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Pierre Thuillier, Contre le scientisme, 1980

Article au format PDF (84 pages)

Pierre Thuillier, Le petit savant illustré, éd. Seuil, 1980.

Ce livre est épuisé et introuvable, c’est pourquoi nous en reproduisont la postface ici.

Contre le scientisme (Extrait)

Couverture de l'ouvrage

Couverture de l’ouvrage

Pourquoi ce livre ? Quelles idées avais-je en tête en choisissant et en racontant ces épisodes de l’histoire des sciences ? Telles sont quelques-unes des questions que le lecteur pourrait avoir envie de me poser. Cette curiosité ne manquerait pas d’à-propos. Car l’orientation des études ici réunies n’est évidemment pas neutre. Et si quelques explications sur mes choix peuvent paraître superflues à certains, d’autres pourraient au contraire regretter que je ne dise rien de mes motivations et de mes présupposés. Ce qui est en question, en effet, c’est une certaine image de la science. Insister sur les conflits qui ont pu opposer « la religion » et « la science », mettre en évidence le rôle des praticiens dans la formation de l’esprit scientifique, rappeler le petit scandale du Bathybius, présenter un grand biologiste sous les traits d’un spirite et un célèbre mathématicien comme complètement soumis aux théologiens catholiques, c’est adopter une perspective particulière. Peut-être même, si l’on en croit telle ou telle appréciation, faut-il voir là une entreprise perverse… Car enfin les réussites de « la science » sont assez évidentes. Pourquoi donc parler complaisamment de certaines « erreurs » et de certains « échecs » ? Pourquoi dévoiler des aspects particulièrement prosaïques (et même ridicules) d’une entreprise culturelle où abondent les « génies » et les « grands triomphes de l’esprit humain » ? Et pourquoi conclure en évoquant Goethe, dont la philosophie n’est pas spécialement conforme aux canons de « la science » orthodoxe ?

Il me serait facile, bien sûr, de m’en tirer à bon compte. Par exemple en disant que mon objectif était justement de critiquer l’image de la science qui est dominante dans les sociétés dites « avancées ». Mais cette réponse, si elle est substantiellement exacte, ressemble encore à une échappatoire. J’imagine fort bien un interlocuteur essayant de me pousser dans mes retranchements : « Soit : vous avez voulu montrer sur pièces que la connaissance scientifique est souvent le résultat d’une cuisine intellectuelle assez trouble ‑ et en tout cas moins transparente qu’on ne le dit généralement. Mais quelle est votre idée de derrière la tête ? Pourquoi tenez-vous tellement à démythifier la science ? »

Je pourrais encore essayer de répondre que j’ai trouvé l’entreprise amusante… Car enfin, le père des « mathématiques modernes » en train de quémander la bénédiction épistémologique d’un cardinal, cela fait un bon sujet de sketch socioculturel, non ? Mais ne reculons pas davantage. Si je m’intéresse tant à l’image de la science, c’est parce que « la science » elle-même est une affaire sociale de première importance. D’une importance si grande, même, qu’il est quasi impossible d’en parler en quelques lignes. Car « la science », ce n’est pas seulement ce que certains appellent la quête méthodique et désintéressée du savoir ; c’est une force qui se manifeste de façon de plus en plus voyante dans tous les secteurs de notre vie. Dans les activités industrielles et militaires, certes. Mais en même temps (et corrélativement) dans le domaine de la politique, dans le domaine de la morale, dans le domaine de la sensibilité, dans le domaine des relations avec autrui, etc.

Bref, « la science » est plus que la science ; c’est-à-dire plus que la science dite pure. Elle est, en intime association avec la technologie, impliquée dans la plupart des innovations qui modèlent et transforment notre univers quotidien (et plus précisément ce qu’on appelle les « conditions matérielles » de notre existence). Mais son dynamisme ne s’arrête pas là. Fondée sur un certain nombre de normes et de présupposés, elle impose à son tour (plus ou moins brutalement, plus ou moins explicitement) certaines façons de penser, certaines valeurs, certaines manières de percevoir le monde, de se percevoir soi-même et de percevoir les autres.

Cela ne signifie pas qu’il y ait un complot délibéré, soigneusement préparé pour établir le règne d’un nouveau type d’homme, l’homo scientificus. Cela ne signifie même pas que les scientifiques soient tous conscients de toutes les conséquences de toutes leurs activités spécialisées. Plus simplement, je veux dire que « la science », au sens large du mot, incarne une certaine philosophie pratique, une certaine attitude à l’égard de la réalité. Et que « la science », aujourd’hui, joue le rôle de savoir dominant. C’est à elle qu’il faut se référer pour connaître « la vérité » ; et donc pour savoir ce qu’il faut faire. Culturellement, socialement, politiquement, ce fait me paraît majeur ; et, à tort ou à raison, je l’ai toujours présent à l’esprit lorsqu’il est question de « la science ».

Une idéologie ambitieuse : le scientisme

Quitte à forcer un peu les choses, je dirais volontiers que le scientisme est devenu un problème essentiel ; et qu’il est donc également essentiel de soumettre à la critique toutes les manifestations sociales du totalitarisme scientiste. Pour des raisons évidentes, il n’est pas possible d’analyser ce dernier sous tous ses aspects. Il faudrait par exemple examiner en détail comment sont diffusées et utilisées toutes les connaissances (et éventuellement les pseudo-connaissances) émanant des mathématiques, de la cosmologie, de la physique, de la biologie, de la sociologie, de la psychologie, de l’économie, etc. Cela mènerait loin et exigerait que l’on parle (entre autres choses) des « trous noirs » et de la notion de « quotient intellectuel », du darwinisme et de la mécanique quantique, des « différences raciales » et de la « quatrième dimension », des sondages et de la sociobiologie, du behaviorisme et de la vivisection, de la médecine et du déterminisme, de « l’organisation scientifique du travail » et de l’eugénisme, des manipulations génétiques et des lobotomies, de l’économétrie et du problème du « réductionnisme ». Et ce, en considérant non seulement les discours dits « idéologiques », mais les diverses pratiques plus ou moins directement engendrées ou justifiées par « la science ». Vaste entreprise. D’autant plus qu’au jour d’aujourd’hui, malgré l’existence d’une littérature critique assez fournie, on est loin d’avoir non pas même analysé mais simplement repéré toutes les modalités des processus qui président à la production, à la propagation et à la consommation sociale des savoirs réputés « scientifiques »…

Du moins puis-je préciser ce que j’entends par scientisme. Au sens strict, c’est l’attitude pratique fondée sur les trois articles de foi suivants : primo, « la science » est le seul savoir authentique (et donc le meilleur des savoirs…) ; secundo, la science est capable de répondre à toutes les questions théoriques et de résoudre tous les problèmes pratiques (du moins si ces questions et ces problèmes sont formulés correctement, c’est-à-dire de façon « positive » et « rationnelle ») ; tertio, il est donc légitime et souhaitable de confier aux experts scientifiques le soin de diriger toutes les affaires humaines (qu’il s’agisse de morale, de politique, d’économie, etc.).

Il va de soi que le scientisme, décrit ici sous sa forme pure, peut revêtir des formes atténuées. Un jour peut-être, conformément aux anticipations qu’on rencontre souvent dans la science-fiction, le scientisme sera absolu. Pour le moment, malgré les progrès effectifs de cette philosophie sociale, d’autres philosophies sont encore présentes. Le résultat, c’est que les tendances scientistes se heurtent à des obstacles divers et qu’il y a des conflits, des contradictions ressenties de façon plus ou moins nette. Par exemple, certaines traditions chrétiennes (ou « humanistes », ou « romantiques », ou existentialistes…) s’accommodent mal de l’espèce de projet scientifico-technico-technocratique qui se développe dans des sociétés comme la nôtre. D’où une situation souvent confuse. Des compromis (parfois assez fragiles) se mettent en place, par exemple grâce à un slogan tel que « la science au service de l’homme, du progrès et de la liberté ». Ou bien on discute des limites de « la science » ; mais celle-ci, semble-t-il, ne s’en soucie guère et continue à franchir ou à contourner toutes les barrières… Ou encore on déclare qu’il est urgent de se remémorer le vieux mot : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Mais l’âme, dans l’univers de « la science », semble avoir fait naufrage ! Alors on se raccroche au distinguo fondamental : « la science » n’offre que des moyens ‑ c’est à l’homme, librement, d’inventer les objectifs. Raisonnement rassurant et séduisant. Mais qui présuppose que l’entreprise scientifique, en tant que telle, n’est pas animée de l’intérieur par un certain « projet », par certaines « finalités » immanentes. La question est fondamentale ; et souvent esquivée. Dans les pages qui suivent, j’essaierai de l’examiner de façon aussi précise que possible. Mais, d’abord, je voudrais m’attarder un peu sur l’idéologie scientiste ; et insister sur l’espèce de paradoxe qui marque la scientificisation de la société.

Si les discussions relatives au scientisme sont souvent confuses, en effet, c’est parce que les enjeux sont souvent mal perçus. Et si les enjeux sont mal perçus, c’est parce que la philosophie scientiste s’avance pour ainsi dire masquée. Le scientisme a une existence de fait ; mieux encore, il est actif et vigoureux. Mais sa signification et ses conséquences sociales ne sont presque jamais explicitées. Il est entendu que « la science » est le savoir le plus parfait et doit devenir la panacée universelle. Dans la pratique quotidienne, en conséquence, les experts scientifiques (ou présentés comme tels) se voient reconnaître un pouvoir particulier ; et les « grands problèmes » sont spontanément perçus comme relevant d’une approche scientifique. Mais le fait remarquable, je le répète, c’est que ce scientisme omniprésent est à la fois (et paradoxalement) visible et invisible.

Visible ‑ car nous constatons de nos yeux le rôle croissant de la science et de la technique, le pullulement des experts ad hoc ; et divers discours idéologiques témoignent d’une foi militante en « la science ». Mais invisible ‑ en ce sens que les fondements et les visées ultimes de ce scientisme ne sont pratiquement jamais exposés en toute clarté sur la place publique. Tout se passe, au fond, comme si ce scientisme allait de soi ; comme s’il était inutile (ou indiscret…) d’en exposer les postulats ; comme s’il n’y avait pas lieu de s’interroger sur l’utopie politique dont il est indissociable et sur la véritable nature de la techno-scientocratie qu’il nous prépare.

Le mythe de la « Science pure »

Ce qui justifie, si l’on peut dire, cette naïveté scientiste, c’est la croyance à la neutralité et à l’objectivité de « la science » en tant que démarche cognitive. Car telle est bien la grande fierté (ou l’une des plus grandes fiertés) de l’Occident : « la science ». C’est-à-dire la science pure. Les autres civilisations avaient des savoirs médiocres, magiques, folkloriques, religieux, biaisés, dépourvus de rigueur. Tandis que nous, nous avons réussi à mettre au point « la méthode expérimentale ». Grâce à elle, nous sommes parvenus à élaborer des connaissances objectives. Et il se trouve que ces connaissances objectives se sont révélées efficaces. Heureuse coïncidence. Mais qui ne doit pas trop nous surprendre. Nos connaissances sont les meilleures, elles sont objectives ; pourquoi donc (en plus) ne seraient-elles pas utiles pour l’action ? Ainsi va l’interprétation courante, qui met l’accent sur le fait que « la science » (la seule, la vraie, la nôtre) est en quelque sorte philosophiquement et socialement inodore. Pour saisir la vraie nature de « la science », il suffit de se rendre compte qu’elle est fondée sur quelques exigences épistémologiques fondamentales : faire taire les préjugés personnels, éviter tout présupposé métaphysique (pouah !), faire des expérimentations systématiques afin que les faits puissent parler. Rien n’est plus limpide. Écouter « la science », c’est écouter la voix des faits. Que vouloir de plus en matière de connaissance pure ?

Cette manière de présenter « la science » rappelle énormément le dogme de l’Immaculée Conception. La Science est fondée sur la Méthode, elle-même née de la Raison… Mais si cette entreprise intellectuelle est tellement neutre du point de vue social et idéologique, si sa genèse est en quelque sorte abstraite, transcendante aux prosaïques réalités de l’histoire, on peut se poser des questions. Pourquoi « la science » n’est-elle pas apparue plus tôt ? Pourquoi est-elle née en Occident, disons à la fin de la Renaissance ? Lorsqu’on s’en tient à la présentation scientiste qui domine dans notre société et en particulier dans l’enseignement, il est difficile de formuler une réponse satisfaisante. Si l’Occident a inventé « la science », peut-être est-ce par un coup de chance ? Ou bien parce que Dieu l’a voulu ? Ou bien parce que les Galilée et consorts étaient des gens particulièrement intelligents dans une civilisation elle-même plus intelligente que les autres ? Allez donc savoir…

Il ne serait pas étonnant que cette dernière interprétation, la plus flatteuse pour nous, soit tacitement acceptée par les tenants de la science pure. C’est tellement logique ; nous sommes supérieurs ‑ et donc, tout normalement, nous avons inventé ce savoir supérieur qu’est « la science ». Mais sans doute faut-il aller plus loin encore. Dans la perspective du scientisme, la question des origines historiques de « la science moderne » ne se pose même pas. Bien sûr, il est possible de déterminer une date de naissance approximative. Car rendons-nous à l’évidence : il n’y a pas toujours eu une méthode et une institution capables d’engendrer la connaissance « scientifique ». Il faut donc qu’il y ait eu un commencement ‑ ou des commencements. Mais le problème est purement d’ordre chronologique. Du point de vue strictement cognitif, en tant qu’entreprise destinée à produire des connaissances valides, « la science » est une sorte d’institution absolue, douée d’un statut quasiment divin. Pasteur, par exemple, concède que l’homme de science a une patrie ; mais « la science », elle, n’en a pas. Elle se situe, idéalement, en dehors du temps et de l’espace.

Grâce à quoi, par-delà les contingences du devenir humain, elle est en mesure de nous conduire vers un savoir objectif, c’est-à-dire indépendant de tous les préjugés et de toutes les faiblesses de la subjectivité. Tout au plus faut-il admettre que tous les savoirs scientifiques absolus ne nous sont pas donnés d’un coup. Dans le cas contraire, la recherche n’aurait plus de raison d’être : pour plusieurs raisons, ce serait très ennuyeux… Mais les quelques réserves qu’on peut formuler à propos des imperfections temporaires du savoir humain ne sauraient concerner le projet scientifique dans son essence. Par « la science », qu’on se le dise, l’homme a accès à la réalité. Et il serait bien mesquin de minimiser ou de relativiser ce beau programme en le présentant comme une construction humaine, très humaine, historiquement et socialement conditionnée.

Apparemment, l’enjeu de la discussion est tout à fait abstrait et ne concerne que les épistémologues. Admettons que « la science », dans les sociétés industrialisées, soit quelque peu idolâtrée, survalorisée. Et alors ? Est-ce que ça vaut la peine d’en faire une montagne ?

On s’en doute, ma réponse est totalement positive… Oui, ça en vaut la peine. Car cette conception triomphaliste de « la science » joue un rôle souvent implicite mais capital dans l’idéologie scientiste. Au début, il ne s’agit que d’épistémologie : vive la science qui nous révèle objectivement la nature des choses. Mais, à la fin, il s’agit très directement de la pratique, c’est-à-dire de la manière dont il faut ou ne faut pas agir pour résoudre tous les problèmes que nous rencontrons. En ce sens, l’épistémologie scientiste n’est aucunement neutre du point de vue social. Bon gré mal gré, elle est au cœur d’un système idéologique qui justifie le recours à tous les clercs et à tous les experts de type « scientifique ». La logique qui enchaîne les propositions fondamentales du scientisme peut d’ailleurs impressionner : « la science » est la meilleure des connaissances ‑ donc il faut aborder toutes les situations « scientifiquement » ‑ donc il est légitime de confier aux compétences « scientifiques » le soin d’organiser et de diriger la société.

Vers la sciento-technocratie

Ce qui est au bout de cette logique, c’est tout bonnement une sciento-technocratie généralisée. Dans un tel régime social, il n’y aurait plus que des problèmes scientifiques ; et le pouvoir appartiendrait exclusivement aux hommes de science et aux experts scientifiques. Mais, dans l’idéologie quotidienne, la signification culturelle et politique de cette scientificisation est généralement voilée. Avec une charmante pudeur, on se contente de répéter que « la science » (c’est-à-dire en fait la science et la technique) pourra fournir des remèdes à tous nos maux. De la science, encore de la science, toujours de la science ; telle est la devise magique qui réapparaît un peu partout, aussi bien à gauche qu’à droite. Une anthologie de cette prose scientiste ne manquerait certainement pas de saveur. Voici seulement quelques exemples.

En 1974, lors d’une conférence générale tenue à Paris, l’UNESCO déclare : « La solution de tous les problèmes, quels qu’ils soient, passe nécessairement par le progrès objectif de la connaissance. » Le Pr Hamburger, de son côté, est catégorique : « Nous avons une issue et une seule : aller plus avant sur le chemin de la connaissance. » Et significativement, dans un ouvrage intitulé Pour la science [1], le communiste Joë Metzger cite et reprend à son compte cette même formule. Car, déclare-t-il, il faut revaloriser cette valeur : le progrès scientifique. Autant qu’on puisse voir, d’ailleurs, « la science » transcende les oppositions idéologiques. Descartes et Marx, Pasteur et Engels, Leprince-Ringuet et Lénine ‑ tous, unis dans un même combat, sont là pour clamer l’impérieuse nécessité du recours à « la science ».

