêmes lois que celui-ci, mais à sa manière propre, et la vie naît de cette différenciation).

« L’électricité est, par exemple, le résultat de l’action du cuivre et du zinc dans certaines conditions chimiques […]. De même la vie est le résultat du contact de l’organisme et du milieu ; nous ne pouvons pas la comprendre avec l’organisme seul, pas plus qu’avec le milieu seul » [3].

Il en résulte une définition de la vie fondée non pas sur la constance en soi du milieu intérieur, mais sur le rapport particulier à l’environnement que cette constance permet. L’intériorité biologique n’est telle que dans son rapport à une extériorité. Du moins pour ce qui concerne la vie de l’organisme total, car la vie des tissus et des cellules (que Cl. Bernard a posés comme les éléments vivants fondamentaux) reste non définie.

A ce premier aspect, Cl. Bernard en a superposé un autre en comprenant la constance du milieu intérieur comme une constance de composition de la « matière vivante ». Disparaissent alors les cellules et les tissus en tant qu’éléments vivants fondamentaux. Cl. Bernard était en effet parfois un peu fâché avec la théorie cellulaire (comme l’avait été Auguste Comte, et pour des raisons similaires). Son invocation des cellules comme éléments vivants fondamentaux n’est pas toujours très enthousiaste. Quant à celle des tissus dans ce même rôle, elle relève un peu de la figure de style (ou de la fidélité à Comte qui, lui-même, suivait ici Bichat). Dans ce cas, la vie est bien comprise comme le maintien de la constance du milieu intérieur, mais ce milieu n’est plus seulement celui où baignent tissus et cellules, c’est l’ensemble de la matière de l’organisme. Laquelle est qualifiée de « vivante », non parce qu’elle serait vivante en elle-même en une sorte d’hylozoïsme, mais justement parce qu’elle est censée avoir une capacité à maintenir constante sa composition.

« La désorganisation ou la désassimilation use la matière vivante dans les organes en fonction : la synthèse assimilatrice régénère les tissus ; elle rassemble les matériaux des réserves que le fonctionnement doit dépenser. Ces deux opérations de destruction et de rénovation, inverses l’une de l’autre, sont absolument connexes et inséparables, en ce sens, au moins, que la destruction est la condition nécessaire de la rénovation. Les phénomènes de la destruction fonctionnelle sont eux-mêmes les précurseurs et les instigateurs de la rénovation matérielle du processus formatif qui s’opère silencieusement dans l’intimité des tissus. Les pertes se réparent à mesure qu’elles se produisent et, l’équilibre se rétablissant dès qu’il tend à être rompu, le corps se maintient dans sa composition. Cette usure et cette renaissance des parties constituantes de l’organisme font que l’existence n’est, comme nous l’avons dit au début de ce cours, autre chose qu’une perpétuelle alternative de vie et de mort, de composition et de décomposition. Il n’y a pas de vie sans la mort ; il n’y a pas de mort sans la vie » [4].

Ici, la question de l’autonomie par rapport à l’environnement a disparu (et pas seulement parce que les perturbations considérées sont internes). L’intériorité est ramenée au maintien de la valeur absolue de divers paramètres physico-chimiques.

Dans les deux cas (autonomie et constance de composition d’une matière vivante), la thèse de Cl. Bernard est vague, contradictoire et loin d’être figée en un modèle rigide. Elle va donner lieu à deux interprétations. L’une, due au physiologiste américain Walter B. Cannon, sera axée sur la constance interne et négligera l’autonomie. L’autre, bien moins connue, due au médecin français Pierre Vendryès, se focalisera sur l’autonomie, rejetant au second plan la constance interne.

La notion d’homéostasie a été développée par Cannon dans les années 1920. Il évoque à peine l’autonomie de l’être vivant ; seules l’intéressent la constance interne et les régulations qui la permettent.

