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Philippe Grandcolas et la notion d’adaptation

L’adaptation est certainement la notion la plus floue et la moins bien définie de toute la biologie, et cela alors même qu’elle est au cœur de la théorie darwinienne de l’évolution.

Un volumineux ouvrage publié en 2009 à l’occasion des 150 ans de L’Origine des espèces et du bicentenaire de la naissance de Darwin, Les mondes darwiniens, et qui a été pour cela qualifié – sans ironie – de « bible du darwinisme », nous propose dans son chapitre 4 consacré à l’Adaptation, la définition suivante :

L’adaptation peut-être définie de manière complète comme un caractère nouveau apparu chez un organisme et maintenu par la sélection naturelle. [Grandcolas in MD, p. 88]

Voici donc des darwiniens qui ont oublié que Darwin a élaboré le mécanisme de la sélection naturelle précisément pour expliquer les adaptations : on tourne en rond dans un cercle de 150 ans de circonférence ! D’autre part, cette définition ne nous dit pas ce qu’est l’adaptation, mais seulement comment elle se produit. Autrement dit, cette définition, qui se veut rien moins que « complète », n’en est tout simplement pas une !

On retrouve la même lacune chez Lecointre (dir.), avec son Guide critique de l’évolution : « L’adaptation résulte du processus de sélection naturelle » [GCE, p. 81]. On cherchera en vain ce qu’est l’adaptation dans la suite de cet ouvrage.

Continuant à marcher sur la tête, l’inénarrable Grandcolas nous déclare :

Il est bien connu que Darwin a formulé la théorie de la sélection naturelle. À ce titre, il est le père du concept d’adaptation qui en découle. [MD, p. 91]

Il suffit pourtant de lire l’Autobiographie de Darwin pour comprendre qu’il a tire l’idée d’adaptation de la Théologie naturelle de Paley et qu’il la reprend sans l’analyser ni la critiquer à la lumière de ses observations. Pour lui, comme pour les darwiniens à sa suite, il est évident que si les êtres vivants ne sont pas adaptés à leurs conditions d’existence, ils ne pourraient ni survivre ni se reproduire. Derrière l’idée d’adaptation, il y a donc celle d’un ajustement fonctionnel de l’organisme avec le milieu sur le modèle de la technique : l’être vivant est adapté au milieu de la même manière qu’un outil est adapté à sa fonction.

Le vieil argument d’une finalité dans la nature, comme le présente Paley, qui me semblait autrefois si concluant, est tombé depuis la découverte de la loi de sélection naturelle. Désormais nous ne pouvons plus prétendre, par exemple, que la belle charnière d’une coquille bivalve doive avoir été faite par un être intelligent, comme la charnière d’une porte par l’homme. Il ne me semble pas qu’il y ait une plus grande finalité dans la variabilité des êtres organisés et dans l’action de la sélection naturelle que dans la direction d’où souffle le vent. Tout dans la nature est le résultat de lois immuables. [Darwin, AB, p. 83]

Darwin voit donc dans l’adaptation un problème que l’on pourrait qualifier de technologie des organismes : une situation étant donnée, quels sont les dispositions anatomiques, morphologiques, etc. les plus avantageuses qui permettent à l’organisme de remporter la lutte pour la vie ? Dans cette optique, il est postulé que l’être vivant est conçu selon la logique de l’ingénieur : la machine vivante est optimisée par la sélection naturelle (qui n’est ici que la méthode empirique des essais et des erreurs en quelque sorte naturalisée) qui la modèle en fonction de critères d’économie, de rendement et d’efficacité dans le cours de la lutte pour la vie.