Comme on pouvait s’y attendre, ces grandes déclarations scientistes sont assorties de réserves et de considérations idéologiques multiples. Ainsi l’UNESCO a une philosophie scientiste, mais sait aussi recourir, lorsque besoin est, aux valeurs incarnées dans les droits de l’homme. Et Joë Metzger intègre son scientisme à une pensée socialiste selon un schéma « dialectique » : « le socialisme pour la science, la science pour le socialisme ». En fait, ce socialisme lui-même est scientifique, c’est-à-dire fondé sur une connaissance « rigoureusement objective » des lois de l’évolution sociale (Waldeck-Rochet). Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Mais acceptons telles quelles toutes ces remarques marginales, toutes ces précautions plus ou moins convaincantes. Un fait n’en demeure pas moins assez évident : à travers les textes que j’ai évoqués et tous ceux qui leur ressemblent, c’est un véritable culte de la science qui se manifeste.

Or il me paraît dangereux de diffuser un tel culte sans ouvrir un débat de fond sur les effets pratiques du développement de « la science ». Nous vivons en effet dans un monde où les experts dits « scientifiques » deviennent de plus en plus envahissants. C’est bien normal, dira-t-on. Qu’y a-t-il d’étrange, par exemple, dans le fait que l’on recoure à des spécialistes de l’électronique pour faire réparer les postes de télévision ? Notre société tire maints avantages du progrès scientifique et technique ; elle y est attachée. Pourquoi s’inquiéter de la prolifération des experts en tout genre ? Pourquoi éprouver des réticences devant une évolution qui, tout compte fait, a amélioré et devrait continuer à améliorer les conditions de vie de l’humanité ? Acceptons donc que tout devienne « scientifique » : les dentifrices, les sexologues, les discours des économistes, les cuvettes de WC, les enquêtes et les sondages, la publicité, les experts qui donnent des conseils au tiers monde, les politologues, les spécialistes de la sélection professionnelle, les futurologues, les rasoirs électriques, les agences matrimoniales, la gestion des entreprises, la mesure des « inégalités » humaines, les chaussettes triboélectriques du Dr Duschmoll, l’entraînement des sportifs, les comités de planification, la lutte antipollution, les poudres pour machines à laver, l’étude de la délinquance juvénile, etc. Le seul problème, selon la formule consacrée, concerne la prise en charge et l’orientation du progrès scientifique et technique. Comme disait l’autre, nous n’avons besoin que d’un « supplément d’âme ». Tous les gens sérieux sont d’ailleurs d’accord : « la science » est un outil ‑ il suffit de savoir s’en servir intelligemment. Par exemple en se référant à des idéaux humanistes ou socialistes.

C’est une façon de voir les choses. Et je dois avouer que, au sens strict, je ne suis pas capable de la réfuter ; encore moins de la réfuter « scientifiquement »… Mais je la crois tout à fait insuffisante et je voudrais dire pourquoi.

Bonne science et mauvaises applications…

Le grand postulat de cette philosophie, c’est que « la science » est neutre ‑ culturellement, socialement et politiquement neutre. Ainsi se justifie l’idée qu’on peut à la fois encourager « la science » et promouvoir un projet de société spécifique. Pour le dire autrement, « la science » n’a rien à voir, en tant que telle, avec le domaine des valeurs. C’est seulement par l’usage qu’on en fait qu’elle devient bonne ou mauvaise. On retrouve ici l’un des thèmes majeurs de tous les défenseurs du scientisme, qu’ils soient de droite ou de gauche : « la science » est intrinsèquement pure, seules ses utilisations peuvent être impures.

Ainsi Joë Metzger cite favorablement une conférence de Jacques Roux sur Science et culture humaniste : « D’une façon générale, ce sont certaines applications de la science, et non la science elle-même, qui sont en cause. » Rassurons-nous donc. S’il se produit des bavures, elles n’ont rien à voir avec la nature même de « la science » (c’est-à-dire de la science occidentale). Un directeur de recherche au CNRS, Paul Caro, développe la même conception de la science : « C’est une machine, on ne peut pas juger son action, tout dépend de l’usage que l’on fait des organes qu’elle nous crée » [2]. Si l’on se tourne vers le Pr. Hamburger, le raisonnement est analogue. Il faut considérer comme neutres non seulement le progrès scientifique mais aussi le progrès technique ; c’est une erreur de « confondre le progrès scientifique ou technique avec l’usage qu’on en fait ». Et encore : « Non, ce n’est pas la science, ce n’est même pas la technologie qui sont inhumaines, c’est la façon dont les hommes s’en servent. » [3]

Ce point de vue semble particulièrement audacieux. Car le progrès technique, c’est par exemple la production d’armes de plus en plus perfectionnées et de plus en plus efficaces. Il faudrait donc admettre que le fait même de mettre au point de nouvelles bombes et de nouvelles fusées porteuses, de nouvelles grenades et de nouveaux gaz de combat, etc., n’a en soi rien à voir avec leur utilisation. Lumineuse logique. Le progrès scientifico-technique est neutre ; au fond, comme diraient les authentiques hommes de science, c’est une variable indépendante. Et donc « la société » n’est pas réellement impliquée dans le développement technologique. Il poursuit son cours, de façon autonome, produisant indistinctement vaccins et « sérums de vérité », bombinettes de type « antipersonnel » et gadgets électroni­ques divers, techniques de conditionnement et avions supersoniques, centrales nucléaires et ordinateurs, engrais et sous-marins atomiques. C’est seulement la façon de s’en servir qui, socialement, soulèverait quelques problèmes.

Reconnaissons que cette philosophie peut mettre en avant certains arguments. Et faire valoir, par exemple, que les nombreux scientifiques et techniciens qui ont mis au point les bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki étaient seulement les agents neutres du « progrès scientifique et technique ». Ces bombes, ils n’ont pas demandé qu’on les utilisât ; et si elles ont été utilisées, c’est parce que des politiciens en ont ainsi décidé. Donc, au cas où on verrait là une erreur ou une faute, c’est exclusivement à ces derniers qu’il faudrait s’en prendre. (Pour simplifier, je laisse de côté les fameuses lettres adressées par Einstein à Roosevelt en 1939 et 1940.)

Je considère, pour ma part, que cette manière de poser le problème engendre une redoutable confusion. S’il s’agit seulement de dire que les scientifiques et les techniciens, considérés en tant qu’individus, n’avaient pas de « mauvaises intentions », je suis d’accord. Mais la vraie question me semble être ailleurs. Elle ne concerne pas les subjectivités particulières de certains individus, mais la signification du fameux « progrès scientifique et technique ». Or l’argument des mauvaises utilisations a surtout pour effet de dissimuler les intimes connexions qui existent entre ce progrès-là et le développement social considéré dans son ensemble. En deux mots comme en cent, il est artificiel de parler de « la science » et de « la technique » comme si elles étaient transcendantes à « la société », comme si elles obéissaient à une sorte de logique interne complètement indépendante des facteurs externes (c’est-à-dire économiques, politiques, culturels, etc.). Surtout si on prend en compte l’évolution des techniques, ce dualisme est insoutenable. Car les innovations techniques se déploient au contact du social, quel que soit le sens exact qu’on donne à ce mot ; et en liaison étroite avec des « projets », des « demandes », des « besoins », etc., qui émanent des diverses catégories d’acteurs sociaux. Le sénateur Barry Goldwater avait donc de bonnes raisons, compte tenu de la structure des sociétés dites avancées, pour parler du « complexe scientifique, militaire et industriel ». Une autre formule, couramment utilisée, me semble aussi exacte et commode : non seulement la science et la technique sont dans la société, mais la société est présente dans l’entreprise scientifique et technique [4].

Il est toutefois nécessaire d’aller plus loin. En effet, si la thèse du Pr Hamburger sur la neutralité de la technique est extrêmement fragile, il faut bien constater que les choses sont plus compliquées lorsqu’il est question de la seule « science » ; et plus précisément de « la science » hautement abstraite, théorique. Beaucoup de gens, semble-t-il, seraient prêts à voir dans les activités techniques des activités sociales, au sens fort de l’expression. Mais, dès qu’on prononce le mot « science », un blocage s’opère. Conformément à l’idéologie dominante que j’ai plusieurs fois évoquée, il est admis une fois pour toutes que les connaissances dites scientifiques sont objectives, transcen­dantes par rapport aux opinions philosophiques ou politiques. Aussi « la science » est-elle neutre. Ce qu’on appelle la méthode scientifique, c’est précisément l’ensemble des normes et des procédures grâce auxquelles on s’assure de l’adéquation entre la théorie et la réalité. Il n’y a donc qu’une « science » ; et Bogdanov, par exemple, avait tort de distinguer entre une « science bourgeoise » et une « science prolétarienne ». C’est d’ailleurs pour cela que les scientifiques de tous bords peuvent coopérer et promouvoir le progrès du savoir, qu’ils soient chrétiens ou athées, réactionnaires ou révolutionnaires. Récemment, dans l’article du journal Le Monde que j’ai déjà cité, Paul Caro le réaffirmait solennellement : « Il n’y a rien de métaphysique dans la science. »

Des présupposés philosophiques interviennent

Les défenseurs de la « science pure », notons-le, font généralement des concessions de détail. Ainsi il ne leur échappe pas que la recherche scientifique est économiquement et socialement conditionnée. Il faut de l’argent, des équipements, des institutions ad hoc. Tout cela, selon les lieux et les époques, peut influer sur le rythme de développement et sur les orientations de telle ou telle discipline. De même, il est difficile de nier que « la science » mette en jeu certaines options philosophiques. Faire de la science, cela suppose en effet qu’on accepte sans réserves un minimum de principes fondamentaux, une certaine règle du jeu. La meilleure preuve que des choix philosophiques sont à l’œuvre est d’ailleurs fournie par les divergences de vues qui se manifestent entre diverses « écoles ». Car tous les scientifiques, même s’ils travaillent dans le cadre d’un programme commun, ne sont pas toujours d’accord sur la manière de poser les problèmes, sur les présupposés ontologiques à mettre en œuvre, sur le statut exact de la notion de « cause », sur la valeur à attribuer à tel modèle ou à telle théorie. Il apparaît donc que « la science » (même lorsqu’on la présente comme une activité strictement cognitive) n’exclut pas la philosophie ; et ce, aussi bien en ce qui concerne ses fondements généraux qu’en ce qui concerne les stratégies épistémologiques des diverses disciplines.

Il ne serait que trop facile de multiplier les exemples. Et non seulement dans ce qu’on appelle parfois les sciences « molles » (essentiellement les sciences humaines), mais aussi dans les sciences dites « dures ». Contrairement à ce qu’on laisse souvent entendre, les spécialistes qui travaillent sur l’évolution des êtres vivants sont loin d’être unanimes dans leurs manières de poser et de résoudre les problèmes. Il existe, comme on dit, des paradigmes différents ; et divers débats concernant le « réductionnisme », le « holisme », la « téléonomie » etc., sont toujours ouverts chez les biologistes. En physique aussi, on peut repérer non seulement des styles épistémologiques assez variés mais des divergences philosophiques très nettes (un exemple classique est fourni par les discussions relatives à la mécanique quantique). Même en mathématiques, qui passent pour une science éminemment « pure », des conceptions fondamentalement opposées peuvent s’affronter. Quel est l’objet des mathématiques ? Quel est le statut des « entités » mathématiques ? Qu’est-ce qu’une « bonne preuve » en mathématiques ? Ces questions sont apparemment élémentaires ; mais les réponses des experts les plus fameux, en fait, ne concordent pas entre elles. Qu’on pense en outre aux difficultés soulevées par la notion d’infini. Tout se passe, en gros, comme si la pure technique (au sens le plus étroit et le plus spécialisé du mot) ne suffisait pas à donner une solution absolument claire et définitive à toutes les questions qui se posent dans la spéculation mathématique.

Mais, selon les défenseurs de la science « pure », de telles remarques ont une portée limitée. D’accord, disent-ils, il faut reconnaître que les connaissances dites scientifiques ne sont pas élaborées sans qu’apparaissent, ici ou là, quelques interrogations délicates. Il arrive même que des découvertes remarquables résultent de démarches plus ou moins « irrationnelles »… Mais ceci n’est pas grave. Il faut seulement faire la distinction entre « la science » elle-même et les échafaudages provisoires qui servent à la construire. Un peu de patience et de bon sens, donc, et tout s’arrangera : petit à petit, les incertitudes « philosophiques » qui obscurcissent nos connaissances actuelles disparaîtront. Faisons confiance à « la méthode » et ne confondons pas l’essentiel et l’accessoire. L’essentiel, c’est que des résultats sûrs s’accumulent de façon irréversible. Qui donc peut contester que nous ayons une connaissance de la matière de plus en plus fine et de plus en plus exacte ? Qui osera nier les apports considérables de la génétique, de la biologie moléculaire, etc. ? A côté de ces réussites, les hésitations, les tâtonnements et même les échecs sont négligeables. En deux mots, il y a dans « la science » ce qu’on pourrait appeler un noyau dur, dont l’objectivité est assurée ; et dire que « la science » est neutre, c’est tout simplement admettre l’existence de ce noyau dur.

Ce discours ne manque pas de force. Mais je lui adresserai deux critiques d’importance très inégale. La première (et la plus bénigne), c’est qu’il risque de simplifier et de minimiser abusivement le problème de la « vérité scientifique ». Car admettons que les recherches scientifiques nous apportent certaines connaissances absolument objectives. Ces connaissances-là, en fait, sont mêlées à des énoncés qui demain seront considérés comme scientifiquement faux… Toute la difficulté est là : comment savoir, aujourd’hui même, quels sont les énoncés « vrais » et quels sont les énoncés approximatifs ou même inexacts ?

Du point de vue d’un observateur idéal, ce n’est peut-être pas important : à la fin des temps, quand « la science » sera parfaitement réalisée, il sera aisé de faire un bilan, de séparer l’ivraie et le bon grain. Mais, en attendant, il est permis de s’interroger sur la signification sociale des discours qui insistent systématiquement sur l’objectivité des connaissances scientifiques. Il se pourrait que cet optimisme épistémologique ne soit pas innocent ; et que la science idéale serve d’alibi à une survalorisation de la science effective. Les scientifiques eux-mêmes, je veux bien le croire, ne tombent pas dans ce piège ; les biologistes, par exemple, savent que, du côté de l’ADN, de la différenciation cellulaire et de la théorie de l’évolution, de grosses surprises les attendent peut-être. Mais, si on s’intéresse à la production et à la consommation sociale des connaissances, il semble légitime de soupçonner l’existence de multiples complaisances et imprudences. Pour le dire sans fioritures, les hommes de science eux-mêmes et les vulgarisateurs sont plus enclins à diffuser de manière triomphale les succès qu’à présenter des bilans critiques.

Plusieurs expériences me l’ont appris : il est difficile d’obtenir des scientifiques qu’ils exposent de façon nette et explicite les lacunes (parfois énormes) et les difficultés (parfois graves) dont ils connaissent l’existence dans leurs domaines de recherches. On voit bien pourquoi. Mais cette discrétion n’est pas sans inconvénients et risque toujours d’engendrer une vision exagérément flatteuse des « vérités scientifiques » actuellement acquises. Sur le plan pratique, elle renforce abusivement le prestige et le pouvoir des experts. C’est beau, la confiance en soi ; et il est vrai que nous en savons plus qu’Aristote et Ptolémée. N’oublions pas, toutefois, que les « savants » d’aujourd’hui pourraient bien être les Aristote et les Ptolémée des générations futures ! On peut donc souhaiter que les « problèmes philosophiques » soulevés par la recherche scientifique soient franchement reconnus et exhibés ‑ et non pas dissimulés ou minimisés comme s’ils étaient marginaux ou négligeables.

Voici maintenant ma deuxième remarque, qui porte sur la façon même de poser le problème de la neutralité de « la science ». Jusqu’ici, tout compte fait, je me suis plié aux schémas les plus traditionnels. Tout en critiquant le scientisme, tout en dénonçant l’idolâtrie dont les connaissances scientifiques font l’objet, je me suis le plus souvent exprimé comme si l’idée même d’une science neutre avait un sens. Les tenants de la « science pure » auraient donc seulement le tort d’aller trop loin ; et les scientistes manifesteraient seulement un enthousiasme prématuré ! J’ai bien suggéré au passage que « la science » n’était pas si neutre que cela ; mais sans vraiment remettre en question le principe même de son autonomie. Or c’est là que je veux maintenant en arriver : non pas seulement à montrer que « la science », à cause de ses imperfections de fait, conduit à des théories et à des pratiques douteuses, mais à suggérer que le projet scientifique idéal, intrinsèquement, se confond avec un certain projet philosophique, avec un programme socioculturel qui n’est aucunement neutre.

Quel est le « projet » fondamental de la science moderne ?

Une précision toutefois : quand je parle de « la science » ou du « projet scientifique idéal », je me réfère à un certain modèle de connaissance historiquement situé. C’est-à-dire à ce qu’on appelle la science moderne, ou encore la science occidentale. Il se peut que, un de ces jours, il naisse une autre « science » ; ou bien que celle que nous connaissons change radicalement d’orientation. Il faudrait alors ouvrir un autre débat. Mais, pour l’instant, je m’occupe de « la science » telle que notre société la conçoit et la pratique depuis l’aurore des temps modernes (disons depuis Galilée pour fixer les idées). La première chose que je voudrais mettre en évidence, justement, c’est que cette « science » est une réalité née dans des conditions sociales tout à fait précises ; et qu’elle en a été profondément marquée. Pour procéder à une véritable démonstration (si tant est qu’une démonstration soit possible), il faudrait se livrer à une étude historique détaillée, suivre un développement chronologi­que complexe, citer de nombreux textes et documents ; toutes choses qui demanderaient plus de pages que je n’en ai ici à ma disposition. Au risque de paraître dogmatique, je me contenterai d’énoncer les grandes lignes d’une interprétation générale.