« L’être vivant hautement développé est un système ouvert ayant de nombreuses relations avec son environnement – dans les échanges respiratoires et alimentaires, et par les récepteurs sensibles, les appareils neuro-musculaires et les leviers osseux. Les modifications de l’environnement entraînent des réactions dans ce système, ou l’affectent directement, de sorte qu’il se produit des perturbations internes. De telles perturbations sont normalement maintenues dans d’étroites limites, parce que des ajustements automatiques entrent en action dans le système, et que par conséquent les grandes oscillations sont évitées et que les conditions internes sont maintenues quasiment constantes. Le terme “équilibre” pourrait être utilisé pour désigner ces conditions constantes. Toutefois, ce terme a déjà pris un sens précis lorsqu’il est appliqué à des états physico-chimiques relativement simples dans des systèmes fermés où les forces connues sont équilibrées. […] La présente discussion concerne la physiologie plutôt que les dispositifs physiques destinés à obtenir une constance. Les réactions physiologiques coordonnées, qui maintiennent un état stable dans le corps, sont si complexes, et si particulières à l’organisation vivante, qu’il a été suggéré (Cannon, Transactions of the Congress of American Physicians and Surgeons, Jubilee Volume for Charles Richet, 1926, p. 91) qu’un terme spécifique soit utilisé pour cet état homéostasie [homeostasis]. L’objection pourrait être faite que le terme de stase [stasis] implique quelque chose de fixe et d’immobile, une stagnation. Toutefois, stase ne signifie pas seulement cela, mais aussi un état ; c’est dans ce sens que ce terme est employé. Homeo, la forme abrégée d’homoio, est utilisé comme préfixe plutôt que homo, parce qu’il signifie “pareil” ou “similaire” et admet quelque variation, tandis que homo, signifiant “le même”, indiquerait une constance fixe et rigide. Comme dans la branche de la mécanique appelée “statique”, le concept central est celui d’un état stable produit par l’action de forces conjuguées ; homéostatique [homeostatics] pourrait donc être considéré comme préférable à homéostasie [homeostasis]. Les facteurs qui opèrent dans le corps pour maintenir l’uniformité sont souvent si particulièrement physiologiques que toute suggestion d’une explication immédiate dans les termes relativement simples de la mécanique, semble trompeuse. Pour ces diverses raisons, le terme homéostasie a été choisi » [5].

Cette focalisation sur la constance interne accentue la ressemblance avec la conception de Bichat, déjà notée chez Cl. Bernard. Mais, maintenant, les remarques de Cannon sur l’instabilité des corps vivants, leur tendance à se désorganiser, le rôle des régulations pour compenser cette tendance, etc., ces remarques sont à rapporter au débat contemporain sur la manière dont les êtres vivants respectent ou non le second principe de la thermodynamique (considéré comme un principe de désorganisation) [6]. L’homéostasie, en ce qu’elle peut sembler une solution à ce débat, devient un facteur stratégique, et se trouve ainsi confortée.

Dans le même ordre d’idées, pour Cannon, « la régulation dans l’organisme est le problème central de la physiologie » [7]. CL Bernard n’a pas théorisé la notion de régulation. Il est difficile d’en établir l’historique, mais il est certain qu’avec l’homéostasie de Cannon, la physiologie se rattache à ‑ ou plus exactement inaugure ‑ une théorie des régulations.

En 1939, quelques années avant que Norbert Wiener n’invente la cybernétique, Cannon publie un ouvrage intitulé La sagesse du corps. On pense au précurseur de Bichat, Georg-Ernst Stahl et à son animisme où l’âme était chargée de maintenir l’organisation du corps contre l’action destructrice de la chimie ; sauf qu’ici ce n’est plus la conservation du corps qui est expliquée par la sagesse de l’âme, c’est le corps lui-même qui manifeste une supposée sagesse, en assurant sa conservation (en fait, son homéostasie) par un système de régulations. Après la cybernétique viendra l’informatique qui, elle, prétendra sinon expliquer la sagesse, du moins la simuler : une « intelligence artificielle » produite par un « cerveau électronique ». En même temps, et sur le même mode, une « vie artificielle » verra le jour avec l’« homéostat » deWalter Ross Ashby (le nom de la machine indique son origine et ses ambitions).

Ici encore, l’interprétation homéostasique qu’avait donnée Cannon de la physiologie bernardicnne ne pouvait qu’être renforcée.

Elle va d’ailleurs, moyennant quelques accommodements, déborder sur la physiologie cellulaire, voire la biologie moléculaire.

Cl. Bernard avait étendu la constance du milieu intérieur en une constance de composition d’une « matière vivante ». Cannon fait de même, à ceci près que, la théorie cellulaire étant désormais incontournable, il essaye d’appliquer l’homéostasie au milieu intérieur de la cellule. Comme la constance d’un tel milieu est improbable (et, en tout cas, non expérimentalement établie), il a recours a une formule beaucoup plus vague : la cellule est censée conserver non pas la constance de sa composition, mais « l’intimité de sa structure et la précision de sa fonction ». Autant dire que la cellule est censée se conserver dans son être, soit un retour à la définition traditionnelle de la vie, celle que la constance du milieu intérieur avait précisée et concrétisée.

L’homéostasie s’efface donc en tant que constance physico-chimique. Mais les régulations demeurent ; elles se font intracellulaires, et sont censées expliquer la vie de la cellule (alors que Cl. Bernard, même lorsqu’il considérait la cellule comme l’élément vivant fondamental, ne disait rien sur la nature de sa vie).

