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Frères ennemis

Un spectre hante l’Europe… le spectre du créationnisme.

C’est du moins ce que l’on peut lire dans le dernier numéro de Science & Vie. En effet, on se souvient qu’en janvier 2007, des écoles et des universités françaises ont reçu gratuitement un luxueux Atlas de la Création rédigé par un certain Harun Yahya – pseudonyme du prédicateur turc musulman Adnam Oktar – dont le contenu s’employait laborieusement à réfuter l’idée d’évolution des espèces avancée par Darwin et à faire de Dieu le créateur unique de tous les êtres vivants.

Après la Bible, voici donc le Coran appelé à la rescousse des créationnistes – comme quoi l’anti-évolutionnisme est œcuménique! En effet, on connaissait jusqu’à maintenant surtout le courant créationniste chrétien, très virulent aux Etats-Unis, pays encore fort religieux – sur les pièces de monnaie est gravée la devise « In God we trust » que de mauvais esprits traduisent par « Les trusts sont nos dieux ». Comme c’est la mode là-bas, ils tentent d’interdire l’enseignement de la théorie darwinienne et d’imposer la lecture de la Genèse à coup de procès.

En Europe, nous avons une version plus soft, appelée « Intelligent Design », qui ne nie pas l’évolution des espèces, mais qui avance plutôt l’idée que les êtres vivants sont trop parfaits pour être le fruit du hasard et de la sélection naturelle et que la main de Dieu y est donc forcément pour quelque chose. En France, Jean Staune est très actif sur ce thème (il a publié un livre en avril) avec son Université Interdisciplinaire de Paris (UIP) qui rassemble de nombreux scientifiques.

Bref, toutes ces manœuvres visent à réintroduire subrepticement la religion dans la science; rien de neuf sous le soleil, direz-vous: l’obscurantisme a toujours été jaloux des lumières apporté par le savoir, etc. Mais que ce n’est pas aussi simple… L’article de S&V est assez curieux. Il dit que la difficulté à accepter la théorie darwinienne vient « du fait que l’évolution du vivant soit régie par le seul hasard et rien d’autre » (le numéro d’août 2007 contenait un dossier sur ce point) pour affirmer très modestement sur la même page « le darwinisme offre simplement des scénarios cohérents qui se passent de toute intervention divine, mais donne rarement des certitudes absolues ». Il y a tout de même une différence de taille entre la première affirmation assez péremptoire et la seconde qui semble dire que la théorie darwinienne est plutôt de l’ordre de l’hypothèse. La seule « certitude absolue » semblant donc bien être que tous les êtres vivants sont le produit du hasard et de la sélection naturelle « et rien d’autre »! Outre le fait que Darwin lui-même faisait de la sélection naturelle le principal mais non le seul mécanisme de l’évolution, on peut franchement être sceptique sur le fait qu’à lui seul celui-ci soit l’explication unique de l’origine des êtres vivants (et avec eux de l’être humain) lorsque l’on considère leur organisation très intégrée et aussi le fait que l’évolution est un processus qui visiblement présente une certaine cohérence, voire même une direction vers de plus en plus de complexité même si cette progression n’est pas régulière et linéaire, mais plutôt buissonnante, explorant en aveugle toutes les possibilités. On a parfois l’impression que les darwiniens associent implicitement le fait de reconnaître cette direction avec la volonté d’y voir une intervention divine; et c’est pourquoi, très souvent ils en viennent, comme l’évolutionniste américain Stephen Jay Gould décédé récemment, à nier ce fait pour répéter que tout cela n’est que le produit du hasard et de la plus pure contingence. Affirmation évidemment impossible à démontrer ou à réfuter, puisque le hasard est par définition insaisissable.

Le grand mathématicien Poincaré disait quant à lui que « Le hasard n’est que la mesure de notre ignorance« . Il est évident que la genèse et la formation des êtres vivants ne sont pas quelque chose de simple. Aussi devant la difficulté de la tâche, on a l’impression que les créationnistes autant que les darwiniens reculent, les premiers en invoquant la Providence divine, et les seconds en invoquant la Providence laïque du hasard et de la sélection naturelle. Dans les deux cas, ces procédés rhétoriques ne servent qu’à masquer la profonde ignorance de la logique réelle selon laquelle le vivant évolue. Pire, ces frères ennemis, se soutenant réciproquement dans leur opposition stérile, empêchent le développement des idées et des notions qui nous permettraient de comprendre la spécificité des êtres vivants. Dieu ou Darwin, telle est l’alternative fallacieuse dans laquelle les sciences de la vie sont aujourd’hui enfermées. C’est ainsi que la biologie est probablement la seule science à avoir ses « dogmes », dénommés comme tels par les scientifiques qui en sont les partisans fanatiques: pour eux, hors de la génétique et du darwinisme, point de salut. Et ceux qui osent émettre des doutes sont excommuniés (voir ce qui s’est passé avec les OGM).

En fait, créationnistes et darwiniens ont en commun de considérer que les êtres vivants sont comme des objets passifs, simples jouets de forces qui leur sont extérieures, celles de Dieu pour les uns, celles de l’environnement pour les autres. Tous deux partagent fondamentalement la même conception du vivant, inspirée par Descartes il y a quelques siècles, celle de l’animal-machine. Le problème qu’ils cherchent à résoudre est donc le suivant: si les êtres vivants ne sont que des machines, il faut bien que quelqu’un ou quelque chose les ait construites et les fasse fonctionner. La prémisse étant posée, ils ne peuvent sortir de là.

Mais peut-être peut-on tout de même sortir de cette impasse où tentent de nous maintenir ces frères ennemis en faisant marche arrière, en revenant aux évidences sensibles, et en reconnaissant que les êtres vivants ne sont ni des objets passifs ni des machines dociles, mais bien des êtres à part entière, doués d’activité propre et capables parfois d’initiative. N’est-ce pas d’ailleurs par cette activité autonome que depuis des temps immémoriaux les êtres humains différencient les êtres vivants des objets inanimés et des machines? La physique de la fin du siècle dernier a parfaitement expliqué de nombreux phénomènes d’auto-organisation de la matière en laissant Dieu et le hasard hors de tout cela; est-il donc impossible d’imaginer que le vivant soit le principal moteur de son propre développement et de sa propre évolution?

Et si sous prétexte d’évacuer Dieu de la création du monde vivant, le darwinisme – et Darwin le premier – n’avait pas versé dans l’excès inverse et avait en même temps évacué la notion de vie de la biologie? Je vous laisse deviner pourquoi la science moderne, quand elle se mêle de se rendre « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes), n’est a peu près capable que de produire des biocides et des technologies mortifères…

Bertrand Louart – décembre 2007.

L’invention du créationnisme

Un spectre hante l’esprit des darwiniens… le spectre du créationnisme.

Loin de moi l’idée de nier l’existence des créationnistes ; la preuve qu’ils existent, c’est que les darwiniens les ont rencontrés ! Mais constituent-ils réellement l’horrible menace, le terrifiant danger qui risque de subvertir la science de l’évolution et la biologie ? On peut là aussi très franchement en douter.

Les militants créationnistes sont certes bruyants et actifs (surtout aux USA, où la « laïcité » n’a pas le même sens qu’ici), mais ils sont somme toute peu nombreux. La majorité des croyants chrétiens ou musulmans ne fonde pas sa foi sur l’existence ou non d’une évolution des espèces.

Des scientifiques sont horrifiés qu’encore beaucoup de gens ignorent les bases de la théorie darwinienne de l’évolution. Mais à qui la faute ? Quand dans un magazine de vulgarisation scientifique (Science et Vie, août 2007) on voit un test qui commence par la question suivante « Qui est l’auteur de la théorie de l’évolution ? » et laisse comme seuls choix « a) Charles Darwin, b) Gregor Mendel » alors que la bonne réponse est Jean-Baptiste Lamarck, qui publia en 1809 sa Philosophie Zoologique quelques mois après la naissance de Darwin, on se dit qu’en effet, il y a de quoi s’inquiéter – mais pas tellement sur les connaissances du public que sur celles de ceux qui prétendent l’instruire.

On a trop l’impression que les darwiniens font moins de la biologie qu’une croisade contre les croyances religieuses. Leur problème semble moins de comprendre et faire comprendre le vivant que de pourchasser l’idée qu’ils croient répandue que Dieu est le seul créateur des espèces vivantes. Ils assimilent tout doute à l’égard du mécanisme darwinien de variation aléatoire et de sélection naturelle à la volonté de ramener la religion dans la science : si vous ne « croyez » pas dans le hasard et la sélection naturelle, c’est forcément que quelque part, peut-être même malgré vous, vous croyez en Dieu. Il n’est pas exagéré de dire que pour certains biologistes, la sélection naturelle et la génétique leur tiennent lieu de religion de substitution, et sont tout aussi fanatiques à défendre leur croyance en la toute puissance de ces mécanismes que les créationnistes le sont à défendre l’intervention divine. Ces scientifiques se rendent-ils compte que par leur attitude sectaire ils confortent leurs (frères) ennemis dans leur certitudes ?

Comment cette opposition stérile entre darwiniens et créationniste a-t-elle pu durer si longtemps et paralyser toute pensée en biologie ? Pour répondre à cela, il faut remonter aux origines du darwinisme. Car en réalité, c’est le jeune Darwin lui-même qui a été le premier créationniste au sens moderne, et ce sont ses propres idées de jeunesse qu’il cherche à réfuter en rédigeant, à l’âge de 50 ans, L’Origine des espèces.

En fait de formation scientifique, Darwin avait surtout raté ses études de médecine. Son père ne voyant plus pour lui que la carrière de pasteur, il fit ensuite des études de théologie à l’Université de Cambridge. Là, il apprit par cœur et avec ferveur les arguments du théologien William Paley qui démontrait l’existence de Dieu par la perfection et l’harmonie de la nature : la magnifique adaptation des animaux et des plantes à leur milieu, la providentielle utilité et fonctionnalité de leurs organes étaient pour lui la preuve de l’intervention divine.

Le jeune Darwin avait jusqu’alors vécu dans le milieu bien protégé et privilégié d’une bourgeoisie industrielle prospère. Lorsqu’à 22 ans il s’embarque sur le Beagle comme naturaliste pour un voyage d’exploration de 5 ans autour du monde sur la recommandation d’un de ses professeur de science, c’est encore un jeune homme naïf et profondément croyant, convaincu de la vérité contenue dans les Saintes Ecritures.

Mais ce voyage lui fait découvrir une réalité bien moins idyllique que celle chantée par la rhétorique mielleuse du théologien Paley. Il découvre autant les cruautés de la nature que celles des hommes envers leurs semblables, fussent-ils aussi chrétiens que lui. Darwin est profondément choqué par la traite des esclaves, organisée par ses concitoyens et coreligionnaires dans les Amériques. Sa foi dans la grandeur et la bonté divine en est profondément ébranlée. A son retour en Angleterre, il cherchera à remplacer la Providence divine par une Providence laïque, et notamment à expliquer l’origine et l’adaptation des espèces à l’aide d’un mécanisme purement matériel, connaissable scientifiquement.

Ainsi, sous couvert d’écrire un ouvrage scientifique, Darwin fait un ouvrage d’anti-théologie : il reprend les idées de Paley et les inverse ; là où il y avait Dieu, il met la sélection naturelle ; là où il y avait harmonie et perfection, il met lutte pour la vie et survie du plus apte ; là où il y avait un « ordre de la nature », il met hasard des variations et les contingences de l’histoire naturelle ; etc. L’Origine des espèces, qui est un résumé des travaux de Darwin, fait 600 pages et regorge d’exemples qui visent à montrer que le mécanisme de la sélection naturelle s’applique dans de nombreuses circonstances. Ce n’est pas à proprement parler une théorie qui vise à unifier en un tout cohérent les connaissances de son temps, comme l’avait fait Lamarck 50 ans auparavant. C’est bien plutôt un simple mécanisme qui explique comment les espèces varient et s’adaptent au milieu, qui est généralisé, de manière un peu hâtive et approximative, à toute l’évolution du vivant.

Lorsque l’on met de côté les fastidieuses descriptions de L’Origine des espèces et que l’on s’attache aux raisonnements de Darwin, on s’aperçoit vite qu’il y a peu d’idées (5 ou 6) derrière la sélection naturelle, et que c’est leur combinaisons et articulations variées qui permet d’échafauder des explications où cette sélection naturelle a le beau rôle. Autrement dit, les « démonstrations » de Darwin sont d’ordre essentiellement logiques et verbales, elles reprennent même les ficelles (parfois frauduleuses et grossières) de la rhétorique de la théologie de Paley.

On a probablement exagéré le scandale provoqué par la publication de L’Origine des espèces en 1859 – les idées de Lamarck, même si elles n’étaient pas acceptées par tout le monde, étaient connues à l’époque. Mais il est vrai que certains collègues de Darwin se sont emparés de ses idées pour mener une croisade contre la religion et sa domination étouffante et hypocrite sur la société victorienne d’alors. L’ouvrage de Darwin, et plus encore les polémiques qui ont suivi, ont incontestablement fait basculer la majorité des biologistes en faveur de l’évolution des espèces.

On pourrait parler, à propos de religion comme de science, du caractère révolutionnaire du darwinisme. Le darwinisme est certainement révolutionnaire de la même manière que la bourgeoisie a pu l’être, comme Marx et Engels le soulignaient dans Le manifeste du Parti Communiste en 1848 : il renverse l’ordre féodal, ses illusions religieuses et la sécurité qu’elles lui procuraient pour lui substituer la dure concurrence de la lutte pour la vie et le froid utilitarisme de l’adaptation à un milieu hostile.

1. Lettre de Marx à Engels du 18 juin 1862 :

« Il est curieux de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés, les « inventions » et la « lutte pour la vie » de Malthus. C’est le bellum omnium contre omnes [la guerre de tous contre tous] de Hobbes, et cela fait penser à la phénoménologie de Hegel, où la société bourgeoise figure sous le nom de « règne animal intellectuel », tandis que chez Darwin, c’est le règne animal qui fait figure de société bourgeoise. »

2. Lettre de Engels à Lavrov du 12 [17] novembre 1875 :

« Toute doctrine darwiniste de la lutte pour la vie n’est que la transposition pure et simple, du domaine social dans la nature vivante, de la doctrine de Hobbes : bellum omnium contre omnes et de la thèse de la concurrence chère aux économistes bourgeois, associée à la théorie malthusienne de la population. Après avoir réalisé ce tour de passe-passe […], on retranspose les mêmes théories cette fois de la nature organique dans l’histoire humaine, en prétendant que l’on a fait la preuve de leur validité en tant que lois éternelles de la société humaine. Le caractère puéril de cette façon de procéder saute aux yeux, il n’est pas besoin de perdre son temps à en parler. »

Il est curieux de constater que les « lois de la nature » selon Darwin ressemblent étrangement à celles du capitalisme industriel !!!

Bertrand Louart – mars 2008.

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