L’idée de départ, c’est que toute activité cognitive présuppose des choix fondamentaux. Par exemple, la connaissance peut être subor­donnée à des objectifs de type religieux. Connaître, c’est découvrir l’ordre établi par les dieux (ou par Dieu). L’étymologie du mot théorie est à cet égard instructive. Il vient d’une racine grecque qui signifie regarder, observer, contempler. Ce qui nous rappelle que la connaissance « théorique » n’a pas toujours eu le sens que « la science » lui donne aujourd’hui. Sa finalité n’était pas de fournir des savoirs efficaces (au sens moderne). Mais de révéler comment le monde était organisé, comment une certaine « perfection » y était réalisée, comment s’y manifestaient certaines « intentions », etc. Une telle attitude nous apparaît comme très passive. Mais elle a été (et est encore) courante dans de nombreuses sociétés. Le christianisme, en particulier, a longtemps conçu la connaissance comme un effort pour découvrir et contempler le « plan divin ». Au XIXe siècle encore, de très nombreux ouvrages consacrés à l’étude de la nature proclamaient cet idéal : le véritable savoir devait élever l’âme humaine en lui dévoilant « la bonté, la sagesse et la puissance de Dieu » à travers les richesses de la Création. Car « les deux racontent la gloire de Dieu »… Ces présupposés, aux yeux d’un homme de science moderne, ne sont guère « objectifs ». Mais ils ont tout de même rendu possible l’acquisition de divers savoirs. Quoi qu’il en soit, on peut voir là l’illustration d’une thèse générale : toute société engendre des connaissances qui constituent une appropriation du monde adaptée à un certain mode de vie, à une certaine organisation collective, à certaines valeurs socioculturelles, etc.

Quand il s’agit de groupes humains étrangers, d’ailleurs, le conditionnement pratique des systèmes de connaissances nous devient assez facilement perceptible. Tous les lecteurs de Joseph Needham, par exemple, comprennent que la science chinoise traditionnelle était intimement liée à un ensemble complexe de pratiques culturelles, sociales et économiques [5]. Si l’on en croit les ethnologues, des remarques semblables seraient justifiées en ce qui concerne les diverses connaissances élaborées par les sociétés dites « primitives ». Si fiers que nous soyons de notre propre « science », si convaincus que nous soyons de sa transcendance, faisons donc un effort pour la concevoir elle aussi comme une entreprise ayant des racines terrestres. Et posons-nous la question : quel peut bien être le projet fondamental qui s’est incarné (entre autres) dans ce qu’on appelle « la science moderne » ?

Quitte à préciser par la suite, avançons une réponse : ce qui caractérise notre « science », c’est le désir de dominer, d’exploiter, de manipuler. Évidemment, nulle part il n’existe une charte officielle sur laquelle il suffirait de mettre la main pour savoir à quoi s’en tenir. « La science », comme on dit, n’a pas de sujet. Il ne faut donc pas s’attendre à ce qu’une autorité légalement constituée nous fasse savoir quelles « intentions » ont présidé à sa naissance… Et la notion de « projet », bien sûr, doit être prise pour une simple métaphore. Mais divers indices existent ; et il nous est possible de procéder à un examen des circonstances historiques dans lesquelles l’entreprise scientifique a pris forme. Parmi ces indices, relevons par exemple les déclarations bien connues de Francis Bacon et de René Descartes. Le premier affirmait expressément que le savoir et le pouvoir allaient de pair ; le second, que les hommes devaient devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Mais Bacon et Descartes peuvent passer pour des témoins contestables — qui ont plutôt forgé une idéologie scientifique que contribué à créer « la science » proprement dite. Essayons donc de poser le problème dans une perspective historique plus concrète.

Du capitalisme au rationalisme bourgeois

Il semble vraisemblable d’admettre que l’évolution de la société européenne, depuis le XIIe siècle déjà et en tout cas de façon nette à partir du XVe siècle, ait à la fois créé des conditions favorables à l’apparition d’un nouveau savoir et le « besoin » d’un tel savoir. Mentionnons par exemple deux phénomènes importants : d’une part, après un long déclin, la renaissance des centres urbains ; d’autre part, un vaste mouvement d’innovation et d’expansion dans le domaine des techniques. Petit à petit, en certaines régions de l’Europe, se sont constitués d’importants centres commerciaux et bancaires. Les historiens discutent pour savoir s’il faut parler d’un pré-capitalisme ou d’un capitalisme commercial. Mais qu’importent les mots ! L’essentiel est là, dans l’ascension d’une catégorie d’entrepreneurs préfigurant tout à fait nettement les entrepreneurs du capitalisme moderne.

Ainsi, déclare Jean Delumeau, « la Flandre et la Toscane ont connu dès le XIVe siècle, dans le domaine du textile, une dissociation entre travail et capital » [6]. Jakob Fugger, à la fin du XVe siècle, était un entrepreneur « typique­ment capitaliste ». Contrôlant les mines du Tyrol et de la Hongrie (cuivre et argent), il « employa les méthodes les plus modernes du temps pour le traitement du minerai et créa trois usines de raffinage ». Évidemment, l’Europe de ce temps n’était pas aussi industrialisée qu’aujourd’hui. Mais quelques entreprises, au XVIe siècle, étaient de grande taille. Ainsi « les alunières de Tolfa, près de Rome, rassemblaient vers 1550 près de 800 ouvriers ». L’arsenal de Venise, en certaines circonstances, pouvait en employer plus de 3 000 ; et, « en 1536, l’exploitation minière du district de Schwaz, au Tyrol, semble bien avoir demandé le concours de 20 000 ouvriers et techniciens ». Ce qui nous rappelle opportunément que, dans la nouvelle société qui était en train de prendre forme, les ingénieurs constituaient une catégorie digne d’une mention spéciale. Longtemps, personnages apparemment secondaires, ils avaient été victimes des préjugés qui pesaient sur les « arts mécaniques » (c’est-à-dire sur les praticiens, sur les travailleurs manuels). Mais, dans un milieu de plus en plus industriel et commercial, ils prirent conscience de leur importance. Et, de fait, ils allaient occuper une grande place non seulement dans le système de production mais dans la culture du monde nouveau.

Dire que ces changements créaient des conditions favorables à « la science », c’est mettre en évidence plusieurs facteurs de nature à la fois sociale et intellectuelle. Nous disposons par exemple de divers témoignages concernant le réalisme des nouveaux entrepreneurs. Auparavant, les catégories sociales supérieures ne travaillaient pas ; et le travail, en tant que tel, était considéré comme une activité plutôt méprisable, réservée aux basses couches de la population. Comme de juste, il y avait quelques exceptions (certains ordres religieux, par exemple, accordaient une bonne place au travail manuel). Mais une mutation remarquable s’opéra avec la montée des bourgeois : désormais les activités pratiques, c’est-à-dire non guerrières et non cléricales, allaient être socialement valorisées. D’où un changement de mentalité allant dans le sens de l’efficacité et du « rationalisme ». Rationalisme qui, au départ, n’avait pas de prétentions métaphysiques ; mais qui correspondait à des préoccupations éminemment concrètes (organisation de la production, gestion des affaires, amélioration des produits, comptabilité, etc.). Car un homme d’affaires, s’il veut gagner de l’argent, doit déployer une activité méthodique et dépasser la routine. Un opuscule florentin du XIVe siècle, intitulé Conseils sur le commerce, se montre tout à fait explicite là-dessus : « Quelle erreur que de faire du commerce empiriquement ; le commerce est affaire de calcul (si vuole tare per ragione). »

Auparavant, dans un régime d’économie fermée, l’agriculture était « l’activité économique dirigeante ». Mais, avec l’instauration d’une économie d’échange, la situation se transforme : « le seigneur foncier et l’agriculteur passent au second plan comme forces économiques et sociales, [tandis que] l’homme d’affaires citadin, capitaliste, appuyé sur le numéraire, se hisse au premier rang de la société » [7]. Dans le domaine de la connaissance, il n’est pas surprenant que cette transformation ait eu des conséquences. La religion, bien sûr, demeurait puissante ‑ au moins en apparence. Mais, en tant que savoir dominant, elle se trouvait quelque peu « déphasée ». Car, dans un monde où circulaient les lettres de crédit, où s’organisaient des systèmes d’assurances, où se multipliaient les machines et où s’épanouissait l’activisme commercial, quel était l’avenir des prêches évangéliques et des spéculations théologiques ? L’Église, autrefois, s’était remarquablement accordée avec les valeurs pratiques et les habitudes mentales d’une société rurale et féodale. Ce qui d’ailleurs n’avait rien de miraculeux, il faut le reconnaître ‑ puisque le christianisme lui-même avait été l’une des forces majeures qui avaient modelé cette société-là… Mais maintenant, une nouvelle dynamique se déployait ; et la bourgeoisie montante allait avoir de plus en plus de mal à concilier sa propre Weltanschauung avec une doctrine religieuse où les notions de grâce, de prière et de Salut avaient une place centrale.

Concrètement, cette transition d’une société centrée sur Dieu à une société centrée sur le commerce, l’industrie et la recherche du profit ne s’est réalisée qu’à travers des modalités complexes et parfois très subtiles. Les prises de conscience ont souvent été lentes, des tentatives de conciliation ont eu lieu ; et puis il fallait compter avec l’inertie de ce que Marx appelle les superstructures. Mais un processus clairement orienté était enclenché. Celui qui devait mener d’un monde où dominaient les cathédrales à un monde où dominent les banques (aussi bien au sens social qu’au sens architectural de l’expression…). Pour l’histoire des idées et de la culture, les conséquences se révéleront cruciales. Dans les cités marchandes se manifeste en effet « une soif de connaissances pratiques ou théoriques autres que religieuses » [8]. Autrement dit, l’ascension du bourgeois « se manifeste également sur le plan intellectuel ». Ainsi s’exprime Yves Renouard, qui précise : « Une nouvelle culture laïque, bourgeoise, technique apparaît à côté de l’ancienne culture toute littéraire et d’expression latine dont les clercs avaient le monopole. »

Généralement, quand on parle de la naissance de « la science », ce contexte économique, social et culturel est laissé dans l’ombre. Car « la science » doit apparaître comme une activité pure et désintéressée, voire comme une aventure spirituelle. Il est d’ailleurs remarquable que la plupart des historiens des sciences, en France, se situent dans cette tradition idéaliste et analysent l’entreprise scientifique comme si les seuls intérêts de la Connaissance (avec un grand C) étaient en jeu. Au sens strict, ce n’est pas une « erreur ». Il est en effet évident que « la science » veut produire et produit des savoirs ; et que l’étude proprement épistémologique des méthodes et des résultats des diverses disciplines est à la fois possible et intéressante. Mais cette manière de concevoir l’histoire des sciences est extrêmement étroite et encourage une indéniable myopie culturelle (pour ne pas dire une idéologie mystificatrice…). On finit par oublier que « la science », considérée dans un large contexte historique, est inséparable d’un mouvement visant à la « rationalisation de l’existence » (selon une formule de Jacques Le Goff). Du point de vue pratique, pourtant, il se pourrait que cette complicité fondamentale entre l’entreprise « scienti­fique » et une entreprise proprement sociale soit lourde de conséquen­ces à plus ou moins long terme. Elle signifie que, à l’intérieur même de « la science », une certaine philosophie est à l’œuvre. Philosophie qui n’est pas toujours visible ; mais qui détermine largement les effets sociaux de ces fameuses connaissances dont tant de bons apôtres nous affirment la neutralité.

C’est pourquoi, selon moi, on ne méditera jamais assez sur un texte tel que celui-ci, dû à Yves Renouard : « Tous ces hommes d’affaires [de la fin du Moyen Age] ont en commun le désir de savoir, de comprendre, de voir clair. Pour être bien informés, assurément. Mais, en suscitant perpétuellement ce besoin, c’est une curiosité d’esprit essentielle que leur métier développe en eux. Ils éprouvent constamment le désir de connaître les faits et les événements pour en prévoir d’autres et en tirer profit. L’expérience suscite en eux la certitude que tout fait a une cause, que, pour prévoir, il faut d’abord savoir et que, en toutes circonstances, il est nécessaire d’avoir des données précises, exactes et complètes. Cette conscience profonde qu’une bonne information permettra l’action fructueuse par des prévisions judicieuses, c’est la démarche logique même de la pensée rationnelle. Les hommes d’affaires italiens du XIVe siècle agissent comme s’ils croyaient que la raison humaine peut tout comprendre, tout expliquer et diriger toute action ; ils ne l’expriment pas clairement mais leur comportement montre qu’ils le sentent sans le formuler : ils ont une mentalité rationaliste. » De là sortira « la science ». Mieux encore, c’est tout le développement de la société commercialo-industrialo-scientifico-technocratique qui est inscrit dans cette espèce de programme pratique qu’est le rationalisme bourgeois…

Le rôle moteur de la technique

Les partisans de la « science pure » ne baisseront pas les bras pour autant. Peut-être, en mettant les choses au mieux, admettront-ils que le bourgeois a été en quelque sorte la cause occasionnelle de « la science ». Mais ils nieront que les normes épistémologiques de cette dernière soient l’expression d’une philosophie particulière. Pour aborder ce problème de façon satisfaisante, il faudrait de très nombreuses pages. Du moins puis-je faire allusion à diverses lignes d’argumentation possibles. Par exemple, il est frappant de voir que les ingénieurs ont joué un rôle considérable (et généralement minimisé) dans la naissance de « la science ». Le fait est extrêmement significatif ; car il conduit à penser que, dès le départ, il y a eu une connivence profonde entre la technique et la science.

Il faudrait non seulement citer des « ancêtres » tels que Léonard de Vinci, mais des personnages dont nul historien des sciences ne saurait contester l’importance : Tartaglia (1499-1557), Benedetti (1530-1590), Stevin (1548-1620), etc. Dans notre culture, une barrière est établie entre l’histoire des techniques et l’histoire des savoirs dits « scientifi­ques ». Cela a pour effet de consolider le mythe de « la science pure » ; et de faire croire que les relations entre celle-ci et le domaine de la pratique sont purement accidentelles. Mais le bien-fondé de ce dualisme, dans la perspective d’une histoire un tant soit peu réaliste, est tout à fait discutable. Ainsi, remarque Bertrand Gille, « Il est parfaitement contraire à la vérité de dire que Simon Stevin fut un mathématicien dont on utilisa les talents comme ingénieur ; c’est bien un ingénieur de métier qui s’exerça à la pratique des mathématiques. Employé dans sa jeunesse comme comptable, et l’on retrouve ici un lien ancien, il entra plus tard dans le corps des ingénieurs des digues de Hollande. Son premier ouvrage avait été consacré à des tables d’intérêt et jamais les préoccupations pratiques ne le quittèrent. S’il fut en définitive bon mathématicien ‑ avec lui les mathématiques de la Renaissance atteignent leur point culminant ‑ c’est qu’il avait appris à poser en termes mathématiques les problèmes qu’on lui donna à résoudre. Sa mathématique est proprement un outil, et non une connaissance pure. La technique ne fut sans doute qu’un point de départ, mais elle apparaît là comme le moteur essentiel du développement scientifique » [9].

Il est certain que les mathématiques, en tant que telles, pouvaient se prêter à des théorisations « pures ». Et Bertrand Gille lui-même cite les exemples de Descartes et de Fermat. Mais il est remarquable que, lors de l’essor de « la science moderne », les préoccupations techniques aient été très souvent présentes même au coeur d’une discipline que l’on a pris l’habitude de considérer comme « formelle », comme « abstraite ». Pour la constitution de la physique, c’est tout aussi vrai. Chemin faisant, diverses connaissances venues des Grecs et des Arabes ont été réutilisées ‑ ce qui autorise, dans l’abstrait, à écrire une histoire des savoirs « purs ». Mais il est hors de doute que, dans l’élaboration effective de la science du mouvement (cinématique et dynamique), les questions posées par les artilleurs et diverses autres catégories de praticiens ont joué un rôle clé ; et que les « méthodes de pensée » elles-mêmes, comme le dit Bertrand Gille, se sont modifiées au contact des activités techniques.

Quant à Galilée, rappelons-le, il était non seulement un professeur, mais un ingénieur. Dans une perspective idéaliste, on peut le présenter comme le héros d’une révolution purement intellectuelle, purement cognitive. Mais enfin ce même Galilée se rattache à toute une tradition de praticiens ; et, comme par hasard, ses activités se sont déroulées entre deux cités, Florence et Venise, qui étaient des centres commerciaux particulièrement vivants. Non seulement il a reconnu sa dette envers les techniciens, mais il a pris des brevets et manifesté, dans le domaine de ses activités « scientifiques », un réalisme qu’on peut légitimement rapprocher du réalisme propre à la société qui l’entourait. Même dans un ouvrage aussi important que les Discours concernant deux sciences nouvelles, les intentions pratiques sont indissociables des intentions théoriques. Et ceci est d’autant plus clair que l’une des deux « sciences » en question est une science d’ingénieur au sens le plus fort du mot, à savoir la résistance des matériaux. Culturellement, Galilée sert à incarner « la science » en tant qu’activité théorique ; et il est tacitement entendu que la rationalité théorique a une valeur absolue. Mais, si l’on en croit Galilée lui-même, il semble que cette interprétation soit un peu courte. On pourrait tout aussi bien soutenir que la rationalité dite « scientifique » est consubstantielle à la rationalité économique des bourgeois florentins !

Qu’on lise par exemple Les mécaniques de Galilée, « ingénieur et mathématicien du duc de Florence ». C’est un ouvrage de « science », selon l’auteur lui-même. Mais où la théorie n’est pas séparable de la pratique. Dès le début, l’accent est mis sur « les commodités et les profits » qu’on tirera de ces spéculations. Car « l’utilité des machines est très grande » ; grâce à elles, « on évite les grands frais et le coût en usant d’une force inanimée ». Pour que le lecteur comprenne bien, quinze lignes plus bas revient l’affirmation : « La plus grande utilité des machines consiste à épargner la dépense. » Et le père Mersenne, en présentant au public français cet ouvrage de Galilée, souligne à son tour que la mécanique servira aux « ingénieurs et artisans ». C’est en effet une science de géomètres « qui savent les vraies raisons de toutes sortes de machines et qui peuvent prévoir les inconvénients et les obstacles de l’air, de l’eau et des autres circonstances ». Comme Francis Bacon l’avait dit et comme Auguste Comte le répétera, il faut avoir une science véritable pour prévoir et pour agir efficacement ; la théorie, dans son essence même, a vocation à donner du pouvoir. Et plus précisément du pouvoir économique. Par deux fois le père Mersenne le précise : il s’agit d’éviter les « dépenses excessives », les « dépenses inutiles ». Tout ceci, évidemment, pourrait servir à confirmer la proposition énoncée plus haut : « la science » n’est pas seulement dans la société, mais la société est présente dans la science même.

Ambitions culturelles des nouveaux entrepreneurs

Mais c’est peut-être une maladresse que de trop insister sur ces intentions explicitement utilitaristes. Cela risque en effet d’engendrer un contresens en faisant croire qu’il y a dans le principe une « science pure » ‑ et que le problème des « utilisations » peut être posé à part, comme s’il ne concernait que certaines circonstances historiques ou certains scientifiques particuliers. En outre, les interprétations faisant intervenir directement les motifs pratiques et économiques peuvent être taxées de marxisme simpliste. L’objection est classique : non, ce n’est pas le désir d’aider les capitalistes qui a engendré la magnifique « science » des Galilée et des Newton ! En un sens, cette remarque est juste. Du moins si elle signifie que Galilée et Newton, chaque fois qu’ils se penchaient sur une question, n’avaient pas en tête le souci d’apporter une solution immédiate à un problème pratique précis. En fait, « la science » s’est instituée comme une activité culturelle de portée générale, destinée à fournir des connaissances dans tous les domaines quels qu’ils soient ; c’est-à-dire même dans les domaines qui ne concernaient pas de façon immédiate la vie économique. On peut exprimer cela en disant que la bourgeoisie montante, indépendamment de ses projets strictement économiques, a suscité une nouvelle appropriation du monde sous la forme d’une nouvelle « science ». Socialement, un tel projet avait un sens ‑ et, à sa façon, une grande utilité. Mais pas une utilité purement matérielle. Il fallait pour ainsi dire éliminer le savoir dominant antérieur, celui des clercs.

De ce point de vue, il est exact qu’une vision purement économique de l’histoire des connaissances risque fort d’être inadéquate ; et qu’on s’expose à des déboires si on veut expliquer la moindre activité « scientifique » par les seules exigences de la pratique industrielle et commerciale… C’est pour cela que j’ai pris en compte certaines médiations fondamentales ; et tout spécialement le réalisme et le rationalisme propres aux nouveaux entrepreneurs. Dans la formation de ce réalisme et de ce rationalisme particuliers, les pratiques et les habitudes mentales qui caractérisent le capitalisme ont joué un rôle essentiel. Mais, ensuite, ces attitudes ont acquis une dignité culturelle propre et se sont diffusées dans tous les secteurs de ce qu’on appelle la vie intellectuelle. En deux mots, les changements économiques et sociaux qui ont abouti au précapitalisme et au capitalisme sont inséparables d’un changement de mentalité ; et, quand le pouvoir temporel a été aux mains de la classe bourgeoise, le pouvoir spirituel est lui-même passé sous le contrôle de cette classe. Ainsi s’explique que, sous des formes culturelles réputées nobles (littérature, art, science, etc.), cette mentalité réaliste et rationaliste soit omniprésente ‑ et pas toujours reconnue. D’où la nécessité de dépasser le pur économisme et d’analyser comment, de façon à la fois discrète et profonde, les valeurs propres aux nouveaux entrepreneurs se sont incarnées dans la culture en général et tout spécialement dans « la science » que l’on s’obstine encore à présenter comme pure.

Cette tâche, à mes yeux, est fondamentale. Ce qui ne veut pas dire facile. Elle consiste (ou consisterait) à montrer que « la science » elle-même met en œuvre, sous des apparences de neutralité et d’objectivité, une philosophie qui a des origines sociales et des conséquences également sociales. Encore une fois, il ne s’agit pas de montrer que chaque recherche est sciemment entreprise afin de rendre directement service aux industriels ou aux militaires. Cela se produit, certes ; et ce n’est pas sans importance. Mais, en s’en tenant à ce niveau d’analyse, on négligerait l’existence d’une dynamique socioculturelle beaucoup plus ample. Ce qu’il faut mettre en évidence, c’est que « la science » dans son ensemble fonctionne selon des normes ontologiques et méthodologiques directement dictées par une « vision du monde » bien déterminée.

L’obsession du quantitatif

Dans le cadre de cette postface, je ne peux entreprendre des analyses un tant soit peu complètes. Mais il est possible de donner une idée de ce qu’elles devraient être. Considérons par exemple l’importance accordée par « la science » à la quantification. Il y a de bonnes raisons de croire que cette procédure épistémologique a des racines sociales. Quantifier, c’est compter, mesurer, peser. Cela suppose qu’on ait des méthodes de calcul, des balances, tout un équipement matériel et mental qui permette de contrôler toutes les quantités (poids, surfaces, volumes, etc.) quelles qu’elles soient ; et, surtout, cela suppose qu’on ait décidé que la connaissance doit être quantitative… Or il se trouve que la période pendant laquelle a mûri « la science moderne » a été une période où la quantification avait une signification et une importance majeures dans la pratique sociale. Auparavant, il existait assurément des mesures ; et, dans les universités, l’arithmétique théorique était étudiée. Mais il semble à peu près évident que, dans le monde des ingénieurs et des entrepreneurs, la nécessité de quantifier s’est imposée avec une ampleur sans précédent. Bien que la formule puisse être jugée excessive, disons que la quantification est devenue une obsession socioculturelle. Gérer les stocks, vérifier les quantités livrées, calculer les entrées et les sorties, les gains et les pertes, tout ceci a pris rang parmi les compétences qu’il fallait absolument maîtriser. C’est ainsi que se sont créées des écoles spécifiquement destinées à la formation des commerçants, dans lesquelles l’enseignement des techniques de calcul avait une grande place. De proche en proche, cette pratique de la quantification engendra des perfectionnements. Ainsi le calcul des intérêts composés exigeait qu’on mît au point de nouvelles méthodes. Mais la valorisation des activités calculatrices n’eut pas seulement des effets sur les mathématiques ; elle modela les présupposés généraux de « la science ».

Ce goût du rationalisme quantificateur, en effet, contribua largement à faire naître une nouvelle conception de « la nature ». Dans la perspective antérieure, « la nature » était perçue comme un ensemble de forces agissant de façon quelque peu arbitraire. Vision de paysan, pourrait-on dire. Un jour il fait beau ; un jour il pleut. C’est comme ça, et il faut s’en accommoder. Tant mieux si « la nature », cette année, se montre généreuse et fait pousser de belles moissons ; tant pis si c’est l’inverse qui se produit. Mais, pour les représentants de la pensée calculatrice, cette idée d’une « nature » obéissant à ses propres caprices devint de moins en moins crédible. Étant eux-mêmes soucieux d’« ordre » et de « rationalité », ils transposèrent dans le monde physique ces exigences : la nature, comme le monde social, devait assurément obéir à un ordre « rationnel »… D’où le succès croissant d’une ontologie d’un autre type. Fini, la nature comme source de dons gratuits ; fini, les miracles. Désormais, « la réalité » devrait se plier aux normes des nouveaux praticiens.

Les divers principes de conservation, au fond, peuvent être présentés comme des triomphes de cette philosophie de boutiquiers et de banquiers. Dans une bonne comptabilité, rien ne se perd et rien ne se crée. La chose est de notoriété publique : si les entrées sont de 2.317.203,34 unités monétaires, les sorties sont également de 2.317.203,34 unités monétaires. Eh bien, dans la nature, c’est pareil ! Considérons le principe de la conservation de la matière : si une certaine  quantité de  matière est  mise  initialement  en jeu  dans un processus naturel, alors on doit la retrouver à la sortie. La nature elle-même, semblable au bourgeois, obéit spontanément aux exigences d’une saine gestion comptable. Comme toujours, on pourrait trouver des antécédents à cette idée de « conservation ». Mais il n’en demeure pas moins remarquable que ce soit dans une société faisant une large place au commerce qu’elle ait été érigée en présupposé fondamental. Tout s’est passé comme s’il avait fallu que les marchands aient acquis un grand pouvoir social pour que « la nature », enfin, devienne réellement l’objet d’une physique des « échanges ration­nels ». La notion d’énergie recevra à son tour le même traitement. Aujourd’hui encore, on peut voir clairement la trace de cette métaphysique d’épiciers dans une expression telle que « bilan énergétique ».

Galilée lui-même avait bien vu que la nature ne faisait rien gratuitement ; et que le but de la science était précisément de donner aux hommes le moyen d’utiliser les énergies naturelles à leur profit. On trouverait maintes marques de cet utilitarisme à l’intérieur même des énoncés considérés comme « scientifiques ». Considérons par exemple les notions de travail et de rendement, si couramment utilisées en mécanique et en thermodynamique. Elles concrétisent assez bien, me semble-t-il, l’espèce de transfert dont j’ai essayé de donner une idée sommaire : les préoccupations humaines sont pour ainsi dire projetées dans la nature. Et ce de façon si ambiguë qu’on finit par ne plus savoir pour qui il y a bon ou mauvais rendement : pour « la nature » en tant que telle, c’est-à-dire comme objet autonome étudié par la théorie pure ? Ou bien pour nous ? C’est-à-dire pour une humanité qui se définit essentiellement comme l’exploiteuse de cette même nature ; et qui, pour la connaître « objectivement », lui impose pour ainsi dire de l’intérieur ses propres schémas utilitaires…

Du point de vue strictement épistémologique, personne ne nie que cette passion de la quantification ait produit des réussites. Car « ça marche », comme le prouvent surabondamment nos téléviseurs et nos bombes, nos avions et nos ordinateurs. Significativement, d’ailleurs, les discussions sur la valeur de « la science » se terminent neuf fois sur dix par une référence à son efficacité pratique. Mais le plus fort, c’est que ce critère de l’efficacité est spontanément perçu comme le critère évident de la vérité. Car « la science », bien sûr, ne doit pas apparaître comme une entreprise foncièrement utilitaire ‑ ce serait déshonorant pour une corporation d’honnêtes chercheurs qui ne visent qu’à étendre le champ de nos connaissances pures. Mais un heureux hasard, comme toujours, a voulu que la vraie « science » soit expérimentale. C’est-à-dire merveilleusement accordée aux idéaux pratiques d’une société de marchands, d’industriels et d’ingénieurs.

« Savoir, c’est pouvoir »

Plutôt que de voir là une intervention des dieux, mieux vaut tenir compte, comme pour la quantification, des schémas à la fois mentaux et sociaux qui ont présidé à l’élaboration de la méthodologie expérimentale. Car l’expérimentation n’est jamais que la transposition, au niveau d’activités culturelles réputées nobles, des procédures de contrôle chères à des entrepreneurs réalistes ; et la liaison historique de « la science » avec le savoir pratique des ingénieurs est, ici encore, primordiale. Du point de vue d’une histoire de la « science pure », il est certes tentant d’insister sur la « révolution » qu’a constituée la « science » nouvelle d’un Galilée. Épistémologiquement, un grand pas était franchi. Pour employer une formule commode, il y a eu un saut qualitatif entre les connaissances des tout premiers artilleurs et la balistique « scientifique » de l’époque classique. Dans le premier cas, comme on se plaît à le répéter, il ne s’agissait que de recettes empiriques, mettant en relation (de façon très fruste) la portée du canon et la quantité de poudre utilisée, etc. Tandis que dans le second cas, avec l’apparition d’une véritable théorie, on entrait dans l’âge de « la science ». Soit ; du pur point de vue de l’épistémologie pure relative à la science pure, une telle distinction peut signifier quelque chose. Mais une très nette continuité n’en demeure pas moins perceptible entre le projet des praticiens et les structures mêmes de « la science » réputée authentique. Ainsi Léonard de Vinci n’a peut-être pas été un véritable homme de science. Mais, tout praticien qu’il était, il réclamait ardemment un savoir théorique, un corpus de connaissances rigoureuses et bien vérifiées. Et quoi qu’en disent certains historiens idéalistes, il est très clair que les travaux théoriques de Galilée et de ses successeurs se situent dans le prolongement direct de ce mouvement socioculturel. D’emblée, dans le choix même de ses sujets (cinématique, dynamique, hydraulique, résistance des matériaux, etc.) et dans le choix de ses procédures (quantification, expérimentation), la nouvelle « science » s’avère soumise aux exigen­ces principales de la société que l’on sait.

Auguste Comte et bien d’autres idéologues du « rationalisme bourgeois », plus tard, ont d’ailleurs explicité la signification pratique des lois que « la science » a pour rôle de mettre au jour. Car une loi scientifique peut être vue comme une pure connaissance : elle révèle une corrélation entre certains phénomènes. Le schéma est bien connu : si A, alors B. Ou encore, moins rudimentairement : si A varie de telle façon, alors B varie de telle façon. Mais ce langage théorique est immédiatement traduisible dans la perspective de l’action : si tu veux B, alors fait A, etc. Dire que « la science » est opératoire, c’est tout simplement désigner cette aptitude intrinsèque à fonder l’action efficace. Aptitude qui n’est pas due à un mystérieux hasard. Mais au fait que « la science » (c’est-à-dire la science occidentale) a été construite par des acteurs sociaux dont les schémas mentaux étaient spontanément « activistes ».

Par la suite, au terme d’un processus de division du travail, les professionnels de cette même « science » pourront bien s’imaginer qu’ils s’adonnent à une activité neutre. Il est fort vraisemblable que de nombreux chercheurs, aujourd’hui encore, croient de bonne foi qu’ils sont les agents désintéressés du progrès du savoir pur. Tout le système d’enseignement, à quelques rares détails près, est d’ailleurs organisé de telle sorte que cette croyance angélique soit maintenue. Mais le but de ce bref essai n’est pas de sonder les cœurs et les reins des scientifiques en tant qu’individus. Il est de s’interroger sur le sens social de l’entreprise « scientifique ». Dans cette optique, il semble légitime d’interpréter celle-ci comme obéissant de l’intérieur à un désir de puissance, à une volonté de domination et de manipulation. Désir et volonté qui ne s’expriment pas toujours en toute clarté (c’est le moins qu’on puisse dire), mais qui définissent son rôle effectif. Tout compte fait, Bacon et Descartes ont donc bien vu le coup… A savoir que les connaissances nouvelles dont rêvaient leurs contemporains devaient constituer un instrument d’action, au sens le plus large du mot. « Savoir, c’est pouvoir. »

Répétons-le, une telle conception n’implique pas un utilitarisme vulgaire, centré sur le succès à court terme. Seule « la science » la plus parfaite permettra à l’homme d’acquérir la puissance maximale. Ce qui revient à dire que l’empirisme doit être dépassé ; et qu’il ne faut pas craindre le détour de la théorie pour parvenir au but. Mais, cela étant bien compris, l’orientation générale n’en demeure pas moins nette : enracinée dans une certaine pratique sociale, « la science » elle-même a vocation pratique. Vocation qui se concrétise le plus naturellement du monde, entre autres, dans les alliances intimes et multiformes qui l’unissent à la technique. Comme l’écrivait en 1921 le physicien anglais Norman Campbell : « Science pure et science appliquée sont les racines et les branches de l’arbre de la connaissance expérimentale ; théorie et pratique sont inséparablement entremêlées ‑ et si on les écartait l’une de l’autre, on causerait un grave dommage aux deux » Harvey Brooks, professeur de physique appliquée à l’université Harvard et bon connaisseur en politique de la science, a souligné lui aussi, plus récemment, le caractère éminemment relatif de la distinction entre le pur et l’appliqué : dans un contexte donné, ces notions permettent sans doute de désigner certaines différences, mais en tant que catégories fondamentales elles « tendent à perdre toute signification ». Et Sir Solly Zuckerman, dans un rapport de 1961 sur l’organisation de la recherche et du développement, se montrait également affirmatif : « Il n’y a pas de démarcation tranchée entre une forme de recherche et une autre ; la recherche fondamentale et le développement sont pour ainsi dire les deux zones extrêmes et opposées d’un spectre continu. » Morris Goran, qui cite ces textes, en conclut à juste titre que la croyance à la « science pure » (comme complètement distincte de la technologie) est illusoire [10]. Du point de vue historique, ce jugement paraît tout à fait légitime.

Il est vrai que parfois, pour des raisons diverses, ces deux sœurs siamoises que sont la science et la technique donnent l’impression d’être disjointes. Et l’idéologie dominante, fût-ce au prix de quelques contradictions internes, encourage le bon peuple à ne pas y aller voir de trop près ! Mais qu’on se rassure : ils sont plus nombreux qu’on ne le croit généralement, les grands maîtres de la recherche pure qui sont payés comme consultants par l’industrie. L’étonnant, c’est que le mythe de la science pure ait la vie aussi dure ‑ cela en un temps où « la science », autour de nous, apparaît comme une fabuleuse fournisseuse de savoirs opératoires ; où elle se révèle indissociable de toute une série d’entreprises économiques ; et où la publicité la plus tapageuse est faite à propos des « révolutions » qu’elle doit engendrer demain. Bossuet, lui, y voyait plus clair. Dans son Sermon sur la mort, il savait mettre en évidence que la finalité de « la science » était de changer la face du monde. Car l’homme, selon l’Écriture, a été formé par Dieu « pour être le chef de l’univers ». D’aucuns discuteront la nécessité et la valeur de cette légitimation théologique de l’entrepreneur moderne. Mais, sur le fond, l’essentiel est dit.

Des experts, encore des experts, toujours des experts

Si bien dit, même, que le totalitarisme de « la science » apparaît déjà en filigrane dans ces augustes propos. Je prends ici l’expression en un sens aussi strict que possible : « la science » est totalitaire parce qu’elle tend à envahir tous les secteurs de la vie humaine. Pour le moment, cette invasion n’est pas encore complète. Si l’on veut avoir une idée approximative de ce que pourrait être une société totalement « scientifique », force est de recourir à des anticipations ; par exemple à celles, nombreuses, que nous propose la science-fiction. On connaît le schéma : une élite, détentrice du savoir, utilise celui-ci pour faire régner un ordre éminemment rationnel. Les individus ne sont plus que des numéros (vivent les mathématiques !) [11] ; et une manipulation générale, fondée sur le recours aux conditionnements les plus systématiques, est instaurée (vivent la psychologie et la neurophysiologie expérimentales !) [12]. Parfois, l’entreprise de domination se fait plus brutale encore : grâce à une ingénierie génétique perfectionnée, les êtres ne sont pas seulement contrôlés mais construits, en tant qu’organismes biologiques, selon les exigences d’une planification intégrale [13]. Ces choses-là, semble-t-il, ne sont pas pour demain. Mais constatons tout de même que ces sortes d’« expériences de pensée », comme disent les épistémologues, témoignent d’une certaine logique. Dès lors qu’on admet que « la science » est opératoire par essence, il est légitime (et peut-être même utile) de se représenter mentalement les conséquences d’une complète scientificisation de la société. Les auteurs de science-fiction, même s’ils accumulent les erreurs de détail et les exagérations fantastiques, ne font rien d’autre que d’explorer les plus évidentes potentialités de l’entreprise « scientifique ».

Regardons autour de nous. N’est-il pas déjà visible que « la science » tend à mettre la main sur un nombre croissant de pratiques sociales ? J’ai évoqué plus haut les multiples facettes de cette montée des savants et des experts ; je ne m’y attarderai donc pas. Mais sans doute faut-il la prendre au sérieux ; et d’autant plus au sérieux qu’elle s’opère en ordre dispersé et sous des apparences rassurantes. Nous butons, une nouvelle fois, sur une sorte de paradoxe. Le totalitarisme scientifique se manifeste de plus en plus efficacement ; mais, loin de se présenter comme une doctrine sociale, comme une philosophie, il se déploie candidement, naturellement… Mieux encore, au nom du bon sens ; et (c’est bien évident) dans l’intérêt de tous. Car nous avons des problèmes ; et il va de soi, dans notre société, que la science et la technique sont les instances les plus qualifiées pour nous donner les moyens de les résoudre. A Paris, le 15 octobre 1979, lors d’une séance publique des cinq Académies, le physicien Louis Leprince-Ringuet a fait retentir une fois de plus le grand refrain : « Il nous faut orienter résolument et efficacement notre activité en direction des sciences et des techniques… »

Le conseil est devenu tellement banal qu’on y fait à peine attention. Peut-être n’est-ce que le reflet innocent d’un processus déjà engagé ; et qui, pour suivre son cours, n’a guère besoin des déclarations académiques. Car ils sont prêts à tout prendre en charge, les experts. Le tiers monde a faim ‑ consultons les experts. Notre belle jeunesse se drogue ‑ consultons les experts. La violence s’étend ‑ consultons les experts. Les affaires vont mal ‑ consultons les experts. Vous sentez-vous inquiets ? Avalez des tranquillisants scientifiques. Vos relations amoureuses ne sont-elles plus ce qu’elles devraient être ? Allez voir les sexologues. Et ainsi de suite. Chaque difficulté engendre ses petits ou grands experts.

A l’heure actuelle, bien sûr, toutes les sciences et techniques qui devraient permettre de guérir l’âme, le corps ou la société ne sont pas encore parfaites. Et qui sait ? Il se pourrait que, parmi tous ces experts, les plaisantins et les imposteurs ne soient pas rares. Mais espérons, tenons bon. Et ne faiblissons pas sur le principe : de la science, beaucoup de science, telle est la voie qui, sûrement, nous conduira au Salut. L’homme de l’avenir, c’est le spécialiste ; et la société de l’avenir c’est une société où grouilleront des dizaines de milliers de spécialistes, toujours plus étroitement spécialisés et de plus en plus compétents. Comme ils seront très intelligents, ils se rendront d’ailleurs compte que l’excès de spécialisation engendre des méfaits. Alors naîtront des superspécialistes, les meilleurs de tous, qui se spécialiseront spécialement dans la science qui aura pour objet d’étudier les conséquences néfastes résultant de l’abus de la différenciation spécialisatrice. Et, avec un peu de chance, nous aurons sans doute des supersuperspécialistes qui, toujours mus par la rationalité et l’objectivité, s’occuperont de régler les problèmes engendrés par les superspécialistes.

Les experts que je viens d’évoquer ont, si je puis dire, le mérite d’être socialement repérables. Au nom de « la science », ils s’emparent de tout ce qui passe à leur portée et remplacent progressivement tous les anciens détenteurs d’un quelconque pouvoir moral ou social. Du moins avons-nous la possibilité de constater ce transfert de puissance : plus de curés, mais des sexologues ‑ plus de politiciens, mais des technocrates formés aux « sciences politiques » ‑ plus de représentants des classes dominantes, mais des économistes scientifiques (et donc au-dessus de tout soupçon). Quelques scientifiques ont pris soin d’expliciter ce mouvement historique. Mario Bunge [14], dans le genre, est l’un des meilleurs : « Tout ce qui relève de la nature et tout ce qui relève de la culture, y compris la science elle-même, pourra devenir objet de science. » D’où une sorte d’impérialisme : grâce à ses succès, la science a une grande « puissance d’expansion » (expansive power) ‑ « elle occupe maintenant des territoires antérieurement occupés par les humanités tels que l’anthropologie et la psychologie et explore continuellement de nouveaux territoires ». Ayant coiffé son casque colonial, ce même explorateur expose complaisamment ses ambitions. Grâce aux « techniques quantitatives », la physique a fait maintes découvertes dans le domaine naturel ; et ces mêmes techniques lui donnent le moyen « d’optimiser les bénéfices sociaux » qu’il est possible d’en tirer. Mais surtout, les physiciens disposent de savoirs et de méthodes qui leur permettent d’intervenir dans le fonctionnement même du système social. Écoutons bien : « Je ne vois aucune raison qui puisse nous empêcher de considérer la physique sociale comme une part de la physique appliquée… » Comme le disent I. Grabner et W. Reiter [15], qui citent ces textes, ces scientifiques-là sont de vrais « conquérants ». Et nombreuses sont les illustrations concrètes qui confirmeraient leur pouvoir grandissant. Mais le processus de scientificisation de la société est à la fois plus ample et plus profond que ne peuvent l’indiquer les déclarations des Bunge et consorts.

Car « la science » et « l’esprit scientifique », avec constance, travaillent partout à modifier nos conditions d’existence, nos manières de sentir et de penser. En principe, nous connaissons le sens général de cette transformation. Mais il n’est pas si facile d’en mesurer l’obscure puissance, d’en saisir toutes les ramifications. D’une certaine façon, l’éthique « scientifique » est donnée dès le départ ‑ c’est-à-dire depuis le triomphe des entrepreneurs. Mais on n’en finit pas de mettre au jour ses axiomes et ses implications. Pour s’y retrouver, en tout cas, ce ne sont pas les discours sur la rationalité et la neutralité scientifique qui fournissent le meilleur point de départ. Valéry, plutôt, a su résumer l’essentiel : « la science », c’est « l’ensemble des recettes qui réussissent toujours ». Et l’homo scientificus, c’est l’homme qui est décidé à toujours réaliser ce que cette même « science » lui montre comme possible. Peut-être est-ce le plus grand  commandement : du moment que tu peux le faire, fais-le. D’où l’importance des possibilités que révèle « la science ». En principe, l’homme demeure libre de les utiliser ou non. Mais, en fait, tout se passe comme si une perpétuelle pression était exercée afin que tous les pouvoirs offerts par le développement scientifique soient effectivement mis en oeuvre.

Cette dynamique, concédons-le, se heurte à divers obstacles ‑ à des résidus de morale judéo-chrétienne, par exemple, ou de sagesse paysanne, ou de philosophie humaniste. Mais, semble-t-il, elle constitue au jour d’aujourd’hui un phénomène majeur. Ce qu’on appelle le déclin des idéologies, finalement, doit peut-être être interprété comme un aspect du mouvement historique dont « la science » est à la fois l’expression la plus caractéristique et l’agent privilégié. On pourrait illustrer cela en se référant à des exemples particuliers. Soit la pilule. La question pourrait être : combien faut-il de déclamations pontificales pour faire contrepoids aux possibilités que cette découverte apporte ? Soit l’arsenal militaire moderne. Question : quelle est la signification réelle des discours sur la paix dans une société où s’épanouit royalement une « science » qui, depuis plusieurs siècles, a intériorisé un rêve de domination et d’exploitation (de la nature…) ? Mais, dans le présent contexte, l’accumulation de tels exemples risque fort de paraître superficielle. Simplisme pour sim­plisme, autant se référer à ce qui constitue sans doute la plus exemplaire des traditions « scientifiques » : le mécanisme.

Un vaste programme : le mécanisme

Le mécanisme, au sens étroit, c’est la philosophie qui s’est explicitée au début du XVIIe siècle et qui postule que tous les phénomènes naturels sont finalement explicables par référence à de la matière en mouvement. Initialement, le schéma fondamental est très simple : la réalité physique s’identifie à un ensemble de particules qui s’agitent et s’entrechoquent, à une immense circulation de petites boules de billard. La métaphore qui sert de base à cette philosophie est celle de la machine : le monde dans son ensemble se présente comme une sorte de système mécanique, c’est-à-dire comme un gigantesque assem­blage de particules qui agissent les unes sur les autres (tout comme les rouages d’un mécanisme d’horlogerie). Le but de « la science » est dès lors bien défini : quel que soit le phénomène étudié, il s’agit de mettre au jour un certain nombre d’éléments ultimes et de découvrir les lois qui président à leurs interactions.

Par la suite, la physique devenant plus complexe, cette conception de la nature s’est enrichie. Par exemple, l’existence de certains « champs » a été prise en considération ; et la notion de « matière » a elle-même subi divers remaniements. Mais l’idéal mécaniste est resté présent. De nos jours, même après l’élaboration d’une science de l’électromagnétisme, même après la formulation d’une théorie des quanta, l’image « mécaniste » demeure puissante comme fiction directrice : la nature, en son tréfonds, est une sorte de machine très complexe où matière et énergie, coopérant et interagissant sous diverses modalités, jouent le rôle de constituants ultimes. Tantôt on insiste sur les structures « matérielles » (voir par exemple les modèles de molécules construits à l’aide de boules et de bâtonnets) ; tantôt on insiste sur les aspects thermodynamiques, ou sur le rôle de certains champs de force. La perspective « mécaniste », élargie à un point que Descartes et Gassendi ne pouvaient imaginer, n’en demeure pas moins dominante. Il est très remarquable qu’un des domaines les plus sophistiqués et les plus « nouveaux » de la science moderne (celui des quanta) soit couramment désigné par une expression tout à fait « mécaniste ». Car, comme l’aurait dit le maréchal de La Palice, dans « mécanique quantique », il y a mécanique…

On peut exprimer l’importance de cette philosophie en la décrivant comme le programme général de « la science moderne ». Même s’ils n’interprètent pas toujours leurs activités en ces termes-là, les scientifiques travaillent depuis plus de trois siècles à étendre toujours davantage les explications de type mécaniste. En physique, la chose est assez évidente. Mais en biologie, même si les succès se sont fait attendre plus longtemps, la tendance est également très visible. Descartes avait d’ailleurs indiqué la voie en affirmant que l’organisme vivant n’est jamais qu’une machine spécialement compliquée faite de cordes et de tuyaux, de pompes et de soufflets. Grâce à la biologie moléculaire, à la génétique, à l’immunologie, etc., ce rêve d’une explication de la vie complètement mécanique semble être en voie de réalisation. Ce n’est pas par hasard que la double hélice de l’ADN est devenue une sorte de symbole culturel. Notre société ne s’y est pas trompée : les sciences de la vie, en faisant leurs les méthodes et les ambitions de la physico-chimie, ont enfin rendu possible une « science » véritable (c’est-à-dire mécanique) des plantes et des animaux, hommes compris. Désormais, un être vivant peut être vu comme un édifice moléculaire ; édifice formidablement complexe, certes, mais qui obéit mécaniquement aux lois de la physique. Nous voici donc pour ainsi dire rassurés : oui, comme l’avaient pressenti les initiateurs du programme cognitif de l’Occident, nous ne sommes que des machines, des automates… Beau succès « scientifique », admettons-le. Mais qui n’est sans doute pas innocent socialement.

Car ce qui se cache derrière la métaphore de la machine, ce n’est pas seulement un désir de connaissance pure mais tout un projet pratique de domination et de manipulation. Nous retrouvons ici le thème précédemment développé : « la science » est un instrument d’action, une entreprise opératoire. Alors, bien sûr, il y a les bons côtés de l’ingénierie biologique : comme on nous le dit et comme on nous le répète, il va être possible de faire travailler les bactéries pour leur faire produire des substances utiles. Tel est l’un des résultats logiquement obtenus par une théorie dont les structures mêmes correspondent aux exigences de l’efficacité pratique. Mais poussons l’analyse un peu plus loin, c’est-à-dire au-delà des calculs myopes sur les « avantages » et les « inconvénients » immédiats. Et nous rencontrons des questions beaucoup plus radicales. Par exemple celle-ci : dans une société où les êtres vivants seront de plus en plus conçus comme des machines, comme des objets manipulables, les bactéries seront-elles seules à être embrigadées et exploitées ? Ou encore : l’obsession mécaniste qui se manifeste dans « la science » et dans la société scientifique n’exprime-t-elle pas un projet latent de manipulation sociale généralisée ?

Demain, la société-machine…

Les défenseurs de la neutralité de « la science » répondent évidemment par la négative. L’argument est simple, comme toujours : c’est la société qui choisit les fins ‑ la science, tout au plus, fournit des moyens. Mais cette interprétation optimiste sous-estime certainement la signification de la philosophie mécaniste. La nature inanimée, d’abord, est devenue machine. Puis vinrent les animaux-machines ; puis les hommes-machines. Pourquoi pas, demain, la société-machine ?

A vrai dire, l’avènement d’une telle société peut être conçu sous des formes quelque peu différentes. D’autant plus que, en un premier temps, des tâtonnements seront inévitables. Par exemple, il est loisible d’imaginer que ce sont les « sciences sociales » qui fourniront les ingénieurs-experts propres à cette mécanocratie. Mais se pose alors une délicate question : devant la montée des biologistes-mécaniciens, les « sciences sociales » ne devront-elles pas s’effacer.- du moins en tant que disciplines autonomes ? A l’heure actuelle, il y a d’excellentes raisons de penser que les spécialistes des sciences de la vie ne vont pas rester inactifs, même en ce qui concerne la pratique sociale et politique. Et un coup d’oeil sur le passé, à cet égard, est riche d’enseignements. Il y a eu en effet une époque, pas si lointaine, où les idéologues de « la science » affichaient couramment et carrément leurs ambitions. Ambitions qui reflètent de façon lumineuse le dynamisme mécaniste dont je parlais il y a un instant.

Voici pour commencer un texte de J. Novicow qui date de 1910. Il constitue un document remarquable dont chaque ligne demande à être méditée : « La science est ce qu’il y a de plus auguste au monde. C’est notre dernière instance. Il n’y a rien au-dessus. Pour les esprits populaires, elle est comme la plus haute des déesses. Fort heureusement pour le genre humain, le prestige de la science augmente tous les jours. Et certes, plus la civilisation avancera, plus il augmentera encore. D’abord parce que la science fera des découvertes toujours plus nombreuses, plus profondes et plus surprenantes ; ensuite parce que les hommes, affranchis des conceptions mythologiques et enfantines, auront les esprits mieux préparés à recevoir les enseignements provenant de recherches positives, précises et exactes. Déjà l’autorité sans appel de la science n’est plus contestée par le grand public pour tout ce qui concerne les faits physiques et biologiques. Bientôt, sans doute, on fera te dernier pas, et l’autorité de la science s’imposera d’une façon aussi complète dans le domaine des connaissances sociales. Alors on arrivera à faire une politique rationnelle, comme on fait maintenant des machines électriques rationnelles, parce que construites uniquement sur des données positives et non sur les tendances subjectives des physiciens » [16]. On a bien lu : « la science » permettra de faire de la politique comme on fait des machines… Nous sommes donc les futurs rouages d’une mécanique sociale dont la rationalité sera totale. Il est à noter, au passage, que cette même rationalité permet à Novicow de dénoncer (objectivement !) les « erreurs socialistes ».