« Dans un chapitre antérieur, j’ai fait remarquer que l’organisme unicellulaire vivant dans une eau courante est sous la dépendance totale de son milieu ; il n’a aucun moyen de le contrôler et doit se soumettre entièrement aux conditions qu’il impose. Ce n’est que lorsque les cellules s’agglomèrent qu’elles acquièrent la possibilité de développer une organisation interne capable de les isoler des troubles dus à l’instabilité des conditions extérieures. Nous ne devons pas oublier que, si les cellules croissent en s’assemblant, elles n’en demeurent pas moins des entités vivantes. De même que la cellule isolée, chacune des cellules d’un organisme complexe a ses propres processus vitaux. Quand nous avons discuté l’homéostasie, nous avons étudié le milieu interne qui est fourni à ces unités vivantes. Pourtant nous n’avons pas examiné ce qui se passait dans les unités elles-mêmes. Chacune puise, dans le liquide qui l’environne, l’eau, les sels et l’oxygène ; elle puise aussi la nourriture dont elle a besoin pour élaborer ou réparer sa structure, ou encore pour produire l’énergie nécessaire à l’accomplissement de certaines fonctions particulières au bénéfice de l’organisme tout entier ; enfin, elle se débarrasse des déchets résultant de l’usure et des débris de sa propre activité. La cellule accomplit normalement toutes ces fonctions compliquées d’une façon exactement appropriée sans prendre ni rejeter trop ou trop peu. Et, tout en accomplissant les multitudes d’échanges que cela comporte, elle conserve d’une façon vraiment merveilleuse, l’intimité de sa structure et la précision de sa fonction. […] Il est donc clair que les phénomènes qui se passent dans les cellules individuelles, de même que ceux qui intéressent les organes, ne vont pas sans une importante autorégulation locale » [8].

Cette application intracellulaire de la notion de milieu intérieur régulé (sinon constant) connaîtra son apogée, une trentaine d’années plus tard, avec la description de l’opéron lactose par Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité, au chapitre « Cybernétique microscopique » [9]. Description à rapprocher de celle qu’a donnée Cl. Bernard de la régulation de la glycémie (l’utilisation du lactose par la cellule, au lieu de celle du glucose par l’organisme). A ceci près qu’au lieu d’une glycémie constante, de 1 g/l, il n’y a plus qu’une vague invocation des besoins de la cellule (pour qu’elle reste en vie, c.-à-d. se conserve dans son être).

Malgré un relatif manque de cohérence ‑ ou peut-être à cause de lui ‑, ce paradigme d’une intériorité homéostasique et régulée a donc eu une certaine fécondité, du moins pour une science plus soucieuse d’éventuelles applications que d’intelligibilité vraie.

Une autre interprétation est apparue quelques années après celle de Cannon, et s’est développée parallèlement, sans rencontrer un grand succès. Il est vrai qu’elle s’intégrait plus difficilement clans un cadre expérimental et n’était guère susceptible d’applications. C’est celle de Pierre Vendryès, qui n’est plus guère connu aujourd’hui que de quelques physiologistes à l’ancienne mode.

Comme celle de Cannon, la physiologie de Vendryès est une relecture de Cl. Bernard, une relecture qui met en évidence l’armature théorique beaucoup plus que ne l’avait fait Cl. Bernard lui-même. Comme celle de Cannon, elle fait usage des notions de régulation et de réserve, mais elle laisse de côté l’homéostasie pour s’intéresser à l’autonomie.

Selon Vendryès, cette autonomie se manifeste par le fait que l’être vivant est dans une « relation aléatoire » avec son environnement. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de nécessité physique à la présence de tel être dans tel environnement : si cet environnement satisfait aux conditions physiologiques, l’être peut s’y trouver ou ne pas s’y trouver (tout comme il n’y a pas de nécessité physique entre la température de l’homéotherme et celle de son environnement : les lois de l’équilibre thermique ne permettent pas de calculer la première à partir de la seconde).

Cette relation aléatoire entre l’être et son environnement est rendue possible par les régulations. Celles-ci ont une action « contraléatoire » : en assurant la constance interne de l’organisme, elles l’immunisent contre les hasards de l’environnement ; elles le libèrent de celui-ci, et rendent ainsi « aléatoire » sa relation avec lui.

La délimitation de l’être vivant et de son environnement consiste donc en une rupture de déterminisme. L’intériorité n’est plus définie par une constance en valeur absolue, mais par le fait que les éléments qui la constituent participent à une communauté de destin les différenciant des éléments qui suivent une autre voie de déterminisme, et se trouvent ainsi rejetés dans l’extériorité.