Lorsque nous ne regarderons plus un être organisé de la même façon qu’un sauvage contemple un vaisseau, c’est-à-dire comme quelque chose qui dépasse complètement notre intelligence ; lorsque nous verrons dans toute production un organisme dont l’histoire est fort ancienne ; lorsque nous considérerons chaque conformation et chaque instinct compliqués comme le résumé d’une foule de combinaisons toutes avantageuses à leur possesseur, de la même façon que toute grande invention mécanique est la résultante du travail, de l’expérience, de la raison, et même des erreurs d’un grand nombre d’ouvriers ; lorsque nous envisagerons l’être organisé à ce point de vue, combien, et j’en parle par expérience, l’étude de l’histoire naturelle ne gagnera-t-elle pas en intérêt ! [OdE-GF, p. 544 ; souligné par nous]

Cette manière de concevoir l’être vivant, que Darwin et les darwiniens à sa suite admettent comme une évidence qui ne mérite même pas d’être discutée, n’est pas sans poser quelques problèmes. En réalité, c’est toute la biologie moderne qui, se voulant strictement mécaniste, reconduit cette idée de l’être vivant comme machine qui n’est qu’un pseudo-mécanisme, ou plus exactement un machinisme. Autrement dit, une simplification abusive du matérialisme épistémologique. Mais ceci est une autre histoire…

Revenons à notre mouton. Grandcolas, qui manifestement n’a rien lu de ce qu’à pu avoir écrit un certain Charles Darwin, continue sur sa lancée :

Malgré ces difficultés opérationnelles, l’adaptation reste un concept central pour la biologie de l’évolution parce que lui seul permet d’expliquer l’ajustement des organismes à leur environnement. [Grandcolas in MD, p. 91]

Cette phrase n’a aucun sens puisque la définition – peut-être pas « complète », mais au moins précise – de ce qu’est l’adaptation est justement l’ajustement fonctionnel des organismes à leur environnement. Autrement dit, pour ce darwinien, l’adaptation est un concept central de la biologie de l’évolution parce que lui seul permet d’expliquer… l’adaptation !

Resterait également à savoir s’il y a effectivement « ajustement des organismes à leur environnement », mais c’est là un petit détail que nos darwiniens ne prennent généralement pas la peine de vérifier, tant il est évident pour eux que la sélection naturelle est le seul « véritable moteur de l’évolution » [CGE, p. 85].

La sélection naturelle, fondée sur les variations aléatoires dont Darwin ne connaissait pas l’origine, aujourd’hui sur les mutations génétiques tout aussi aléatoires, et sur la pression du milieu qui lui-même évolue de manière contingente a toutes les qualités d’une force inconnaissable.

La conservation d’une forme nouvelle n’est expliquée par aucun déterminisme physique (telle que par exemple les contraintes physiologiques internes), mais par son utilité, par sa capacité à exercer une fonction, donc pour son adéquation à exercer une fin extérieure à l’organisme [voir André Pichot, Histoire de la notion de vie, pp. 840-841]. L’organisme n’existe pas avant tout pour lui-même, mais, comme une machine, pour les fins, ici indéterminées et inconnaissables, car contingentes, crées par les contraintes de l’environnement.

Grandcolas, une fois de plus, nous donne un exemple caricatural de jusqu’où peut aller cet indéterminisme de l’explication darwinienne :

Par exemple, les vertèbres ne peuvent pas être une adaptation stricto sensu des mammifères, car elles sont une nouveauté chez l’ancêtre des vertébrés, apparu bien antérieurement à celui des mammifères. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elles ne continuent pas à être maintenues par la sélection naturelle chez les mammifères, mais ce n’est pas leur particularité adaptative exclusive. On dira alors éventuellement que les mammifères montrent une adaptation des vertébrés. [MD, p. 90]

Si l’on comprend bien, l’apparition des vertèbres est donc une adaptation de l’ancêtre des mammifères. Mais adaptation à quoi ? On ne sait. Mais il est hors de doute que c’est une adaptation. La sélection naturelle est toute puissante, et si cela lui chante, elle pourrait tout aussi bien ne pas maintenir cette « adaptation » et donc bouleverser complètement le plan d’organisation des vertébrés  qui n’en seraient alors plus. Comment une telle chose serait possible ? On ne nous le dit pas. La transformation de vertébrés en invertébrés s’est-elle déjà vue ? On sait que non. Ou du moins, Grandcolas devrait savoir que non.

On voit ici que l’explication darwinienne est entièrement tributaire de l’utilité, de l’avantage et de l’adaptation de chacune des parties au mépris de l’anatomie et de la physiologie des organismes, au mépris de l’unité, de la cohérence et de l’histoire de l’organisme pris comme un tout intégré. L’être vivant n’est plus ici perçu comme une construction historique, mais uniquement comme une mosaïque de traits et d’organes, plus ou moins utiles et nécessaires dans des circonstances données. Bref, il n’est plus qu’un ensemble de rouages et de fonctions qui peuvent êtres retranchées ou ajoutées suivant l’usage que l’on veut faire de la machine…

A partir du moment où l’on conçoit l’être vivant comme une machine, il faut bien que la machine en question ait été conçue et assemblée, puisque par définition, elle ne peut pas le faire elle-même. Le déni de l’activité autonome du vivant, le déni de sa capacité à faire lui-même sa propre histoire ­ dans une certaine mesure et en relation avec ce qui l’entoure, évidement ­, ce déni inhérent à la conception de l’être vivant machine a pour conséquence logique que le sujet de l’histoire naturelle, l’origine des transformations du vivant, n’est plus le vivant lui-même, mais une puissance qui lui est extérieure. Et cette perspective n’offre que deux alternatives : soit le Suprême ingénieur, la toute puissance de la volonté divine ­ tel que les créationnistes et les partisans de l’Intelligent design le soutiennent ren ne faisant que reprendre les arguments de Paley ­, soit l’influence aveugle du milieu, les “essais” au hasard et l’élimination des “erreurs”. Quelque soit la thèse que l’on retient, il s’agit dans les deux cas d’un acte de foi, puisque dans les deux cas ce qui est a l’œuvre, ce sont des forces mystérieuses et inconnaissables.

Or, si l’on exclu les miracles du champ de la connaissance scientifique, force est de reconnaître que l’on a jamais vu un tas de rouages, même secoués pendant longtemps, faire spontanément une horloge et moins encore une « machine vivante ». Ainsi, concernant la sélection naturelle, Grandcolas par exemple exprime naïvement sa foi :

Documenter l’action de la sélection et donc valider la valeur adaptative d’un caractère sont souvent considérées comme des tâches délicates, en particulier dans les conditions naturelles. En effet, il faut documenter pas moins que la survie et le succès reproducteur d’individus variants porteurs à différents degrés du caractère présumé adaptatif. L’action de la sélection naturelle, si elle est donc difficile à étudier et en outre d’intensité potentiellement variable, n’en est pas moins inéluctable [sic !].

Une métaphore simple de la situation peut aider à le faire comprendre. Elle consiste à considérer les individus comme des objets de tailles et de formes variées confrontés à des tamis de mailles différentes. Leur passage (qualité de leur survie et de leur reproduction) à travers le tamis (conditions environnementales) sera plus ou moins aisé. [Grandcolas in MD, p. 89]

Dans la suite de cet article, l’auteur se fait volontairement et en toute candeur la dupe de ces métaphores du tamis et du moule que constituerait le milieu. En employant de telles métaphores, il ne saurait mieux exprimer le déni de l’activité autonome du vivant : les plantes et les animaux ne sont que des objets, des systèmes physico-chimiques, avec quelques propriétés curieuses certes, mais de simples choses, passives et inertes tout de même, que les contraintes de l’environnement modèlent quasiment à leur guise par l’action de la sélection naturelle.

Autrement dit, la biologie évolutive, telle qu’elle s’est constituée sur les bases posées par Darwin, a une vision inerte, statique et somme tout fixiste non de l’histoire du vivant, mais bien de l’être vivant lui-même !

Jacques Hardeau

Nota bene: Ces critiques ont été communiquées, sous une autre forme, à Philippe Grandcolas qui n’a pas daigné y répondre…

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