Un peu plus tard, dans un ouvrage intitulé La conception mécanique de la vie, le biologiste Jacques Loeb [17] envisageait expressément un avenir où « l’ensemble de tous les phénomènes vitaux [serait] exposé sans ambiguïté en termes physicochimiques ». Se transportant dans ce monde où « la science » aurait pleinement réalisé son idéal mécaniste, il concluait imperturbablement : « Notre vie sociale et éthique devra [alors] recevoir une base scientifique et nos règles de conduite devront être mises en harmonie avec les résultats de la biologie scientifique. »

En 1917, dans sa Biologie humaine, le Dr Grasset s’interrogeait : « Au nom de quoi peut-on imposer les préceptes de la morale aux hommes et aux peuples ? » La réponse est d’une complète transparence : « Il n’y a qu’une autorité actuellement indiscutée : c’est la Science, j’entends la science positive et expérimentale. (…) C’est au nom de la Biologie humaine qu’il faut enseigner et imposer la morale aux individus et aux nations, si on veut donner à cette morale, sociale et internationale, une base et une autorité absolument indiscutées et nécessairement reconnues de tous. » Le totalitarisme scientifique est ici particulièrement net. « La science » n’est pas seulement présentée comme une source de connaissances utiles concernant notre vie morale et sociale ; elle devient le fondement de dogmes qu’il faut imposer aux individus et aux nations.

Toujours au début du XXe siècle, un autre biologiste français proclamait la toute-puissance théorique et pratique de « la science ». Il s’agit de Félix Le Dantec, auteur aussi fécond que catégorique : « Il n’y a de vérité que scientifique ; hors de la science, on ne peut employer le mot vérité sans abus. » Ce qui allait de pair avec une réaffirmation de l’absolue compétence des biologistes pour tout ce qui touche aux affaires humaines : « Je reste convaincu que l’étude des hommes, comme celle de tous les autres êtres vivants, est du domaine exclusif de la Biologie. » Aujourd’hui, c’est-à-dire à une époque où les sciences biologiques commencent à devenir opératoires, de tels propos ont repris toute leur valeur.

Pensons par exemple au récent rapport de François Gros, François Jacob et Pierre Royer [18]. Valéry Giscard d’Estaing, dans la lettre où il demandait à ces trois spécialistes d’entreprendre une enquête sur les sciences de la vie et la société, exprimait clairement les enjeux : « Les progrès récents des sciences de la vie laissent entrevoir le rôle éminent que la biologie va tenir dans l’évolution de la société, et les transformations qu’elle provoquera jusque dans les modes d’existence et de pensée. » Et le président de la République précisait : « De même que les sciences physiques contribuent à façonner l’organisation sociale et industrielle (…), de même les sciences de la vie sont appelées à exercer une influence déterminante, en particulier par leurs incidences sur la médecine, la pharmacie, la chimie, l’agriculture, l’alimentation, la production d’énergie et la protection de l’environne­ment. » Mais cette dernière liste est assurément trop étroite. La biologie occidentale, historiquement, apparaît comme une force destinée non pas seulement à améliorer la médecine, l’agriculture, l’aménagement du milieu naturel, etc. ; mais à influer directement sur notre vie culturelle, morale et politique. Les auteurs de ce rapport admettent d’ailleurs expressément que la biologie va probablement « apporter des changements dans notre société et nos mœurs ». Ce qui les amène à poser le problème général : quel rôle va jouer cette discipline scientifique dans le développement social ? La réponse est prudente et (bien sûr) rassurante : les biologistes n’ont ni la possibilité ni l’intention de dicter aux populations des normes éthiques ou politiques ‑ « ils ne peuvent que constater les conditions de possibilité des évolutions dont ils se bornent à repérer les termes ». Il est même précisé que, « contrairement à ce que laisse souvent entendre une presse à sensation, la biologie ne produira ni monstres ni miracles ».

Théorie et pratique de la biologie

On peut penser que cette mise en garde vise des journalistes tels que Gordon Rattray Taylor [19] et Gerald Leach [20]. Le premier présente les découvertes de la biologie moderne et insiste sur leur signification « prométhéenne » : désormais il est possible de modifier l’homme, d’imaginer une guerre génétique, etc. Et, croyant constater que les conséquences sociales de la « révolution biologique » pourraient être désastreuses, il se déclare partisan d’un sévère contrôle de la recherche. Quant à Gerald Leach, il développe largement, là encore, le thème de la puissance de la biologie et de la médecine. Leach, finalement, montre que les fameux succès de « la science » sont indéniables, mais susceptibles de devenir dangereux ; un contrôle social, affirme-t-il à son tour, est nécessaire. Le défaut de ces sortes d’ouvrages, si on en croit le rapport Sciences de la vie et société, c’est qu’ils exagèrent et dramatisent inutilement les pouvoirs de « la science » ‑ et donc les problèmes sociaux posés par son utilisation. Soit. Mais ce qui me frappe, c’est que le rapport Gros-Jacob-Royer et les journalistes en question s’appuient finalement sur la même philosophie. Celle selon laquelle « la science », en son fond, est neutre. Le désaccord porte alors sur l’ampleur des moyens fournis par « la science », sur les risques de catastrophes, sur les accidents éventuels, etc. Mais, dans les deux cas, la conclusion pratique se résume en un appel à la vigilance. La société, de l’extérieur, doit veiller au bon usage de « la science ». Comme le dit le rapport Gros-Jacob-Royer : « C’est à partir d’une certaine idée de l’homme qu’on peut utiliser la biologie au service de celui-ci. A elle seule la biologie ne peut rien. »

Cette dernière phrase, précisément, me pose un problème. Est-il si clair que « la biologie, à elle seule, ne peut rien » ? Cela est tranquillement énoncé comme s’il s’agissait d’une évidence parfaite que tout homme de bon sens se doit d’accepter. Or, dès lors qu’on est conscient de la philosophie mécaniste qui anime la biologie occidentale, cette évidence devient plutôt trouble. Bien sûr, l’idée abstraite de « biologie » ne peut rien ‑ de même que l’idée d’ « homme », en tant que telle, est incapable de marcher et d’agir… Mais la biologie, en tant qu’institution, est d’emblée intégrée à une entreprise opératoire. Soit directement, dans la mesure où elle vise à lutter contre les maladies ou à améliorer les espèces (moutons, porcs, hommes, etc.). Soit indirectement, en tant que productrice de savoirs analytiques et expérimentaux, conçus systématiquement dans l’optique d’une action possible. Karl Pearson, dans sa Grammaire de la science [21], ne s’y trompait pas : toute vraie « science », en Occident, est un moyen d’action potentiel. Les chercheurs, parfois, ne le savent pas. Mais le système le sait pour eux. Le schéma qui consiste à dire : la biologie est neutre, c’est seulement au stade de l’utilisation qu’intervient une « idée de l’homme » ‑ ce schéma m’apparaît comme trop simplificateur. Déjà, dans sa texture même, la biologie occidentale est liée à un programme d’action ; déjà, par sa manière de concevoir l’explication du vivant, elle privilégie un certain type d’anthropologie, une certaine vision de l’homme.

Ainsi on parle beaucoup des progrès que doit faire la neurophysiologie : nous connaîtrons de mieux en mieux notre cerveau, le fonctionnement de la « machine nerveuse », etc. Progrès théorique ? Je veux bien, Mais qui se présente en même temps comme un progrès pratique. Car tout le monde le sait : ces connaissances serviront à accroître le pouvoir de l’homme sur l’homme. Certes, l’exercice de ce pouvoir pourra revêtir des formes assez variées. Mais la vocation de la neurologie à engendrer une nouvelle gamme de manipulations est en quelque sorte un fait brut et massif qui, en lui-même, a un sens philosophique et social. Qu’on le veuille ou non, la biologie occidentale peut quelque chose ; exactement comme la physique a pu la bombe atomique… Affirmer la neutralité de la science, c’est nier l’espèce de logique opératoire qui lui est immanente.

De ce point de vue, il est plaisant de noter l’existence d’une lutte qui, en apparence, est seulement verbale. Comme on sait, les biologistes font aujourd’hui des « manipulations génétiques ». Autrement dit, ils disposent de techniques expérimentales qui leur permettent de jouer avec les gènes, d’introduire dans un chromosome un fragment d’ADN qui lui était étranger, etc. Mais justement, les puristes de « la science » refusent qu’on parle de manipulations génétiques. Car ce serait reconnaître l’essence opératoire de leurs travaux ; ce serait admettre que, dans la biologie « pure » elle-même, est présente la possibilité d’agir sur la matière vivante et de la transformer. Aussi préfèrent-ils parler de « recombinaison de l’ADN » ! Cela fait plus objectif, plus neutre. Mais l’ambiguïté demeure ; et elle est instructive. Qu’importe en effet cette volonté d’exorciser le spectre de l’utilitarisme ; le vrai, c’est que la « recombinaison », même dans un laboratoire de recherches expérimentales, est déjà prométhéenne. Et que personne, en fait, ne s’y trompe. Sauf ceux qui ont absolument envie de s’y tromper.

Des remarques analogues pourraient être faites à propos de « la science » dans son ensemble. On peut trouver de bons prétextes pour nier son orientation, sa philosophie pragmatique. Mais cette magie incantatoire ne suffit certainement pas à modifier sa nature profonde. Dans le laboratoire, l’entrepreneur et le technocrate sont chez eux ; et toujours virtuellement présents. En s’appuyant sur des textes émanant de scientifiques, on pourrait même établir que tout le champ de la pratique sociale est (au moins potentiellement) un champ d’expérimentation. Car, selon le mot de Fermi, le lancement d’une bombe atomique peut être vu comme une « belle expérience ». Et la nature elle-même, si l’on en croit maints biologistes, n’est jamais qu’un énorme laboratoire [22]. Ces aveux en disent long, si on y réfléchit bien ; et constituent des avertissements qu’il serait imprudent de négliger. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France (7 mars 1980), le chimiste Jean-Marie Lehn a défini sa science comme une « sociologie des populations moléculaires ». Vue prometteuse. Mais envisageons la réciproque ! Il ne serait pas invraisemblable que la sociologie, un de ces jours, devienne une chimie des populations humaines…

« Organiser scientifiquement l’humanité »

Ernest Renan était seulement un représentant de ce que nous appelons les « sciences molles ». Mais, avant de dire un mot de la sociobiologie, il me paraît très opportun de citer quelques lignes où il a magnifiquement exprimé le totalitarisme et l’opérationalisme de « la science ». Dans L’avenir de la science, il proclame en effet « le droit qu’a la raison de réformer la société par la science rationnelle et la connaissance théorique de ce qui est. Ce n’est donc pas une exagération de dire que la science renferme l’avenir de l’humanité, qu’elle seule peut lui dire le mot de sa destinée et lui enseigner la manière d’atteindre sa fin ». Arrive alors cette phrase, dont les premiers mots sont méthodiquement imprimés en capitales dans l’original : « organiser scientifiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention. » Car c’est bien évident : « La science seule peut fournir à l’homme les vérités vitales sans lesquelles la vie ne serait pas supportable ni la société possible. »

Délire ? Ce n’est pas si sûr. Même quand Renan explique dans ses Dialogues philosophiques que « la science est le grand agent de la conscience divine », il se pourrait bien qu’il clame tout haut ce que beaucoup de scientifiques occidentaux ont la discrétion de penser tout bas… A savoir que, grâce à leurs connaissances, il sera possible d’engendrer une humanité nouvelle et de guider son développement. « Jusqu ’ici, en effet, les progrès de la conscience ne se sont faits que par les simples forces de la nature, par un instinct peu différent de celui qui préside à la naissance de l’animal. La réflexion savante y pénétrera un jour. La science opérera la réforme du monde instinctif. » Il est peut-être abusif de dire que « la science » remplacera Dieu. Du moins les scientifiques (et c’est déjà beaucoup) sont-ils destinés à transfor­mer le monde. Grâce à la théorie, ils acquerront une connaissance intégrale de l’univers ; et ils disposeront d’une force pratique « dont la puissance ne saurait être calculée ».

Tout ceci est conforme à la grande maxime du mécanisme : on ne connaît bien que ce qu’on peut construire soi-même. D’où une dialectique et un mouvement en avant qui conjuguent intimement le faire et le savoir. On fait parce qu’on sait. Mais inversement on sait parce qu’on fait ; et la synthèse, après l’analyse, sert à prouver qu’on a la connaissance juste. La synthèse finale et idéale, celle qui manifestera que « la science » est parfaite, ce sera l’édification même d’un nouveau monde. D’un monde qui sera à la fois totalement artificiel et totalement humain. C’est d’ailleurs à ce moment-là seulement que « la science » sera irréfutable : tout étant conçu et construit par l’homme, une sorte de transparence régnera. Comme le pouvoir pratique des experts s’exercera partout, toutes les résistances et les opacités qui caractérisent encore « la réalité » s’évanouiront. La rationalité scientifique ne sera plus un mythe épistémologique, mais un état de fait, conçu et imposé par une élite ad hoc.

Certains auront peut-être envie de protester : Renan exagère, Renan n’a rien compris, jamais de vrais « scientifiques » n’oseraient proférer de semblables énormités. Il faut pourtant noter, très empiriquement, que ce dernier énoncé est inexact. Ainsi Marcellin Berthelot (1827-1907), grand mandarin et de la chimie et de la Troisième République, explicitait au début de ce siècle une enthousiaste conception de « la science ». Aucun mot n’était trop fort pour décrire ses bienfaits, ses promesses théoriques et son efficacité. « La science » change le monde ; « la science » est le moteur de l’industrie ; « la science » donne aux individus une puissance centuplée. Plus encore, elle engendre « une nouvelle conception de la destinée humaine » ; et les notions et doctrines « qu’elle déduit des faits constatés (…) tendent à devenir les bases purement humaines de la morale et de la politique de l’avenir ». Le totalitarisme scientifique est assumé et affirmé dans toute sa splendeur : non contente d’être un utile instrument, « la science (…) réclame aujourd’hui la direction matérielle, la direction intellectuelle et la direction morale des Sociétés ». Cette apparente naïveté peut faire sourire. Mais Berthelot n’était pas fou. Tout au plus imprudent. Ses propos, loin d’être des divagations arbitraires, expriment la signification d’un mouvement historique réel. Admettons qu’il y a quelque chose de paranoïaque dans ce totalitarisme. Mais la question mériterait alors d’être posée : cette paranoïa est-elle celle de l’Individu Berthelot ? Ou n’est-elle pas plutôt immanente à l’entreprise scientifique elle-même ? Le biologiste Cyril Dean Darlington (1903-1981), en 1948, n’hésitait pas à dire que les problèmes politiques les plus graves pouvaient être résolus « par les méthodes exactes de la biologie »…

La sociobiologie, discipline omnipotente

Le cas de la sociobiologie apporte là-dessus une certaine lumière. En principe, il ne s’agit que d’une discipline « scientifique » de type classique. Faire de la sociobiologie, c’est essayer d’expliquer sur des bases biologiques les comportements sociaux de tous les êtres vivants quels qu’ils soient. Pourquoi pas ? Du point de vue de la connaissance dite pure, il n’y a pas de sujets interdits. Rien n’empêche donc de concevoir une théorie générale, fondée sur la génétique, l’écologie, l’éthologie et le néo-darwinisme, qui rendrait compte de l’organisation des insectes dits sociaux, des comportements dits altruistes, du tabou de l’inceste, etc. Les profanes, en principe, n’ont d’ailleurs pas à s’en mêler. Seuls les « scientifiques » sont compétents pour apprécier la valeur des théorisations sociobiologiques. Dans le cadre de la division du travail qui nous est familière, tout est simple ou devrait l’être : ce sont les critères de l’objectivité scientifique qui diront si oui ou non les mêmes schémas s’appliquent aux fourmis, aux ratons laveurs, aux espadons, aux babouins et aux hommes.

Seulement voilà, il se trouve que le principal promoteur de la sociobiologie actuelle, l’entomologiste américain Edward O. Wilson, manifeste des ambitions qui rappellent étrangement celles que nous trouvons chez les Renan, les Haeckel, les Berthelot et tous leurs semblables. Car ce n’est pas moi qui le dis, mais Wilson lui-même : la sociobiologie n’est pas seulement une théorie, mais le fondement privilégié d’une universelle compétence morale et politique. Jusqu’ici, les hommes se fiaient aux religions, aux philosophies, aux idéologies politiques. Maintenant c’est fini. Les sociobiologistes sont habilités à devenir (et doivent pratiquement devenir) les experts d’une nouvelle « planification » de la société, les organisateurs d’un monde enfin rationnel. Comme le dit textuellement Wilson, les sociobiologistes sont les « nouveaux moralistes ». Grâce à leurs connaissances (et en particulier grâce à la génétique), ils sont ‑ ou seront demain ‑ capables de déterminer quelle est la meilleure « trajectoire historique » que doit suivre l’humanité. Soulignons-le, même les « sciences humaines » sont mises au pas ; elles ne pourront subsister légitimement qu’en se subordonnant à la sociobiologie. Cette dernière, en effet, est la seule détentrice du vrai savoir. C’est-à-dire d’une « science » des gènes [23] ‑ et spécialement des gènes qui (selon Wilson) contrôlent nos comportements.