Chez l’animal, une des formes de cette autonomie est l’« autocinèse » ; c’est-à-dire une autonomie de déplacement, rendue possible par le caractère aléatoire de la relation avec l’environnement. Puisqu’il n’y a pas de nécessité physique à la présence de tel animal dans tel environnement satisfaisant aux conditions physiologiques (il peut y être ou ne pas y être), cet animal sera « libre » de se déplacer dans cet environnement. Il est en relation aléatoire avec chacun des emplacements possibles dans cet environnement (il n’a pas de « lieu naturel », aurait dit Aristote), et à chaque instant l’emplacement qu’il occupe parmi ces possibles ne dépend que de lui. Soit un premier pas vers la liberté (selon Vendryès, c’est à l’intérieur que se joue la partie qui, en nous libérant de l’extérieur, préfigure notre libre-arbitre). En tout cas, l’espace, en tant que lieu d’exercice d’une motricité autonome, devient ainsi le cadre privilégié de la réalisation des processus vitaux.

Ces principes, à la fois simples et sophistiqués, peuvent être appliqués à toutes sortes de situations (et Vendryès les appliquera, de manière parfois abusive et un peu naïve, aussi bien à l’histoire politique qu’a l’acquisition des connaissances).

« La Physiologie générale de Cl. Bernard a fait conclure à l’importance décisive du jumelage des réserves et des régulations, grâce auquel l’organisme transforme totalement ses propres relations avec le milieu extérieur et acquiert son autonomie par rapport à ce milieu. […] L’organisme, en acquérant son autonomie, provoque la rupture de déterminismes extérieurs et acquiert la maîtrise de ses propres déterminismes intérieurs. La victime de ces autodéterminations est le déterminisme universel de Laplace » [10].

« Quant à la physiologie, elle remplit son rôle en précisant les mécanismes régulateurs par lesquels certains animaux se jouent du déterminisme intégral ; car c’est peut-être là le terme de la physiologie » [11].

« À l’intérieur des animaux, une partie très importante se joue : les mécanismes régulateurs, qui conquièrent l’autonomie, rompent le déterminisme par le déterminisme même. Ces mécanismes sont, en effet, montés de telle manière que les relations déterministes sont exactement compensées par d’autres relations déterministes récurrentes. C’est ainsi que la boucle régulatrice a pour effet de rompre le déterminisme. » [12].

La physiologie de Vendryès, très imparfaitement résumée ici, peut paraître curieuse, mais c’est la lecture de Cl. Bernard qui en a le plus approfondi les conséquences théoriques. Sans doute a-t-elle moins d’implications pratiques immédiates que l’homéostasie de Cannon, mais elle permet une bien meilleure intelligibilité des processus vitaux. Il n’est d’ailleurs pas sûr que, moyennant quelques améliorations, elle n’ait pas un certain avenir (le modèle d’une homéostasie assurée par des régulations est aujourd’hui très fatigué, voire épuisé).

André Pichot est chargé de recherche au CNRS

(Épistémoiogie et Histoire des Sciences).

 Il travaille actuellement sur l’explication en biologie.

Article paru dans la revue du Collège international de philosophie, Rue Descartes n°43, mars 2004.


[1] Cl. Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), Garnier-Flammarion, 1966. p. 118-119.

[2] Ibid., p. 122-123.

[3] Ibid., p. 118.

[4] Cl . Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux (1878), Vrin, 1966, p. 127-128.

[5] W.B. Cannon, « Organization for Physiological Homeostasis », Physiological Review, 1929, vol. IX, n° 3, p. 399-431 (p. 400-401).

[6] Sur cette question, voir F. -G. Donnan, « La science physico-chimique décrit-elle d’une façon adéquate les phénomènes biologiques ? », Scientia, 1918, 24, p. 282-288 ; et E. Schrödinger, Qu’est-ce que la vie ? L’aspect physique de la cellule vivante (1944), traduction de Léon Keffler, Éditions dela Paix, Bruxelles-Genève, 1951.

[7] W.B. Cannon, « Organization for Physiological Homeostasis». op. cit., p. 427.

[8] W.B. Cannon, La Sagesse du corps, (1939), traduction de Z.M. Bacq, Édition dela Nouvelle Revue Critique, 1946. p. 244-245.

[9] J. Monod, Le hasard et la nécessité. Seuil, 1970, p. 87-92.

[10] P. Vendryès, L’autonomie du vivant, Maloine, 1981, p. 49-51.

[11] P. Vendryès, Vie et probabilité, Albin Michel, 1942, p. 345.

[12] P. Vendryès, Déterminisme et autonomie, Armand Colin, 1956. p. 196.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :