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La face cachée de la conquête spatiale

« On ira dans les astres. Et quand la Terre sera usée, l’humanité déménagera dans les étoiles. »

Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881.

Il y a 40 ans, l’homme marchait sur la Lune. Plus exactement, 12 américains et une automobile. Journaux et télévisions nous montrent les images de ce bel exploit, insistent sur son authenticité, nous en vantent les mérites géostratégiques (enfoncés, les soviets!) et technologiques (à partir du moment où l’homme invente le GPS, il sort de la préhistoire, car il peut enfin savoir où il est dans le vaste univers!). Le tout pour une somme relativement modique: environ 150 milliards de $ d’aujourd’hui pour tout le programme Apollo.

Mais dans ce chiffre et dans ces célébrations, on oublie quelques petits « détails ». Le directeur du programme Apollo est un certain Werner von Braun (1912-1977), ingénieur allemand, qui avant de serrer la main de Kennedy, avait une ou deux décennies auparavant serré celle… d’Hitler.

Adolescent, von Braun est fasciné par les fusées et il est déjà un bricoleur de génie lorsqu’il rejoint l’Association pour les voyages dans l’espace à Berlin. En 1932, il a vingt ans, et accepte une offre de l’armée allemande qui lui permet d’obtenir, en 1934, son doctorat sur la propulsion des fusées à l’aide de carburants liquides – sa thèse restera secrète. En 1937, il intègre le parti nazi – il deviendra major (commandant) de la SS grâce à Himmler. Il crée et dirige le centre d’essais de Peenemünde, où entre 1939 et 1942 il réalise la mise au point de la fusée A4 (Aggregat 4), plus connue sous le nom de V2, avec un V pour Vergeltungswaffe (arme de représailles).

Pendant la Seconde guerre mondiale sont utilisées des bombes volantes (V1), mises au point et fabriquées par la société allemande Fieseler. 35.000 sont construites pour être lancées sur Londres, mais aussi sur Anvers, Liège et quelques-unes sur Paris après la libération de ces villes par les Alliés. Mais leur conception très simple et leur vitesse peu élevée permettent aux avions de chasse de les détruire facilement. Le système de guidage étant rudimentaire, beaucoup se sont simplement égarées et sont tombées au hasard.

Rampe de lancement mobile d’une fusée A4

Aussi, von Braun rencontre Hitler en 1943 et parvient à le convaincre que ses fusées constitueraient une arme redoutable, susceptible de renverser le cours de la guerre. Car cette fois, il s’agit d’un véritable missile balistique, qui en quelques dizaines de secondes propulse une tonne d’explosifs à environ 100 km d’altitude et atteint une vitesse de plus de 5.000 km/h pour retomber sur sa cible à plus de 300 km de son aire de lancement. Aucune DCA, aucun avion de l’époque ne peut l’intercepter. Hitler est enthousiaste et veut en lancer 900 par mois sur Londres, il ordonne donc que tous les moyens soient mis à la disposition de von Braun pour atteindre cet objectif.

Commence donc en août 1943, près de Nordhausen et sous la direction des SS, la construction d’une usine souterraine et du camp de concentration de Dora-Mittelbau, dépendant du camp de concentration de Buchenwald qui va fournir la main d’œuvre pour l’aménagement du site et le fonctionnement de l’usine de V2. L’aménagement se fait d’arrache pied: l’activité y est permanente, la main d’œuvre dort dans les tunnels en même temps que ceux-ci sont percés, dans la poussière, le bruit incessant, les explosions. Beaucoup meurent quelques semaines après être arrivés. C’est seulement au printemps 1944 qu’un camp de baraques fut construit en surface. Mais à ce moment l’usine est prête et la production démarre, avec quelques travailleurs civils et un grand nombre de détenus. Environ 60.000 prisonniers de 21 pays sont passés par Dora. On estime que plus de 20.000 hommes y moururent: 9.000 sont morts d’épuisement, 350 pendus (dont 200 pour sabotage), les autres ont été abattus ou sont morts de maladie ou de famine.

En tout, 4.000 engins furent construits pour être lancés sur Londres. Aucune cible militaire ou industrielle notable n’ont été frappées par le V2. Son rôle a surtout été de propagande, pour entretenir les illusions du Führer et de l’opinion allemande, persuadés que les armes secrètes allaient retourner le sort de la guerre. L’impact stratégique fut donc dérisoire, surtout si on le compare au fait qu’en 1944, par exemple, les flottes de bombardiers Alliés larguèrent en moyenne sur l’Allemagne 3.000 tonnes de bombes par jour pendant plusieurs mois à l’aide de 4.100 quadrimoteurs. Fort heureusement, les physiciens allemands ne réussirent pas à mettre au point la bombe atomique, sinon, combinée au V2, ils auraient effectivement eu l’arme absolue. Reste que ces fusées tuèrent deux fois plus de déportés en Allemagne du fait de leur fabrication que de civils au Royaume-Uni!

Werner von Braun, avec d’autres ingénieurs, en a supervisé la production, apportant des améliorations techniques à la chaîne de production et aux fusées. Il a donc mis les pieds dans l’usine et sait comment, avec quelle quantité de sang et de souffrances, sont produites ses chères fusées (voir André Sellier, Histoire du camp de Dora, éd. La Découverte, 1998). Dans son autobiographie, I Aim the Stars – je vise les étoiles (un Anglais proposa d’y ajouter le sous-titre But Sometimes, I Hit London! – mais parfois je touche Londres!), il minimisera sa position dans la hiérarchie du camp et ne reconnaîtra pas les mauvais traitements et les crimes pourtant commis sous ses yeux.

Il faut dire qu’entre temps, il avait été « récupéré » par les Américains avec les quelques 14 tonnes d’archives de plans des fusées V2. Un trésor de guerre qui lui permettra de devenir rapidement responsable du programme de missiles balistiques de l’armée américaine, puis responsable de la construction des fusées pour les vols habités. Postes stratégiques qui justifient une certaine amnésie…

L’arrestations de Werner von Braun par les américains (toute ressemblance avec le Dr Folamour est purement fortuite…)

Von Braun est le prototype de l’ingénieur qui est prêt à tout sacrifier pour réaliser son rêve d’enfant: aller dans les étoiles. Quitte à en faire un cauchemar pour des milliers d’autres personnes. On peut se demander d’où vient cet empressement à fuir la Terre. En attendant de trouver la réponse, le camp de Dora nous le rappelle: la base de ces technologies, sensées nous libérer de la « prison terrestre » et des limites propres à notre condition humaine, hier comme aujourd’hui, repose sur la souffrance et le sang d’humains réduits à l’état de rouages dans la gigantesque machinerie de la production industrielle.

Bertrand Louart.

Paru dans l’hebdomadaire de Radio Zinzine, L’Ire des chênaies n°310, 30 juillet 2009.

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