L’articulation de la nouvelle théorie avec la grande tradition mécaniste est d’ailleurs très claire : les réalités fondamentales, en tout domaine, doivent relever d’une explication de type physico-chimique. D’où la réapparition, chez les sociobiologistes, de la métaphore de la machine. L’homme est une mécanique compliquée ; mais une mécanique tout de même, dont les grosses molécules que sont les gènes constituent les rouages ultimes. Il est crucial de souligner que les individus eux-mêmes ne sont plus considérés comme les acteurs principaux des phénomènes biologiques : ils sont seulement les « machines à survivre » que les petits gènes (malins comme tout) ont « programmées » pour assurer leur propagation [24]… Ce qui est important, c’est ce qui se passe au niveau des gènes. La morale et la politique, très logiquement, se réduisent donc à une bonne gestion du pool génétique. Quant à la nature humaine, c’est l’ensemble « des règles d’apprentissage, des renforceurs émotionnels et des boucles de rétroaction hormonale qui guident le développement du comportement social dans certaines voies plutôt que dans certaines autres ».

Le caractère opératoire de cette conception est évident, me semble-t-il. Toute la « science » des sociobiologistes de type wilsonien débouche sur un vaste projet de manipulation sociale. On en trouverait cent confirmations dans l’ouvrage de Wilson lui-même qui a pour titre On human nature [25]. Par exemple, il nous est annoncé que, un de ces jours, l’ingénierie génétique permettra de résoudre les grands problèmes sociaux. Il suffira d’injecter à l’humanité des gènes d’abeilles ou de gibbons. Mais peut-être l’essentiel ne se trouve-t-il pas dans ces précisions techniques apportées par Wilson lui-même. Bien plutôt, il s’exprime dans l’orientation générale de cette philosophie biologicosociale qui n’a qu’un objectif : organiser « scientifiquement » l’humanité afin de lui imposer une « trajectoire historique » conforme à l’intérêt des gènes.

Une telle doctrine soulève une foule de questions ‑ non seulement d’ordre épistémologique, mais d’ordre pratique. Je me contenterai, faute de place, de renvoyer à un article que j’ai écrit sur le sujet [26] et de formuler quelques remarques. Notons par exemple que le physicien Richard Feynman, dans un Cours de physique très connu et largement diffusé (1963), donne une franche caution au « réductionnisme mécaniste » qui sert de base à la sociobiologie wilsonienne. Car, déclare Feynman, « tout est fait d’atomes » ; et ceci constitue une « hypothèse clé » qui est absolument fondamentale en biologie. « Tout ce que les animaux font, les atomes le font. (…) Il n’y a rien, dans le domaine de la vie, qui ne puisse être compris à partir de cette idée : les êtres vivants sont faits d’atomes qui obéissent aux lois de la physique. » Une telle déclaration montre que l’idéal mécaniste du XVIIe siècle est toujours présent. Ainsi est confirmé un mot de Bunge que j’ai déjà cité : tout relève de la physique. Et une vision « scientifique » du monde est une vision qui interprète tout en termes de petites particules fondamentales. La vie, entre autres, doit être comprise dans le cadre de cette ontologie ; plus on analyse les êtres vivants et plus on les perçoit comme des édifices physico-chimiques, mieux on les connaît. Même les comportements les plus complexes, si l’on en croit Feynman, relèvent d’une explication « atomique ». Et ce n’est pas John Desmond Bernal (cristallographie et prix Lénine de la paix en 1953) qui dira le contraire. Selon lui, en effet, la vie est l’auto-actualisation continuelle, progressive et multiforme des potentialités immanentes aux structures électroniques des atomes… Cette remarquable définition de la vie, hélas, ne se laisse pas facilement traduire en français courant. La voici donc dans l’original anglais : « Life is a partial, continuous, progressive, multiforme and conditionally interactive self-realisation of the potentialities of atomic electron states » [27].

Ce « physicalisme », dans le principe, légitime toutes les interprétations biologiques qui valorisent le rôle des atomes et des molécules. Il explique, en particulier, l’espèce de culte dont la génétique fait l’objet à l’heure actuelle. L’ADN (c’est-à-dire la molécule d’acide désoxyribonucléique) devient l’équivalent de la « pierre philosophale » [28]… Car son rôle, dans les phénomènes d’hérédité, est primordial. La « double hélice » prenant valeur de symbole, confirme que le secret de la vie peut et doit être raconté dans le langage des molécules. Et le fait est que, du point de vue de « la science », cette métaphysique analytique et mécaniste s’est révélée féconde. Il est bien normal, en conséquence, que des sociobiologistes comme Wilson s’efforcent d’aller plus loin, encore plus loin. Opérer une complète « réduction » des phénomènes sociaux en termes physico-chimico-génétiques, c’est un idéal conforme aux plus vieux désirs de « la science » occidentale. Nul ne peut vraiment dire, aujourd’hui, jusqu’où ce programme pourra mener. Du strict point de vue épistémologique, contrairement à ce que pensent certains, il n’est pas sûr que son triomphe soit assuré. Sur le plan idéologique, en tout cas, le sens de l’entreprise est assez apparent : il s’agit de faire subir une radicale dévaluation aux activités proprement humaines et sociales. Généralement, cet objectif n’est pas présenté en des termes aussi crus que ceux que j’emploie ici ; et diverses précautions verbales servent à atténuer la brutalité de ce physicalisme biologique. Mais la logique fondamentale de ce grand projet est très nette ; on peut la résumer simplement en distinguant trois temps.

L’atomisation des phénomènes sociaux et culturels

Premier temps : Wilson présuppose que la vie sociale se réduit à une somme de comportements individuels. (Cette première réduction, bien sûr, est discutable ; car il n’est aucunement prouvé qu’on puisse expliquer toutes les institutions et toutes les activités sociales comme résultant de l’addition des comportements individuels.)

Deuxième temps : les comportements sociaux sont à leur tour considérés comme essentiellement conditionnés par les gènes ‑ qui sont les entités biologiques fondamentales. (Cette seconde réduction, elle non plus, n’est pas évidente ; car « la science » ne sait presque rien, en fait, sur les bases génétiques de l’altruisme, du conformisme, etc.)

Troisième temps : les physiciens du type Feynman interviennent pour prendre les gènes en charge, si l’on peut dire, et pour les soumettre aux pures lois de la physico-chimie. La grande réduction est ainsi opérée. Et les spécialistes des « sciences dures » restent maîtres du terrain.

Non seulement les phénomènes culturels et politiques sont pulvérisés (au sens strict) ; mais tout l’univers humain subit une impitoyable métamorphose. Au départ, il y avait le monde de la vie, au sens banal et naïf que les non-scientifiques donnent à l’expression. Un monde parfois gai et parfois triste, où les hommes éprouvent des sentiments et des émotions, où ils cherchent leur voie, aiment, luttent, etc. Puis arrive « la science », neutre et objective : il ne reste plus que des atomes, encore des atomes, toujours des atomes. Et des experts en atomes, qui nous enseignent, toujours neutres et objectifs, que nous devons vivre « scientifiquement » ; à savoir comme des conglo­mérats d’atomes, comme de gros édifices moléculaires dont ils sont seuls à connaître la vraie nature. Curieusement, nos nouveaux maîtres spirituels nous font revenir à la vieille affirmation biblique : l’homme est poussière et redeviendra poussière…

La signification pratique de l’opération n’est que trop visible : c’est une biocratie qui s’annonce ‑ c’est-à-dire l’établissement d’un régime social dominé par les experts en biologie. Version nouvelle d’une utopie scientiste déjà ancienne. Pensons par exemple à Claude-Henri de Saint-Simon, grand précurseur de toutes les technocraties. D’après lui, il devait être possible de purifier la politique de tout arbitraire : plus d’opinions personnelles, plus de programmes politiques fondés sur des philosophies dérisoires ‑ mais seulement le règne de « la science ». Auguste Comte et bien d’autres reprendront l’idée : construire une « physique sociale » montrant rationnellement la voie à suivre. Le marxisme lui-même, lorsqu’il se présente comme détenteur d’une « science » du devenir historique, témoigne de cette ambition scientiste. A l’heure actuelle, c’est la biologie qui prend le relais ; et il n’est pas possible de prédire jusqu’où s’exercera sa puissance. Mais la leçon que nous donne Wilson a une portée générale : loin d’être une regrettable et exceptionnelle « bavure », son sociobiologisme exprime une tendance inscrite dans ce qu’on appelle parfois « l’esprit scientifique ».

En fait, Wilson devrait être félicité. Car, comme Comte a pris soin de le noter, le mouvement qui porte « la science » à étendre à la direction de la société les méthodes qui ont permis de maîtriser la nature n’est pas toujours explicité. Il y a bien une sorte de plan ; mais qui peut être suivi « sans jamais avoir été combiné ni même senti par personne ». Grâce aux déclarations de Wilson et de ses semblables, au moins, on est en situation de voir ce qu’est le totalitarisme socioculturel de « la science ». Au passage, il est expressément affirmé que le savoir et la politique sociobiologiques incarnent le véritable « matérialisme scientifique ». On se prend à rêver d’une situation idéale où tous les spécialistes, imitant les sociobiologistes militants, expliciteraient les présupposés de leurs recherches et procéderaient à l’examen de leurs conséquences proches ou lointaines… Mais c’est précisément l’occasion de redire que notre système d’enseignement et de recherche, en pratique, fait obstacle à tout projet de ce genre. Il est entendu que « la science » est pure et qu’elle doit le rester. Ce serait une atteinte à l’objectivité si un chercheur osait préciser noir sur blanc, dans une communication « officielle », ses divers présupposés philosophiques (aussi bien épistémologiques que sociaux). On connaît les conséquences : c’est dans une littérature marginale (et essentiellement mandarinale) que se révèlent des fragments de la métaphysique de nos « savants ». Ainsi les apparences sont sauves. A la limite, le « cas Wilson » sert d’alibi : par son impureté même, il apporte la preuve pratique que les autres scientifiques, eux, sont purs.

Si les scientifiques seuls étaient concernés, il n’y aurait que demi-mal. Mais « la science » concerne tout le monde, qu’on le veuille ou non. Et c’est pour cela qu’il est important d’expliciter sa signification sociale. Il faut l’avouer, l’entreprise n’est pas facile à mener de façon totalement convaincante ; nulle part n’existe un texte fondateur qu’il suffirait de déchiffrer une fois pour toutes. De façon délibérément lourde, j’ai choisi de mettre l’accent sur la nature opératoire de l’entreprise « scientifique », sur la volonté de puissance qui l’habite. Par expérience, je sais que ces sortes de discours sont presque toujours trop démonstratifs ‑ ou trop peu démonstratifs ! Trop démonstratifs pour ceux qui sont déjà convaincus de la vocation manipulatoire de « la science » (et, heureusement, cette catégorie tend à croître…). Trop peu démonstratifs pour ceux qui se sont juré de croire à la pureté de cette même « science ». Cette situation est courante, aussi bien au Café du Commerce que dans les discussions philosophiques. Et puis, même si on admet que notre « science » a été fondamentalement déterminée par des ambitions d’entrepreneurs, ne convient-il pas d’envisager par exemple l’hypothèse d’une lente transformation ? Qu’est-ce qui prouve que, petit à petit, « la science » ne va pas se conformer à une autre philosophie, moins brutale et moins dominatrice ?

Effectivement, une telle possibilité peut être envisagée. Et je suis même de ceux qui souhaitent qu’elle devienne réalité. Car je ne crois pas que la solution, s’il en existe une, consiste à recréer volontairement un nouvel âge des cavernes ou je ne sais quel paradis primitif. Mais théorie et pratique sont intimement liées. Ce qui signifie que « la science » ne peut se transformer réellement que si « la société » elle-même se remet en question et opère de nouveaux choix fondamentaux. N’espérons donc pas que « la science », grâce à je ne sais quel pouvoir spécial, va se muer demain en une nouvelle divinité tutélaire et nous convertir à une nouvelle utopie. En fait, on a « la science » qu’on mérite. Précisément parce que l’entreprise « scientifique » incarne un projet social, elle ne peut se réorienter que si ce projet lui-même est soumis à des révisions plus ou moins radicales. Or, au jour d’aujourd’hui, nous n’en sommes pas là.

Bien sûr on parle de « crise » ; bien sûr on s’interroge sur les « modèles » économiques, sociaux et culturels de l’Occident ; bien sûr on assiste à des tentatives du type « écologique » [29]. Même des représentants typiques du système en place sentent qu’il faudrait que « ça change » et voudraient bien « autre chose » ; je pense par exemple au Club de Rome et à quelques confréries semblables. Mais le ciel reste noir… Et notre bonne vieille « science », significativement, est toujours adorée. Admettons donc que des mutations profondes, dans l’abstrait, sont possibles. Mais, dans le concret, rendons-nous compte que le Veau d’Or est toujours debout ; que les connexions entre science et technique sont plus fortes que jamais ; et que le modèle de société technocratico-scientifique dont nous parle la science-fiction s’inscrit progressivement dans les faits.

Le rêve de la rationalisation absolue

Dans un tel contexte, il faut s’attendre à ce que les « idéologies » continuent à perdre du terrain. Nous, hommes de la société « scientifique », nous allons enfin pouvoir nous passer de philosophie, d’éthique et de politique. Plus la peine de promouvoir des valeurs, plus la peine de formuler des projets proprement politiques. Grâce aux experts de tout acabit, la « rationalité scientifique » régnera comme une sorte de puissance autonome. Encore un peu de temps, et les sondages remplaceront avantageusement les élections. Pendant ce temps-là, à grands coups de modèles et de simulations sur ordinateurs, les experts des états-majors et des gouvernements continueront à calculer combien on doit construire de bombes et de fusées, de sous-marins et de chars d’assaut. Il faut les entendre, ces gestionnaires scientifiques, pendant qu’ils se gargarisent de leurs scénarios : l’État A lance cent fusées à têtes multiples ‑ ce qui détruit 60 % du potentiel atomique de l’État B ‑ lequel réplique en détruisant six grandes villes de l’État A, soit dix millions d’habitants, etc. Ainsi fonctionnent les intelligences scientifico-technocratiques. Par-delà toute doctrine idéologique, par-delà tout obscurantisme philosophico-politique. Seulement au nom de l’objectivité du savoir. Parfois, cette sorte de monstrueux comique est poussé si loin qu’on croit rêver. Hélas non.

Il est bien dommage, décidément, que les implications pratiques de la philosophie propre à « la science » ne soient pas plus souvent et plus clairement exposées. Nous l’avons vu, « la science » aime manier des réalités quantifiables, des réalités objectives. Du point de vue de l’action, qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement que, petit à petit, le triomphe de l’esprit « scientifique » impose une certaine perception de notre environnement naturel et de notre environnement social. En apparence, la chose est bénigne : nous vivons dans un certain monde (appelons-le le monde de l’action) — et « la science » nous offre seulement le moyen de mieux le connaître. Mais, en raisonnant ainsi, on sous-estime l’aspect constructif des connaissances dites théori­ques. Et, en même temps, on sous-estime l’influence exercée sur les populations par ces mêmes connaissances. Ce qui se passe, en fait, c’est que « la science », forte de son prestige, nous habitue à adopter une interprétation tout à fait particulière du monde où nous vivons, du monde de l’action. Ce phénomène est général et a des conséquences sociales énormes. Qu’on me permette de préciser un peu comment une question épistémologique, une fois de plus, débouche directement sur une question tout à fait pratique.

« La science », en effet, repose sur des options métaphysiques. On connaît par exemple la formule célèbre : il n’est de science que du mesurable… Sous cette forme canonique, peut-être ne serait-elle pas entérinée par tous les scientifiques. Mais, pratiquement, elle sert de fondement à une multitude de recherches ; et il n’est pas exagéré de dire que les succès les plus significatifs de « la science » vont de pair avec les progrès de la mesure, de la quantification, de la mathématisation. Tout, dans le principe, peut être quantifié ; et le domaine de « la science » est donc sans limites. Après la physique, la biologie se mathématise, ainsi que la psychologie, la sociologie et l’économie. Il suffit d’attendre : demain, quand les méthodes seront assez perfectionnées, toutes les réalités quelles qu’elles soient se laisseront scientifiquement objectiver.

Mais ce bel optimisme appelle quelques remarques. Tout d’abord, l’efficacité absolue de la quantification et de la mathématisation n’est pas garantie. Dans les sciences physiques, les succès obtenus grâce à cette approche ne sont pas niables. Mais, dès lors qu’il s’agit de comprendre les phénomènes de la vie dans leur spécificité, est-il sûr que le « mathématisme » soit une voie toujours féconde ? Et en économie, quelle est la signification exacte de tous les fameux « modèles » ? N’entrons pas ici dans une discussion détaillée. Mais notons que, en droit et en fait, les difficultés sont multiples. Même en s’en tenant au point de vue « scientifique » le plus classique, il est assez évident que les modèles et théories mathématiques, dès qu’il s’agit d’objets complexes, réussissent difficilement à en donner une « description » complète et exacte ‑ et encore plus difficilement à en fournir une « explication » vraiment digne de ce nom. Qu’il s’agisse de la génétique des populations, de l’éthologie, de l’économétrie ou des diverses formes de la sociologie quantitative, les exemples d’échecs et de semi-échecs (pour ne rien dire des bluffs…) ne se révéleraient pas trop rares. Et la question mériterait peut-être d’être posée : ces limites à l’efficacité de la mathématisation et de la quantification sont-elles seulement dues à une incapacité accidentelle et provisoire ‑ ou bien tiennent-elles à des raisons beaucoup plus fondamentales ? Les métaphysiciens de « la science » quantitative pourraient toutefois voir là une énormité, une provocation, un blasphème ! Feignons donc d’admettre que tout est quantifiable ; resterait encore à voir ce que signifie le mot « tout » dans une telle proposition.

Ce petit mot, en l’occurrence, est assez trompeur. Et le profane risque d’être dupe d’un tour de passe-passe. Car, pour lui, le « tout » englobe l’ensemble de tous les phénomènes ‑ et en particulier tous les aspects de « la réalité » où il vit quotidiennement. Quand on lui dit que « tout est quantifiable », il peut donc s’imaginer que l’intervention des scientifiques quantificateurs ne tire pas à conséquence. Le monde où nous vivons est ce qu’il est ; même quand les biologistes, les psychologues, les sociologues et les économistes l’auront quantifié, il restera ce qu’il était — avec les mêmes couleurs, les mêmes odeurs, la même présence familière. Bref, la connaissance est neutre. Et la réalité est indépendante de cette même connaissance. Les scientifiques et les experts sont donc inoffensifs : libre à eux de tout quantifier (pour les besoins du Savoir Pur), tout sera comme avant.

Or, justement, je crois qu’il n’en est rien. « La science », en fait, transforme les objets qu’elle étudie ; elle les reconstruit autrement, c’est-à-dire en les soumettant à ses schémas spécifiques. Et puis, parce qu’elle est puissante sur le plan socioculturel, elle amène les gens à voir ces mêmes objets d’un autre œil, à les « sentir » d’une autre manière. Finalement, c’est le monde de l’action lui-même qui est transformé.

L’exemple du QI

Car nul ne le conteste sérieusement, du moins dans les discussions d’épistémologie pure : « la science » ne réussit à se constituer qu’en simplifiant les phénomènes et en substituant à « la réalité immédiate » une autre réalité, construite selon des normes particulières. Elle sélectionne certains paramètres, certains variables ; à partir de quoi elle élabore des modèles et des théories. Dans les meilleurs cas, cette méthode est efficace : elle permet de manipuler symboliquement certains aspects du « réel ». Mais ce « réel » n’est plus qu’un réel appauvri, un pseudo-réel qui n’a plus la richesse et les qualités du réel que nous percevons dans la vie vécue. On pourrait citer mille exemples. Ainsi « l’intelligence » devient quantifiable : c’est le quotient intellectuel, le QI. Mais les psychologues eux-mêmes le savent bien : ce QI est une construction artificielle, largement arbitraire. Non seulement elle appauvrit le contenu (ou les contenus) concret(s) de la notion d’intelligence ; mais elle ne peut même pas être considérée comme « rigoureuse et exacte ». Car, au sens strict, la notion de QI ne renvoie qu’à elle-même ; et il est impossible de confronter les mesures du QI aux mesures de « l’intelligence réelle ». Cela supposerait que les manieurs de QI sachent ce qu’est cette dernière ; or il n’en est rien. En deux mots, le QI ne donne une mesure exacte et rigoureuse… que du QI. C’est une sorte de convention. Et qui demeure telle même si de gros livres lui sont consacrés.

En soi, dans le monde des Idées, ce n’est peut-être pas grave. Mais, socialement, on peut en discuter. Car enfin, pourquoi parle-t-on tellement du QI ? Pourquoi donc les parents se soucient-ils du QI de leurs rejetons ? Et pourquoi tant de psychologues travaillant dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement manient-ils le QI à longueur de journées, même lorsqu’ils savent que c’est un concept dérisoire ? Tout simplement parce qu’il est utile, opératoire. Dans une société donnée, ayant des « besoins » donnés, cette pseudo-notion permet de gérer empiriquement et avec une certaine efficacité le capital intellectuel constitué par les cervelles des recrues, des ouvriers, des écoliers, etc. Historiquement, d’ailleurs, cet utilitarisme est inscrit dans la genèse du QI ; d’emblée il a été conçu comme un instrument de sélection (et donc de manipulation). Mais sa portée est plus grande encore. Dans le QI, en effet, s’incarnent diverses valeurs. Implicitement, c’est un certain type d’homme idéal qui est défini — et qui est essentiellement défini, je le répète, par référence à une certaine efficacité pratique, à un certain rendement, à certaines exigences sociales. Ce qui est au bout du culte du QI, c’est donc une société où seuls les hauts QI auront le droit de s’épanouir ; une société où ne seront prises au sérieux que les « valeurs intellectuelles » (?) inscrites dans les tests de QI ; une société qui négligera les autres facettes de « l’intelligence », etc.

Certains, j’en ai peur, regretteront que je m’attarde aussi démagogiquement sur le QI. Mais c’est un risque que j’assume volontiers. Car, si simpliste que soit cette illustration du pouvoir de « la science », je la crois exemplaire. Et je suis de ceux qui déplorent que, malgré certaines critiques, cette notion psychotechnocratique fasse l’objet d’une si large acceptation. Le QI ne donne pas une idée juste de l’objet socioculturel nommé « intelligence » ; en ce sens il n’est pas objectif. Au mieux, c’est la mesure du QI qui peut être jugée « objective ». Car effectivement, une fois les tests définis, on peut admettre qu’une mesure exacte est en principe possible. Mais le QI lui-même, sous ses dehors scientifiques, est une espèce de caricature où sont grossis les traits qu’une société industrialisée souhaite trouver chez les citoyens « normaux ». On n’en finirait pas de dépister toutes les évaluations qui sont cachées dans ces instruments pseudo-objectifs. Et le rôle que joue le QI dans les discours « scientifiques » sur les « supériorités et infériorités raciales » est à cet égard édifiant. En effet, n’est-il pas tentant de voir dans nos tests de QI le critère suprême de la valeur humaine ? On sait ce que cela donne. Aussi nos bons scientistes de gauche devraient-ils un peu réfléchir. Ils commencent par vanter avec enthousiasme « l’objectivité scientifique » en général ; puis ils accep­tent « l’objectivité » du QI (quitte à formuler de vagues et prudentes considérations sur sa « valeur statistique »…) ; et ils se trouvent finalement confrontés à un racisme « objectif » (?) dont ils ne savent plus quoi faire. La situation serait plus claire si, dès le départ, ils avaient lutté contre l’espèce d’expropriation socioculturelle que « la science » généralise de plus en plus effrontément.

Revenons en effet à la construction des objets dits « scientifiques ». Loin de respecter tous les aspects du monde où vivent les hommes, les spécialistes analysent et recomposent les objets qu’ils étudient en fonction de certains intérêts et de certaines normes. Par là même ils sont très souvent amenés à les dévaluer ; c’est-à-dire à négliger délibérément la valeur que vous ou moi, en tant qu’individus, nous leur attribuons. Généralement, le projet « scientifique » n’est pas présenté de cette façon. Mais cette dévaluation est une conséquence absolu­ment directe de ce même projet. Il suffit de traduire les discours épistémologiques les plus conventionnels et les plus orthodoxes pour s’en rendre compte. Que nous disent en effet les épistémologues ? Il n’y a que l’embarras du choix. Par exemple, « la science » consiste à expliquer du visible compliqué par de l’invisible simple. En d’autres termes, le monde des phénomènes (trajectoires des astres, manifesta­tions de la vie, etc.) est un monde qui apparaît d’abord comme désordonné : on ne « voit » pas comment ça fonctionne. Toute l’astuce de « la science » va consister à mettre de l’ordre, à rendre intelligible ce qui ne l’était pas. Pour cela, il faut inventer des « mécanismes » cachés qui seront explicatifs. D’où une véritable substitution : derrière le spectacle du monde, les spécialistes vont instaurer un autre monde, un ensemble de « réalités profondes » dont le fonctionnement est conforme à des lois bien déterminées. Ainsi est rendue possible l’explication ; ainsi est rendue possible la prédiction ; ainsi sont mis au point d’efficaces moyens d’action.

Mais ce succès pratique (on ne le dit pas assez) repose sur un processus de mécanisation qui transforme radicalement notre univers. A première vue, rien n’a changé : il y a toujours la lune dans le ciel, il y a toujours des fleurs dans les bois… Mais, en fait, une sorte de transfert a été opéré. « La réalité », désormais, n’est plus directement perceptible ‑ elle se situe dans un arrière-monde dont l’accès est réservé aux seuls théoriciens. Les mêmes apparences demeurent, si l’on veut ; mais, justement, ce ne sont plus que des apparences. Les vraies structures, les vrais éléments constitutifs, tout cela est ailleurs ; dedans, dessous ou derrière ces pauvres apparences auxquelles les profanes faisaient naïvement confiance.

Ce dualisme, pratiquement, revêt une extrême importance. Car c’est dans le monde des « apparences » que vivent les hommes ; pour eux, elles sont la réalité… Or tout se passe comme si « la science » n’avait qu’un seul but : s’emparer de cette réalité quotidienne, de cette réalité vécue, pour mettre à sa place une autre réalité. Celle qui est conforme aux normes du mécanisme opératoire. La consigne est formelle : il faut être efficace. Tant pis si cela entraîne des choix draconiens et brutaux ; tant pis si le souci de prendre en compte toutes les nuances et toutes les complexités du « réel » passe au second plan. Pour une telle tâche, d’ailleurs, n’y a-t-il pas des peintres et des littérateurs ?

La science comme police socioculturelle

« La science », elle, ne fait pas de sentiment. A la manière de Procuste, elle torture les phénomènes jusqu’à ce qu’ils cadrent avec les schémas ontologiques qu’elle a choisis de leur imposer. Ainsi (voir plus haut) « la science » adore mesurer. Cela signifie-t-il qu’elle peut tout mesurer ? Certainement pas. Mais tout se passe comme si un choix hardi et appauvrissant était arbitrairement mis en œuvre : il est décidé, par autorité, que seules sont importantes les réalités mesurables (ou que seules sont vraiment « réelles » les réalités mesurables…). En ce sens, « la science » se manifeste comme une véritable police socioculturelle. Perpétuellement, elle est amenée à décréter que ceci est « réel », que cela ne l’est pas. Et, par mille canaux, elle inculque aux citoyens la « bonne » manière de voir et d’interpréter leurs expériences personnelles ou collectives [30].

Au fond, nous sommes des handicapés, des mutilés, définitivement condamnés à quémander une assistance scientifique et technique. Le tiers monde, comme on sait, bénéficie d’une semblable assistance. Quand on voit ce que cela donne, on est amené à se poser des questions. Car, semble-t-il, l’intelligence « scientifique » (jugée d’un point de vue bêtement humain et bêtement politique) a d’étroites limites. Toujours est-il qu’un régime d’assistance technique générali­sée se met effectivement en place. Qu’il s’agisse de notre vie physique ou de notre vie affective, de l’organisation économique ou de l’organisation sociale, ce sont les « scientifiques » qui, en droit, sont détenteurs de la vérité ‑ ou de ce qui doit être pratiquement considéré comme la vérité. Pour faire des choix éthiques ou sociaux, il convient donc que nous nous tournions vers eux. Grâce à leurs méthodes, ils savent (et sauront de mieux en mieux) comment doivent être régulées nos pulsions, comment doivent être élevés nos enfants, comment doivent être composés nos menus, comment doit être amélioré notre rendement économique, etc.

Bref, « la science » pense pour nous. Et encore ne sommes-nous qu’à l’aurore de la rationalité objective ; demain seulement brillera le grand soleil. La scientificisation intégrale ne nous sera pas simplement offerte ; mais objectivement imposée. Les braves « scientifiques », toujours neutres et désintéressés, n’y voient pas malice. S’ils travaillent à nous quantifier, à nous moléculariser et à nous atomiser, ce n’est que pour faire progresser la théorie. Le Savoir, vous dis-je, le seul Savoir. Mais enfin, derrière les « savants », grouillent les experts ; et la vision du monde instaurée par les premiers a pour effet direct de préparer l’avènement des seconds. A vrai dire, les « hommes de science » eux-mêmes sont des experts potentiels ‑ et souvent des experts réels. Aussi bien sur le plan épistémologique que sur le plan institutionnel, comme cela a été plusieurs fois remarqué, il n’est même pas possible de séparer nettement « science pure » et « science appliquée ». Cette dualité, en toute hypothèse, ne saurait dissimuler l’existence d’un but commun : appauvrir le monde (hommes compris) afin de le rendre manipulable. Ainsi se propage, avec succès et sous les dehors du plus parfait naturel, un plat « matérialisme scientifique ». Que cela soit clair, je ne veux pas dire que tous les « scientifiques » adhèrent sciemment à cette philosophie, à ce programme socioculturel. Je maintiens seulement que, en pratique, ils collaborent à un mouvement de scientificisation totalitaire. Certains spécialistes, il est vrai, aimeraient nous faire croire que les dangers de la « mécanisation » sont écartés (ou vont l’être). Ainsi, dans leur récent ouvrage La nouvelle alliance [31], Ilya Prigogine et Isabelle Stengers déclarent que notre monde « n’est pas le monde silencieux et monotone, déserté par les anciens enchantements, le monde horloge sur lequel nous avions reçu juridiction ». Si je comprends bien, une nouvelle science serait en train de naître, plus « ouverte » et susceptible de s’intégrer « dans un champ culturel plus vaste ». Cette phrase est significative : « Le savoir scientifique, tiré des songes d’une révélation inspirée, c’est-à-dire surnaturelle, peut se découvrir aujourd’hui en même temps “écoute poétique” de la nature et processus naturel dans la nature, processus ouvert de production et d’invention, dans un monde ouvert, productif et inventif. » C’est bien séduisant, verbalement. Mais, me semble-t-il, les considérations épistémologiques des deux auteurs ne touchent pas à l’essentiel. Car la thermodynamique et la mécanique quantique modifient sans doute l’image que nous nous faisions du « savoir scientifique ». Et l’on perçoit mieux, aujourd’hui, les limites de la philosophie mécaniste. Mais en résulte-t-il que le projet majeur de « la science » se soit transformé ? Je crains, pour ma part, que les arbres ne cachent la forêt ; et que la sophistication de certaines spéculations nouvelles ne fasse oublier le fait socialement important. A savoir que « la science », même enrichie par une théorie des fluctuations, demeure fondamentalement un instrument de pouvoir, un moyen d’objectiver et de dominer tout ce qui peut être objectivé et dominé.

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Contre le Scientisme

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[1]Éditions sociales, 1974.

[2] Le Monde Dimanche, 24 février 1980.

[3] Demain les autres, Flammarion, 1979.

[4] En ce qui concerne les rapports entre la science et l’armée, je renvoie à mon article : « Les scientifiques et la course aux armements », la Recherche, n° 19, janvier 1974 ; à R. Clarke, La course à la mort, ou la technocratie de la guerre, Éd. du Seuil, 1972 ; et à G. Menahem, La science et le militaire, Éd. du Seuil, 1976.

[5] Je pense surtout à cette œuvre magnifique et encore inachevée : Science and civilisation in China, Cambridge University Press ; mais le lecteur pressé peut recourir à La science chinoise et l’Occident, Éd. du Seuil, 1973, et à La tradition scientifique chinoise, Hermann, 1974.

[6] La civilisation de la Renaissance, Arthaud, 1967.

[7] Yves Renouard, Les hommes d’affaires du Moyen Age, Armand Colin, 1968.

[8] Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen Age, Presses universitaires de France, 1972.

[9] B. Gille, Les ingénieurs de la Renaissance, Hermann, 1964, réédité dans la collection « Points-Sciences », Éd. du Seuil, 1978 ; voir aussi mon article sur « Léonard de Vinci et la naissance de la science moderne », la Recherche, n° 105, novembre 1979.

[10] Science and anti-science, Ann Arbor science, 1974.

[11] Eugène Zamiatine, Nous autres, 1921 [NdE].

[12] Georges Orwell, 1984, 1948 [NdE].

[13] Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, 1935 [NdE].

[14] Scientific research, 1967.

[15] Counter-movements in science, H. Nowotny and H. Rose editors, Reidel, 1979.

[16] J. Novicow, La critique du darwinisme social, éd. Félix Alcan, 1910.

[17] Jacques Loeb, La conception mécanique de la vie, éd. Félix Alcan, 1927. L’auteur était professeur à l’université de Berkeley (USA) et au Rockefeller Institute for Medical Research [NdE].

[18] Sciences de la vie et société, Documentation française, éd. du Seuil, 1979.

[19] La révolution biologique, éd. Robert Laffont, 1969.

[20] Les biocrates, manipulateurs de la vie, éd. Seuil, 1970.

[21] Ed. Félix Alcan, 1912.

[22] Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, 1956 ; trad. Fr. éd. EdN/Ivréa 2002. L’auteur remarque qu’avec les essais nucléaires, « le laboratoire scientifique est devenu coextensif au globe terrestre » [NdE].

[23] Pour un aperçu critique et historique sur la notion de gène, voir André Pichot, Histoire de la notion de gène, éd. Flammarion, coll. Champ, 1999 [NdE].

[24] C’est le fond de commerce de Richard Dawkins, Le gène égoïste, 1989 ; trad. fr. éd. Odile Jacob, 1996 [NdE].

[25] Harvard University Press, 1978.

[26] « Les biologistes vont-ils prendre le pouvoir ? », La recherche, n° 98, mars 1979 [NdA]. Voir aussi le livre de Pierre Thuillier, Les biologistes vont-ils prendre le pouvoir ?, La sociobiologie en question, I. Le contexte et l’enjeux, éd. Complexe, 1981 (pas de second volume publié) [NdE].

[27] The origin of life, 1967.

[28] Cf. Dorothy Nelkin et Susan Lindee, La mystique de l’ADN, éd. Belin, coll. Débats, 1998 [NdE].

[29] Sur lesquelles il y aurait beaucoup à dire ‑ voir entre autres le petit livre de J.-P. Faivret, J.L. Missika et D. Wolton, L’illusion écologique, éd. du Seuil, 1980.

[30] Ce processus à lieu à l’intérieur même de la communauté scientifique et engendre une fraude endémique avec le réel. Sur ce point voir Gérard Nissim Amzallag, La raison malmenée, de l’origine des idées reçues en biologie moderne, CNRS éditions, 2002 [NdE].

[31] éd. Gallimard, 1979.

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